‹ France et AllemagneChapitre 21 sur 48 · SA VIE ET SON ŒUVRE H · texte numérisé non relu

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découler de cet état de choses. Une catastrophe intime vint donner à ses pressentiments une confirmation tragique et lui montrer jusqu'où pouvait aller le retentissement des événements publics dans les cœurs. Une sœur de Minna, pendant l'absence de Quinet, s'était mariée. Son mari, piétiste ardent et teuton intransigeant, avait pris peu à peu un grand empire moral sur la famille More. Dans l'automne de 183 1, quand Quinet fit à Grûnstadt une des visites qu'il renouvelait de temps à autre depuis son retour de Grèce, il se trouva en face de Minna, pâle et défaite, ' qui, d'une voix brisée par l'émotion, mais inflexible, lui signifia que toute relation était désormais impossible entre elle et lui. La rupture ne fut pourtant pas définitive ; l'amour du fiancé triompha à la longue de la pression du beau-frère ; mais le coup fut rude et révéla à Quinet la gravité des indices que son observation avait déjà découverts.

C'est sous la double influence de la déception causée par la médiocrité de la politique française après les journées de juillet, et du sentiment enfin clair de la transformation du caractère allemand, que Quinet commença à écrire ses articles sur la France et l'Allemagne.

Au moment où, ni en Allemagne ni à l'étranger, le mouvement vers l'unité n'avait fait l'objet d'aucune étude historique, en pleine fermentation des événements, au milieu des poussées et des reculs des passions contraires, il distingua sous la confusion des apparences les grandes lignes de direction, remonta aux origines et prévit les aboutissements. Une pareille œuvre de pénétration et de divination — même entachée de /

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quelques erreurs de détail, et quoi qu'on pense d'ailleurs des solutions proposées aux problèmes — porte la marque indéniable du génie.

I On serait tenté de reprocher à Quinet de n'avoir pas assez nourri de faits son exposition, et de n'avoir pas toujours préparé ses vues générales, si frappantes de nouveauté et de justesse, par la présentation systématique des données sur lesquelles elles s'appuient. Mais il n'avait pas entrepris, comme d'autres ont pu le faire, depuis que les dettes historiques sont venues à échéance, d'écrire l'histoire complète de la formation de l'unité allemande. Il n'a pas non plus composé un ouvrage ordonné dans son plan et dans ses parties : l'ensemble porte le caractère fragmentaire d'une série d'articles. Il s'est proposé avant tout d'éveiller ses compatriotes au sentiment d'une nouvelle réalité historique qu'ils ignoraient, et en face de laquelle ils allaient être placés un jour, brutalement et sans préparation ; il voulait, par un appel passionné, les adjurer de se ressaisir. Ici encore nous le trouvons dans son rôle de moraliste et de conseiller politique, auquel se subordonne l'historien : les faits sont impliqués, mais il n'en est pas toujours fait mention expresse ; les conclusions sont toujours profondément méditées, mais, dans la chaleur de l'exposition, quelques parties demeurent en apparence heurtées ou contradictoires. Aussi ne croyons-nous pas inutile de tracer brièvement dans un ordre méthodique la suite des événements et la succession des idées qui forment le fond, parfois indistinct, des brillants et éloquents morceaux du présent recueil.

