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CHAPITRE XIV

Science et civilisation.

Conclusion.

La conquête du monde par la science. — La science dégagée de mysticisme. — L'épopée scientifique. — La conception actuelle de l'univers. — La naissance de la vie et son évolution. — L'évolution humaine. — Les victoires de la science expérimentale. — L'insuffisance morale de la science. — Les comment et les pourquoi. — Les fondements moraux de la civilisation. — L'organisation allemande est-elle de la civilisation ? — Examen de conscience. — Le réveil de la France.

L'homme est aujourd'hui le maître de la Terre, déjà trop petite, à son gré, pour le libre déploiement de son activité. Il a parcouru toute la surface de son domaine; il en connaît la forme, il en a mesuré les dimensions, déterminé les mouvements ; il sait sa position dans l'espace ; il a pesé l'infimité de sa masse : il en a reconstitué le passé, sondé l'avenir ; il a forcé la plupart des secrets des continents et des mers ; la carte de la mystérieuse Afrique est couverte d'autant de noms que celles des parties du Globe les plus anciennement connues. Des communications rapides et sûres, établies entre tous les peuples, leur permettent d'échanger, en temps de paix, les produits de leur activité, aussi bien dans

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le domaine matériel que dans le domaine intellectuel ; il n'existe plus entre eux que des barrières conventionnelles. Les forces de la nature ont été captées, dominées, assouplies, combinées de manière à apparaître sous des aspects nouveaux, parfois tout à fait inattendus, employées à des œuvres ■dont la majesté est comparable à celle des œuvres mêmes de la nature, ou à des opérations délicates qui surpassent en variété, en précision, en fini, pour ainsi dire, toutes celles qui s'accomplissaient jadis dans les mystérieux laboratoires des entrailles du sol ou des organes des êtres vivants. La vie elle-même n'a pu garder qu'une énigme, qui ne parait même plus indéchiffrable, celle de son origine ; mais ses œuvres ont cessé d'être incompréhensibles ; l'histoire du monde vivant s'est déroulée aux yeux des naturalistes avec .une netteté, une certitude, une sereine grandeur qui laissent bien loin derrière elles les plus superbes imaginations des anciens. La légende de la création instantanée s'est évanouie ; presque tous les ressorts des organismes, les plus fragiles comme les plus puissants, vibrent sous les mains des biologistes qui les font jouer à leur gré; ceux qui échappent encore ne sont ni tout à fait cachés, ni tout à fait indociles, et les temps seraient proches, nous dit-on, où nous serions presque aussi maîtres de durer que nous le sommes -de disparaître.

L'esprit humain domine la matière et la force ; il a tout exploré, tout scruté, tout éclairé : il a aban-

donné l'allure tâtonnante que commandent les ténèbres : il marche dans la lumière et, déployant ses ailes, il s'est élancé d'un vol hardi dans le radieux empyrée où logeaient les puissances mystérieuses dont son inquiétude des causes avait jadis forgé la figure à son image. Gomme s'il avait voulu se représenter lui-même dans le mythe du vieux Saturne dévorant ses propres enfants, il s'est attaqué aux dieux qu'il avait d'abord amoureusement façonnés et dans lesquels il avait cessé de reconnaître ses propres fantaisies, forçant leurs sanctuaires, arrachant les masques et les emblèmes dont il s'était plu à les parer, s'insurgeant contre la puissance dont il les avait dotés, refusant le culte qu'il s'était imposé envers eux, pénétrant le décevant manteau de nuées dans lequel se profilait leur changeante figure, et arrivant ainsi à prendre directement contact avec cette unique déesse : la Vérité !

C'est là le résultat d'un tragique combat que l'esprit de l'homme a dû livrer, non seulement contre les forces de la nature, mais contre lui-même, combat qui a commencé le jour de son éveil, au cours duquel s'affinant, se perfectionnant sans cesse, il a été pour ainsi dire son propre créateur, et qui, malgré les conquêtes déjà faites, se continuera sans trêve, de victoire en victoire, jusqu'au jour lointain où les rayons du soleil ne seront plus assez ardents pour accomplir l'œuvre de vie dont les peuples anciens lui témoignaient une juste reconnaissance, en se prosternant devant lui et en lui dressant des au-

tels. Jamais la poésie antique n'eut à conter une pareille épopée, et peut-être eut-elle été impuissante à enfermer dans la prison du rythme ses multiples épisodes. Homère, Ovide,Virgile, s'ils nous représentent l'homme luttant contre les forces de la nature, soumettent celle-ci à la volonté de dieux trop humains pour que le terrain banal de la guerre entre les hommes soit sensiblement déplacé, et c'est un hymne à la philosophie, et non pas un assaut contre le mystère des choses, que chante Lucrèce en ses vers souvent prophétiques. En fait, cette épopée, c'est l'histoire de tous les élans de l'esprit humain, de tous ses rêves qui s'appellent philosophies ou religions, suivant qu'ils sont le libre privilège d'une élite, ou qu'ils s'enveloppent d'un appareil spécial propre à les imposer à la foule ; c'est l'histoire de tous ses efforts pour vérifier ses conceptions premières et les rectifier, de toutes les luttes des novateurs contre l'éternelle inertie de la pensée ; c'est la lutte de l'esprit de démonstration contre l'esprit d'affirmation, de la connaissance positive contre les vieilles chansons toujours plus consolantes que la réalité, toujours défendues par ceux dont elles bercent le calme sommeil. C'est aussi le triomphal récit des victoires grandioses de la science, terrassant tour à tour les esprits malfaisants et les monstres forgés par la terreur des forces inconnues, s'insurgeant contre les caprices de l'aveugle destin, se riant, maîtresse d'elle-même, de ses sombres arrêts, s'essayant à les lui dicter, et plaçant enfin l'Homme en

présence d'une matière polymorphe, mais dont tous les aspects sont rigoureusement définis, régis par des forces, à la vérité, invisibles comme les esprits, mais classées en un petit nombre de catégories, reconnaissables à leurs effets toujours les mêmes, susceptibles d'être prévus et se prêtant aux plus rigoureuses mesures. Peut-être un Sully -Prudhomme aurait-il pu hausser ses vers à la hauteur d'un pareil sujet ; mais il faut pour en fouiller tous les détails, pour les mettre dans tout leur relief, pour se prêter à l'infinie variété des épisodes, la plastique et libre allure de la prose, et c'est pourquoi le plus grand poème qui se puisse concevoir n'aura sans doute jamais son poète.

