‹ France et AllemagneChapitre 3 sur 27 · LES THÉORIES D'OSTWALD · texte numérisé non relu

LES THÉORIES D'OSTWALD

deux pour le progrès que les vieillards ; que le culte de l'antiquité, véritable plaie de l'enseignement public, est une cause de stérilité pour l'esprit de la jeunesse ; que l'idéal classique est opposé à la civilisation. Seule la science est civilisatrice. Rien dans le monde ne s'obtient que par une transformation d'énergie : on ne peut transformer une forme d'énergie dans une autre jugée utile, sans qu'une partie se rebiffe et travaille à son gré, en pure perte, c'est-à-dire sans aucun souci du but qu'on s'est proposé; la civilisation consiste à réduire au minimum ces énergies désobéissantes. Et c'est de ce point de vue que l'activité du monde tout entier est envisagée par Ostwald. L'association d'un grand nombre d'hommes en vue d'atteindre un but déterminé, la tension de tous leurs efforts vers ce but, leur coordination étroite en vue du bien commun, qui est le but essentiel de toute civilisation, réduisent au minimum les pertes d'énergie. Plus l'association est considérable, plus elle est coordonnée, plus sont réduites ces pertes, et c'est sur ce raisonnement qu'est établie la théorie de la plus grande Allemagne, de l'Allemagne maîtresse du monde et réglant, suivant le « principe d'organisation », toute son activité. Les Allemands doivent à la fondation de l'empire d'avoir « pu accomplir leurs tâches d'homme avec un meilleur coefficient économique; » (4) c'est pourquoi ils tiennent à l'Empire et à son extension

(1) W. Ostwald, Les grands hommes, p. 208.

indéfinie. Le monde une fois soumis tout entier à ki discipline germanique, le minimum de déperdition d'énergie sera partout réalisé ; le bonheur, par conséquent, aura atteint à son maximum sur la terre ; telle un gigantesque vampire, la Germanie, soumise au pouvoir absolu de son Kaiser, bercera le monde endormi sous sa discipline de fer, par le battement rythmé de ses ailes de chauve-souris.

Les idées de Wilhelm Ostwald ne datent donc pas d'hier; elles ne sont pas nées des circonstances. Il est depuis longtemps l'apôtre d'une doctrine éclose dans les laboratoires scientifiques des universités allemandes, popularisée dans les écoles, et qui s'est trouvée prête à point nommé pour justifier et glorifier les innombrables excès du militarisme prussien dont les tares se sont étendues des bords de la Vistuîe à ceux du Danube et du Rhin. Cette doctrine de la grande Allemagne, chargée de régénérer le monde, est devenue une religion populaire ayant son prophète inspiré d'on ne sait quel Wotan, le Kaiser, qui s'accommode de toutes les croyances, de tous les dogmes, de tous les dieux secondaires et de tous les saints du Paradis, avec lesquels il communique directement, tout comme Moïse et Mahomet. Et cette religion a aussi ses prêtres polymorphes, chargés de répandre la bonne parole et de l'adapter à tous les esprits : savants, philosophes, artistes, théologiens de toute couleur, rivalisent dans ce but avec une ingéniosité effrontée dans le paradoxe.

LES THKORIES l> OSTWALD

La guerre que fait l'Allemagne au reste du monde — que les neutres y prennent garde — n'est pas une guerre ordinaire ; c'est une guerre animée par un souffle aussi puissant que le souffle religieux qui anima les croisades et les guerres saintes de l'Islam. Elle prétend faire régner « l'idéal germanique » sur le monde, mais ce prétendu idéal n'est. au fond, que la conception la plus pratiquement terre à terre qui ait jamais été imaginée. Il s'agit purement et simplement, pour l'Allemagne, d'exploiter le monde à son unique profit. L'homme n'est pour le chimiste Ostwald, l'apôtre qualifié de cet « idéal », qu'un transformateur d'énergie. « Un grand homme n'est qu'un appareil propre à produire de grands travaux. La grandeur de ses travaux dépend de la quantité d'énergie dont il peut disposer. » (*) — Bismarck est un grand homme parce qu'il a rendu possible la formation de l'empire allemand et « la centralisation rationnelle de ses énergies primitivement séparées. » Le comte, aujourd'hui prince Zeppelin « est le plus hardi et le plus opiniâtre des grands hommes de l'Allemagne moderne. » (2)

Jamais le matérialisme le plus outrancier, n'a atteint à l'immoralité profonde des doctrines énergétiques qui conduisent à de telles définitions. Elles peuvent se résumer en une courte proposition :

(1) W. Ostwald, Les grands hommes, p. 209.

