CHAPITRE VI L'organisation allemande
L'infiltration allemande et l'espionnage doré. — Les hôtes félons. — La protestation universelle contre la barbarie savante. — Lettres de savants étrangers. — La science pratique. — Inventions françaises enrichissant l'Allemagne et appauvrissant la France. — Initiative et collaboration à créer.
Du jour où ils se sont sentis abrités par une puissance militaire qu'ils ont cru capable de vaincre le monde, défendus par des traités de commerce imposés en 1871 à la France pantelante et vaincue, l'égoïsme qu'ils pratiquaient entre eux, les Allemands unifiés l'ont transporté dans le domaine des nations. Travailleurs comme ils le sont, âpres au gain, souples autant qu'il faut pour donner confiance autour d'eux, dénués de tout scrupule gênant, sachant par suite admirablement masquer leur jeu, ils ont entrepris la conquête commerciale et industrielle du monde. Prolifiques parce qu'ils sont particulièrement aptes au parasitisme, et assurés de trouver à vivre n'importe où, en raison de la facilité avec laquelle ils s'accommodent de tout, ils ont peu à peu envahi le monde, sans cesser — la loi Delbrùck en fait foi — de conserver leur nationalité, et se sont graduellement infiltrés partout. Voyageant pour acheter ou pour vendre, pénétrant dans l'intimité
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des maisons de commerce ou des usines, s'y faufilant à demeure et appelant ensuite autour d'eux •des compatriotes à salaires réduits, se rendant maîtres sournoisement de toutes les entreprises où ils avaient pris pied ou leur créant des rivales, ils pouvaient facilement imbiber les nations voisines comme l'eau imbibe une éponge, et se rendre maîtres de tous leurs secrets. Le gouvernement éminemment centralisé du Kaiser avait dès lors à sa disposition une armée d'espions conscients ou inconscients dont il pouvait à son gré disposer, et tenir ainsi sous son doigt, pour ainsi dire, le pouls de tous les pays vers lesquels se tournaient ses convoitises. Il ne manquait pas d'ailleurs de solliciter les confidences; les commerçants allemands touchaient des primes d'exportation en échange des rapports qu'ils adressaient à leur gouvernement qui, l'œil au guet, trouvait toujours quelque chose de bon à recueillir, même dans les plus anodins en apparence. Les négociants et les industriels sont naturellement ■en rapports étroits avec les financiers, et Dieu sait si le cosmopolitisme fleurit parmi ces derniers. Les financiers et certains hommes politiques voisinent volontiers. La grande vie à laquelle l'argent sollicite mêle tous les mondes où se traitent les affaires commerciales, financières et politiques. Chacun y trouve son profit; la fortune sourit aux uns, les honneurs aux autres ; les couturiers, les couturières ellesmêmes sont, grâce aux expositions, décorés comme artistes ou philantropes, d'autant plus facilement
qu'ils sont étrangers; la confiance universelle va à ces boutonnières fleuries ; quel milieu pour favoriser les bavardages dangereux dont les espions internationaux peuvent faire leur profit !
Bientôt on s'enhardit; pourquoi ne pas s'emparer tout à fait des pays hospitaliers où l'on n'était encoreque l'hôte choyé? Ne se doit-on pas tout entier à la patrie allemande ? Cette écume qui fermente tumultueusement, toute soufflée de gaz délétères à la surface de la nation française, n'en indique-t-elle pasla corruption profonde ? N'est-ce pas une proie qui s'évanouira comme la mousse du savon dès qu'on portera sur elle la main ? Alors, puisqu'on est fort et qu'on ne court aucun danger, pourquoi se gêner? Bientôt, on espionne ouvertement; on achète des carrières pour y loger des magasins de munitions pour la guerre prochaine ; on installe des plateformes bétonnées dans les usines et jusque sous les terrasses ou les parterres de fleurs ; on transporte comme ferraille le matériel de guerre ; on installe chez les fonctionnaires eux-mêmes des téléphones secrets ou des postes de télégraphie sans fil, de telle sorte qu'au premier signal l'ennemi puisse surgir simultanément partout, comme les bulles putrides chez un blessé atteint de gangrène gazeuse.
La guerre éclate ; aussi longtemps qu'on se croit victorieux, on ne s'excuse pas de toute cette félonie de laquelle on s'est fait une nouvelle morale; la force peut tout se permettre, même ce qui est son*
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contraire, la trahison. On le proclame à la face de toutes les nations; plus rien ne retient la sauvage hérédité de l'âge de pierre ; on se rue à la guerre dans un déchaînement sadique de tous les mauvais instincts; mais alors un phénomène inattendu, un sentiment d'horreur et de dégoût surgit dans le monde entier, et j'en ai les preuves entre les mains.
De tous côtés s'affirme la solidarité qui unit les nations civilisées contre la barbarie tudesque. A côté des protestations élevées par les corps savants contre les ruines sauvagement et inutilement accumulées par les soldats allemands, les hommes de science de tous les pays s'empressent d'adresser l'expression de leurs sympathies à ceux de leurs collègues français avec qui ils sont en relations.
