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CHAPITRE XIII L'Evolution de la mentalité allemande

Le paradoxe allemand. — Les morales nouvelles. — Orgueil, égoïsme, mysticisme et pangermanisme. — La Vieille Allemagne et ses dieux. — Kant et l'expérience. — L'Allemagne rêveuse. — L'orgueil philosophique. — La Vérité germanique. — La philosophie de la Nature. — La science allemande contre Lavoisier. — L'identité du vrai et du faux. — Les adaptations germaniques de la science française. — L'Etat mystique. — Le vieux Gott. — La mission divine du Germain et la civilisation.

Il n'y a pas de spectacle plus déconcertant que celui d'un peuple qui prétend imposer au monde sa civilisation, qu'il affirme supérieure, et qui, pour l'y préparer, engage dans la plus effroyable des guerres des millions d'hommes, saute à pieds joints sur toutes les conventions dont le but est d'adoucir les relations entre les peuples, se fait un rempart contre ses adversaires de tous les sentiments d'humanité qui sont les signes de leur hauteur morale, tue sans pitié tout ce qui est faible afin de semer autour de lui une terreur que personne n'éprouve, incendie systématiquement les villes et les villages, bombarde les plus précieux monuments de l'art, pille les maisons, se livre aux actes du sadisme le plus odieux, salit d'immondices tout ce qu'il touche, et, quand il a fait tout cela, se réclame de ses poètes, de ses philosophes et de ses

musiciens pour établir sa supériorité, se fait donner par ses savants des certificats de bonne conduite, et, au lieu de jeter fièrement un défi à l'humanité, en dehors de laquelle il s'est placé, allègue, comme un enfant pris en faute, des prétextes audacieusement mensongers pour excuser ou expliquer piteusement ses crimes. On demeure stupéfait du contraste entre l'énormité du but poursuivi et l'inepte platitude des campagnes de perfidie et de mensonge par lesquelles on essaye d'attendrir les nations demeurées hors de la lutte et d'implorer leur pardon.

Cette alliance de la force la plus inexorable et de l'astuce la plus cauteleuse semble un effroyable paradoxe; elle apparaît d'autant plus monstrueuse que la nation qui en donne le hideux spectacle a étonné depuis un demi-siècle le monde par son sens de l'ordre et de la méthode, la sagesse de son organisation intérieure, son travail incessant, son goût pour la science et l'application qu'elle en a su faire à la création d'une invraisemblable prospérité. Riche, puissante, redoutée, comment ne s'est-elle pas contentée de goûter dans la paix les avantages de sa prospérité et l'orgueil de savoir partout ses volontés obéies, avant même parfois d'avoir été exprimées ? Gomment le respect de son Dieu, qu'elle ne cesse d'appeler à son aide et qu'elle prétend être le même que celui des chrétiens, ne lui a-t-il pas imposé ces sentiments de charité et de bonté dont le christianisme a fait la base de toute civilisation ? Gomment

cette nation, chez qui l'on ne peut nier qu'il s'est fait un travail scientifique considérable, est-elle demeurée cependant moralement au-dessous de tout? C'est ce qu'on cherche à expliquer un peu partout où l'on réfléchit.

Lorsqu'elle veut prouver sa suprématie intellectuelle, l'Allemagne se réclame de Leibnitz, de Kant, de Hegel, de Gœthe, de Schiller, de Bach, de Beethoven, de Weber, de Wagner. Il y a déjà à cela une objection assez sérieuse, c'est que tous ces grands hommes sont morts il y a fort longtemps, et que nous avons à leur place M. Maximilien Harden et les 93 intellectuels qui ont acquis, par leur fameux manifeste, une célébrité fort différente de celle des illustrations dont nous venons de citer les noms. Depuis la période héroïque déjà un peu ancienne où l'Allemagne pouvait passer pour rêveuse, éprise de poésie, de mystère et de philosophie, tout semble avoir changé. La philosophie en renom est devenue celle de Treitschke ou de Nietzsche : la morale diplomatique et militaire se recommande de l'œuvre de Haeckel, et parmi les gens de science le chimiste Ostwald — on l'a vu — s'est chargé de répandre la bonne doctrine.

On peut considérer ces deux savants comme les fondateurs d'une morale nouvelle qui ne ressemble, en quoi que ce soit, à ce que nous appellerions, en France, la morale bourgeoise. Cette dernière morale est si intimement soudée aux légendes bibliques, qu'elle ne saurait convenir à la mentalité de l'Alle-

mand intellectuel moderne, tel que l'ont fait ses habitudes de minutieuse investigation ; ce n'est point suides légendes dont il a patiemment scruté les sources, mais sur la connaissance du monde physique que la morale définitive devra être, suivant lui, appuyée. La morale, que dis-je? il y en aura deux, peut-être même plusieurs, suivant les circonstances. Au lendemain du coup d'Etat, Désiré Nisard faillit faire chez nous, par esprit de conciliation, cette découverte : on le lui reprocha toute sa vie. L'Allemagne n'a pas de ces pudeurs ; il y a bien pour elle au moins deux morales, celle qui convient aux particuliers et celle qui convient aux collectivités qui constituent les peuples ou plutôt à leur gouvernement. Toutes deux procèdent, à la vérité, des mêmes principes, exclusifs de toute autre considération que le sens pratique qui, pour un Allemand digne de ce nom — il y en a peut-être d'autres qu'il ne faut pas décourager, — résume toutes les vertus.

