SA VIE ET SON ŒUVRE XXI
Le ressort interne du progrès, selon lui, c'est la Liberté. Il n'est pas seulement disciple de Herder, mais, comme son contemporain Carlyle (avec lequel il a de grandes ressemblances), il fait aussi des emprunts au dynamisme de Kant. Il professe que toutes les conquêtes de la pensée sur l'instinct, de la civilisation sur la barbarie, sont dues à cette force spirituelle individualisée, émanée sans doute de Dieu, mais devenue indépendante et capable d'énergie propre : la volonté libre. Et voici du même coup son œuvre tout entière qui s'arrache au fatalisme Herderien, à la contemplation mystique et vague de ' l'humanisation ' de l'humanité, et qui, sans perdre l'appui solide de la réalité et de l'histoire, fait appel, chez la personne morale, à l'élan vers l'idéal, à l'énergie d'action, à l'ancienne ardeur révolutionnaire purifiée et moralisée. ' L'histoire, dans son commencement comme dans sa fin, est le spectacle de la liberté, la protestation du genre humain contre le monde qui l'enchaîne, le triomphe de l'infini sur le fini, l'affranchissement de l'esprit, le règne de l'âme. . . Captif dans les bornes du monde, l'infini s'agite pour en sortir ; et l'humanité qui l'a recueilli, saisie comme d'un vertige, s'en va, en présence de l'univers muet, cheminant de ruines en ruines, sans trouver où s'arrêter.'
L'orientation de sa vie était trouvée. C'est sa sen- ' sibilité qui s'était d'abord émue du spectacle grandiose de l'humanité marchant sans relâche vers le mieux, du concours mystérieux de tous les peuples travaillant à l'édification lente du progrès. moral et social. Aussi est-ce sous la forme poétique qu'il donna d'abord
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expression à sa pensée et à son émotion. Son admiration pour les grandes œuvres de la littérature allemande lui suggéra d'imiter Faust, dont il avait été un des premiers en France à pénétrer la signification profonde, dans un poème symbolique qui met en scène l'humanité en quête de l'idéal moral, à travers les religions et les ci\*ilisations. La légende du Juif errant lui fournit la fable, et son poème, écrit en prose poétique, s'appelle Ahasvérus (1833). La renaissance hellénique, à qui Goethe aussi avait imprimé la première impulsion, lui inspira un Prométhée (1838), qu'il écrivit en vers, et qui, sous le couvert du mythe antique, lui fut l'occasion d'affirmer sa foi spiritualiste, de célébrer le triomphe de la liberté sur la fatalité.^ Ni l'une ni l'autre de ces œu\Tes n'est de premier ordre, parce que dans l'une le symbole, puissant dans sa donnée, n'est pas traduit en scènes vivantes, et que dans l'autre le vers (que Quinet ne mania jamais avec maîtrise) languit, monotone et sans couleur.
Ces poèmes, qui valent surtout comme témoignages de l'enthousiasme de l'auteur, n'étaient que le prélude d'une œu^Te ample, nourrie, ardente aussi, d'historien philosophe, par laquelle Quinet allait apporter sa propre contribution à l'intelligence du passé, si importante à ses yeux pour diriger la conduite des hommes dans le présent et dans l'avenir. Aborder ce genre d'études, c'était pour lui accomplir un devoir pieux autant qu'une œuvre scientifique, car, n'ayant
* Ce Prométhée ne doit rien à celui de Shelley. Quinet ne connaissait pxs assez l'anglais (bien qu'il eût fait en Angleterre un séjour de plusieurs mois en 1S35) pour lire la poésie anglaise. Il était d'ailleurs à cette époque entièrement absorbé par ses études allemandes.
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plus foi à un Dieu personnel, il cherchait l'Esprit dans les progrès de la justice et le triomphe du droit.
Il y avait, dans la philosophie de l'histoire, un champ que Herder avait laissé à peu près inexploré : c'était l'époque moderne. Ne pouvait-on pas, ne devaiton pas entreprendre pour les nations et les civilisations qui constituent le temps présent le même travail de recherche et d'interprétation que Herder avait accompli pour les peuples de l'antiquité? Ici sans doute le terrain était glissant ; l'historien courait le risque de se laisser entraîner à son insu par les passions politiques ou religieuses, par les amitiés ou les haines. Mais Quinet avait le courage des âmes probes ; il se fiait à la générosité de ses intentions. Il n'hésita pas à scruter les opinions et les actes des générations d'hier et d'aujourd'hui pour en tirer par approbation ou désapprobation la notion positive du devoir présent. Il publia, de 1830 à 1840, sous forme de brochures ou d'articles pour la Revue des Deux Mondes (qui venait de se fonder), les études sur l'Allemagne réunies dans le présent volume.
Ces études, nous nous proposons de les commenter en détail dans la troisième partie de cette Introduction. Nous indiquerons seulement ici comment elles se rattachent à sa philosophie de l'histoire. Elles sont do-f minées par deux idées, qu'on retrouve dans toutes ses œuvres politiques. La première, qu'il doit aux souvenirs delà Révolution, c'est que la devise: Liberté, égalité,! fraternité, renferme la vérité de l'avenir. Les principes révolutionnaires, hâtons-nous de le dire, ne se présentent plus à son esprit avec la simplicité spécieuse et