Et voilà qu'apparaît maintenant, splendide dans son unité, la conception actuelle du monde. Sous la poussée des observations précises, harmonieusement combinées, s'effondrent la voûte céleste des Babyloniens, les cercles planétaires de Ptolémée; les systèmes de Tycho-Brahé. Copernic, Kepler, Newton, Laplace pénètrent définitivement les secrets du ciel.

L'espace est infini ; une substance, l'Ether, intangible, invisible, homogène, inerte et froide le remplit. Par places, l'Ether est agité de puissants tourbillons, eux-mêmes agrégats immenses d'une infinité d'autres tourbillons descendant aux plus minuscules dimensions ; les plus grands de ces tourbillons sont les étoiles avec tout leur cortège de satellites, les plus petits sont les atomes matériels construits eux-mêmes sur le modèle des système stellaires

avec leurs électrons, minuscules planètes tournant autour d'une masse centrale. Les divers rythmes suivant lesquels est réglé le mouvement de ces tourbillons atomiques seraient la cause des propriétés diverses des corps simples, tous issus de la même substance fondamentale : l'éther, diversifiés cependant dès l'origine, longtemps considérés comme éternels et irréductibles les uns dans les autres, mais, depuis la découverte du radium et de ses propriétés, déchus de cette pérennité.

De ces tourbillons, grands ou petits, partent les vibrations qui traversent l'Ether impondérable, mettent en communication toutes les parties de l'Univers, créent l'attraction universelle, le mouvement, la chaleur, l'électricité, la lumière et toutes les manifestations secondaires de ces forces. Les forces sont susceptibles, sous des conditions déterminées, de se transformer les unes dans les autres sans qu'il y ait jamais perte d'énergie; seule décroit dans ces transformations la fraction d'énergie utilisable par l'Homme dans un but déterminé. Tout porte à penser que la somme totale de l'énergie demeure constante dans l'Univers.

Les forces peuvent être conçues comme indépendantes de la matière, toutefois elles ne se manifestent à nous que par leur action sur celle-ci, et il est possible qu'elles aient la même origine. On comprend, dans ce système, que la matière ait pu avoir un commencement ; que les tourbillons qui la constituent se dissolvent pour donner

naissance à des formes nouvelles d'énergie et que, par conséquent, l'univers matériel puisse finir. Pratiquement tout, il est vrai, s'est passé depuis que l'Homme observe, comme si la matière était éternelle ; une vaste philosophie, particulièrement séductrice pour les esprit positifs, s'est fondée sur ce dogme ; elle s'effondre depuis qu'on a vu s'évanouir le radium, en libérant des forces capables de briser les atomes, eux aussi réputés infrangibles et éternels.

Le Soleil, rayonnant de lumière et de chaleur, n'est qu'une des étoiles de la voie lactée; les planètes n'en sont que de faibles parties, détachées à une époque lointaine, jalonnant, en quelque sorte, les étapes de son rétrécissement, et dont les plus distantes de l'astre central marquent la limite inférieure de la région de l'espace qu'il emplissait jadis de son énorme masse. Trop petites pour demeurer gazeuses, les planètes se sont graduellement condensées en globes incandescents et liquides, abandonnant, à mesure qu'elles se rétrécissaient par le refroidissement, des satellites, de la même façon qu'elles avaient été abandonnées par le Soleil. Leur masse incandescente s'est solidifiée d'abord, sa surface retenant autour d'elle une atmosphère d'autant plus épaisse qu'elle était elle-même plus considérable; les choses semblent être demeurées en cet état pour beaucoup de planètes, pour la Terre, en particulier, qui paraît contenir une masse en fusion : le feu central. Mais chez la plupart des satellites, l'atmosphère s'est

rapidement dissipée, les gaz contenus dans la masse centrale en sont même sortis soit par une sorte derochage, analogue à celui qui se produit au moment où l'argent se solidifie, couvrant l'astre d'énormes bulles dont les débris ont constitué les célèbres cirques de la lune, soit à la suite de nombreuses éruptions volcaniques, comme le pense M. Stanislas Meunier. Puis la consolidation a gagné l'astre tout entier, transformé en une masse inerte, glacée et sans air, incapable de servir de séjour à des êtres vivants. Quelques-uns de ces astres morts se sont brisés, s'éparpillant sur leur orbite: telles sont les comètes périodiques, dont les débris, quand ils traversent notre atmosphère, constituent les étoiles filantes.

Les mêmes atomes matériels se trouvent naturellement dans le Soleil et dans les planètes, ses filles; mais ils se retrouvent aussi dans les étoiles, et l'on doit en conclure que chacune d'elles est le centre d'un système analogue au système solaire. Toutes les étoiles se meuvent suivant des trajectoires connues, indépendantes les unes des autres. Chacun de ces soleils entraîne ses satellites qui décrivent autour de lui des orbites régulières, analogues à celles que les planètes décrivent autour du soleil. La position de ces planètes dans le ciel peut être exactement calculée puisque tous les éléments de leur mouvement sont connus; elle est régulièrement prédite, de même qu'on prédit rigoureusement leurs occultations et les éclipses de Lune ou

de Soleil. La Lune se meut de la sorte autour de la Terre d'une façon régulière, en lui tournant toujours la même face, et elle tourne sur elle-même de telle façon que la durée de sa rotation autour de son axe soit égale à celle de sa révolution dans son orbite.

