CHAPITRE V Qu'est-ce qu'une race humaine
Etendue de la question des races. — Importance de son étude scientifique. — Le Congrès des races de Londres, en 1913. — La Génétique et l'Eugénique. — Signification des mots race, tribu, nation. — Le professeur von Luschan, de Berlin, et la violence. — La race israélite et l'infiltration politique. — L'influence du milieu. — L'Eugénique et l'amélioration des races. — La Génétique et la création de races nouvelles. — Les races géographiques. — Transformation possible des caractères des races humaines. — La mentalité; sa formation, ses transformations. — Les habitudes et l'hérédité mentale ; la formation des nations.
On doit conclure du précédent chapitre que les Prussiens, qu'ils constituent ou non une race, n'ont — tant s'en faut — aucune supériorité qui leurdonne le droit d'aspirer à une direction quelconque des nations civilisées. Les Allemands vrais constituent-ils au moins une race privilégiée ? Pour conclure, il est nécessaire tout d'abord de préciser ce qu'est une race. Il semble au premier abord facile de répondre, si l'on ne considère que les couleurs, mais la question des races, que nous venons d'effleurer, ne se pose pas seulement entre les noirs et les blancs ou même les jaunes, comme le croyait le comte de Gobineau; tout ce qui précède implique qu'il existe aussi parmi les blancs de nombreux types secondaires. Faut-il y voir des races, et dès lors par quoi une race est-elle caractérisée ? C'est
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une de ces questions qui, après avoir longtemps dormi dans les laboratoires ou tourné sur ellesmêmes, comme des écureuils en cage, dans le cabi-» net des hommes de science, prennent tout à coup leur essor, s'emparent de tous les esprits et se font une telle place dans leurs préoccupations qu'aucun moyen ne semble assez puissant pour leur donner une solution rapide. Elle est demeurée longtemps purement philosophique, puis elle est sortie du domaine de la spéculation pour entrer dans le domaine de la pratique, au point d'envahir même la politique. C'est le signe d'un changement complet dans l'orientation de nos idées relativement à l'Humanité et le commencement d'une ère nouvelle : celle de la substitution des connaissances vraiment scientifiques que l'observation ou l'expérience peuvent seules donner aux conceptions philosophiques a priori., dans l'organisation des sociétés humaines et dans la détermination des rapports qu'elles doivent présenter entre elles.
Des groupements importants se sont constitués pour l'étude de ces questions.
De temps en temps se réunit un Congrès des races, ayant pour but de « discuter à la lumière de la science et de la conscience modernes les relations générales qui existent entre les peuples d'Occident et ceux de l'Orient, entre les peuples soi-disant blancs et les peuples soi-disant de couleur, en vue d'encourager parmi eux une bonne entente, des sentiments plus amicaux et une coopération plus cor-
diale. » Rien n'est plus généreux. Le dernier de ces congrès a eu lieu à Londres du 26 au 29 juillet 1911, et on y a suffisamment parlé pour remplir un volume in-8° de 530 pages. (')
En dehors de ce congrès, il existe aussi une Conférence de Génétique, qui cherche à préciser les procédés expérimentaux grâce auxquels on peut arriver à créer des races nouvelles. Mais on y parle surtout des fleurs miraculeuses qui font la gloire de nos jardins. Voilà qui est plein de poésie.
De son côté, V Eugénique, une science nouvelle, définie et nommée par sir Francis Galton, l'un des disciples les plus ardents et les plus brillants de Darwin, a pour but de déterminer les facteurs qui, dans l'organisation de nos sociétés, peuvent favoriser le développement des qualités de race des générations futures ou enrayer l'aggravation de leurs défauts, tant au point de vue physique qu'au point de vue mental.
C'est une excellente intention.
Au congrès des races, on a fait, jusqu'ici, de la politique. A la conférence de Génétique, on s'occupe d'orner nos parterres. A la société d'Eugénique, on entreprend de créer une Humanité idéale. Tout cela parait très différent, et sans vouloir faire aucune assimilation de mauvais goût entre les fleurs qui développent leur corolle dans nos serres et les fleurs de rhétorique qui déroulent leurs périodes
(1) P. S. King and Son, Orchard house, Westminster, Londres.
