‹ France et AllemagneChapitre 23 sur 48 · IXX EDGAR QUI NET · texte numérisé non relu

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fait une exception glorieuse ou monstrueuse, le prolongement des forces intellectuelles, morales et sociales du moyen âge, et la transformation, sous l'influence du milieu, de ces forces en des modes nouveaux, qvii allaient apporter un appoint précieux à l'esprit européen. Le cosmopolitisme littéraire était un fait qui n'échappait qu'aux esprits prévenus ou intéressés à entretenir l'antagonisme des littératures pour fonder sur lui l'antagonisme des nationalités. Pour Quinet, l'unification de pensée des peuples modernes devait être le prélude d'une unité plus haute et plus féconde, l'unité d'aspirations, l'unité de sentiments, l'unité d'idéal.

C'était là l'espoir qu'avaient déjà formé les ' philosophes ' et les révolutionnaires de 1789 ; mais il s'appuyait maintenant sur le spectacle de la civilisation dans le passé et sur les caractères profonds des aspirations du présent ; il était soutenu par les données de l'induction historique et par l'interprétation de signes observés. Il en résultait que la conception du ' cosmopolitisme ' (ou, comme nous dirions, de ' l'internationalisme ') n'avait plus, pour Quinet, la rigidité géométrique et l'irréalité chimérique de la * fraternité universelle ' à la manière du xviii® siècle. Cette idée ne pouvait plus conduire, comme autrefois, à un conflit de la raison et des sentiments naturels, dans lequel sombrait la sympathie de l'homme pour l'homme, ni à des entreprises de propagande armée qui se terminaient en conquêtes. Elle se conciliait, dans un mode souple et largement humain, avec le patriotisme. Elle prévoyait dans l'avenir, par des degrés insensibles, la concorde des nations, sans le sacrifice des diversités anciennes ou

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des habitudes établies, sans atteinte aux sentiments nationaux nés des traditions et liés aux gloires ou aux épreuves communes. Chaque nation apportait à cette fédération des activités civilisatrices ses qualités ethniques et son individualité historique ; aucune ne dominait, car dans cette œuvre immense et complexe aucun effort humain ne devait être négligé ou comprimé. Et c'est plein de cette grande pensée que Quinet tremblait pour l'avenir de la France, en voyant l'unité allemande s'accomplir par l'action de deux forces dangereuses : la haine de la France et le despotisme prussien. Il souhaitait l'unification de l'Allemagne pour voir entrer dans le chœur de la civilisation la profondeur de pensée, la puissance de sympathie, la poésie exquise ou hardie, la rigueur méthodique et patiente, qui sont les qualités propres du génie allemand. Il redoutait le réalisme avide et brutal, le militarisme agressif et l'autoritarisme suranné, qui s'étaient développés sous l'influence de circonstances passagères chez les peuples germaniques. Ses appréhensions n'étaient que trop fondées.

E. Quinet consacra ses dernières années, de 1870 à 1875, à accomplir dans sa patrie l'œuvre qui restait seule ouverte à son activité, depuis que le rayonnement de la France au dehors était suspendu. Comme représentant de Paris à l'Assemblée Nationale, il s'efforça, avec une énergie qui semblait défier les atteintes de l'âge, de faire triompher la seule forme de gouvernement qui, dans sa pensée, réalisait les droits de la justice et de l'idéal moral : la république démocratique.

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Il dut, deux mois avant sa mort, dans l'intérêt supérieur de la patrie, renoncer à réaliser immédiatement ce vœu et accepter le compromis de la Constitution de 1875. IVIais à aucun moment il ne désespéra de l'avenir,

A juger des progrès que, depuis cette époque, la démocratie a faits non seulement en France, mais en Europe et dans cette Allemagne même, qui longtemps avait paru l'ennemie déclarée de l'idéalisme politique, il est permis de dire que la pensée de Quinet avait devancé, avec une sûreté surprenante, une des grandes étapes de la civilisation. Son idéal est plus près de servir aujourd'hui de guide à l'Europe civilisée qu'il ne le fut à aucun moment de sa vie. Quelle plus haute récompense pourrait-on souhaiter à ses eflforts ?

CHARLES CESTRE.

Lyon, nov. 1907.

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