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l'Europe, elle avait ensuite suivi Napoléon dans sa chevauchée de conquêtes. ' La démocratie se figurait que cet homme était son soldat... Quand le peuple, après le Consulat, ne vit plus distinctement l'image de la Révolution, il sentit confusément qu'il devenait un agent formidable de civilisation, et les proclamations, comme les chapitres du Coran, l'instruisaient à demi de la mission de son prophète.' Dans son aversion pour le gouvernement qui avait succédé à l'Empire, Quinet oubliait volontairement Napoléon despote et condottiere, pour songer à la grandeur delà France et au rayonnement de la pensée révolutionnaire au dehors, de 1798 à 1812. Par là, il porte la responsabilité d'avoir contribué pour une part à la formation de la légende napoléonienne, qui allait entretenir pendant quarante ans chez des hommes d'opinions libérales et généreuses, et chez Quinet lui-même, une fièvre de patriotisme militant et un respect imprudent de la force, tandis qu'il préparait les masses, dans l'éblouissement de la gloire militaire, à accueillir un despotisme caché sous les apparences d'une démocratie sophistique.
En 1824, au moment où les sympathies de Quinet étaient déjà arrêtées, mais où, dans la stagnation des affaires publiques, il était moins attiré vers les problèmes particuliers de la politique que vers la solution de l'énigme du monde et de la vie, la pensée allemande, s'ajoutant aux influences qu'il avait déjà subies, acheva de déterminer la direction de son esprit.
Avec le même enthousiasme qui avait soulevé les Français pendant un quart de siècle à des pensées et à des actes héroïques et qui continuait à brûler dans
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plus d'un cœur d'une flamme contenue, Quinet aspirait au nouvel idéal terrestre, qui, chez les ' philosophes ' et les révolutionnaires, avait supplanté l'espoir de la béatitude du ciel. Ses tendances religieuses l'avaient conduit, après Jean-Jacques, après Robespierre, après Pvlme de Staël, à concilier le culte du progrès politique et social avec l'élévation de l'âme vers l'au-delà. Quinet se trouvait donc un dévot de la nouvelle religion de l'humanité, de cette nouvelle foi qui se proposait un objet pratique sous la direction d'une inspiration mystique et qui apportait à la recherche de cet objet la ferveur de sentiments, l'ardeur d'apostolat, l'élan de sacrifice, qui avaient été mis autrefois au service de toutes les grandes causes religieuses. Mais s'il avait l'intuition claire du but à atteindre, il éprouvait, depuis les déceptions et les épreuves, une douloureuse incertitude quant au choix des moyens. Le terme était loin ; comment l'humanité se dirigerait-elle vers le nouvel infini qu'elle entrevoyait confusément? Les convulsions et les ruines avaient semblé prononcer la condamnation de ' l'intelligence souveraine ' en laquelle le xviii* siècle avait mis sa confiance. Les souffrances privées et les désastres publics avaient formé le triste cortège d'une doctrine et d'une politique qui avaient prétendu séparer violemment le présent du passé et construire de novo un édifice social d'après des principes a priori. Quinet sentait la nécessité d'appuyer l'idéalisme humain et l'ardeur de progrès sur une philosophie nouvelle. Comme, en Angleterre, Coleridge, quelque .vingt ans auparavant, avait trouvé contre le ' mécanisme ' à la française un 607*11 y
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refuge dans le * dynamisme ' de l'école allemande, Quinet allait découvrir chez des penseurs allemands la réponse aux questions qu'il se posait anxieusement.
Après le vide intellectuel de l'Empire et avant que l'ère des reconstructions fécondes fût ouverte, la France se tourna vers l'Allemagne qui, par Lessing et Herder, Kant et son école, Goethe et Schiller, avait pris le premier rang de la pensée européenne. On s'intéressa aux traductions ou aux adaptations des interprètes français de l'Allemagne : de Gérando, Villers, A. Stapfer. On apprit à lire les grandes œuvres dans le texte allemand ; on alla dans les universités allemandes écouter les voix autorisées qui les commentaient. V. Cousin fît deux voyages en Allemagne et se lia avec Hegel et Schelling avant d'entreprendre ses cours en Sorbonne sur le transcendantalisme allemand. Nous ne nous étonnerons donc pas de voir Quinet â la même époque apprendre l'allemand et se nourrir lui aussi des systèmes d'Outre-Rhin. C'est d'ailleurs avec une grande indépendance d'esprit qu'il s'engagea dans ce vaste et riche domaine, restant fidèle à ses propres principes et n'empruntant à ses maîtres étrangers que ce qui était nécessaire pour construire un système où ses aspirations et ses sympathies révolutionnaires demeureraient intactes, mais où, aux prémisses rationnelles des philosophes de la Révolution, se substituerait une substructure de forces morales. Aussi bien sa sensibilité de poète répugnait au formalisme aride et à l'abstraction systématique de la doctrine Kantienne ; son imagination se sentait mal à l'aise dans la métaphysique subtile de Fichte et de Schelling.