On pourrait, au premier abord, se croire bien loin de l'idéalisme de Kant et de ses successeurs : en réalité, leur idéalisme essentiellement allemand s'est perpétué et même enraciné dans leur pays, mais sous une autre forme; il s'est juxtaposé à l'industrialisme qui s'appuyait sur la Science, et de leur alliance, cimentée par un insondable égoïsme, un incommensurable orgueil et un vieux fonds de mysticisme, est né le monstre qui s'appelle le pangermanisme.

Lorsque l'Allemagne était divisée en petits com-

partiments n'ayant d'autre lien qu'une langue commune, les différends entre les monarques qui étaient à leur tête se réglaient à l'aide de petites armées dont les opérations ne troublaient guère la vie de tous les jours ; le commerce et l'industrie n'avaient qu'un développement restreint ; bien des gens avaient le temps de méditer, surtout sur l'inconnaissable. Quelques-uns, se trouvant trop à l'étroit, allaient répandre leurs idées au dehors ou les y retremper, comme le baron d'Holbach et Henri Heine. D'autres, tels que Goethe, regrettaient le morcellement de leur patrie, persuadés que son unité serait favorable à la diffusion de leur pensée non seulement dans une plus grande Allemagne, mais dans le monde entier.

Doucement le pangermanisme se préparait dans ces cerveaux orgueilleusement repliés sur euxmêmes et qui, dans leur isolement relatif, avaient pris une façon de penser qui leur était propre : la pensée germanique. Jadis les dieux du Walhall représentaient les forces de la Nature, les ressorts secrets des choses; en disparaissant, ils laissaient une inquiétude qui traverse les drames de Wagner, un vide que n'arrivait pas à remplir l'idée chrétienne, surtout préoccupée de l'au-delà. La magie évoqua, pour les remplacer, les esprits infernaux en lutte avec les esprits célestes ; la direction du monde se trouvait ainsi partagée entre deux tendances contraires: d'où le bien et le mal. Si cela suffisait pour -diriger les événements humains, il fallait autre

chose pour expliquer les phénomènes de la Nature. Les alchimistes y pourvurent en imaginant <}ue les forces particulières, autrefois représentées par les dieux se tenaient cachées dans les corps, si bien que le Soleil, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne, Neptune, etc., réapparaissent non seulement dans les noms des astres dont les conjonctions règlent les événements humains, mais dans ceux des métaux qui leur sont liés symboliquement. On leur donna pour adjuvants des fluides insaisissables et invisibles qui intervenaient activement dans les phénomènes. Parmi eux, le phlogistique de Stahl, principe du feu, fit une telle fortune que personne n'osait nier son existence. Il y eut même un esprit universel, dont l'esprit humain était le reflet, qui dominait et pénétrait le monde.

Un champ infini s'ouvre dès lors aux méditations sur les qualités de ces esprits et leurs liens avec les corps matériels: on y peut faire, paraît-il, d'importantes découvertes qui ont au moins le mérite d'être difficiles à contester. Ainsi Kant passe pour avoir découvert l'explication de la liberté humaine et aussi que notre esprit, étant l'image de l'esprit universel, contient par cela même tous les secrets du monde, est capable de les découvrir par son seul effort, puisqu'il est en possession de toute vérité. Il déclare tranquillement que « la science de la Nature ne mérite ce nom que lorsqu'elle traite son objet entièrement d'après des principes a priori; quand elle les traite d'après les lois de l'expérience, elle

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n'est plus une science, à proprement parler : car une connaissance qui ne comporte qu'une certitude empirique n'est appelée savoir qu'au figuré. » (l) Ainsi l'expérience, que nous considérons aujourd'hui comme le moyen le plus sûr d'arriver à la vérité, est, pour Kant, essentiellement trompeuse. Les lois qui en découlent, n'ayant aucun caractère de nécessité, ne sauraient être considérées comme des « vérités absolues » tant qu'elles n'ont pas été rattachées à quelque raison a priori. Une fois lancés dans cette direction, les philosophes allemands s'en donnent à cœur joie. Herder,Schlegel, Fichte, Schelling et combien d'autres rivalisent d'ingéniosité dans l'invention des processus de raisonnement. La découverte des attractions et des répulsions électriques ou magnétiques les excite au plus haut point; on voit partout des forces positives et négatives qui se neutralisent, des forces mâles et des forces femelles dont l'antagonisme crée l'activité; on peuple le monde non seulement de forces contraires ou non, mais de fluides impondérables et invisibles, de germes, d'essences, d'amour et de haine. Les choses ont leur réalité et leur absolu, par lequel elles pénètrent dans notre esprit; c'est ainsi qu'il les apprécie, prévoit tout ce qui les concerne et devine le phénomène sans qu'il lui soit nécessaire de les observer. Dès lors c'est faire œuvre supérieure que

(1) Lire sur le développement du pangermanisme la thèse de M. René Lote, qui a pour titre : Les origines mystiques de in science allemande. Alcan, édit., p. 130.

rechercher de quelles propriétés conformes au rôle qu'on leur attribue, il conviendrait de douer les entités irréelles dont l'esprit philosophique peuple le monde, et que déterminer les moyens de les accrocher aux réalités que l'on déclare trompeuses, dès qu'elles persistent à ne pas s'enchaîner suivant les règles établies a priori par cet esprit. Il semble qu'un délire mystique se soit emparé de tous ces rêveurs dans le vide, de tous ces bateleurs de la phrase qui se prennent et se font prendre pour de grands hommes, dont il est de bon ton, de nos jours encore, d'admirer la profondeur et la souplesse.