(2) Ibid., p. 2r>4.

« Tout est permis de ce qui peut contribuer au bienêtre matériel de ceux qui peuvent appuyer leurs actes sur une force suffisante. » On avait dit auparavant : « La fin justifie les moyens. »

Toute cette théorie destinée à asseoir sur des bases d'apparences scientifiques la légitimation de Fhégémonie des Allemands sur le globe est d'origine récente. Nous avons vu comment l'idée de cette hégémonie se dégageait de l'œuvre de Gobineau. Mais Gobineau, en développant sa doctrine, s'il pensait à l'Allemagne — ce qui n'est pas sur, on le verra plus loin — ne pouvait penser qu'à la pure Allemagne de Mme de Staël. Or, cette Allemagne de Gobineau qui, du reste, n'était pas sans défauts, n'existe plus aujourd'hui, en admettant qu'elle ait jamais existé. Elle a été soumise, conquise par une race grossière qui lui a imposé sa façon de voir et ses mœurs, qui n'a pas de rapports avec les races germaniques qu'elle a subjuguées ; cette race, c'est la race prussienne.

Naïve vénération de la science allemande. — Le Tartufe européen. — Le maréchal Vaillant et le bombardement artistique de Rome. — L'Allemagne de 1870 jugée par Armand de Quatrefages. - Les ancêtres préhistoriques des Prussiens. — Les missionnaires conquérants de la Prusse. — L'ordre teutonique et les Hohenzollern. — Les réfugiés de l'Edit de Nantes. — La guerre de 1870 ; sa similitude avec la guerre actuelle. — Les prédictions d'Armand de Quatrefages.

Quand éclata la guerre de 1870, la science allemande était, en France, l'objet d'une sorte de vénération. Ce n'est pas qu'elle eût à son actif quelque découverte géniale, ni qu'elle eût édifié quelqu'une de ces grandioses théories vraiment scientifiques qui sont la gloire de l'esprit humain ; mais on savait gré à ses savants de la patience inlassable avec laquelle ils ciselaient, au fond de leurs laboratoires, des matériaux que d'autres mettraient ensuite en œuvre, et on leur pardonnait, en raison de leur labeur modeste, mais acharné, leurs lunettes d'or, leurs barbes touffues et les plis rigides de leur redingote. Il n'y a pas d'autre raison que cet état d'esprit et notre incorrigible xénophilie à la célébrité que nous avons faite aux œuvres philosophiques ou scientifiques de beaucoup d'entre eux.

A la juger par ces savants laborieux, calmes, solitaires, patriarcaux, en apparence détachés des biens de ce monde, exception faite pour les pipes de porcelaine et les vastes hanaps de bière, la nation allemande devait être la nation pacifique et sage par excellence, d'autant plus que l'on savait à quel point Werther était tendre, et sensible Gretchen. On avait oublié tout à fait que les « querelles d"Allemand » étaient cependant légendaires, et ce fut une stupéfaction lorsqu'on vit, dès le début de la guerre de 1914, ces Germains, réputés si braves gens, mentir à déconcerter Tartufe lui-même, en invoquant un « Dieu tout-puissant », qui ne pouvait être que Mercure, se rire de toutes les conventions internationales, placer la force au-dessus du droit, tout en s'abritant derrière lui, fusiller ou mutiler les enfants, achever les blessés, user des insignes de la Croix- Rouge, du drapeau blanc, de nos uniformes pour avancer traîtreusement sur nos soldats et les assassiner à bout portant, pousser devant eux des femmes, des vieillards et des enfants pour arrêter le feu de l'artillerie, se dissimuler derrière des nuages de gaz empoisonnés pour atteindre sans danger des adversaires asphyxiés, tirer sur les ambulances, cribler d'obus des hôpitaux, des monuments artistiques incomparables, des établissements destinés à magnifier cette science dont ils avaient fait leur divinité, et l'on se rappelait, par opposition, la conduite du futur maréchal Vaillant qui bombarda Rome sans qu'aucun édifice de la ville sainte eût à subir une éraflure.