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Il n'entrait pas dans le plan de Quinet de remonter, dans la recherche des origines, au delà de l'époque de l'Empire. Les mouvements de la conscience allemande et le rôle de la Prusse ne s'éclairent pourtant d'une lumière complète que si on en observe les premiers développements depuis le temps de Lessing et de Frédéric le Grand. On voit mieux alors comment, avec Gellert, Klopstock, Lessing, Voss, Bùrger, Gleim, la littérature allemande s'affranchit de la tutelle du classicisme français, et, tantôt prenant inspiration de la littérature anglaise, tantôt ne s'appuyant que sur ses seules forces, recouvre l'indépendance et la vigueur, et remet en honneur les sentiments et les thèmes germaniques ; comment les traditions morales de la race retrouvent expression dans les œuvres ; comment, malgré le morcellement politique du pays, il se forme un esprit commun, qui se nourrit des souvenirs de l'antique Germanie et du Saint Empire, et qui revendique avec orgueil la gloire des Luther et des Leibnitz. On voit aussi comment le dévouement patriotique, les vertus militaires, les victoires d'un Frédéric le Grand, en fondant la puissance matérielle de la Prusse, conquièrent à ce pays les sympathies de l'Allemagne, qui lui est reconnaissante de lui devoir la fierté d'elle-même.

A l'époque immédiatement postérieure, au temps de Herder, de Kant, de Schiller et de Goethe, la fondation d'une philosophie allemande indépendante et le développement d'une littérature originale et puissante servent la cause nationale. A ce moment, le patriotisme se conciliait avec un large idéalisme : on était à la fois citoyen de son pays et citoyen du monde ; être aile-

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mand signifiait cultiver en soi les vertus morales qui sont les plus précieuses à l'humanité, et, en restant fidèle aux traits distinctifs de la race, préparer la fraternité universelle. La Révolution française (Quinet n'a pas assez insisté sur ce point) fut d'abord saluée avec joie par nombre d'esprits éclairés en Allemagne comme une tentative héroïque pour faire passer dans la pratique, pour le bien de l'univers civilisé, quelques-unes des plus nobles conquêtes de la raison. Mais l'entreprise hardie de la France, condamnée à ne pas porter de fruits immédiats, bientôt dépouillée de son prestige par les défaillances et les fautes des individus, rendue odieuse enfin par sa politique de propagande armée à l'étranger, porta le premier coup à l'idéalisme humanitaire des compatriotes de Lessing, de Herder et de Kant, et contribua à éveiller chez eux les sentiments patriotiques. Ceci de deux façons.

Dans le domaine de la spéculation, il apparut que le rationalisme français avec sa doctrine rigide, mécaniste, du droit, et son dédain du passé, négligeait quelquesuns des éléments essentiels de la nature morale et semblait impuissant à fonder le progrès sur des bases durables. En même temps quefléchissait cette doctrine, le dynamisme moral de Kant, qui donnait à la volonté la direction de l'âme et humiliait la raison raisonnante, et le dynamisme historique de Herder, qui rétablissait la tradition dans ses droits, prirent une valeur d'autant plus grande. La philosophie allemande s'éleva au premier rang de la pensée européenne. Par Goethe, cette philosophie pénétra dans la littérature, où, animée de la chaleur du sentiment et revêtue de l'éclat

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des images, elle devint une des forces de la conscience nationale. Au-dessus de la liberté politique, forme extérieure du progrès, Goethe mit la culture, développement harmonieux de toutes les qualités de l'être moral, équilibre intérieur, qui tend au triomphe ultime de la liberté, mais qui la fonde sur la dignité individuelle. Sur ce terrain, il devait subsister longtemps un malentendu entre la pensée allemande et la pensée française, même chez ceux de nos compatriotes les plus prompts à s'inspirer des systèmesd'Outre-Rhin. Quinet reproche au grand poète qui a écrit : Politisch Lied, ein garstig Lied, son indifférence aux questions politiques, qu'il mettait, lui, au premier plan ; il n'a pas vu comment Goethe a pu, par cette réserve même, servir l'unité allemande sans descendre personnellement dans l'arène, et comment, en donnant aux Allemands un haut idéal, il les a rendus indépendants de la pensée étrangère et fortifiés dans la lutte pour l'existence nationale.