C'est de ces divagations qu'est sortie ce qu'on a appelé la Philosophie de la Nature. L'un des plus remarquables de ses adeptes fut Oken, professeur à l'Université d'Iéna et fondateur du célèbre journal Ylsis, à la fois philosophe, naturaliste et révolutionnaire. Sa façon de raisonner peut servir de type pour tous les autres. Pour lui, le monde tout entier, y compris la sainte Trinité, qu'il retrouve d'ailleurs partout, est représenté par l'équation à trois termes :

Dans cette équation, -+- A représente l'univers matériel, — A c'est l'esprit qui le pénètre dans toutes ses parties ; O c'est l'absolu, c'est le néant d'où tout est sorti, c'est le divin. Ce point de départ une fois admis, une étourdissante série de comparaisons, d'inductions, de déductions, d'assimilations le conduira à la plus inimaginable interprétation du

monde qui ait jamais été rêvée. Le terme de cet effarant cortège d'insanités, qui a profondément séduit les intellectuels d'outre-Rhin et dont on retrouve encore la trace dans les écrits d'Hseckel, c'est l'Homme, le « microcosme », image réduite du monde entier qui n'est, en réalité, que l'agrandissement de quelqu'une de ses parties. Nous revenons à Kant, et à l'inutilité de l'observation. Schelling disait de son côté : « Philosopher sur la nature, c'est créer la nature. » Ces choses-là ne remontent pas, comme on pourrait le croire, au moyen-âge. En 1822, Oken était encore en pleine gloire, et fondait Y Association des naturalistes allemands.

De pareilles dispositions d'esprit permettaient d'en prendre tout à son aise avec la science. La Vérité n'était pas dans les choses, mais dans l'Esprit; elle n'existait pas, malgré les apparences, tant que l'Esprit ne l'avait pas façonnée. Que tout cela est bien d'accord avec cette faculté qu'ont les Allemands de traiter sans vergogne la Vérité comme l'humble servante de leurs intérêts, avec cet art de la dissimuler ou de la transformer dans lequel, depuis la candide Fràulein jusqu'aux diplomates les plus chamarrés, ils sont passés maîtres, avec cette duplicité qui avait déjà frappé les Romains chez leurs ancêtres et qui, depuis le grand Frédéric, n'a fait que se perfectionner chez eux ! Mentir n'est plus mentir dès que le mensonge est d'accord avec ce qu'on désire, parce que désirer c'est penser et que penser c'est créer la Vérité. Poussés à ce degré, l'ignorance

volontaire de la vérité, l'orgueil prodigieux qui permet à un homme de croire que sa pensée suffit à dominer l'Univers et à en pénétrer tous les secrets sans qu'il ait à se préoccuper de le connaître, sont des caractères de race. Jamais l'esprit français, épris avant tout de sincérité, n'a eu de la science et de la philosophie l'idée qu'elles pouvaient donner comme des vérités de simples rêves de l'imagination, professer un dédain systématique pour les faits, et remplacer les démonstrations par des formules sybillines dont l'obscurité savante, déconcertante pour un cerveau de néophyte, le rendaient apte à accepter sans contrôle toute affirmation nouvelle. On chercherait en vain dans nos philosophes les plus ardus quelque chose d'équivalent aux abîmes ténébreux de la philosophie allemande. Comparez ses raisonnements tortueux à la clarté lumineuse de Montaigne, de Montesquieu, de Descartes, de Pascal, clarté qui se retrouve dans les rêves humanitaires des philosophes du XVIIIme siècle et jusque dans la pompeuse rhétorique de Victor Cousin !

Il s'est trouvé cependant des Français pour admirer, prôner et déclarer géniale cette logomachie allemande ; mais il se trouve toujours des gens pour admirer ce qui est obscur, de peur de paraître ne pas le trouver profond. J'ai entendu un jour, dans un tramway qui mène à la Sorbonne, une charmante jeune fille déclarer à une amie qu'elle allait se distraire en lisant Kant. Ah ! Mademoiselle,

comme je vous ai plainte ! Inventées par un Français, toutes ces folies auraient été balayées par le bon sens national : mais se serait-il trouvé un Français pour les inventer ?

A la vérité, de ces lourds nuages jaillissaient parfois quelques éclairs. Il fallait bien de temps en temps mettre l'imagination — si folle qu'elle fût — en accord avec les faits qui pressent de toutes parts les esprits les plus abstraits, et redescendre vers les choses. Il en est résulté, même dans l'étrange philosophie d'Oken, quelques rencontres heureuses. C'est ainsi qu'il est amené à conclure de ses méditations et de ses formules que les êtres vivants ont graduellement évolué dans la suite des temps ; qu'ils ont commencé sous la forme d'une « gelée primitive », issue d'une métamorphose du carbone ; que cette gelée s'est divisée plus tard en une infinité de sphèrules qui sont les Infusoires, lesquels ont constitué, en s'agglomérant, les animaux et les plantes. Plantes et animaux résultent en fait de la répétition de parties semblables : la colonne vertébrale le montre clairement. Oken en conclut que le crâne doit être constitué par une série de vertèbres. Les êtres vivants se sont compliqués graduellement et les êtres supérieurs traversent actuellement, dans leur période de développement, des formes analogues à celles qui sont permanentes chez les êtres inférieurs. Ces propositions se sont longtemps maintenues dans la science ou même s'y maintiennent encore ; la dernière avait déjà été formulée par Erasme Darwin,