Le feu central manifeste peut-être encore son action dans les éruptions volcaniques ; les tremblements de terre semblent liés au contraire à la contraction et aux fractures de la croûte solide et les propriétés magnétiques du Globe dépendent probablement de la nature de la masse profonde ; mais la plus grande partie de l'énergie développée à la surface de la Terre vient du Soleil et de la Lune qui soulèvent ensemble les marées, tandis que le Soleil à lui seul maintient l'air à l'état gazeux, l'eau à l'état liquide, soulève les nuages, souffle les vents, provoque les orages et la foudre, et charrie, de la surface des mers aux cimes des montagnes, les vapeurs légères qui. sous forme de neige, de pluie ou de rosée, retombent sur le sol, l'arrosent, le pénètrent, le sillonnent en tous sens, le fécondent, en font surgir les plantes mères de la vie, et retournent à la masse commune, après avoir répandu partout sur les continents la fécondité et la vie, dont l'océan fut la source première. La vie même n'a pu se manifester et ne saurait durer sans lui, puisque c'est par lui que les plantes fabriquent avec le charbon, l'eau et l'ammoniaque la substance vivante.

A une certaine période du refroidissement de la terre, l'eau, sans doute contenue d'abord dans l'atmo-

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sphère, s'est précipitée sur un sol de courbure encore à peu près uniforme, de sorte qu'elle s'est trouvée presqu'également répartie. Mais le refroidissement se poursuivant, l'écorce s'est séchée ; puis elle s'est plissée pour suivre le retrait de la masse centrale en fusion ; les eaux se sont rassemblées dans ses plis concaves; des continents et des mers se sont de plus en plus nettement délimités. Les crêtes des rides et des plis, formés d'ailleurs à diverses époques, constituent les chaînes de montagnes.

Les reliefs du sol ont été plus tard incessamment remaniés par des causes mal déterminées ; les contours des mers et leurs dispositions générales ont été modifiés à ce point que les eaux ont tour à tour couvert la plus grande partie de la surface du sol actuellement à découvert, et que le sous-sol des continents est constitué, sous une épaisseur énorme, par les sédiments des mers. Depuis le début de la période actuelle, c'est essentiellement du conflit de la terre et des eaux qui viennent battre les côtes ou raviner le sol, que résultent les modifications importantes de la surface terrestre.

A une époque inconnue, mais qui remonte vraisemblablement au temps où les eaux s'étaient depuis peu rassemblées et présentaient peut-être encore une température moyenne voisine de 40°, les premières substances vivantes ont pris naissance. Comment ? Nous l'ignorons. Mais tout dans leur composition nous autorise à penser que les forces naturelles et probablement le rayonnement

du SoleiL quand il était à l'état d'étoile bleue ou blanche, quand il était plus riche en rayons ultraviolets et plus radio-actif, ont suffi à leur création. Elle leur est impossible depuis que le Soleil est tombé à l'état d'étoile jaune, et il en était déjà ainsi lorsque se sont déposées les plus anciennes couches terrestres qui contiennent des fossiles. Les premiers êtres vivants dont les restes nous aient été conservés, sont manifestements construits pour se reproduire comme nos contemporains, et même pour les plus infimes microbes, les recherches de Pasteur ont exclu la possibilité actuelle d'une génération spontanée.

Si l'on conclut de ce que nous montre de nos jours la Nature à ce qui s'est produit dans le passé — et nous n'avons pas d'autre moyen de nous faire une opinion à cet égard, — nous pouvons tracer de l'évolution de la vie un tableau très simple. Quels qu'aient pu être les caractères primitifs de la substance vivante, nous ne sommes pas autorisés à concevoir les premiers êtres vivants autrement que comme de petites masses microscopiques, de forme et de dimensions définies, dont un grand nombre de descendants sont arrivés jusqu'à nous, en gardant cette simplicité (algues et champignons monocellulaires, protozoaires). D'autres, au contraire, se sont multipliés en demeurant unis, et ont ainsi formé des organismes dans lesquels les éléments associés se sont diversifiés à mesure qu'ils devenaient plus

nombreux et formaient des associations plus puissantes. Il est inutile de préciser quelle figure pouvaient avoir les êtres édifiés de la sorte, et d'indiquer comment ils sont devenus ceux qui ont composé les plus anciennes faunes, les plus anciennes flores que nous connaissions. Ce qui est bien établi, c'est que, des êtres de la période primaire, un certain nombre sont arrivés jusqu'à nous presque sans changements ; d'autres se sont profondément modifiés de génération en génération; mais des lignées qu'ils ont fournies, les unes se sont éteintes, parfois après avoir donné naissance à des êtres gigantesques et terrifiants qui semblaient défier toute destruction ; les autres, en bien plus petit nombre, se sont perpétuées jusqu'à l'époque actuelle sous les formes nouvelles qu'elles avaient acquises. Les organismes appartenant à chacune des étapes de ces lignées ont d'ailleurs laissé, de même, des descendants qui les représentent exactement et d'autres qui ont continué à se modifier, de sorte que les animaux et les plantes qui vivent autour de nous suffisent, en général, pour nous donner une idée précise de ce qu'ont pu être ces lignées. Les restes fossilisés des êtres des périodes antérieures à la nôtre complètent ces données, à ce point que la généalogie d'un certain nombre de nos animaux et de nos plantes a pu être dressée avec une vraisemblance d'autant plus grande, qu'en appliquant le principe de Lamarck, combiné avec les lois de l'hérédité, il a été souvent possible d'indiquer clairement les causes des modifications

successives des animaux d'une même série. Les premières formes vivantes ont été marines: les premiers végétaux qui aient vécu sur le sol ont été des algues, des champignons, des lichens, desquels sont issus d'abord les hépatiques et les mousses, puis les fougères, les prèles et les lycopodes qui ont été longtemps les seuls végétaux terrestres ; les cycadées et les conifères en sont bientôt sortis; mais durant toute une première période, la terre a manqué de fleurs; c'est seulement durant la période secondaire qu'elles sont apparues, allant ensuite en se diversifiant. Nous avons vu qu'on a pu préciser la loi de cette évolution du règne végétal et suivre toutes les phases de l'accélération embryogénique qui l'a déterminée.