Dans le domaine des faits, la Révolution française, continuée par l'Empire, a contribué considérablement, , par son expansion violente au dehors, à éveiller la nationalité allemande, non plus sous la forme d'un sentiment platonique, mais en pleine ardeur de bataille, dans la tension de toutes les énergies pour la libération du territoire. L'heure de la revanche sonna : Leipzig répondit à léna, l'entrée dans Paris à la prise de Berlin, et les traités de 1815 rétablirent la carte de l'Europe bouleversée par Napoléon. Ici Quinet devient d'une précision et d'une lucidité incomparables : ses avertissements crient la vérité à ses contemporains qui ne veulent pas l'entendre. La France de 1830 s'endor-

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mait dans la conviction que l'Allemagne, poussière d'États, était négligeable. Le Congrès de Vienne, pensait-elle, avait été impuissant à reconstituer le Saint Empire, et les rivalités des princes étaient une parfaite garantie de paix. Si on comparait la situation à ce qu'elle était avant 1793, les bouleversements produits par les victoires et par les défaites de Napoléon n'avaient en apparence rien changé. L'Allemagne restait divisée, et la France, si elle éprouvait le regret d'avoir perdu une partie de la rive gauche du Rhin, n'avait fait en somme que revenir aux frontières de l'ancien régime. Quinet révèle le véritable état de choses. Tandis que la France, désillusionnée et devenue incapable de tout grand élan national, s'accommodait tant bien que mal du régime des traités, l'Allemagne, sous l'influence de la récente exaltation patriotique, prenait l'offensive dans la lutte d'opinions qui prélude aux grands conflits ; elle déclarait, sans ménager ses paroles, qu'elle avait été lésée en 181 5, qu'elle n'était pas suffisamment garantie contre une nouvelle agression de la France, qu'elle n'avait pas recueilli un avantage égal à sa victoire, et qu'elle entendait à la première occasion faire rentrer dans la nation germanique la province usurpée parla France au traité de Westphalie: l'Alsace. Les plus ardents patriotes ne s'arrêtaient pas là et demandaient le retour à l'Allemagne de la Lorraine et de la Franche-Comté. Quinet, en observateur clairvoyant, comprit dès 1831 que la France était menacée dans son intégrité territoriale et fît entendre, au milieu de la quiétude générale, de trop justes paroles d'alarme. Au danger couru par l'Alsace-Lorraine, il apparais-

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sait que le mouvement d'unification de l'Allemagne s'accélérait en partie par haine de la France. Ce sentiment d'âpre hostilité s'ajoutait à d'autres causes pour donner à la Prusse un rôle prépondérant dans l'œuvre de reconstruction nationale, au détriment de , l'Autriche, qui avait jusqu'à la fin du xviii^ siècle occupé la première place parmi les États germaniques. C'était ; un fait, alors ignoré en France, qui n'échappait pas à la perspicacité de Quinet. La Prusse avait acquis un grand prestige en Allemagne depuis Rosbach et depuis Waterloo, non seulement en raison de ses victoires, mais parce qu'elle avait déployé dans les circonstances les plus critiques l'énergie qui triomphe du sort adverse, et qu'elle s'était montrée digne de prendre la direction morale et militaire des pays germaniques. Ses qualités d'action et sa puissance matérielle étaient rehaussées, aux yeux des Allemands, par son culte de la science et l'honneur dont elle entourait les choses de l'esprit. C'était un philosophe, c'était Fichte qui avait entraîné ses compatriotes à la lutte désespérée contre l'envahisseur ; c'était la fondation de l'Université de Berlin qui avait marqué le premier pas vers la régénération ; c'était un autre philosophe, Hegel, qui avait élevé les principes du gouvernement prussien à la hauteur de vérités éternelles. Aussi bien, ce gouvernement, à l'époque où toutes les nations de l'Europe portaient en elles un ferment de révolution, n'était pas resté immobile, comme l'Autriche, dans la rigidité d'institutions surannées ; il s'était réformé assez pour gagner la sympathie et la bonne volonté du peuple, et pourtant assez peu pour ne rien perdre du pouvoir d'une