le grand-père du restaurateur de la doctrine de l'évolution. La doctrine de l'évolution, la théorie cellulaire, la répétition des parties, la reproduction de la généalogie par l'embryogénie, qui ont été. chez Oken, l'expression d'heureuses intuitions, ont été appuyées par des observations précises : la théorie de la constitution vertébrale du crâne, bien qu'inexacte, a fait couler des flots d'encre. Gœthe l'a acceptée comme une sorte de corollaire de sa théorie de la fleur, il les confond dans une même formule : Le végétal s'épure et ses parties s'ennoblissent à mesure qu'elles s'élèvent vers le ciel, jusqu'à constituer la fleur ; de même le corps de l'homme s'ennoblit en s'élevant, si bien que sa tête peut être considérée comme sa fleur. Ainsi, même quand la science paraît avoir été devinée, le mysticisme ne perd pas ses droits, et c'est un autre caractère de la nation allemande que ce mysticisme invétéré qui, doublé de son immense orgueil, a fini par lui faire croire qu'elle est la préférée du Très-Haut et marquée par lui pour régénérer le monde.

Que se passe-t-il en France pendant que le verbalisme sévit encore sur toute l'Allemagne? Les philosophes réclament la disparition des privilèges et de l'esclavage ; ils abattent les barrières établies entre les hommes dont ils proclament l'égalité ; ils poursuivent la suppression des entraves mises à l'exercice de leur liberté et ils prêchent une universelle fraternité. Buffon, abandonnant les légendes et les rêves,

condense dans sa grandiose Histoire de la Terre et dans ses Epoques de la Nature, tout ce que l'observation a réuni, de son temps, de documents sur la structure du sol, et cherche à reconstituer sur ces documents le passé de notre globe. Il remonte des effets produits par les agents qui travaillent sous nos yeux aux effets qu'ils ont pu produire avec le temps dans le passé : il fonde ainsi sur l'observation des faits une science à laquelle on ne songe pas encore à donner de nom : la géologie.

Au même moment, Lavoisier s'étonne que depuis que le chimiste allemand Stahl imagina, à la fin du XVIIme siècle, d'expliquer les phénomènes chimiques par les voyages de l'insaisissable phlogistique, personne ne se soit demandé si ce mystérieux magicien existait réellement. Il démontre par des expériences précises que ce qu'on prend dans les phénomènes chimiques pour le départ de cet invisible esprit du feu est le résultat de la combinaison d'un gaz facile à recueillir, existant dans l'air, l'oxygène, avec d'autres corps, tels que le charbon, le soufre, les métaux, ou des gaz tels que l'hydrogène. Une chimie vraiment scientifique prend la place du roman chimique de stahl.

Guvier, un Français de Montbéliard, dont un hasard inattendu a fait un étudiant allemand, disciple de Kielmeyer à Stuttgart, jeté en plein parmi les Philosophes de la Nature, se dégage si bien de leur enseignement que, lors de sa grande querelle académique avec Geoffroy Saint-Hilaire, en 1830, il lui

reproche de s'y être laissé prendre. Mais si Geoffroy cherche dans ses travaux la démonstration d'une idée théorique, à laquelle sa philosophie a également conduit Gœthe d'une manière indépendante : l'Unité de plan de composition du Règne animal, il ne prétend nullement l'imposer comme une idée première qui n'a pas besoin de démonstration : il s'efforce au contraire de la démontrer par les faits, et finalement lui substitue l'idée que le développement embryogénique des animaux suit un chemin, toujours le même, sur lequel il peut s'arrêter plus ou moins tôt, ce qui n'est pas tout à fait la vérité, mais ce qui, au temps de Geoffroy, était d'accord avec ce qu'on savait de plus précis. C'est la généralisation de ses observations sur le crâne des mammifères.

Lamarck, entre ces deux adversaires, était si bien rejeté dans l'ombre, que Goethe ne paraît pas l'avoir connu ; mais il écrivait sa Philosophie zoologique où, pour la première fois, était proclamée et rattachée à des causes naturelles, vérifiables dans une large mesure, en tout cas d'ordre purement scientifique, l'évolution des formes vivantes et leur ascension vers la forme humaine.

N'oublions pas qu'à ce moment même, Laplace, dans sa mécanique céleste, embrassait le cours des astres dans des calculs tellement précis qu'il a suffi à Le Verrier de les développer pour annoncer l'existence et amener la découverte de la planète Neptune; et c'est aussi à cette époque que Sadi €arnot énonçait la loi de l'équivalence de la chaleur

et du travail mécanique dans leurs transformations réciproques, loi qui est la base de toute cette théorie de l'énergie sur laquelle le professeur Ostwald prétend établir, par une fausse interprétation, les règles qui devront régir la peu enviable société qu'il rêve pour l'avenir. C'est aussi l'époque où Ampère, par ses études sur les actions des courants les uns sur les autres, a mérité de donner son nom à l'une de nos unités électriques.

Ainsi se fonde la véritable science, celle dont la méthode consiste, comme disait déjà Buffon, à rassembler des faits pour en tirer des idées, sauf à vérifier ensuite, par des observations nouvelles ou par des expériences, l'exactitude de ces idées ; c'est la méthode dont Chevreul, élève de Fourcroy et de Vauquelin, qui avaient assisté à la révolution opérée par Lavoisier, s'est appliqué, au cours de sa longue vie, à fixer les règles, et qu'il appelait, par opposition aux méthodes allemandes, la méthode a posteriori expérimentale. C'est aussi celle que, plus, tard, Claude Bernard devait appliquer à la physiologie.