LA RACE PRUSSIENNE 4ï>

Le fait, nous l'avons vu, n'était cependant pas nouveau; il s'était produit, quoiqu'à un degré moindre, en 1870.

L'étonnement qu'en éprouva alors le célèbre naturaliste Armand de Quatrefages de Bréau, l'un des hommes les plus droits, les plus sincères, les plus indulgents, mais les plus perspicaces qui se puissent rencontrer, le conduisit à rechercher les causes de cette opposition entre la réputation et les actes, et c'est ainsi qu'il écrivit son beau livre : La race prussienne, tout plein de prévisions qui se réalisent aujourd'hui, et qui aurait pu être intitulé : Comment le mouton allemand est-il devenu enragé?

A vrai dire, le mouton allemand de cette époque n'était pas enragé ; mais en sa qualité de mouton, il avait été conduit à la boucherie par des bouchers d'une race toute différente de la sienne ; cette race, c'était la race prussienne que de Quatrefages déclarait — et il s'y connaissait à la fois comme savant et comme ancien professeur à Strasbourg — presque entièrement étrangère à la race allemande, à la race germanique. Entre ses mains, l'Allemagne, si fière de son labeur philosophique et scientifique sinon de sa civilisation, l'Allemagne asservie était devenue, et elle l'est demeurée, l'instrument dont se sert un peuple ayant gardé tous les stigmates d'une irréductible barbarie pour assouvir de sauvages instincts.

Sans doute, entre les Prussiens et les Allemands, il y a communauté de langage, mais il faudrait se

garder de croire que cette communauté établisse l'identité d'origine et soit un signe de parenté. Le vainqueur impose d'ordinaire sa langue aux peuples conquis quelle que soit leur race, mais il ne change et ne peut changer ni les cerveaux ni les cœurs. La race conquise demeure la majorité ; s'il s'agit d'une race inférieure, sa pensée, ses sentiments, aidés par les influences permanentes du milieu, dominent peu à peu ses maîtres qui descendent à son niveau, à moins qu'ils ne soient, comme dans nos colonies africaines, l'objet d'une « relève » fréquente et périodique.

Or, quand elle fut successivement conquise par les Slaves et les chevaliers de l'ordre teutonique, la région riveraine de la Baltique, qui devait former plus tard le royaume de Prusse, était occupée par une race indigène, la race même des hommes préhistoriques, chasseurs de mammouths, de bisons et de rennes, qui avaient suivi la retraite vers le nord de leur gibier accoutumé, laissant, à ce que disent la plupart des historiens, la place libre à des hommes venus d'Asie, doués d'une mentalité supérieure, et dont l'évolution avait été favorisée par l'activité que donne à la pensée la lumière du soleil, dans des pays comblés de tous les dons de la nature, et qu'elle illuminait sans les brûler. Armand de Quatrefages conserve à ces nouveaux venus, d'ailleurs assez mystérieux, le nom d'Ariens, dont nous avons précédemment signalé la signification flottante. O'est de ces Ariens que la plupart des his-

toriens de cette période toute embrumée dans un lointain passé, font descendre les peuples les plus civilisés de l'Europe, y compris les Germains. Au contraire, les descendants directs des hommes préhistoriques, qui furent supplantés par les Ariens dans l'Europe méridionale d'abord et qui ont reçu des anthropologistes le nom d'Allophyles, constituent le fond essentiel de la race prussienne.