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dans les congrès, les parlements et les réunions publiques, tout cela c'est au fond la même chose ; dans ces diverses organisations on fait, en somme, de l'histoire naturelle.
Ne vous récriez pas. Il ne s'agit nullement de ravaler l'Homme au niveau des singes, ni de faire une comparaison d'une préciosité ridicule entre les femmes et les roses. Ces assimilations ont passé de mode; mais on a compris que les lois de la vie étaient les mêmes pour tous les corps vivants, que le corps de l'Homme, instrument de sa mentalité, ne faisait pas exception, que non seulement on devait appliquer à l'étude des races humaines les méthodes de l'histoire naturelle, comme le voulait de Quatrefages, qui était, nous Favons dit, le moins subversif des hommes, mais que les transformations que nos horticulteurs et nos éleveurs savent faire subir aux plantes et aux animaux et celles qui ont amené la diversification des races humaines sont de même nature, et qu'en étudiant la façon dont on crée des races nouvelles de chrysanthèmes, on rassemble des documents propres à nous indiquer dans quelle mesure on peut espérer modifier, perfectionner, fusionner ou conserver les races entre lesquelles se répartit ce qu'on nomme l'Humanité.
Aussi le premier congrès international des races, destiné à favoriser la bonne entente et la paix internationale, s'est-il ouvert, tout comme un congrès de botanistes ou de zoologistes, par un rapport sur « la signification des mots race, tribu, nation », dont
l'auteur est M. Brajendranath Seal, recteur du collège du maharajah de Gooch Behar, dans l'Inde.
Tous les congressistes étaient d'ailleurs d'accord qu'il est désirable que toutes les races s'entr'aident ou vivent tout au moins en paix les unes avec les autres ; mais voilà : chacun apportait au congrès, avec un fond commun de bonnes intentions, sa mentalité particulière, et bientôt il est apparu nettement que si tous les hommes ne sont pas semblables de corps, ils ont encore beaucoup plus à faire pour être semblables d'esprit. L'entente entre les hommes, soit : mais vous allez voir comment.
Le docteur Félix von Luschan, professeur d'anthropologie à l'Université de Berlin, souhaite, comme tout le monde, entre les races une sympathie mutuelle, « mais — il y a un mais — ajoutet-il bien vite, les barrières entre les races ne disparaîtront jamais, et si quelque jour elles montraient une tendance à disparaître, il vaudrait certainement mieux les conserver que les abattre. » Ainsi, les races doivent demeurer distinctes et tout faire pour se conserver pures. Est-ce la paix ? Est-ce la guerre que couvre cette affirmation ? On verra plus loin comment le Dr von Luschan a précisé sa pensée.
M. Israël Zangwill, de Londres, qui est de race juive, ne prêche pas moins que le professeur von Luschan la conservation de races indépendantes et nettement séparées. A son avis, et cela n'est pas contestable, de la première page de l'Ancien Testa-
ment à la dernière du Nouveau, « la ïïible est saturée d'aspirations vers un ordre social de justice et vers une unification finale des races humaines, dont la race juive est et doit être l'agent et le porteparole. » Les temps ne sont changés qu'en apparence, la mission juive se poursuit justement par la dissémination des Juifs dans le monde ; elle ne peut se poursuivre que si les Juifs ne se fondent pas dans la population des régions qu'ils habitent. « La race juive, en abandonnant la lutte pour une existence politique indépendante en faveur d'un isolement spirituel et d'une symbiose économique, a découvert le secret de l'immortalité... Les Juifs apportent des éléments différents au cœur de tous les milieux, et doivent ainsi défendre une ligne de frontière aussi vaste que le monde. » Aussi M. Zangwill se lamentet-il sur la fusion qui se fait entre les classes élevées de la race juive et celles des pays qui les ont adoptées — fusion qui s'opère toujours au détriment du pur hébraïsme, tandis que ces pays y gagnent leurs plus ardents patriotes. Il termine en espérant que les Juifs pauvres, les vrais Juifs, retrouveront, sous l'étendard turc, dans leur ancienne patrie, un foyer où ils pourront conserver, dans toute sa pureté, la tradition hébraïque et rayonner de là sur le monde.
