‹ France et AllemagneChapitre 13 sur 48 · XXVIU EDGAR QUI NET · texte numérisé non relu

XXVIU EDGAR QUI NET

On ne saurait peut-être mieux caractériser le rôle de Quinet parmi les penseurs du siècle dernier qu'en le désignant comme un de ceux qui ont travaillé avec le plus de foi vaillante à faire descendre dans la réalité de la vie civile et dans les problèmes du gouvernement l'idéal éternel, que les hommes avaient si longtemps considéré comme le propre de la cité de Dieu et comme inapplicable ici-bas. La notion la plus hardie et la I plus suggestive que Quinet ait dégagée de la doctrine ' générale de l'évolution est peut-être celle-ci : que les institutions civiles tendent à réaliser de nos jours dans la pratique les principes élevés que l'esprit humain, aux premières phases de son élan vers le mieux, avait incorporés aux mythes religieux et conçus à travers les dogmes. Le champ de la conscience humaine était allé s'élargissant sans cesse, et voici qu'un sens moral plus robuste et plus exigeant réclamait aujourd'hui la correspondance des conditions extérieures et des aspirations intérieures. Des maximes anciennes recevaient une application inattendue. A plusieurs siècles de distance, les efforts des hommes se répétaient sur un nouveau théâtre d'action. La Révolution française, par exemple, considérée dans sa signification profonde, était la tentative de modeler l'ordre social sur des notions que le christianisme à son origine avait fait triompher dans l'ordre spirituel. A la lumière de cette interprétation, les événements anciens ou récents et les idées directrices de la politique pouvaient être envisagés de deux points de vue : le point de vue moral et le point de vue historique. Ou bien on pouvait juger les faits et les principes d'après les normes uni-

SA VIE ET SON ŒUVRE XXlX

verselles qui, maîtresses incontestées de la conscience, ont reçu selon les époques et les degrés de civilisation des applications plus ou moins complètes. Ou bien on pouvait étudier ces applications aux divers moments de l'histoire, les apprécier relativement aux conséquences heureuses ou malheureuses qu'elles ont eues et peuvent encore avoir, et en tirer des règles de jugement pour le présent et pour l'avenir. Ainsi Quinet faisait servir l'idéal à la critique de l'histoire, et l'histoire aux applications de l'idéal.

L'histoire nous montre que le progrès moral précède le progrès matériel. Une idée qui tend à plus de justice, à plus de moralité, à plus d'humanité, naît dans une secte, se revêt d'un symbole, se développe sous forme de religion, par ce chemin détourné s'empare peu à peu des esprits, et enfin entre dans les faits, se réalise dans les institutions et dans les mœurs. C'est par ce moyen seul que le mieux peut prendre pied d'une façon ferme et durable dans la réalité. Ainsi les idées de dignité individuelle, de liberté, d'égalité, de fraternité, nées avec le christianisme et revêtues à l'origine d'un caractère purement spirituel, se sont transformées au cours de l'histoire de l'Europe, ont pris une importance croissante dans les rapports d'homme à homme, puis dans la constitution des sociétés, et, de degré en degré, ont abouti à la doctrine du droit moderne, dont les applications sont grosses encore d'erreurs et de conflits, mais dont les principes sont incontestablement acceptés. La dette du monde moderne envers le christianisme est plus grande encore, si on considère, non plus les notions précises qu'il a enseignées, mais les forces

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