De la mer, dès la période primaire, quelques formes de poissons et de batraciens avaient déjà gagné les eaux douces ; des scorpions, des blattes, des libellules, des lombrics, quelques mollusques, des batraciens s'étaient répandus sur la terre ferme et c'était tout. Les guêpes, les abeilles et les papillons ne se sont montrés qu'avec les fleurs; les oiseaux et les mammifères sont les derniers venus. L'homme, dont les découvertes qui se succèdent semblent reculer de plus en plus l'ancienneté s'est, par les progrès continus de son intelligence, finalement établi au-dessus de tous.

Notre généalogie particulière, connue dans ses grandes lignes, est bien plus simple qu'on ne le suppose en général. Les classes d'animaux que nos an-

cètres pourraient avoir traversées depuis la naissance de la vie, en admettant l'hypothèse infiniment probable de l'évolution, sont simplement celles des infusoires, des rotifères, des vers annelés qui, par l'amphioxus, ont passé aux vertébrés. A partir de là, les groupes auxquels nos précurseurs auraient pu appartenir sont ceux des poissons marsipobranches (lamproies), élasmobranches (requins) etdipnés, des batraciens et des mammifères monotrêmes. Parmi les mammifères, nous ne pourrions reconnaître comme ancêtres que les marsupiaux, les lémuriens et un petit nombre de formes à analogie plus ou moins simiennes de l'ancien continent. Les couches tertiaires du Fayoum, en Egypte, contiennent déjà un squelette de ces singes anthromorphes dont la ressemblance anatomique avec l'homme semble si humiliante à certains esprits.

La caractéristique de l'évolution humaine n'est pas, comme on le croit souvent, un perfectionnement exceptionnel du corps. En dehors de l'attitude verticale, qui a, pour ainsi dire, achevé Fhomme physique, notre corps est, au contraire, demeuré étonnamment primitif. La caractéristique de notre lignée, c'est la prédominance rapide et énorme prise par le système nerveux et surtout par l'appareil cérébral, siège de l'intelligence. Gomme cette prédominance du système nerveux est la cause qui a déterminé, concurremment avec l'accélération embryogénique, le renversement d'attitude qui a tiré

les vertébrés de la foule des vers, (') les philosophes spiritualistes peuvent dire, sans que la science ait à protester, que c'est l'esprit qui a dirigé cette évolution, et les théologiens, qu'elle s'est accomplie sous le souffle de Dieu.

Les civilisations, d'autre part, ne sont pas nées d'un seul coup. Les peuples les plus civilisés ont traversé toutes les étapes qui les séparent aujourd'hui de la vie sauvage, et de même que les organismes puissants qui ont successivement apparu sur la terre se sont formés par l'agrégation et la différenciation des êtres élémentaires dont nos microbes, nos infusoires nous ont conservé l'image, les peuples puissants qui se partagent aujourd'hui l'empire du monde sont nés par la réunion des individus, primitivement isolés, en sociétés de plus en plus nombreuses, où les individus, liés par des conventions inspirées par le souci de leur conservation ou de leur bien-être, sont graduellement devenus de plus en plus solidaires les uns des autres. Gomme en définitive, pour les plus infimes comme pour les plus puissants des êtres vivants, tout, au point de vue matériel, tourne autour de la double nécessité de durer et de se reproduire, il en résulte entre les lois de la constitution et du perfectionnement des organismes, entre les principes de la biologie et

(1) E. Perrier, Comptes-rendus de l'Académie des sciences i. GXXVI, 1898, p. 1479-1486.

ceux de la sociologie, un parallélisme qui n'est pas simplement dans la surface, mais dans le fond des choses; les images des rhétoriciens ont ici devancé les conceptions précises des savants et des penseurs.

Ces quelques pages suffisent à exposer tout ce que la science contient de fondamental. Il y faut ajouter, en conclusion finale, que rien dans le monde matériel n'arrive sans cause, que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets qui sont inéluctables dès quelles sont réunies, et qu'un effet donné ne peut surgir en l'absence des causes qui Font une fois déterminé, à moins que celles-ci n'engendrent elles-mêmes d'autres causes qui les représentent, comme c'est le cas pour l'hérédité des caractères chez les êtres vivants.

Une telle proposition est à la vérité la négation de l'intervention dans le monde matériel de forces extérieures à lui, la suppression de l'action capricieuse sur les phénomènes naturels des êtres immatériels dont l'imagination de nos ancêtres avait peuplé le monde, des sortilèges au moyen desquels certains individus prétendaient commander leur intervention ; c'est la sécurité et la conscience de sa force définitivement conquises par l'Homme qui cesse d'être le sujet de puissances occultes impénétrables, pour devenir l'instrument privilégié de la puissance éternelle qui anime le monde, et dont les lois de la nature, qu'il a été donné à l'esprit humain de pénétrer, sont l'immuable émanation.

SCIENCE ET CIVILISATION oOl

L'Homme est malheureusement trop souvent le jouet de ses propres illusions ou de son propre orgueil, ou la victime animale de ses appétits; nous toucherions, sans ce misérable correctif, à la fin des dissensions et des persécutions philosophiques ou religieuses.