M. Israël Zangwill, qui n'a certainement pas lu Gobineau, comme le professeur von Luschan, ne prêche pas la guerre, bien au contraire ; mais il recommande lui aussi l'isolement, la conservation à l'état de pureté « d'une race qui est l'intermé-
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diaire née entre toutes les autres et qui pourrait ainsi devenir, en raison de son amour de la justice et de la vérité, la pacificatrice universelle.» Tous deux, en somme, rêvent de faire régner la paix sur le inonde par la domination de leur propre race, et pour cela l'un s'en remet au canon, l'autre à une tranquille et incessante infiltration.
Ce sont là à peu près les deux pôles entre lesquels se meuvent les partisans de la stabilité des races et du maintien de leur pureté. Mais alors se pose une autre question. Cette stabilité existe-t-elle ? Y a-t-il entre les races humaines des différences irréductibles? Pour M. G. Spiller, secrétaire général du Congrès de Londres, les races humaines ne manifestent que « des différences à fleur de peau » ; toutes se valent ; aucune ne peut se vanter d'être supérieure ; les prétendues races inférieures ne sont que des arriérées ; et il se range à cette théorie parce qu'elle fait de tous les hommes une même famille dans le sens véritable du mot, parce qu'elle affaiblit l'orgueil de race, de sexe, de naissance, de pays et de religion ; parce qu'elle encourage l'instruction, la coopération, la science, l'énergie ; parce qu'elle affirme l'égalité des droits et des conditions pour tous les hommes et pour toutes les femmes.
Rien n'est plus séduisant, en effet. Malheureusement, si pleine que soit de présents magnifiques pour l'Humanité cette boîte de Pandore au rebours, elle ne peut être acceptée que sous bénéfice d'inventaire.
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Ce qui a fait l'homme, pense M. Spiller, c'est la société ; d'autres pensent au contraire que c'est l'homme qui a créé les sociétés. A qui entendre?
Joseph Prud'homme disait : « Séparez l'homme de la société, vous l'isolez. » M. Spiller soutient au contraire, non sans une pointe charmante de paradoxe, que c'est la société qui isole l'homme dans la nature, parce qu'elle a créé l'Histoire, et trouve à cet égard un rapprochement tout à fait inattendu : « La trompe de l'éléphant, le cou de la girafe sont, dit-il, dans le Règne animal, de singulières anomalies. L'Homme possède également une anomalie unique en son genre, qui, de même, le sépare de façon absolue des autres êtres sensibles. Seul, l'Homme a une histoire en tant que race, et la pensée collective des milliers d'individus se transmet socialement. N'était cette transmission sociale, l'œuvre du passé devrait être recommencée à chaque génération. » Etre comparée à l'Histoire ! La trompe de l'éléphant ne s'attendait certainement pas à tant d'honneur. Après tout, c'est peut-être de l'humour anglaise.
M. Charles S. Myers, professeur de psychologie expérimentale à l'Université de Cambridge, croit, lui aussi, à l'égalité fondamentale des races humaines. Il déclare que les caractères mentaux de la majorité de la classe paysanne dans l'Europe entière sont essentiellement les mêmes que ceux des communautés primitives. Nos paysans français, grandspères de généraux ou de membres de l'Institut, sont trop fins pour s'offusquer d'être ainsi mis dans le
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même panier que les Hottentots ou les Nyams- Nyams. Cette proposition une fois reconnue pour ne pas faire de chagrin à M. Myers, Féminent professeur conclut que seul le milieu dans lequel les hommes ont vécu a créé entre eux des différencestant physiques que mentales, et que l'on doit admettre la possibilité d'un développement progressif pour tous les peuples primitifs, pourvu que leur milieu puisse se transformer de façon appropriée. Et M. Myers ne s'arrête pas à mi-chemin, il va — conclusion extrême ! — jusqu'à donner au milieu la puissance de changer un Parisien en nègre et la négresse la plus foncée du Soudan en une blonde Londonienne... Seulement il faudrait pour cela descentaines de milliers d'années. Allons ! nos administrateurs coloniaux peuvent faire leur carrière au Dahomey ou à notre Congo reconstitué, sans avoir à redouter pour eux-mêmes ou pour les leurs une métamorphose encore réputée fâcheuse.