Les Germains se répandirent peu à peu vers le nord, gagnèrent la Scandinavie et l'Angleterre; mais ils avaient été précédés dans la région prussienne dès les premiers temps historiques par une autre branche de la race arienne, les Slaves. S'ils avaient d'autres aptitudes que les Allophyles, Slaves et Germains, pour être Ariens les uns et les autres, ne s'étaient certes pas élevés à une telle distance des races primitives qu'ils pussent résister à l'influence de leurs habitudes. Du mélange des Allophyles Scandinaves et des Germains sortirent les Goths, de celui des Germains et des Slaves qui se rencontrèrent dans le bassin de l'Oder prirent naissance les Vandales. Goths et Vandales n'ont pas laissé dans l'histoire le renom de gens pacifiques et généreux. Il n'y avait pas lieu d'attendre quelque chose de meilleur des Slaves et des Allophyles qui se rencontrèrent dans le bassin de la Vistule. Leurs descendants eurent, dans le climat sévère de leur pays ingrat, bien des luttes à soutenir contre divers envahisseurs. Ce qu'ils avaient de belliqueux, d'astucieux, de vindicatif et de cruel dans leur

hérédité, ne lit que se développer. Ils constituèrent la race mixte des Prusci ou Prutzi, qui ont donnéleur nom à la Prusse actuelle et forment le fond encore barbare, sous une apparence de civilisation, de la population de ce pays.

Par un malchanceux concours de circonstances, les éléments qui partout ailleurs ont été des éléments de progrès, n'ont fait ici qu'apporter à la barbarie primitive des ferments de haine et de jalousie. En 997, saint Adalbert, archevêque de Prague, entreprit de convertir ces Prutzi au christianisme ; ils le massacrèrent. En 1106, le moine Maynard reprit l'œuvrede saint Adalbert ; mais il arriva en moine guerrier, bâtit des forteresses et eut assez de succès militaires pour se faire nommer évèque des territoires qu'il avait conquis.

Gomme lui, son successeur Berthold se préoccupa beaucoup moins de dogmes que de batailles ; c'est l'épée à la main qu'il entendait imposer la religion du Christ, et comme il périt dans le dernier combat qu'il livra à ses ouailles récalcitrantes, Albert d'Asselderne, désigné pour occuper son siège, ne trouva rien de mieux que d'organiser une croisade pour en prendre possession. Il arriva, escorté par vingt-trois vaisseaux, s'empara du pays, bâtit la ville de Riga, et afin de défendre ses conquêtes, créa l'ordre des chevaliers Porte-Glaive, composé de nobles allemands qu'il avait appelés près de lui et à qui il avait distribué des terres. Christian, autre évèque de Prusse, leur substitua les chevaliers de la

Milice du Christ ; mais clans une bataille qui dura deux jours, les Prutzi tuèrent tous les chevaliers, à l'exception de cinq. Christian demanda alors le secours des chevaliers de Tordre teutonique, qui s'étaient illustrés en Orient durant les croisades. Ces chevaliers barbares, parmi lesquels se trouvaient des Hohenzollern venus des régions qui avoisinent la Forèt-Noire et les Alpes, sont tout ce qui est arrivé de Germains en Prusse. Ils conquirent l'Esthonie, la Livonie, la Courlande, la Samoyétie, la Pomérellie, la Nouvelle-Marche, et imposèrent partout, par les pires violences, leur foi en même temps que leur langage. Plus tard, un Albert de Hohenzollern, devenu grand-maître de cet ordre dont l'orgueil, le luxe et les débauches dépassaient tout ce qu'on a dit des Templiers, et dont l'apostolat sanglant s'embarrasssait peu d'orthodoxie, convertit ses compagnons au protestantisme. Les Hohenzollern, dont la foi ne paraît jamais avoir été très robuste, passèrent plus tard de l'église de Luther à celle de Calvin, tandis que l'Allemagne demeurait luthérienne. C'est pourquoi, lors de la révocation de l'Edit de Nantes, en 1685, le Grand-Electeur s'empressa d'offrir un asile, dans son Etat appauvri et dépeuplé par la guerre de Trente-Ans, aux protestants de France, calvinistes comme lui. Ils y apportèrent leur intelligence, leurs industries, leur savoir, donnèrent aux classes supérieures dans lesquelles ils furent admis la fragile couche de politesse qu'elles semblent présenter, et que nous voyons de nos jours encore

s'effriter si facilement. Ils n'y apportèrent pas l'amour de la France, tant il est vrai — et nous le voyons encore aujourd'hui — qu'il n'y a pas de fossés plus profonds que ceux que creusent entre les hommes leurs dissentiments religieux.