Gomment, pour acquérir ce petit nombre denotions certaines, l'Humanité a-t-elle dû livrer le gigantesque combat dont le grandiose récit semé d'horreur et de gloire, de lueurs d'incendie et de resplendissantes aurores, de sanglants épisodes et de mâles beautés, ne sera jamais achevé ? On se rendra compte du puissant effort qu'il lui a fallu faire si l'on considère qu'au début, jetée dans le monde, ignorante de tout, n'ayant pour se renseigner que des sens dont une intelligence occupée seulement des plus vulgaires soucis ne pouvait redresser les illusions, elle a dû, pour arriver à la connaissance, perfectionner tout d'abord l'instrument au moyen duquel elle pouvait Facquérir et la conserver. De l'intelligence imparfaite des premiers hommes, lâche réseau que traversaient les faits sans s'y arrêter, il lui a fallu tirer, en serrant graduellement les mailles, ce merveilleux tissu qu'est devenu l'intelligence des races humaines supérieures, où tout ce qu'il y a de réel se fixe et qui ne laisse filtrer que l'erreur. Or, ce travail n'a été ni une œuvre commune de perfectionnement, à laquelle tous ont également collaboré, ni un progrès inconscient, imposé en quelque sorte par une évolution fatale, inhérente à la nature humaine. Il a

été l'œuvre personnelle de quelques-uns, appliquant avec plus d'énergie, dans des circonstances plus favorables peut-être, leur esprit à l'intelligence des choses. Dès lors a éclaté la lutte entre l'idée nouvelle, scientifique ou morale, propriété d'un seul, et les idées jusque-là répandues dans l'esprit de tous; de là, l'ostracisme d'Aristide, la mort de Socrate, le crucifiement de Jésus, la persécution contre les alchimistes et les prétendus sorciers, la condamnation de Galilée, l'anathème contre Christophe Colomb et Vascode Clama, la folie de Denis Papin, la misère de Sauvage, l'anéantissement des métiers de Jacquard, l'indifférence pour Lamarck, l'assaut furieux contre les découvertes de Pasteur ou contre les doctrines de Darwin, suivis, à la vérité, de radieux triomphes.

Cependant, il ne faudrait pas s'y tromper, ces triomphes ne sont, en définitive, que la victoire de la science nouvelle sur la science ancienne, figée, en quelque sorte, dans les croyances superstitieuses du peuple, dans les ambitieux systèmes des philosophes, dans l'enseignement dogmatique des corps d'Etat ou dans le somptueux appareil des religions qui se sont succédées. La science nouvelle a été malheureusement popularisée par des hommes qui lui étaient souvent étrangers, appliquée par des moyens différents à la poursuite de buts variés et parfois, d'une façon très sincère, à la réalisation d'un état social qu'on espérait être parfait.

L'écroulement successif de tout ce que les hom-

mes ont cru, un moment, être la vérité, serait de nature à inspirer la plus grande méfiance à l'égard de ce que nous pensons être aujourd'hui la science infaillible, la Science, au nom de laquelle on a lancé bien souvent l'anathème contre un passé qui n'a pas été sans apporter une certaine somme de bonheur à l'Humanité. Il y a lieu de croire cependant que l'ère de ces écroulements est aujourd'hui à peu près close. Dans Tordre matériel, la Science est sûre de ses conquêtes parce que, depuis deux siècles, les procédés de l'intelligence humaine semblent s'être renouvelés. Pendant la longue série des siècles antérieurs, l'homme observait sans doute, mais il essayait surtout — et les philosophes allemands nous ont montré à quel point — de deviner la nature, dans les secrets de laquelle ses méthodes d'observation ne lui permettaient pas de pénétrer. Il imaginait des systèmes sur des apparences, comparait, généralisait, affirmait plus qu'il ne démontrait ; les sciences naturelles et les sciences médicales ont encore conservé, en grande partie, cette primitive tendance.

La bataille pouvait dès lors s'engager, sans aucune issue possible, entre des théories a priori et des systèmes aussi fantaisistes les uns que les autres ; les adversaires argumentaient, ne prouvaient pas. Les démonstrations expérimentales, les vérifications a posteriori des hypothèses, ont, au contraire, créé la certitude scientifique devant laquelle tout s'incline désormais, et c'est parce que cette certitude a été

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obtenue sur des points fondamentaux, parce que toutes les inductions et les déductions qui se pouvaient tirer des vérités acquises ont été à leur tour vérifiées, que la science, d'un seul coup d'aile, a pris le magnifique essor qui sera l'éternel honneur du XIX1110 siècle. Par la puissance inespérée qu'elle a mise dans la main de l'homme, par la vie intense qu'elle lui a faite, par les richesses qu'elles lui a prodiguées et qui ont apporté presque partout l'aisance, c'est-à-dire la. joie, la Science mérite toutes les admirations, toutes les reconnaissances, et ceux qui lui ont sacrifié leurs plaisirs, leur repos et, trop souvent, leur vie, méritent les honneurs que les anciens décernaient aux héros.

Est-elle, à elle seule, suffisante pour nous apporter le bonheur? Est-elle capable de tenir lieu de tout, et peut-on fonder, sur ses seules données, une organisation sociale qui se pourrait qualifier d'intégrale? La science a déjà découvert et découvre chaque jour en plus grand nombre les comment des choses; elle ignore malheureusement avec quelques « comment » des plus fondamentaux, presque tous les « pourquoi » qu'il y aurait pour l'homme le plus d'intérêt à connaître. Le fait est même d'autant plus piquant que c'est par la recherche de ces pourquoi qu'elle a commencé ses investigations. Aristote ne se demandait pas de quelle façon le monde avait été réalisé; il cherchait le rôle de chacune de ses parties dans l'économie générale, ce qu'il appelait sa fin et cette

fin était la raison d'être de chaque partie, sa cause finale. De l'aveu même de Cuvier, le principe de la corrélation des formes, dont il fait la base de l'anatomie comparée, n'est pas autre chose que la consécration de cette fin à laquelle tous les organes doivent satisfaire : la conservation de la vie de l'animal.