Voilà bien des divergences sur la question primordiale des congrès des races : les races humaines sont-elles séparées par des différences irréductibles ou bien ne forment-elles qu'une même famille dont les branches diverses, créées par les circonstances différentes qu'elles ont traversées, peuvent être refondues en un seul bloc si elles sont replacées dans un même milieu ? Ces divergences n'enlèvent rien, étant d'ordre purement scientifique, à la grandeur de l'œuvre morale que ces congrès ont poursuivie, grandeur
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que dans une belle lettre d'adhésion, au congrès des races, M. Léon Bourgeois a éloquemment mise en lumière. Cette œuvre n'est rien moins que la préparation d'une paix universelle. Les Mémoires sur le contact des races, qu'on y a lus, sont des documents de haute valeur, dus aux hommes les plus compétents; celui où, avec son élévation habituelle, M. d'Estournelles de Constant a traité du Respect que la race blanche doit aux autres races, est un morceau dont le titre est à lui seul tout un noble programme. Seulement il faut bien reconnaître que l'on ne trouve une telle opposition d'idées entre des hommes de haute culture que lorsqu'ils s'attaquent à des questions qu'ils veulent résoudre en partant d'idées a priori qu'ils se sont faites avant une étude réellement scientifique, basée sur des observations précises, seules capables de conduire à des solutions unanimement acceptées. L'avantage des congrès est surtout de mettre en lumière, par ces contradictions mêmes, les lacunes profondes de la science.
La science nouvelle qu'on appelle Eugénique, a justement pour objet de combler quelques-unes de ces lacunes, et le problème qu'elle se pose consiste à rechercher ce qu'il faudrait faire pour amener l'organisme humain au plus haut degré de perfection possible. Ainsi que le professeur von Luschan, ses organisateurs considèrent comme une condition indispensable du progrès des sociétés, la sélection opérée par la lutte pour la vie, et, par conséquent,
l'élimination aussi rapide que possible des éléments faibles qu'elles peuvent contenir. Sparte y avait déjà pourvu en supprimant, dès leur naissance, les rejetons malingres ou souffreteux. Le procédé était radical, mais un peu trop sommaire; la sélection rêvée doit se faire, si j'ose dire, en douceur, et là commencent les difficultés. Pour qu'elle aboutisse à un progrès, il faut que le succès soit le prix de la vertu, de l'intelligence, du courage, de l'endurance physique, de la patience, qualités particulièrement nécessaires à une république, si l'on en croit Montesquieu. Ces qualités sont assez difficiles à porter. Ceux à qui elles manquent sont naturellement incités à y suppléer par la ruse, l'intrigue, la servilité ou la force brutale. C'est un premier péril qu'un gouvernement pénétré de ses devoirs suffirait à conjurer.
Il y en a un autre, tout à notre honneur. La charité et la bonté se sont développées à un tel point dans nos sociétés qu'il s'est créé toute une littérature aussi lucrative que faussement généreuse pour exploiter la sensibilité des innombrables braves gens ; elle tresse des couronnes de martyr aux criminels et arrive à émouvoir les pouvoirs publics sur les misères du bagne et des maisons centrales. Les résultats de la lutte pour la vie se sont trouvés par cela même singulièrement troublés. La sympathie s'est portée sur les déshérités de la nature, si bien qu'ils ont souvent plus de chance de durer et de créer une descendance que les plus favorisés; après
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les grandes guerres, ils survivent presque seuls et perpétuent leurs tares. Le résultat inévitable, qui n'a pas échappé aux adversaires du militarisme, est une dégénérescence de la race qui non seulement rend tout progrès impossible, mais menace la civilisation elle-même. D'autre part, on n'empêchera pas à une mère de donner toutes ses préférences à ■un enfant chétif, qu'elle a sauvé au prix d'un dévouement sans limite. N'est-ce pas lui qui a plus particulièrement besoin de ses soins?
