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d'hui a le droit d'être fière des paroles de Wordsworth, ' Vanguard of liberty, ye men of Kent...,' prononcées dans des circonstances analogues. Mais l'appel passionné de Quinet était-il opportun ? et l'excitation qu'il a contribuée à entretenir chez le peuple français n'a-t-il pas nui à la sécurité de la France au lieu de la fortifier ? La question est délicate. Mais il semble bien que le parti de la guerre, en 1840, ait une part de responsabilité dans les préliminaires du conflit qui devait éclater en 1870. La France de 1840, portant encore le poids des haines déchaînées par l'agression napoléonienne, encore suspectée par l'Europe d'humeur inquiète et conquérante, ne devait-elle pas mettre tous ses efforts à calmer les susceptibilités, à conquérir des sympathies, à se garder contre le danger allemand par un système pacifique d'alliances? Ne devait-il pas lui suffire de jouer son rôle civilisateur par les seuls moyens qui soient d'accord avec les progrès de la conscience moderne : par l'intelligence, par la science, et par l'activité morale et sociale? Si nous considérons l'Allemagne, bien que les aspirations unitaires, comme l'avait justement vu Quinet, y eussent pris dès l'origine, et en raison même de leur origine, un caractère d'opposition à la France, il semble que, vingt-cinq ans après la chute de Napoléon, l'hostiHté la plus violente ait été sur le point de se calmer; par le silence, par l'oubli, il sepréparait un apaisement qui permet de conjecturer que l'unité allemande eût pu se constituer sans intentions hostiles à l'égard de la France. Sans j l'agitation belliqueuse du parti de Thiers et de Quinet, ! il se peut que l'Allemagne ne se fût pas livrée, comme '
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elle l'a fait après 1848, à la Prusse et à Bismarck, et que même les fautes où Napoléon III a été conduit par son incapacité et son infatuation n'eussent pas entraîné la guerre. La responsabilité de l'Allemagne reste grande; \ mais la France aussi a commis des imprudences, et les libéraux qui, comme Quinet, n'avaient pas purgé leur idéalisme de la tare impérialiste, ont contribué sans s'en rendre compte à provoquer la crise terrible de 1870-71. Autant nous admirons la prévoyance, la perspicacité, l'étendue d'information, le sens historique, le patriotisme éclairé de Quinet dans la période qui a précédé l'antagonisme déclaré des deux nations, autant nous avons lieu de penser que l'impétuosité de ses sentiments et son attachement funeste aux souvenirs napoléoniens l'aveuglèrent sur les nécessités qui s'imposaient à la France à la date critique de 1840. Il ne manque certes pas d'excuses. Nous n'avons pas de peine à nous imaginer qu'un esprit généreux, découragé par la médiocrité du gouvernement de Juillet et les progrès de l'utilitarisme, ait répugné à la politique de prudence adoptée par ceuxlà mêmes qui lui paraissaient méprisables. C'était presque une fatalité historique que les libéraux se prissent, sous Louis-Philippe, à vénérer les traditior.s de l'Empire, qui restait à leurs yeux le champion de la Révolution en Europe. Enfin il était peut-être nécessaire à la France de traverser l'adversité et la défaite pour comprendre définitivement la dignité de la défensive, et pour se résigner à travailler dans la paix au rayonnement de son génie.
Le 2 décembre, l'exil, la douleur de voir la France
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courbée de nouveau sous le joug d'un Bonaparte, ' révélèrent cruellement à Quinet le danger d'entretenir en soi et chez le peuple le culte napoléonien. Il abjura son ancien enthousiasme. Sur la terre d'exil, il composa un ouvrage sur La Campagne de iSlJ, qui était la contre-partie de son Napoléon de 1835, ^^ <î^i était destiné à présenter aux yeux de ses compatriotes Vhistoire après la légende. Cependant, en Allemagne, les événements se précipitaient. Accumulant faute sur faute. Napoléon III s'aliénait toutes les nations de l'Europe qui auraient pu entrer dans son alliance et laissait la Prusse s'agrandir par la conquête, devenir une puissance militaire de premier ordre et prendre sur les nations germaniques l'ascendant qui allait faire d'elle l'agent nécessaire de l'unité. En 1867, après Sadowa, Quinet éleva la voix une dernière fois pour faire entendre la vérité à la France. Que ce dernier appel est triste ! Toutes ses prévisions se sont réalisées : l'unité de l'Allemagne va se faire, contre la France, par la Prusse, qui a depuis longtemps signifié qu'elle faisait bon marché de la liberté. Une nouvelle nation va voir le jour, mais le despotisme présidera à sa naissance et la guerre sera son baptême. Quinet douloureusement fait des vœux pour qu'une trop cruelle épreuve soit épargnée à la France ; mais sera-t-il possible de conserver la paix ?