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monarchie centralisée et despotique. Par un concours de circonstances heureuses et par l'habileté de ses dirigeants, il avait réussi à prendre une attitude de renoncement et de dévouement à la cause commune : il semblait avoir voué son énergie morale, sa force matérielle et son activité intellectuelle non pas à sa prospérité particulière, mais uniquement à l'intérêt supérieur de la patrie allemande. En sa qualité d'Etat protestant, il répondait mieux que l'Autriche au caractère que devait avoir le champion de l'unité future de l'Allemagne, à savoir, de se présenter sur le terrain religieux comme sur le terrain patriotique en antagoniste absolu de la France. Par l'acquisition en 1815 de la Province rhénane, la Prusse se dressait aux portes mêmes de la France et était ainsi désignée pour porter les premiers coups et se mettre à la tête du conflit que tant de causes tendaient à précipiter.

En envisageant les relations de la France et de l'Allemagne, Quinet ne néglige pas de décrire les causes intérieures qui favorisent ou contrarient en Allemagne le mouvement vers l'unité, et qui tendent à le mettre sous l'égide du despotisme ou de la liberté. Il décrit le mouvement d'enthousiasme qui entraîne les Allemands vers leurs antiquités nationales et leur fait éprouver une tendresse patriotique pour Arminius et les Chérusques, chérir les souvenirs du Saint Empire, et se tourner avec émotion vers le moyen âge germanique, où ils cherchent une matière à des recherches savantes ou un aliment à la renaissance littéraire ou artistique. Des poètes tirent leur inspiration des hauts faits militaires accomplis pendant la guerre de libération ; Korner, Uhland,

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Jahn créent une poésie guerrière toute remplie du fracas des batailles, et attirent l'ardeur patriotique et la haine de l'étranger. Des polémistes comme Gorres mettent une éloquence farouche et une imagination , débordante au service du sentiment national.

Des causes plus subtiles, où se montre la complexité de la pensée allemande, viennent renforcer l'effet des aspirations patriotiques et belliqueuses. Les Allemands se sont nourris si longtemps de vastes conceptions humanitaires et de l'orgueil de leur mission civilisatrice, que la disproportion entre leurs espérances et leur puissance effective leur apparaît maintenant, et qu'ils éprouvent comme une impatience d'exister en tant que nation pour exercer l'influence à laquelle ils ont droit. Un conflit naît alors, dans les consciences et au sein des partis, entre les désirs de liberté à la française, qui s'inspirent des souvenirs et de l'exemple de la Révolution de 1789, et les désirs d'unité qui tendent à s'appuyer sur l'intervention d'une puissance despotique et militaire. Dans ce conflit se heurtent confusément la sympathie pour la France révolutionnaire et la haine de la France impériale, l'amour de la liberté et la crainte de l'anarchie, le constitutionnaHsme des États du Sud et le despotisme des États du Nord, les tendances pacifiques et une certaine inclination vers la force. Dans cette lutte, Quinet prévoit que c'est ' l'unité qui triomphera de la liberté (au moins temporairement) et que la fondation de la nation allemande sera l'œuvre du pays qui ne se laisse gagner ni par les hésitations ni par les scrupules : de la Prusse. Il remarque à des indices subtils (longtemps avant que

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Bismarck soit entré en scène) la croissance rapide en Allemagne de l'esprit positif, qui dépossède l'esprit spéculatif et le glorieux idéalisme d'autrefois. Le culte de la force a été enseigné à l'Allemagne par Napoléon, et elle a admirablement profité de la leçon. Elle devient avide de puissance et de richesse ; elle dédaigne la philosophie pour l'industrie et le commerce. A ce mouvement de transformation la Prusse donne le branle : déjà elle a posé les bases d'un Zollverein dans lequel Quinet, avec une étonnante justesse, voit la première étape vers l'unité future.