On pourrait remédier à cet état de choses si on connaissait d'une façon précise les moyens de lutter contre la débilité, de conjurer par une hérédité contraire les effets d'une hérédité fâcheuse, de combiner les unions de manière à obtenir à chaque génération quelque progrès soit physique, soit intellectuel. L'Humanité arriverait, dès lors, dans une marche ascensionnelle merveilleuse et sûre, à une puissance dont il est impossible de prévoir le terme. La diffusion des principes de cette hygiène de la race arriverait à rendre inutile la sélection naturelle.
Ce sont les horticulteurs qui auront eu l'honneur de se placer en tête de cette œuvre de direction des forces de la vie que rêvent aujourd'hui les biologistes et qui constitue la Génétique. Ils sont arrivés à faire des fleurs à peu près ce qu'ils veulent. La forme et la couleur leur obéissent également. Ils agrandissent à leur gré les pétales, les replient en cuiller
ou en cornet, les étalent, les plissent, les déchiquettent, les multiplient, les suppriment, les font passer par toute la gamme des couleurs, sèment sur eux des taches, des vergetures, des dessins auxquels la nature n'aurait jamais songé, et ils réussissent souvent à rendre ces variations héréditaires, à les fixer, comme ils disent. Ils créent, en d'autres termes, des variétés, des races, des espèces. M. Armand Gautier a démontré que toutes ces modifications sont liées à des changements très légers dans la composition des sucs de la plante. Jusqu'ici ces changements sont livrés à peu près au hasard ; on les obtient en essayant des procédés de culture variés, surtout en croisant entre elles des variétés déjà existantes, mais sans qu'il soit possible de prévoir quelle sera la conséquence précise de ces opérations. La Génétique essaiera de mettre en ordre les différents résultats obtenus par cette industrie nouvelle, de déterminer les lois de toutes ces métamorphoses.
Les lois de la vie sont les mêmes pour les végétaux, pour les animaux et pour l'Homme ; elles opèrent plus simplement dans le Règne végétal, où il est plus facile de les saisir. Tout se tient : il n'est donc pas douteux que les zoologistes et les éleveurs puissent tirer le plus grand profit des travaux des horticulteurs, et que les grands problèmes que posent aux philosophes, aux administrateurs et aux hommes politiques eux-mêmes la coexistence des races humaines et la détermination de leur avenir se trouveront par cela même éclairés.
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En ce qui concerne les races humaines, si la question de leur diversité a fourni le prétexte non seulement de dissertations sans fin où, comme on vient de le voir, les opinions les plus opposées ont pu être défendues; si on s'est appuyé sur elle pour fomenter des guerres dont la plus terrible est celle que nous subissons aujourd'hui, elle est loin, en effet, de se présenter avec la clarté qu'on imagine souvent. On s'aperçoit bien vite, lorsqu'on veut en faire une application à l'homme, que le mot race est un de ces vocables caméléons qui fourmillent dans le vocabulaire courant, dont le sens se modifie suivant les besoins, qui permettent de justifier l'emploi des mêmes lignes de conduite dans les circonstances les plus contradictoires, et d'appliquer les mêmes conclusions aux cas les plus différents.