Ce n'est plus là le ton de la brochure 181^ et 1840 ; mais c'est le ton qui, à tout prendre, caractérise le fond de la pensée de Quinet, dont il ne s'était départi que sous la nécessité de sauvegarder les intérêts vitaux de la patrie et, au delà, la cause du progrès futur. La
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brochure i8ij et 18^0 avait été écrite sous l'impression douloureuse qu'un affront venait d'être fait à notre pays, et que celui-ci ne pouvait, ne devait pas se laisser humilier ou diminuer. La brochure avait paru en septembre. Dès novembre, une détente étant survenue dans les relations européennes, Quinet avait fait imprimer une seconde édition précédée d'une préface,^ qui atténuait, rétractait même les passages les plus agressifs. Il n'abandonnait pas la revendication de la rive gauche du Rhin, mais il s'adressait maintenant à l'intelligence et au cœur de l'Allemagne savante et pensante, de celle qu'il n'avait cessé de révérer, et il la suppliait, au nom de la justice et de la raison, d'abandonner de plein gré un territoire que la nature et l'histoire avaient destiné à la France, et pour lequel l'Allemagne trouverait ample compensation sur les rives du Danube. C'était une solution d'idéaliste qui dénotait une singulière méprise sur la capacité de désintéressement des peuples, et qui contredisait dans une certaine mesure les observations faites par Quinet lui-même sur la transformation du caractère allemand. Mais ce retour d'opinion à deux mois de distance montre avec quel empressement il saisissait toutes les occasions, en dépit des sombres avertissements des faits, de s'attacher au rêve de la fraternité universelle et du progrès harmonieux de la civilisation par la coopération pacifique de toutes les nationalités.
C'est le même sentiment qui l'a conduit à conclure ses premiers articles sur la France et l'Allemagne par le chapitre, Réconciliation, Unité du génie des modernes.^
* Ch. XVIII du présent volume. • Ch. XVI du présent volume.
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Ce chapitre est la clef de l'ouvrage tout entier. Quelque impatience que Quinet ait montrée en présence des sentiments anti-français en Allemagne, quelque amertume qu'il ait exprimée à voir grandir le culte de la force et s'accroître l'ascendant de la Prusse, quelque passion qu'il ait mise dans ses espoirs de patriote ou ses déceptions d'idéaliste, il n'a jamais perdu de vue le but de son livre, qui était d'ajouter un chapitre à l'histoire de l'évolution de l'humanité. Ce livre qui, à première vue, semble occuper une place à part dans son œuvre, rentre donc, comme tout ce qu'il a écrit, dans le dessein général de sa philosophie, S'étant fortement et définitivement convaincu de l'unité de la race humaine, ayant pénétré les rapports profonds des générations successives dans le temps et des nations diverses dans l'espace, ayant compris que le progrès est une œuvre collective à laquelle toutes les époques et toutes les civilisations collaborent, ayant non seulement accepté cette vue comme une doctrine qui satisfaisait sa raison, mais s'y étant attaché avec toute l'ardeur d'une âme enthousiaste, il s'imposa comme une tâche sacrée de contribuer par ses écrits, dans la mesure où l'intelligence humaine peut le faire, à éviter les retards ou les reculs de la civilisation, à dissiper les préjugés, à prévenir les recrudescences de barbarie. Son système historique et évolutif lui suggère d'appliquer au siècle de Louis XIV — principal objet de discordes entre les critiques allemands et les critiques français — la conception du cosmopolitisme littéraire, exposée pour la première fois par Goethe. II. montre dans ce siècle, dont les Français aussi bien que les Allemands avaient