En réalité, même à l'heure actuelle, le plus grand nombre des prétendues explications des naturalistes ne sont qu'une application inconsciente de ce principe des causes finales et se résument en ceci : « Tel animal possède tel organe parce qu'il lui est indispensable pour vivre dans telles conditions. » Mais la question qui se pose est au contraire : « Comment chez tel animal s'est-il développé tel organe qui lui permet aujourd'hui de vivre dans telles ou telles conditions?» Et c'est à cause de ce renversement des termes de toutes les questions, ou parce que le même savant pose souvent la question, sans s'en apercevoir, sous ces deux faces opposées, que les sciences naturelles sont restées si longtemps incertaines. L'Homme étant longtemps demeuré, à ses propres yeux, le centre de l'Univers, apparaissait à lui-même comme une cause finale des plus importantes ; il acceptait le fait accompli, il s'arrêtait dans ses investigations dès qu'il avait découvert le profit qu'il pouvait tirer des choses créées pour lui, et son plus grand, mais stérile effort, était de remercier la Providence des commodités iju'Elle avait réunies autour de lui, ou de lui exprimer le remords d'avoir

méconnu ses lois. On n'aurait rien appris sur la foudre, ni sur les tremblements de terre, ni sur les cyclones, ni sur les volcans, ni sur les éclipses, ni sur les comètes, ni sur les aurores boréales, si on avait continué à ne voir en ces phénomènes, comme pour le déluge, ou la destruction des villes que couvre aujourd'hui la Mer morte, que des moyens employés par la Divinité pour ramener les hommes à la pratique de la vertu, en les plongeant dans la terreur ou l'étonnement, suivant les procédés par lesquels l'Allemagne, d'une mentalité encore primitive, croit imposer sa domination.

Il n'en est pas moins vrai que l'esprit de l'Homme demeure obsédé par les pourquoi. Pourquoi l'Univers plutôt que le Néant? Pourquoi cet Univers est-il ce qu'il est, plutôt qu'autre chose? Pourquoi les formes diverses de la matière et les forces qui la dominent ou en émanent? Pourquoi les lois simples qui régissent ces forces? Pourquoi la vie? Pourquoi sa conservation et sa transmission de génération en génération ? Pourquoi l'intelligence ? Pourquoi cette évolution progressive de l'intelligence humaine, qui l'amène finalement à tout comprendre dans le monde, à tout diriger sur la terre, qui la conduit à renseigner l'Homme sur tout ce qui l'entoure, hormis une chose, celle qui l'intéresse le plus : sa propre destinée ?

Et si l'Univers a une fin, si l'intelligence humaine est pour lui un des moyens d'atteindre cette fin, moyen qui intervient sans doute à son temps dans

tous les systèmes stellaires, mais qui ne semble dans aucun d'eux destiné à durer toujours, comment l'Univers, père de l'intelligence et pénétré par elle, apparaît-il au contraire à la science comme exclusivement soumis à des lois fatales, inéluctables, qui semblent peser sur lui comme le Destin sur les anciens dieux?

Ces questions ne sont pas neuves; dès qu'il essaya de comprendre le mécanisme du monde. l'Homme se les posa, et ne trouvant pas de réponse dans un mécanisme que d'ailleurs il connaissait peu, il finit par concevoir derrière l'Univers une puissance intelligente, un Esprit universel, comme jadis les Grecs en avaient imaginé un derrière chaque force. C'est ainsi qu'il en arriva à opposer l'esprit à la matière, bien qu'il ne l'en vit jamais séparé, et que des philosophes attribuèrent à l'esprit la direction de tout, tandis que d'autres refusèrent de rien admettre en dehors de la matière, ce qui revient, en somme, à supprimer la question que leurs adversaires cherchaient à résoudre. Mais ces questions ne sont pas de celles que l'on supprime, de celles même que l'on peut à volonté endormir dans son cerveau. Elles se compliquent d'ailleurs d'une autre que beaucoup d'entre nous considèrent avec un intérêt tout particulier: la distinction entre l'esprit et la matière une fois admise, il n'y avait pas de raison pour que l'esprit, c'est-à-dire le principe intelligent, c'est-à-dire l'âme, ne survive pas au corps. Si nous avons une âme, si cette âme est éternelle, le problème de sa

destinée future parait à beaucoup valoir qu'on ne prenne cure.

La Science nous conduit ainsi au seuil d'un domaine qui n'est pas le sien. Elle a pu éliminer un certain nombre des solutions proposées aux questions qui s'y agitent, circonscrire par conséquent dans certaines limites les réponses ; mais elle n'en a apporté aucune; elle est même incapable d'en apporter, parce que justement plus elle progresse, plus elle reconnaît que la recherche du « comment » est seule accessible à ses méthodes d'investigation et que, là, seulement, elle arrive à la certitude qui est son but.

Les « pourquoi », elle les a donc éliminés de partipris, non par dédain, mais par sentiment de son impuissance. Malheureusement, tous les savants n'ont pas eu la modestie de faire cette élimination courageusement et nettement; quelques-uns même ont cru pouvoir demander à la Science la solution de tout, ou nier tout ce qui ne venait pas d'elle; c'est pourquoi Ferdinand Brunetière a pu, un moment, parler de la faillite de la Science. Il n'y a pas eu faillite parce que sur ce terrain réservé des fins, la science véritable s'est bien gardée de chercher à faire commerce. Elle sait que là où sa puissance finit, d'autres aspirations commencent.

Se résigner à considérer tout son être comme essentiellement passager, parait insupportable à. beaucoup d'esprits cultivés, et justement parce qu'ils le sont. Accepter le sacrifice et la douleur, sans aucun espoir de compensation, s'astreindre à un*

renoncement quotidien ou risquer sa vie, subir même, sans révolte, la contrainte des lois, sachant que la mort est le terme de tout et qu'on ne peut espérer ressaisir les jouissances qu'on aura laissé fuir dans ce monde, semble un leurre aux esprits moins nobles sur qui les notions de solidarité et de devoir n'ont pas une prise suffisante, si elles ne sont appuyées sur rien d'extérieur à l'Homme. A cela la science ne peut rien aujourd'hui ; elle ne pourra pas davantage demain, et si quelques-uns ont gardé cette illusion qu'elle suffirait un jour à occuper toutes les pensées de l'Homme, c'est qu'ils n'étaient pas assez familiers avec les procédés de l'investigation scientifique pour avoir une vision nette des limites de son domaine.