Mais la méthode prudente, timide, toute soucieuse de ne s'écarter jamais de la stricte vérité, qu'inaugurent les modestes savants français, ne pouvait convenir aux orgueilleux et fantastiques cerveaux qui prétendaient contenir le monde et n'avoir qu'à rentrer en eux-mêmes pour en découvrir tous les ressorts. La science, dont l'aurore se lève en France, est la Science tout court; elle est imper-

sonnelle par cela même que les faits qu'elle étudie sont les conséquences nécessaires de causes immédiates que n'importe qui peut réunir et qui produisent toujours les mêmes effets. Ce qu'elle remplace est, au contraire, une conception personnelle de la nature, née dans un cerveau qui n'admet que ses propres créations, et c'est là une disposition d'esprit commune à tous les philosophes allemands qui daignent s'occuper des faits, et se croient par cela même des hommes de science ; il y a donc une science germanique qui se sent lésée par les nouveautés qui viennent de France. Elle se lève presque tout entière pour défendre le phlogistique et les phlogisticiens.

La science française, pour Schelling, (*) n'est fondée que sur des faits isolés ; de là son infériorité par rapport aux vues supérieures qui visent le tout, et c'est justement là le côté indiscret et par trop présomptueux de ces vues supérieures. Il faut bien cependant finir par céder devant les faits, mais on cède de si mauvaise grâce que Wiïrtz ayant écrit, en 1868, dans son Histoire des doctrines chimiques, que « la chimie est une science française », la querelle se ranime. Oppenheim, traduisant l'ouvrage, se croit obligé d'atténuer l'affirmation. Dans sa dissertation inaugurale pour obtenir le titre de docteur de l'Université de Berlin, Jakob Wolhard, en 1870, traite Lavoisier de dilettante, déclare qu'il n'a créé

(1) René Lote, loc. cit., p. 13.

ni une idée ni une méthode nouvelle et en fait un épigone de Stahl! ! Enfin, l'ineffable Ostwald dôclare que, pour mettre d'accord les explications fournies par Lavoisier des phénomènes chimiques et celle qu'on en donnait du temps du phlogistique, il suffit d'en renverser les termes, et il en conclut que Lavoisier n'a rien fait de nouveau. Ainsi, dans son aveugle gallophobie, Ostwald en arrive à écrire, en 1908, qu'une chose et son contraire sont absolument équivalents. Les plus hardis Philosophes de la Nature n'ont jamais dit mieux.

Cependant la chimie, la physique sont des sciences où l'expérimentation joue un si grand rôle qu'il faut bien tenir compte des résultats qu'elle donne. Ne pouvant plus les modifier, les Allemands tentent de les accaparer. On ne peut passer sous silence des hommes tels que Sadi Garnot, Dulong, Arago, Fresnel, Fourrier, Ampère, Fizeau, Foucault, Regnault, les trois Becquerel, etc. ; on leur oppose des Allemands. Contre Carnot, Wilhelm Ostwald suscite Mayer et Joule, et de même, quand il s'agira de chimistes français, il parlera de Gerhardt dont le nom est de forme allemande, mais ce sera pour dire qu'il fut victime de son désir de vivre à Paris et martyrisé par J.-B. Dumas qu'il représente comme une sorte de Kaiser de la chimie française. Il ne sait pas que ce maitre éminent, qu'il représente comme un ogre s'essayant à dévorer tout ce qui naissait de jeunes talents, était la bienveillance même, qu'il s'appliquait à aider, à soutenir

tous ceux dont le mérite lui apparaissait, qu'on lui doit d'avoir poussé Pasteur dans la voie où il a rendu tant de services à l'humanité, et que Pasteur, en pleine gloire, conservait vis-à-vis de lui l'attitude déférente d'un disciple reconnaissant. Mais on ne peut demander à Ostwald d'être juste et renseigné sur la vie de savants français. Il est plus grave qu'il oublie de dire que ce prétendu bourreau, par sa théorie des substitutions qui n'a rien de mystique, a fondé cette chimie organique dont on ne peut se lasser d'admirer les conquêtes. Elle a fait la fortune d'Ostwald lui-même et a conduit des Français comme Laurent, Guinon, les frères Depouilly, Charles Lauth, Verguin, Guignet, Roussin, Bardet, etc., à découvrir des teintures merveilleuses ou de précieux médicaments, et c'est ici qu'apparaissent les défauts non pas de notre race, mais de notre organisation.

Les éclatantes découvertes de tous ces Français ne trouvent dans notre industrie que le plus modeste écho : les Allemands s'en emparent; ils remplacent leurs laboratoires de chimie, qui n'étaient, au commencement du XIXme siècle qu'un assemblage hétéroclite d'instruments disparates, par de véritables usines scientifiques, admirablement outillées, qui donnent la main aux industriels. Nés, pour beaucoup, de recherches françaises, leurs produits, fabriqués en grand et à bon marché, nous reviennent, directement ou indirectement, sous des noms nouveaux, — on l'a vu précédemment, — se

répandent dans le monde entier et l'opération se traduit par des profits s'élevant pour l'Allemagne à des centaines de millions. La même chose arrive pour les branches les plus diverses de l'industrie : Montgolfier invente les ballons à air chaud; le physicien Charles substitue à l'air chaud l'hydrogène; le général Meunier cherche à rendre les nouveaux aérostats dirigeables; Dupuy de Lôme résout presque le problème et les frères Renard y parviennent ; l'Allemagne en fait les Zeppelins. Nos ingénieurs inventent les sous-marins et les automobiles; Ader crée le premier aéroplane, et après qu'un appareil analogue a été rendu pratique par Wilbur et Orwille Wright, c'est de nos ateliers que sortent les grands oiseaux qui étonnent le monde ; on sait combien ces créations et bien d'autres ont profité à l'Allemagne plus qu'à nous. Et ici Ostwald a raison d'être fier, c'est par l'organisation méthodique de ses forces industrielles et commerciales, par leur solide orientation vers un but unique qui n'est jamais perdu de vue par le gouvernement de l'empire, lequel veille non seulement en Allemagne, mais dans le monde entier à l'ouverture de débouchés toujours plus vastes pour les produits du travail allemand, c'est par là que l'Allemagne est arrivée, en moins d'un demi-siècle, à son prodigieux développement. Depuis qu'elle a été unifiée, depuis que toutes ses forces ont été savamment et soigneusement coordonnées par une pensée que rien n'a détourné de sa direction première, l'Allemagne