Le ton de Quinet, en parlant de l'Allemagne, s'est • profondément modifié depuis le temps où il célébrait la grandeur philosophique et le prestige littéraire du I pays qu'il ne connaissait encore que par Herder et Mme de Staël. Son enthousiasme est tombé et de graves craintes lui sont nées. Son désenchantement est d'autant plus grand que son admiration s'était élevée haut. Faut-il attribuer ce changement, comme le fait le D'" Th. Supfle — dans un livre ^ où on voudrait trouver plus de modestie nationale et plus de justice à l'égard de la France — au dépit que ressentit Quinet de voir méjuger à la fois en Allemagne et en Franceson grand effort pour servir d'intermédiaire, en quelque sorte, entre les deux pays ? On ne pourrait le faire qu'en méconnaissant le noble caractère du penseur qui fut plus exempt qu'aucun homme de toute petitesse d'âme, et qui ne pensa et n'agit jamais que conformément à son idéal élevé et généreux. S'il fut sévère pour l'Alle-

L^ * Geschichte des deutschen Kultiireinjîusses anf Franhreich, Gotha,

^\ I 1888, vol. II, ch. xiii, p. 174.

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magne positive et sceptique, ambitieuse et agressive, c'est qu'il ne pouvait se consoler de la voir faire bon marché de ses anciens titres de gloire. Loin de la condamner en bloc et irrémédiablement, il était toujours prêt (comme on le verra dans les pages de ce livre) à noter avec joie les survivances de l'esprit du passé. Quelques-unes des contradictions apparentes de son livre viennent de ce que, malhabile avec sa fougue ordinaire à s'arrêter à un juste milieu, il se porte tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et exprime sans atténuation l'idée dominante du moment. D'ailleurs il est aussi tranchant dans ses jugements sur la France. Si on doit lui reprocher ses variations de l'admiration à la sévérité, de l'enthousiasme à la désillusion, il faut s'en prendre à son idéalisme, qui attendait trop de la vertu humaine et qui s'indignait trop de ses défaillances : sa sincérité et sa dignité sont au-dessus de tout soupçon.

Quelle attitude devait prendre la France en face du grave et dangereux déplacement d'équilibre qui menaçait de se produire en Europe? Quinet a proposé à ce' problème une solution d'idéaliste et de patriote, qui contenait certes une part importante de vérité, mais •, qui était trop éloignée des conseils de la prudence pour pouvoir paraître judicieuse à nos yeux. Sans doute il ' était urgent pour la France de s'inquiéter, comme l'en pressait Quinet, de ce groupement de quarante millions d'hommes qui se formait à ses portes et qui allait entrer dans le concours des rivalités européennes avec l'ardeur fougueuse, l'ambition impatiente, l'arrogance provocante d'un peuple jeune, avide de puissance,

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de richesse et de gloire. Mais les moyens proposés par Quinet — au moins une fois, et à la période de crise la plus aiguë — étaient de nature, il est permis de le croire, à exaspérer la tension entre les deux pays, et ont peutêtre contribué pour une part à rendre un conflit inévitable dans la suite.

A côté de l'idéaliste, il y avait chez Quinet un homme d'action, qui, plein des souvenirs de la Révolution et de l'Empire, n'hésitait pas à conseiller le recours aux armes pour défendre une idée. Il était prêt lui-même \ à risquer sa vie pour une grande cause. Il ne se con- ' solait pas de n'avoir pas été à Paris, en juillet 1830, pour faire le coup de feu dans la rue avec les insurgés. En 1848, il combattit aux barricades. En véritable disciple de la Révolution, il partageait à la fois sa noblesse d'idéal et son ardeur de propagande, l'élan de justice qui fit de la France la libératrice des consciences, et l'élan de conquêtes qui fit de Napoléon le tyran des nations. Il était trop près de l'époque héroïque, en 1830 et en 1840, pour faire le départ entre les principes féconds et les passions dangereuses. Aussi le voyons-nous, en 1830, sommer le gouvernement français de se porter au secours des peuples soulevés — au risque des pires complications européennes — comme la Convention s'était déclarée, en 1792, la protectrice naturelle des sujets révoltés contre leurs rois. En 1 840-1, au milieu de l'effervescence produite en Europe par la question d'Orient, la situation était plus grave encore. Quinet n'était plus seul, chez nous, à demander une politique d'intervention militaire, et à conseiller de reconquérir du même coup notre prestige en Europe