Toutefois, en se pénétrant davantage des conditions dans lesquelles les sociétés humaines se sont formées, de l'état intellectuel moyen des hommes qu'elles réunissaient, du but que ces sociétés poursuivaient, des modifications qui se sont produites dans ces conditions, cet état intellectuel, ce but plus ou moins lointain, la Science pourra nous éclairer sur la raison d'être de certaines lois ou sur leur degré d'utilité, et faire apparaître la nécessité de conventions sociales nouvelles. Elle pourra déterminer avec une rigueur suffisante pour qu'elle s'impose aux esprits d'élite, les conditions auxquelles doivent volontairement se soumettre les membres d'une société pour que cette société conserve son autonomie, pour que le patrimoine commun de tous

s'accroisse et que chacun trouve, dans les liens qui l'unissent à ses semblables, toute la somme de bonheur qu'il est en droit d'en attendre. On peut voir là les fondements d'une morale rationnelle qui, par son côté expérimental, séduira les esprits positifs et ne sera pas même contestée par ceux qui rêvent d'une éternité où l'esprit, baigné de lumière, n'aurait plus à lutter avec les contingences de la nature. Cette pacification sera le dernier, mais bien lointain service que la Science aura rendu à l'Humanité.

Voilà où nous en sommes, et maintenant on peut se demander qui, des deux empires germaniques ou des nations alliées contre eux, se rapproche le plus des visions d'avenir à qui l'Humanité peut faire confiance. Nous devons nous demander nous-mêmes si nous avons toujours conformé notre conduite et nos institutions aux connaissances et aux ignorances dont la raison nous indique qu'il faut tenir compte pour assurer l'avenir d'une nation.

Il ne saurait être question pour le gouvernement allemand d'une inspiration religieuse quelconque. C'est par une singulière profanation qu'il couvre du nom d'un Dieu, tel que les évangiles chrétiens le définissent, tous les crimes de son armée. Ce Dieu, c'est peut-être le Wotan de Wagner, ce n'est pas le Dieu de Jeanne d'Arc. Le Kaiser, d'ailleurs, ne prend même pas la peine de dissimuler son indifférence en matière de religion, comme disait La-

mennais. Il est bien de la famille des chevaliers incrédules et brigands de Tordre teutonique. Protestant en Prusse, il affirme aux Polonais catholiques qu'il est favorisé d'apparitions de la Vierge ; il déclare au pape, dit-on, qu' « il se fera catholique quand la majorité de ses sujets le sera, » et, en attendant, il laisse croire que devenu Hadji Mohammed Guillioum, il serait mahométan s'il habitait Gonstantinople. Au fond, différent en cela du commun des hommes qui se croient faits à l'image de Dieu, il s'est construit un dieu à son image, et il n'est pas étonnant dès lors qu'il soit toujours d'accord avec lui. Il lui est loisible de bombarder les cathédrales, de laisser profaner les objets du culte et fusiller les prêtres catholiques, de faire brûler les villes, assassiner les vieillards et les enfants, violer les femmes et piller ses ennemis. Il serait inutile, même pour le pape, de le menacer de la colère vengeresse d'un Dieu qui n'a rien à faire avec celui dont il est partie intégrante, avec qui il est en communication constante, et qu'il ne conçoit que comme une extériorisation de lui-même, comme une expansion de sa propre personnalité sur l'Univers entier. C'est l'état d'esprit qu'Ostwald a ironiquement constaté quand il a dit : « Dieu est réservé à l'usage personnel de l'empereur. » Il y a, dans cette phrase, du reste, un autre sous-entendu; c'est que dans le monde des intellectuels allemands on laisse volontiers pour compte son Gott à l'empereur, et c'est là, en somme, un aveu d'athéisme.

ol^ FRANCE ET ALLEMAGNE

En est-il de même du peuple ? Celui-ci partage-t-il l'athéisme scientifique d'en haut? Non, assurément. S'il en était ainsi, le Kaiser ne perdrait pas son temps à jouer les inspirés et les prophètes. Le peuple se laisse, au contraire, séduire par l'idée qu'il a à sa tête un empereur providentiel, chargé de le conduire à la domination du monde. Pour y parvenir, tous les moyens sont bons; la grandeur du but les légitime tous; le peuple de Dieu n'a pas à craindre de représailles; la victoire lui est assurée, et dès lors il peut donner libre carrière à ses instincts les plus sauvages: tout ce qui est ailleurs qualifié crime devient œuvre pie quand on peut pousser le cri fameux des Croisés du moyen-àge : Dieu le veut !

Au surplus, la mentalité populaire de l'Allemagne était incapable de résister à de telles suggestions. Depuis quarante-quatre ans, le peuple, dans ce pays, n'a entendu qu'un seul mot d'ordre: Enrichissezvous! Tout y a été minutieusement organisé en vue d'acquérir un bien-être matériel, grossier peut-être, mais illimité, basé sur une production d'une intensité inouïe, sur l'accaparement de l'industrie et du commerce du monde, sur sa conquête par les nuées d'enfants que la Germanie, assurée de leur avenir, pouvait lancer, telles des nuées de sauterelles, dans les deux hémisphères. Maintenir la paix à l'intérieur, discipliner toutes les forces vives du pays, protéger les grandes entreprises, renseigner exactetement les négociants sur les possibilités de vente dans chaque contrée, découvrir sans cesse de nou-

veaux débouchés, créer une marine de guerre capable de protéger partout la flotte commerciale et de lui créer des relais, encercler patiemment par des postes d'attente, tels le bec de canard de notre Congo, les colonies des autres nations pour en préparer la conquête, s'infiltrer partout, choisir en pleine paix, pour une guerre prochaine, dans les pays convoités, ses étapes, y établir ses dépôts de munitions, ses refuges, ses plates-formes pour pièces d'artillerie, ses postes de télégraphie, enserrer tous leurs ressorts dans un réseau serré d'espionnage savant, endormir ses voisins par des traités avec la ferme volonté de les violer et de fouler aux pieds, le jour venu, toutes les conventions humaines, c'est une œuvre d'organisation qui, sans doute, ne saurait donner une réputation chevaleresque à la nation qui l'a conçue, mais qui dénote chez elle un esprit de suite, une audace impudente dont on ne saurait trop méditer et redouter la puissance.