ti\ FRANCE ET ALLEMAGNE

a connu une prospérité sans précédent. Etait-ce un gage de paix pour l'Europe? Une telle richesse, une telle influence si rapidement acquises pouvaient-elles contenter les Germains dressés désormais en face du reste du monde ? On aurait pu le penser ; mais pour être devenue industrielle, l'Allemagne n'avait pas changé sa mentalité, cette mentalité faite de mysticisme et d'orgueil dont l'éclosion suprême était la métaphysique de Kant et de la longue série des Philosophes de la Nature, mentalité qui consiste, nous l'avons vu, à imaginer la Nature régie en dernière analyse par des êtres mystérieux, intangibles, invisibles, présents partout, indépendants de la matière, mais la pénétrant, jouant d'elle, pour ainsi dire, mettant l'homme en contact permanent avec l'Univers qu'il domine suivant les uns, dont il serait le résumé suivant les autres, présidant également à la destinée des peuples et fixant leur place dans une hiérarchie des nations. Au fond, c'est la mentalité des peuples anciens qui persiste. Les Grecs avaient confié la direction du monde à une sorte de bureaucratie olympienne composée de divinités éminemment humaines et souvent charmantes ; celles du Walhall tenaient dans l'esprit des Germains primitifs un rôle analogue. Le Walhall s'est écroulé, engloutissant les dieux cruels de la vieille Germanie ; le peuple que la philosophie ne touche pas en a si bien la nostalgie, que Wagner soulève l'enthousiasme de l'Allemagne entière quand il fait revivre au théâtre leurs tragiques intrigues ou qu'il

les met aux prises avec le christianisme naissant. Un Français n'eût jamais osé faire revivre au théâtre la mythologie grecque autrement aimable ; il a fallu Molière, il a fallu Henri Meilhac et Ludovic Halévy pour présenter au public le personnel de l'Olympe au milieu des flons-flons de la musique d'Offenbach. C'est par Gœthe que notre théâtre a revu messire Méphistophélès, et nous retrouvons Wotan dans le Gott dont le Kaiser fait un si abondant usage, le Gott terrible et sanguinaire, le dieu incendiaire et meurtrier, le Gott purement germain, qui laisse brûler les cathédrales de l'autre, du paternel « bon Dieu » que nous imaginons laissant tomber du haut du ciel, sur le monde, la jonchée fleurie de ses bénédictions. Il n'y a pas de plus grossier mysticisme ; ce mysticisme est demeuré au fond de l'âme de tout bon Allemand, sous une couche mince de science. Le grincement des engrenages et des poulies, le bruit des marteaux, le sifflement des machines empêchent dans le monde industriel et commercial d'entendre sa rude chanson ; mais nous l'avons vu se dresser contre Lavoisier et les sciences physiques, telles que les entendent les Français, dès le commencement du siècle dernier. Vaincu sur ce terrain, il s'est réfugié dans les sciences de la vie qui se prêtent moins facilement aux recherches expérimentales, et qui touchent de si près aux questions relatives au rôle de l'Homme dans le monde ou à sa destinée, c'est-à-dire aux questions mêmes qui

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depuis si longtemps tourmentent l'esprit des philosophes et leur ont inspiré de si étranges conceptions. Lorsque Darwin restaura la doctrine de l'évolution sur des bases nouvelles, mais moins conformes aux méthodes des sciences explicatives que celles sur lesquelles Lamarck l'avait assise, ce fut contre elle, en Allemagne, une levée de boucliers bien plus terrible encore que celle qui accueillit l'œuvre de Lavoisier. Elle n'eut guère de soutien que Ernest Hœckel, qui occupe encore à Iéna la chaire d'Oken. Non seulement Ha?ckel accepta l'idée de l'évolution, non seulement il attribua, avec Darwin, les transformations des organismes aux conséquences de la lutte pour la vie et de la sélection naturelle qui résulte de la victoire des meilleurs, mais il entreprit, sans chercher d'ailleurs d'autres explications, de dresser un arbre généalogique des animaux et des plantes, et cet arbre il retendit jusqu'à l'Homme. L'arbre en question semblait avoir poussé tout seul, car à côté de ses ramifications, Hœckel n'indiquait aucune cause spéciale de leur divergence. Pour éviter d'entrer dans les détails, il imagina lui aussi une force animant tout l'univers, et tenta de créer sur cette donnée sa religion du Monisme, qui n'est pas le matérialisme, puisqu'il n'admet pas que la matière soit tout, ni le panthéisme, puisque l'univers n'est pas Dieu et qu'aucun savant n'a pu encore préciser par quoi est animé le monde. C'est plutôt le Dynamisme de Kant qui rentre en scène. L'énergie telle que la comprend Ostwalden est évidemment proche

parente, puisqu'elle est pour lui une sorte de déesse d'origine inconnue, pénétrant tout l'Univers, génératrice de toutes les forces, et du culte de laquelle, dans une nation bien organisée, on doit avoir un constant souci.