Lorsqu'il s'agit des animaux ou des plantes, on sait à peu près en quoi consiste une race, parce qu'on en a vu se former. Sans qu'on en connaisse ordinairement la raison, un caractère nouveau apparaît brusquement chez quelques individus d'une espèce donnée, comme dans les cas observés d'abord par le botaniste français Naudin et longtemps après par le Hollandais de Vries, ou se produit lentement sous l'influence continue de certaines actions ; on marie ensemble les individus qui détiennent ce caractère au plus haut degré ; un certain nombre de leurs descendants présentent le caractère que l'on veut conserver; on les unit ensemble, et, au bout d'un certain nombre de générations, ce caractère finit
par se retrouver sur tous les membres d'une même lignée. On dit alors que la race est fixée. Mais, dans ces conditions idéales, il est déjà très difficile de la maintenir constante ; le caractère cherché s'atténue, s'exagère, se transforme chez certains individus. Un croisement intempestif suffit pour créer une lignée nouvelle, impure, oscillante. Est-il possible de compter dans l'espèce humaine sur de pareils procédés pour constituer et conserver une race ? Evidemment non. Mais il y a dans les deux Règnes des races naturelles^ qui se sont produites autrement que les races artificielles créées par les horticulteurs et les éleveurs, comme nous venons de le dire. Tous les représentants d'une espèce dans une même région présentent souvent des caractères communs qui les distinguent dans leur espèce et permettent de reconnaître leur origine. Les pêcheurs savent distinguer les harengs de la mer du Nord de ceux des côtes d'Angleterre. Les animaux, les plantes des pays froids, des montagnes et des côtes maritimes acquièrent des caractères spéciaux, se ressemblent entre eux et diffèrent de la même façon des individus vivant en d'autres lieux. On a vu, dans certains cas, apparaître les caractères qui les distinguent. M. le professeur Trouessart a signalé que les pinsons de notre pays, lorsqu'ils se fixent dans les Canaries, les Açores et les îles voisines, au lieu d'accomplir leur migration annuelle, finissent par se teinter de bleu. Les conditions d'existence : la température moyenne, l'intensité de la lumière, le degré d'humidité du cli-
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mat, sa plus ou moins grande douceur, la nature de l'alimentation, la composition du sol, l'importance de ses reliefs retentissant sur les modes de locomotion, la plus ou moins grande sécurité déterminant une plus ou moins grande variété de mouvements impriment aux animaux qui vivent dans les mêmes lieux un air de famille dont il est souvent facile de préciser les traits ; ils distinguent ce qu'on appelle les races géographiques.
L'espèce humaine n'échappe pas à cette loi ; il y a parmi les hommes des races géographiques bien nettes, quoiqu'il soit difficile de dire dans certains cas si l'apparition de leurs traits spéciaux a précédé ou suivi leur localisation. Ainsi la race noire est, à l'heure actuelle, presque exclusivement africaine; la race jaune, des régions tempérées ou froides de l'Asie et des régions arctiques ; la race blanche est indienne, européenne et méditerranéenne. Cette distribution géographique ne paraît pas avoir été exclusivement l'effet du climat, puisqu'il y avait aux époques reculées de l'âge de pierre une race négroïde dans le sud de la France future, et même, dans la région du Bordelais, une autre race rappelant par certains traits les Hottentots. On a été ainsi conduit à penser qu'il y a eu, dès le début, plusieurs espèces d'hommes ayant une origine différente. Mais dans la crise que nous traversons, l'intérêt n'est pas dans le problème de l'origine des nègres, des jaunes et des peaux-rouges; il réside dans la nature et la profondeur des subdivisions qui
se sont établies entre les blancs d'Europe. Ces subdivisions correspondent-elles à des dilférences physiques et intellectuelles, dressant entre eux des barrières infranchissables qui les partagent en sociétés rivales, destinées à demeurer hostiles quoi qu'on fasse? Autrement dit, est-il permis de répartir les Européens en groupes nettement tranchés, ayant des caractères extérieurs spéciaux et une mentalité particulière, constituant autant de races irréductibles ? Certes, entre les Grecs, les Turcs, les Slaves, les Germains, les Celtes, les Ibères, les Sémites il y a des traits différentiels qui permettent de les reconnaître sinon au premier coup d'œil, du moins après un examen attentif ou même des mensurations appropriées. L'influence des conditions du milieu dans lequel ils