Voici comment leur loyal coreligionnaire, Armand de Quatrefages, s'exprime à leur sujet :

« Cette communauté de race ne nous a pas créé de sympathie en Prusse ; au contraire, peut-être. Purs ou métis, les descendants des réfugiés de l'Edit de Nantes sont tout aussi Prussiens de cœur et de sentiments que leurs compatriotes d'origine métisse. Ils l'ont prouvé lors des invasions de Napoléon ; ils l'ont hautement proclamé au début de la guerre actuelle par la voix de quelques-uns de leurs représentants les plus distingués... (') Dans les anathèmes que la Prusse piétiste lance contre la France catholique, il y a, sans nul doute, un écho lointain de nos vieilles guerres de religion, et l'on ne sait que trop quelle source inépuisable de colère et de haines les hommes ont fait de cette doctrine que son fondateur résumait en deux mots : Aimer Dieu, aimer le prochain. »

Contre ce jugement sévère de l'homme le plus impartial qui se puisse voir, un membre éminent du clergé protestant, le pasteur Weiss, s'est, à la

(1) A. de Quatrefages fait ici allusion à un incident qui est une tache sur la réputation du physiologiste Dubois-Reymond, et qui se produisit après notre défaite en 1870, à l'Université de Berlin. En ouvrant son cours, Dubois-Reymond crut devoir exprimer ses regrets de porter un nom français et plaida les circonstances atténuantes en déclarant qu'il était Suisse.

vérité, élevé. Nos coreligionnaires, dit-il en substance, étaient demeurés tellement français après l'émigration, qu'ils ne firent en Prusse pendant longtemps que des installations sommaires. C'est seulement lorsqu'ils se rendirent compte que leur retour en France, qu'ils croyaient prochain, serait définitivement ajourné, qu'ils se résignèrent à s'établir dans leur nouveau pays. S'ils prirent plus tard une place importante dans les armées prussiennes, ce ne fut pas pour combattre la France, mais seulement Louis XIV. La distinction n'était peut-être pas facile à faire quand il s'agissait d'un roi qui avait dit : « L'Etat, c'est moi », mais elle ne détruit rien malheureusement de ce qu'avançait de Quatrefages.

Les Français émigrés répandirent en Prusse l'usage de notre langue, encore familière à beaucoup de leurs descendants, et c'est pourquoi, ajoute justement le savant professeur du Muséum, « il n'a été que trop aisé de trouver dans tous les rangs de la population et de l'armée des hommes parlant français sans accent allemand. Ces hommes n'ont pas eu de peine à se faire passer pour nos compatriotes, à se glisser partout, à surprendre et à trahir ce qu'il nous importait de cacher, à prêcher l'indiscipline et l'insurrection. » Tels sont les éléments troubles, faits de violence, de perfidie, de rancune, de barbarie et d'un piétisme qui apparaît de la façon la plus singulièrement anachronique dans les discours du Kaiser, dont est constituée la race prussienne, et qui expli-

i)2 FRANCE ET ALLEMAGNE

quent l'inconscience avec laquelle ses représentants les plus autorisés ont tenu, dans ces derniers temps, vis-à-vis des puissances européennes un langage et une attitude qui ont soulevé leur unanime indignation. L'homme de l'âge de pierre est demeuré tellement vivant parmi les maîtres des Germains, que si développée qu'en fût la voûte, le crâne moderne dont la base, reflet de la puissance des appétits, rappelle le mieux le crâne de l'homme fossile de la Chapelle-aux-Saints, est celui du prince de Bismarck. C'est ce qui a fait dire encore à J 'impartial de Quatrefages : « Les éléments qui ont donné naissance à ce type nouveau ne sont pas d'ailleurs encore entièrement fusionnés. En dépit d'un vernis de civilisation emprunté surtout à la France, cette race en est encore à son moyen âge. Cela même explique quelques-unes de ses haines et de ses violences. »