La doctrine de Haeckel, à son apparition, scandalise toute l'Allemagne. Virchow s'élève énergiquement contre elle ; Wassmann déclare que c'est un scandale social, qu'elle est le soutien de l'anar- €hisme et de la Sozial-Democratie. (*) Hseckel ne ménage pas, en effet, le militarisme; il déclare, nous l'avons vu, qu'il a pour conséquence une sélection à rebours, puisqu'il s'empare pour les sacrifier des plus beaux jeunes gens. Mais en Allemagne tout s'arrange. L'empire allemand a trouvé ses théoriciens, et ils remontent haut. Déjà en 1799, le baron von Hardenberg, qui signait ses ouvrages du pseudonyme de Novalis, a écrit : « Les tribunaux, les théâtres, la Cour, l'Eglise, le gouvernement, les réunions publiques, sont pour ainsi dire les organes du mystique Individu-Etat. » Et cela signifie que l'Etat doit absorber, guider, dompter toutes les forces vives de la nation. Novalis, en échange de cette absorption promet à ses compatriotes le plus brillant avenir. Il aperçoit déjà la préparation d'un idéal germanique, la trace d'un monde nouveau, et cet idéal, ce monde nouveau, il ne nous laisse pas ignorer ce qu'il sera : « L'Allemand vivra, dit-il, et

(1) René Lote. loc. rit., p. 177.

aura la sagesse lorsque ses frères, sages trop tôt, seront déchus depuis longtemps, et il sera le seul maître dans la maison. » Le pangermanisme est donc déjà en marche, et nous ne sommes qu'au seuil du XIXrae siècle. Un siècle s'écoule ; il a pris conscience de sa force et en 1910, à propos de la Réforme, Ferdinand-Jakob Schmidt écrit : « Ce n'est point par la Renaissance italienne, ce n'est point par l'humanisme, ni par la fondation méthodique des sciences naturelles que ce nouveau type humain, le Germain, est parvenu à maturité. Il n'est, en aucune façon, le produit d'une évolution naturelle; il est issu d'une nouvelle révélation spontanée de l'esprit universel dans l'âme du peuple germanique. Avec lui commence une nouvelle époque de l'histoire du monde. Car toute la culture des siècles suivants procède plus ou moins du désir de s'y adapter. L'idéalisme classique de la poésie et de la philosophie allemandes du XVIIIme et du XIXme siècles est le fruit d'or de ce nouvel arbre de vie. »

Produit non d'une évolution, mais, comme dirait le botaniste de Vries, d'une variation brusque de l'Humanité, le peuple allemand a donc une mission divine à accomplir. Le Germain, l'Etat-allemand, le Kaiser, forment une trilogie mystique qui doit s'assurer, dans l'intérêt des autres peuples, la prédominance mondiale. Dans cette mission, elle ne peut être que victorieuse, puisque le grand Gott qui Ta miraculeusement tirée de la poussière des peuples, veille sur elle et dirige son bras, comme autrefois

faisait Javeh pour son peuple d'Israël. La lutte pour la vie ne pouvant tourner qu'à l'avantage de l'enfant gâté du ciel, cesse dès lors d'être dangereuse pour l'Etat, assez puissant, le cas échéant, pour en circonscrire les effets parmi ses sujets. Mais ceuxci, convaincus, à leur tour, du rôle sacré qui leur incombe, marchent d'un seul cœur à la conquête du monde sur qui doit régner, pour son bonheur, l'idéal germanique. Loin d'être dangereux, Haeckel apporte le précieux appui de la science au rêve d'hégémonie allemande qu'il justifie. La lutte pour la vie, c'est la victoire du plus parfait, et qui pourrait douter, en Allemagne, que le plus parfait soit l'Allemand ? Du coup Haeckel, naguère réprouvé, devient Excellence et, par une juste reconnaissance, converti à la conséquence inattendue que le gouvernement tire de ses propres idées, il renonce à ses campagnes d'autrefois contre la guerre, et signe le célèbre manifeste des intellectuels, déclarant que « le militarisme est issu de la culture allemande pour la protéger, que l'armée allemande et le peuple allemand ne font qu'un, et que dans ce sentiment intime fraternisent 70 millions d'Allemands, sans distinction d'éducation, de profession ni de parti » .

La foi dans la supériorité germanique date donc, d'après tout ce que nous venons de dire, de fort loin. Du prodigieux orgueil de ses intellectuels du XVIIIme siècle, fils des mystiques du moyen-âge, est née cette folle métaphysique que nous avons admirée,

comme on admire ces bulles de savon aux reflets changeants et charmeurs que le moindre souffle suffit à faire éclater. Cet orgueil est commun à tous les descendants des hordes que les Romains arrêtèrent sur la rive droite du Rhin qu'elles n'ont jamais traversé que momentanément et qui établit une démarcation nette entre deux nations de mentalité et de mœurs différentes, dont il est la véritable frontière. Il s'est exaspéré par les victoires prussiennes, successivement remportées sur le petit Danemark, sur l'Autriche et hélas ! sur la France. N'étaient-elles pas la preuve de la prédestination divine du peuple que la guerre favorisait ainsi ? Dès lors, les Germains se sont proclamés autorisés par Dieu lui-même à se donner au monde comme modèles, à entreprendre d'élever jusqu'à eux les peuples capables de les imiter, à asservir ceux à qui conviendrait leur goût pour l'obéissance passive et à supprimer les autres. Que cette conception rudimentaire de la divinité ait pu être jetée en pâture à l'ignorance et à l'orgueil du peuple, passe encore, mais elle est vraiment trop naïve pour qu'on puisse y voir autre chose qu'une imposture de la part des intellectuels ou un audacieux blasphème. Si le Gott allemand était le Dieu universel des chrétiens, le créateur de toute vie et de toutes choses, le dispensateur de tous les biens, quelle reconnaissance pourrait-il réclamer des autres hommes auxquels il a donné la claire raison sur laquelle s'est édifice la science, s'il ne les avait jetés sur la terre que pour