vivent est bien pour quelque chose dans la production de ces traits distinctifs. La lumière vive du soleil hâle la peau ; on lui doit vraisemblablement la fréquence des bruns dans le midi, celle des blonds dans le nord ; on peut penser que les efforts faits pour gravir les pentes en soulevant le poids du corps, en écrasant pour ainsi dire, à chaque pas, ses parties basses contre les parties hautes, ont rapetissé la taille dans les pays de montagne et créé une race d'hommes trapus, contrastant avec les hommes de taille plus élevée et de forme plus sveltedes plaines. L'exercice de certains métiers imprime au corps des traits caractéristiques qui ne sont que personnels ; ceux qui résultent d'actions constantes comme celle du soleil ou de la configura-
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tion du sol, se généralisent, au contraire, et quand la durée de ces actions a été suffisamment longue, ils deviennent héréditaires. Dès lors ils se produisent même quand ces actions ont depuis longtemps cessé; c'est ainsi que les nègres d'Amérique vivant depuis de nombreuses générations sous un climat tempéré, ne blanchissent pas et ne blanchiraient pas sous les pôles ; que les blonds et les bruns se perpétuent avec leur nuance de cheveux quand ils ne se croisent pas entre eux. Il est probable que les traits distinctifs tirés par les anthropologistes de la forme du crâne et de la face, des dimensions relatives du nez, de la forme des yeux, etc., ne paraissent innés et par conséquent particulièrement importants que parce que l'hérédité les fait apparaître indépendamment des causes qui les ont produits, et que nous sommes impuissants à remonter jusqu'à elles.
Mais il nous importe peu qu'un homme soit fait de ou telle façon : ce qui importe, ce sont les actes dont il est capable : c'est la mentalité qui le dirige. Doit on appliquer à cette mentalité ce que nous venons de dire des caractères physiques ? Est-elle aussi créée par les circonstances et peut-elle devenir héréditaire lorsque ces circonstances sont demeurées assez longtemps permanentes? Existe-t-il des races foncièrement mauvaises, d'autres foncièrement généreuses? Toute l'histoire des habitudes et des instincts répond affirmativement. Elle nous apprend que lorsque les mêmes éléments du cerveau sont
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fréquemment appelés à concourir aux mêmes actes, il s'établit entre eux des relations permanentes de collaboration, grâce auxquelles ces actes finissent par être automatiquement accomplis : ils deviennent alors des habitudes. Ces relations peuvent devenir héréditaires ; elles président alors aux instincts. Sur l'homme actuel pèse la lourde hérédité formée par d'innombrables siècles de cruauté, d'astuce, de combativité chez ses ancêtres quaternaires, chasseurs de rennes, de bisons et de mammouths. Elle est plus ou moins contenue chez les peuples civilisés par des hérédités moins puissantes, créées par les habitudes relativement récentes de respect des personnes et de leurs biens qui ont rendu la vie sociale possible, et qui constituent la civilisation. Mais dès que, pour une raison quelconque, le lien social s'affaiblit ; dès qu'un certain nombre d'hommes réunis dans un but égoïste croient pouvoir imposer simultanément leur volonté, le chasseur sauvage et féroce de l'âge de pierre reparait. Gela est arrivé chez nous-mêmes, en 1798, durant la Terreur, en 1871 lors de l'insurrection communale, et cela arrive parfois dans nos Parlements sous la forme moins rude des lois d'exception. Mais de tels réveils de la vie sauvage deviennent de plus en plus rares dans les vastes associations d'hommes depuis longtemps rompus aux mêmes habitudes, animés des mêmes sentiments, si diverses que soient leurs origines, associations qui constituent une nation. Il se crée parmi ces hommes un sentiment public, dans une
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certaine mesure héréditaire, devant lequel chacun incline une part de sa personnalité, et lorsque ce sentiment public est fait de générosité, de charité et de bonté, ou si vous aimez mieux de ces idées qu'expriment, dans leur sens primitif, les mots de liberté, d'égalité et de fraternité, dont on a si étrangement abusé parfois, la nation assez heureuse pour en être animée est vraiment civilisée. Ce sont les nécessités résultant d'un contact incessant qui créent ce sentiment public, parce que l'estime va aux plus généreux ; il atteint à son apogée dans les nations dont l'unification est ancienne, dont les institutions sont libérales, mais stables, et dont la population est nombreuse.