Après les victoires inespérées de 1870, l'Allemagne a cessé de rêver d'idéal. Tout entière à ses laboratoires, à ses usines, à son commerce, réalisant sur le monde entier des bénéfices qui lui permettaient d'envisager sans crainte les lendemains, elle s'enorgueillissait d'une fécondité qui lui donnait l'espoir et suscitait en elle le désir de conquérir la Terre. Elle ne songeait ni à affranchir, ni à évangéliser personne; les Droits de l'Homme se résumaient pour elle dans le droit de l'Allemand à exploiter de son mieux son prochain. Son idéal était

uniquement d'emplir ses coffres-forts, tout au moins de procurer aux siens la plus grande somme de bienêtre matériel possible. Peu lui importait d'améliorer l'Humanité, et Dieu sait si elle nous l'a clairement dit sur tous les tons. La guerre, pour elle, avait pour objet uniquement des terres et du butin, tout comme dans l'antiquité, comme au moyen-âge, comme au temps des Huns, des invasions arabes et des Turcs. Seulement les Turcs ont conservé Sainte- Sophie et les Allemands se sont appliqués à détruire méthodiquement l'Université de Louvain, la cathédrale de Reims, le beffroi d'Arras, la halle des drapiers d'Ypres et à déshonorer tout ce qu'ils ont touché. La philosophie de Kant, de Hegel, de Gœthe, la musique de Beethoven et de Schumann n'ont pas retenu FAllemagne impériale de Bismarck sur la pente où elle roulait ; la Science n'a fait qu'accélérer sa chute, servir sa cupidité, exaspérer son orgueil, son besoin de jouissances, en mettant à sa disposition, pour des conquêtes futures, des moyens de destruction perfectionnés dont elle a usé avec une dégradante ostentation.

Certes, elle est passée maîtresse dans l'exploitation du comment, mais ce n'est pas elle qui s'est embarrassée dans les méditations sur les pourquoi que nous énumérions tout à l'heure, et la morale n'y a pas gagné. Rien ne retenant plus la brute devenue infiniment puissante, à la première occasion que la guerre lui a offerte, elle s'est montrée dans toute sa redoutable hideur : cruelle, avide,

CONCLUSION 3ia-

ravageuse et lascive, après avoir étonné le monde par l'impudence de ses mensonges. Les femmes elles-mêmes, comme celles des Gimbres, ont accompagné les hommes à la guerre, pour monter leur ménage.

Et nous, les Français ! Qu'avons-nous fait pendant ces quarante-quatre ans de préparation de l'Allemagne? Ah ! certes, ce n'est ni le désintéressement, ni les généreuses utopies qui nous ont abandonnés. Avons-nous assez prôné la fraternité des peuples et la paix universelle ! Avons-nous assez annoncé à l'Humanité que nous voulions la régénérer par la liberté et l'égalité ! Avons-nous assez parlé des droits de l'Homme et du Citoyen ! Avons-nous assez remâché cette rhétorique fin XVIIImc siècle, qui voyait dans tous les hommes de lumineux archanges, et conduisait à croire que pour avoir un bon gouvernement, il suffisait de mettre les noms de Français quelconques dans un chapeau et de tirer au sort ceux des ministres.

Pendant les premières années de la troisième République, les souvenirs cuisants de l'invasion, l'ardent désir de refaire une France digne du renom que lui avaient valu ses victoires passées, de réparer ses ruines, peu importantes du reste, de rendre son essor à l'activité nationale, ont fait que tous les Français communiaient dans un même idéal. De brillantes conquêtes coloniales ont donné à l'armée, qu'on s'appliquait à réorganiser, confiance en elle-

même. Mais peu à peu, voilà que les discussions de parti reprennent; la foule s'en détourne pour s'éprendre d'un élégant général de qui elle attend un geste propre à leur imposer silence. Le souvenir du Deux-Décembre s'éveille dans l'esprit des vieux républicains, et la méfiance contre l'armée commence à germer sourdement. A propos d'une affaire, en somme banale, soulevée sur les bords du Rhin, et dont le retentissement démesuré demeure une troublante énigme, on prend sa discipline à partie; sous le prétexte de sauvegarder sa dignité, on lui enlève le pouvoir d'assurer elle-même sa sécurité en surveillant les agissements des ennemis possibles. Alors que l'espionnage allemand nous enveloppe déjà de toutes parts, nous pensons si peu à une guerre éventuelle que naïvement nous supprimons le contre-espionnage. Et bientôt, tranquilles sur le dehors, nous employons notre activité à guerroyer entre nous. Tandis que l'Allemagne organise le travail intensif, rémunérateur aussi bien pour l'ouvrier que pour le patron, avec rendement maximum et prix de revient minimum, par une série de dispositions légales où il semble que l'ouvrier et le patron soient dressés en ennemis, alors que l'idéal serait qu'ils marchassent toujours la main dans la main, nous procédons à la désorganisation méthodique de l'usine et de l'atelier, à la substitution du droit au repos au droit au travail que réclamait l'ouvrier en 1848.

Cependant les ministères tombent comme des

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