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et la rive gauche du Rhin. Le culte napoléonien, remis en honneur par Thiers, par Béranger, par Quinet luimême, avait exalté les esprits. Le peuple venait d'être remué par la cérémonie grandiose de la translation des cendres de l'Empereur de Sainte-Hélène aux Invalides. Un parti belliqueux se formait à la cour autour du ^ duc d'Orléans ; dans le gouvernement, Thiers déci-; dait de faire des armements en réponse à l'ultima- ; tum des puissances (Angleterre, Autriche, Prusse et '\ Russie), Le roi se déclara partisan résolu de la paix ; et prévint le conflit. Mais cette agitation eut pour i contre-coup en Allemagne un mouvement patriotique d'une étendue et d'une gravité qu'on n'avait encore jamais vues. C'est à ce moment que fut composé par Becker le fameux Rheinlied, et par Schneckenbùrger Die Wacht am Rhein, qui allèrent dans les campagnes les plus reculées réveiller le patriotisme allemand assoupi. Lamartine répondit au cri de guerre de Becker par un noble appel à la concorde des peuples dans le poème La Marseillaise de la Paix (Revue des Deux Mondes, mai 1841). Mais une partie de l'opinion en France n'était pas disposée à se laisser gagner aux conseils pacifiques, et la Revue des Deux Mondes, inquiète de l'impression produite, jugea prudent de publier, en juin, une contre-partie du poème de Lamartine : ce fut Le Rhin de Quinet, qu'on lira plus loin. Ce poème est le meilleur que Quinet ait écrit. Il célèbre le sentiment patriotique en accents qui égalent l'éloquente beauté de l'hymne de Lamartine. Il se termine par une strophe belliqueuse qui, au défi de Becker, répond par un défi.

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Ces sentiments sont aussi ceux qui animaient une brochure publiée par Quinet quelque temps auparavant et intitulée iSlJ et 1840. On y trouve exposées les raisons qui avaient dicté à Quinet son attitude, et on acquiert la preuve, comme on pouvait s'y attendre, que, malgré l'imprudence de son intervention, il n'avait été conduit que par des mobiles nobles et généreux. Ce n'est pas une ambition basse d'accroissement territorial ou d'agrandissement matériel, ce n'est pas un sentiment mesquin de haine pour l'étranger, qui nourrissent son patriotisme : c'est la conviction, appuyée à la fois sur sa philosophie de l'histoire et sur son culte de la liberté démocratique, que la prospérité et la grandeur de la France sont nécessaires au progrès de l'humanité. La France, diminuée par les traités de 181 5, mais inviolable dans sa conscience, se doit à ellemême et doit à l'univers de ne pas rester asservie sous le ' droit public des invasions,' de revendiquer sa place en Europe et de ressaisir sa part d'activité dans l'œuvre de la civilisation. Mieux vaut la mort que la déchéance morale. ' Mettez donc la main sur le cœur : êtesvous décidés sérieusement, irrévocablement à périr jusqu'au dernier plutôt que d'endurer de nouveau la défaite ? Etes-vous d'humeur à faire de chacune de vos cités, s'il le faut, une Saragosse française?... Dans ce cas, après avoir invoqué votre droit, acceptez la guerre. Sauvez la France ! Sauvez l'avenir ! Sauvez tout ce qui périt ! '

De telles paroles, auxquelles Quinet était prêt à conformer ses actes, anoblissent un homme. Nous avons le droit de les admirer, comme l'Angleterre d'aujour-

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