Et l'éminent anthropologiste, dans son exquise bonté, s'excuse presque de cette opinion. «Il est bien permis, dit-il, à un Français de n'être que juste envers une race qui depuis plus d'un demi-siècle (*} s'est donné pour tâche l'anéantissement de la France ; qui a proclamé hautement ce but de son ambition; qui l'a réalisé dans les limites du possible, en partie par des moyens sur lesquels le jour commence à se faire et que l'Histoire flétrira, si même le monde civilisé tout entier n'a pas à lui en

(1) C'est-à-dire depuis la chute de Napoléon Ier.

demander compte. Calomniés chaque jour par des feuilles à gages et jusque dans des documents officiels, nous avons bien le droit de protester et de montrer que nous ne sommes pas ce que disent nos ennemis, qu'ils sont loin d'être ce qu'ils prétendent. y> Ne dirait-on pas que cette page est tirée d'un de nos journaux de 1915?

Les procédés qui paraissaient honteux et criminels en 1871 se sont, il est vrai, singulièrement aggravés depuis. A ce moment, ils ne faisaient d'ailleurs que continuer une tradition. Déjà du temps de Frédéric II, les Prussiens auraient pu en remontrer aux Vandales. S'en prendre aux monuments d'une ville assiégée pour frapper les esprits et terrifier l'ennemi était une tradition toute prussienne. Le grand monarque dont se réclamé la dynastie des Hohenzollern fit pleuvoir en cinq jours sur la célèbre cathédrale de Saint-Vit, à Prague, le plus admirable chef-d'œuvre de l'architecture gothique, 7681 bombes, 15810 boulets et 128 carcasses. Il espérait, par ce procédé, faire capituler l'armée tchèque, forte de 50000 hommes.

« La guerre telle que la comprennent la Prusse et ses interprètes, continue de Quatrefages, présente partout les mêmes caractères. Plus on examine froidement les causes et les moyens d'exécution, plus l'esprit se trouve involontairement rejeté dans le passé...

« Pour les Prussiens, l'invasion de la France a été une croisade. Elle a été prêchée dans un langage où

iVi FRANCE ET ALLEMAGNE

se trahit, à chaque mot, le mélange de mysticisme impitoyable et d'ambitions effrénées qui animaient les chevaliers armés contre les Sarrasins ou les Pruczi... Jeter un peuple entier sur un autre, qu'est-ce faire, sinon imiter ces barbares qui se heurtaient nations contre nations, se ruant les uns sur les autres et contre la civilisation romaine, dans de véritables duels pour la vie ou la mort ? »

C'est à ces barbares que la savante Allemagne, malgré ses philosophes d'autrefois, ses poètes et ses musiciens, s'est livrée corps et âme.

« Et pourtant, dit en terminant Armand de Quatrefages, peut-elle croire aux phrases qu'on lui adresse de Berlin ? Peut-elle s'imaginer avoir inauguré un règne de justice et de paix? N'a-t-elle vraiment aucun soupçon des formidables problèmes qu'elle a contribué à poser? Son union avec la Prusse a été fondée par le fer et le sang, cimentée par la guerre, couronnée par la spoliation. Combien de temps durera-elle ?

« Les grands et les petits Etats, flattés ou épargnés jusqu'ici, seront-ils attaqués à leur tour au nom du droit historique et de la linguistique?... La Russie assistera-elle à ce triomphe du pangermanisme sans élever la voix? L'avenir répondra. J'ai confiance en lui. Quand il s'agit des peuples, il est permis de croire à la Nemesis divina. »

Ces pages prophétiques datent, redisons-le, de

L'avenir répond ; mais quand il aura répondu tout à fait, ce sera à nous de faire notre examen de conscience et de mesurer la profondeur de l'abîme où, malgré des avertissements du lendemain de la guerre aussi nets que celui-ci, des rêveurs imprudents et des réformateurs inconscients ont failli nous faire tomber.

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