‹ France et AllemagneChapitre 18 sur 48 · SA VIE ET SON" ŒUVRE XXXV · texte numérisé non relu

SA VIE ET SON" ŒUVRE XXXV

recueille au moins ce fruit de ses efforts, souvent incomplets et déjoués, toujours ardents et sincères, qu'elle puisse préparer l'avenir à l'abri de la seule forme logique de l'État moderne, à la faveur du seul régime qui, appliqué dans son véritable esprit, défende le présent contre un retour offensif du passé. Tel est le pro- ' gramme à la fois hardi et sage, révolutionnaire mais non destructif, que Quinet développait, en plein régime monarchique ou césarien, dans une France ' censitaire et oligarchique, catholique et bourgeoise ; tel est le programme que les hommes de progrès ont adopté sous la troisième République et dont ils assurent la réalisation partielle par une lutte constante contre les ennemis mêmes que Quinet dénonçait.

Quinet ne voulait pas seulement voir triompher la démocratie ; il voulait la voir régner au nom des principes moraux qu'il considérait comme la source et la justification de toute réforme politique. En idéaliste, il projetait la pure lumière de sa vertu et de sa charité sur les remous obscurs des aspirations populaires. Démocratie, pour lui, signifiait élévation morale de tout un peuple. ' Ne pensez pas qu'à aucun prix l'homme, le genre humain, consente à déchoir du beau moral qu'il a une fois entrevu. Il ne suffirait pas que du fond de l'abîme un grand peuple criât : j'ai faim et soif. Dieu lui jetterait la pâture du corps, mais il lui retirerait la magistrature du monde. L'avènement de la démocratie ne peut être qu'un nouveau progrès de l'esprit, de la civilisation, de l'ordre universel.' République signifiait paix et fraternité. Après les'

journées de fé-vrier 1848, il s'écriait : ' La France

XXXVl EDGAR QUINET :

ressuscitée apportera la vertu au monde !... Plus de guerres des peuples contre les peuples ; la longue nuit qui rendait possibles les méprises lamentables s'est dissipée. Voici le jour. Si quelques rois aveuglés par la haine s'obstinent à vouloir du sang sur un champ de bataille, qu'ils y restent seuls ; il sera beau de voir comment ils feront la guerre à tout le genre humain.' Révolution signifiait triomphe de la conscience. ' Que faut-il pour hâter l'avenir? Qu'une contradiction manifeste éclate entre la dignité intérieure d'un peuple et sa condition réelle, que cette opposition aille toujours en s'accroissant, jusqu'à ce que par la force des choses elle ne puisse plus subsister ; de telle sorte que l'esprit émancipe forcément le corps...'

Est-ce un poète qui parle? Oui, c'est Quinet poète, c'est l'enthousiaste, l'idéaliste, le romantique, l'homme de sensibilité et d'imagination ardentes. C'est le Quinet des Cours publics au Collège de France, des Discours à l'Assemblée Constituante ou au Congrès de la Paix, des Avertissements à la Monarchie et au Pays. Mais il ne faut pas oublier qu'on rencontre ailleurs un Quinet réfléchi et profond, qui a su comprendre la leçon de l'expérience collective de l'humanité, et qui a posé quelques-uns des plus sages préceptes de la morale politique. Quand l'historien l'emportait en lui sur le polémiste, l'homme de raison sur l'homme de sentiment, il savait apporter des tempéraments à ses espérances idéalistes, et balancer, comme il convient dans ce monde de contingences, les forces et les principes opposés. Nous avons vu comment, sans rien abandonner de la foi au progrès, il

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avait établi, par la doctrine de l'évolution, les droits de la stabilité et enseigné la solidarité des générations. De la même manière, il chercha à conserver les forces vives du sentiment religieux en préparant le triomphe du rationalisme : il demandait pour le peuple une religion épurée, progressive, qui eût la générosité d'élan et d'espérance du christianisme, en même temps que la logique et le pragmatisme de la raison.^ Il entreprit aussi la tâche de concilier l'amour de la patrie et l'amour du genre humain. C'est lui qui exposa le premier la doctrine, admirable à la fois par son respect des grandes traditions du passé et par sa foi dans les grandes promesses de l'avenir, que la nationalité, terme d'une première évolution historique dans l'intérieur des frontières, est en même temps le point de départ d'une nouvelle évolution plus vaste, déjà perceptible, au delà des frontières des Etats particuliers. La patrie nous devient ainsi doublement chère, parce qu'elle est la conquête sacrée des ancêtres, empreinte de leur génie et marquée de leur sang, et parce qu'elle deviendra l'élément nécessaire de la fédération future des peuples. L'internationalisme n'a plus de quoi nous effrayer, puisque, loin d'effacer les distinctions nationales, il les perpétuera dans une union féconde, et favorisera le développement d'une humanité plus haute. C'est une des thèses qui forment la substructure philosophique des articles sur la France et l'Allemagne.

Vers la fin de sa vie, pendant l'exil qui l'éloigna brutalement de la participation aux affaires de son

' V. Lettre sur la situation morale et religieuse de f Europe (1856) et la Révolution religieuse au XIX' siècle (1857).

XXXVlll EDGAR QUI NET :

pays, et au moment où il lui sembla avoir tiré de I l'histoire l'essentiel de sa leçon, Quinet tourna sa pensée vers l'étude de la nature et s'initia aux récentes et merveilleuses découvertes de la géologie et de la biologie. Il suivit avec enthousiasme, dans ce nouveau domaine, les développements de la doctrine de l'évolution, qu'il avait été un des premiers à établir dans l'histoire. Cédant alors à son penchant pour la généralisation et désireux d'achever la démonstration du principe fondamental de sa doctrine, qu'une seule force, l'Esprit, régit tout l'univers, il écrivit deux ouvrages, La Création (1870) et U Esprit Nouveau (1874), dans lesquels il fit ressortir les rapports qui unissent les lois de la pensée, de la morale et de la politique aux lois de la formation du globe et de la transformation des espèces. Malgré des analogies ingénieuses, des descriptions brillantes et une fougue d'idéalisme que la vieillesse n'avait pas diminuée, ces productions se ressentent d'une certaine insuffisance de documentation et de l'application d'une méthode hasardeuse. Du moins ces ouvrages achèvent-ils d'exprimer, parfois avec une force frappante, le système philosophique que Quinet avait développé d'après Herder et Goethe, et sur lequel il avait imprimé sa marque personnelle ; ils présentent une conception de l'univers qui a fait depuis un chemin rapide dans les esprits sous la forme du monisme spiritualiste.

Si nous cherchons à embrasser d'un coup d'œil

l'ensemble de l'œuvre de Quinet, nous apercevons

j successivement ou simultanément l'auteur sous trois

aspects principaux, comme orateur poète, comme

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