LA MENTALITÉ ALLEMANDE ^<Si

servir de domestiques aux Germains ? Et à son tour, dans quelqu'un de ses entretiens coutumiers avec Lui. le Kaiser lui-même ne pourrait-il Lui demander pourquoi il n'a pas placé le peuple élu dans des conditions telles qu'il n'ait rien à envier aux Russes, aux Français, aux Anglais et aux Italiens, au lieu de l'obliger à faire tuer deux ou trois millions de ses enfants pour que les autres ne soient pas encore assurés de vivre à l'aise.

Mais nous n'en sommes plus à philosopher, il faut envisager en face les réalités. Nous nous trouvons en présence d'un peuple brutal, dont l'égoïsme aussi prodigieux que son orgueil remonte aux temps les plus anciens de son histoire. Ce peuple a conçu l'idée folle de s'approprier la terre entière et de l'exploiter à son profit exclusif; il était depuis longtemps décidé à employer tous les moyens pour y réussir : ce qu'il appelle sa Kultur n'avait d'autre objet que de préparer le succès de ce projet monstrueux. Ses gouvernants ont cru tenir ce succès grâce à leur formidable armement, grâce également à toutes les félonies par lesquelles ils croyaient avoir raison de leurs voisins enserrés dans les mailles d'un réseau d'espionnage et de trahison dont ils ne pouvaient se dégager. Ses militaires n'ont jamais dissimulé leur intention de fouler aux pieds, pour atteindre à la victoire, toutes les conventions humaines, tous les sentiments, de dévaster et d'abattre tout ce qui pourrait les gêner, d'employer tout ce qui était de nature à semer la terreur. A. côté de leurs décla-

rations de barbares atroces mais hautains, combien paraissent falots ces intellectuels qui se sont prêtés, afin de retarder le hoquet de dégoût et la révolte possible des neutres, à nier piteusement les meurtres, les incendies, les assassinats, les sadiques cruautés, les pillages, les ravages et les infamies de toutes sortes qui, dès les premiers jours, suivirent la violation de la neutralité de la Belgique, ou à leur chercher d'hypocrites prétextes.

Victorieux, les Allemands, inaccessibles au remords et disposant d'une force sans limite, pourraient, au sein d'une criminelle prospérité, espérer braver toutes les haines et tous les ressentiments. Vaincus, quelle sera leur vie au milieu des peuples qui auront fait l'apprentissage de leur odieuse barbarie et de leur honteuse mauvaise foi ? Qui croira à leur parole? Qui consentira à leur faire confiance ? Qui se prêtera à organiser avec eux une affaire quelconque ? Qui voudra accueillir des gens qui pénètrent indiscrètement partout, s'infiltrent sournoisement chez leurs voisins, les enlacent, cherchant, en pleine paix, comment on pourra s'y prendre pour les égorger commodément ou les asservir, organisent en grand l'espionnage chez des hôtes sans méfiance, créent sur leur sol, en vue d'une guerre prochaine, des forteresses, des dépôts d'armes, de munitions, et même des refuges approvisionnés en cas de revers, usent de la naturalisation pour introduire des traitresdans l'armée et avoir, au besoin, des soldats tout prêts? Dans le

langage euphémique de la Kultur allemande, cela s'appelle de la prévoyance, de l'organisation, de la préparation à la victoire î

Soit, mais qu'alors on ne nous parle pas de civilisation. La civilisation, c'est, entre les peuples, l'équivalent de la courtoisie entre les hommes. Elle suppose avant tout qu'ils se considèrent comme égaux, qu'ils respectent leurs frontières, et que si grands que soient les différends qui les divisent, ils s'efforcent de les régler pacifiquement. S'ils ne peuvent y parvenir, s'ils sont obligés d'avoir recours aux armes, la civilisation exige encore que la guerre soit conduite de manière à laisser après elle le moins possible de désastres et de deuils. C'est l'œuvre qu'avait espéré réaliser la Conférence de La Haye à laquelle l'Allemagne avait adhéré, mais, on l'a bien vu, dans l'espoir d'engager seulement les autres et de se ménager les moyens de les surprendre. La civilisation, c'est aussi et avant tout le respect de la parole donnée, le respect des conventions qui constituent le droit. Un barbare peut soutenir le paradoxe de l'inconscient Ostwald que la force est l'origine du droit. Tous les hommes civilisés, je veux dire tous les honnêtes gens, savent que le droit a été imaginé, au contraire, pour contenir les excès de la force et lui dire : Tu n'iras pas plus loin. Saint- Rémy, au nom du droit, arrêta ainsi Clovis à Soissons.

La force peut tenter de passer outre ; mais alors elle soulève tout le monde contre elle, parce que-

tout le monde a intérêt à ce que le droit soit respecté, et la force devient alors faiblesse. C'est ce que l'Allemagne, grisée d'orgueil, n'a pas compris. La civilisation tient tout entière, pour les peuples comme pour les individus, dans ces trois mots: Liberté, Egalité, Fraternité: c'est sur le drapeau français qu'ils sont écrits.

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