Tel n'est pas le cas de la nation toute récente qui porte aujourd'hui le nom d'Allemagne et qui n'a aucun droit, par conséquent, étant loin d'ailleurs d'être homogène comme une race, à se considérer comme supérieure. Goethe ne s'y était pas trompé. Après s'être félicité de cette affirmation, assez étrange de Guizot, que nous devons aux Germains l'idée de la liberté individuelle, il s'écrie : « N'est-ce pas complètement exact? La réformation n'en dérive-t-ellepas?... Et ce salmigondis de notre littérature ; cette manie d'originalité chez nos poètes dont chacun s'imagine frayer de nouvelles routes, ce besoin qu'éprouvent nos savants de vivre à part et dans l'isolement; ces individualités qui ne relèvent que d'elles-mêmes, qui n'agissent qu'à ce point de vue, tout remonte à ce principe. Les Fran-
-çaiset les Anglais ont plus de cohésion... Quant aux Allemands, chacun procède à sa guise: chacun recherche sa propre satisfaction : on ne s'inquiète pas d'autrui, car l'individu porte en soi l'idée de la liberté personnelle et celle-ci, en effet, inspire d'excellentes choses, mais aussi bon nombre d'absurdités. » (*)
On ne saurait mieux peindre les traditions de brutal égoïsme d'un peuple tout entier. La science ne guérit pas d'une pareille disposition d'esprit ; elle l'exagère, au contraire, au dire de Gœthe lui-même,(2) au point « que toutes les faiblesses du caractère se montrent bientôt. »
Autant affirmer que la science ne guérit pas d'être barbare. La critique historique terre à terre, la philosophie nébuleuse si fort en honneur naguère encore dans les pays d'outre-Rhin et à laquelle, par un singulier snobisme, nous avons nous-mêmes sacrifié, ne pouvaient avoir, suivant le poète de Faust, une meilleure influence.
Quelle différence entre cet égoïste et réfrigérant travail de l'Allemagne scientifique et le splendide épanouissement d'union nationale, de solidarité universelle s'élevant jusqu'aux plus hauts sommets de la plus généreuse morale qui s'est poursuivi en France, en se transformant sans cesse, mais en s'élevant toujours — trop haut peut-être quelquefois, — depuis Jeanne d'Arc jusqu'à nos jours, en passant
(1) Entretiens de Gœthe et d'Eckermann ; traduction J.-N. Charles, p. 228.
(2) Ibid., page 21.
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par Richelieu qui a unifié la France, les écrivains du grand siècle qui ont ennobli son âme, et les philosophes précurseurs de la Révolution française qui lui ont apporté la notion la plus haute et la plus fière de la dignité humaine !
L'émiettement de la pensée allemande, son évanouissement dans la confusion dès qu'elle tentait de prendre essor, faisaient des Germains une proie prédestinée pour quiconque lui donnerait une orientation. Il s'est trouvé que l'homme qui a mis la main sur elle était le moins scrupuleux, le moins soucieux du droit, le moins épris de justice qui se puisse rencontrer : Bismarck. On connaît son mot sur Napoléon III, vaincu : « Figurez-vous qu'il croyait à notre générosité ! » Un tel maître n'était pas fait pour élever les caractères ; les discours mystiques et chargés de poudre de Guillaume II n'étaient pas davantage de nature à rendre plus sociables ses nouveaux sujets. La joie de faire partie d'une nation qui sedisait toute-puissante les a gonflés d'un orgueil insensé et a fait se dresser en eux l'ancêtre encore mal endormi de l'âge de pierre. C'est pourquoi — une fois l'impérialisme vaincu — nous ne pourrons encore vibrer à l'unisson des Allemands rendus à eux-mêmes. Ils sont demeurés, en kolossal, les citoyens vaniteux, envieux et féroces de la Petite ville allemande de leur compatriote Kotzebue qu'ils assassinèrent pour les avoir trop bien dépeints. Aucun peuple en Europe ne saurait envier la joie de vivre sous leur tutelle; c'est pourtant le bonheur qu'ils avaient rêvé pour nous. Braves gens î