Un illustre médecin du Pérou m'écrit : « Veuillez accepter les vœux les plus sincères que je fais pour que la France, cette France chérie de tous ceux qui aiment le progrès humain, remporte la victoire pour la cause de l'humanité ! »
A Buenos-Aires, un Bulletin quotidien de la Triple-Entente est publié sous le titre Ultimatum,, et ne laisse passer sans la réfuter aucune dépêche de l'agence Wolff.
D'une lettre de l'un des professeurs qui honorent une Université suisse, je détache le passage suivant : « Je tiens à ce que vous soyez certain que nous restons inébranlablement attachés à la grande cause que défendent avec tant de vaillance vos admirables
armées. Nous avons beau être des neutres, cela ne nous empêche pas de penser et d'aimer, de discerner où est la justice et où est le crime, et de proclamer nos sympathies profondes pour la noble nation qui tient en ce moment l'épée pour défendre tout ce pour quoi seulement il vaut la peine de vivre. » Plus tard, le même correspondant me dit : « Non seulement les universitaires, mais la population tout entière de notre ville fraternisent entièrement d'idées avec vous ; vos vœux sont les nôtres, et votre admiration pour vos armées n'est vraiment pas plus grande que celle que nous éprouvons pour elles. Nous cherchons d'ailleurs à rendre témoignage de ce sentiment dans la plus grande mesure possible. Dans l'état actuel des choses, il n'y a qu'un moyen de persuader les Allemands qu'ils ne sont pas les missionnaires de la Providence et les élus du Dieu vengeur, c'est de leur flanquer une bonne raclée. Vos braves soldats s'y emploient avec habileté et vaillance. Ils nous préparent la réalisation de notre plus chère espérance. Aussi sommes-nous ardemment avec vous. » Quelques-uns s'étonnent et cherchent à expliquer comment des hommes éminents, connus autrefois comme pacifistes et antimilitaristes à outrance, sont devenus subitement ardents admirateurs des plus sauvages exploits guerriers. M. Ed. Glaparède m'envoie un article qu'il a publié dans le Journal de Genève, où il cherche à expliquer, non sans quelque stupéfaction, ce singulier phénomène. « Les efforts que fait l'Allemagne intellectuelle pour conquérir
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les sympathies des pays neutres, et en même temps l'étrangeté des méthodes, la faiblesse des arguments, en un mot la maladresse des moyens qu'elle emploie pour atteindre ce but, ne laissent pas de surprendre ceux qui avaient l'habitude d'admirer la logique, la Grùndlichheit (solidité, profondeur) et les multiples qualités d'esprit de nos bons voisins du Nord. » Un tel étonnement équivaut à une désapprobation que ne diminue guère l'explication de cette attitude à laquelle s'arrête M. Glaparède et qui se résume pour lui dans un impérieux besoin de se justifier d'une criminelle entorse donnée au droit des gens, dans l'intérêt d'une communauté qui se sent aujourd'hui menacée dans sa puissance et dans son honneur, alors qu'elle caressait naguère et préparait en tapinois la réalisation des formidables projets de domination avoués depuis, même en ce qui concerne la Suisse.
Ce désappointement apparaît encore dans ce fait que me raconte un de mes savants collègues d'une autre Université helvétique : « Dans sa sénilité haineuse, Hœckel réclame qu'on enlève de l'Université d'Iéna le tableau qu'elle avait commandé au distingué peintre suisse Hodler pour glorifier la jeunesse universitaire allemande, et cela parce que notre compatriote a eu le courage de protester avec un grand nombre de nos artistes contre le bombardement de la cathédrale de Reims. Il faut croire que depuis le 1er août tout ce qui pense et écrit, en Allemagne, a été immédiatement mis «sous cloche».
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Quelle déception morale quand la cloche sera soulevée par les alliés qui seuls leur rendront la liberté de la pensée, conforme à la vérité et à la justice. Espérons que cela ne traînera pas. Nous travaillons en ce moment pour les pauvres Belges. Nous allons recevoir un premier convoi de trois cents réfugiés; quatorze cents personnes se sont inscrites, désireuses de les héberger. » Et mon éminent collègue suisse ajoute en post-scriptum : « Gela vous intéressera peut-être d'apprendre que nos vignerons ont appelé cette année Joffre le bon vin qu'ils ont fait. »
Du Musée britannique d'histoire naturelle, je reçois la lettre de bonne année suivante que je traduis:
« Mon cher professeur Perrier,
« Je suis heureux de voir que votre Parlement se réunit de nouveau à Paris et j'espère que cela signifie qu'il n'y a plus maintenant aucun danger que votre belle et bien-aimée capitale soit envahie par les barbares. Vous devez certainement être fiers de votre admirable Joffre et je suis heureux de penser que nos soldats aient été en mesure de lui être de quelque utilité. J'espère que la prochaine année va apporter à nos deux nations de bonnes nouvelles. »
Un Russe, avec qui je n'étais pas encore en relations, m'envoie un mémoire d'histoire naturelle avec cette simple mention qui en dit long dans sa brièveté : « Hommage d'un allié. »
Un membre de l'Académie royale des sciences de Belgique, professeur à l'Université de Gand, s'ex-
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prime ainsi : « C'est un grand réconfort pour nous dans nos malheurs et en présence de l'invasion, de sentir avec nous le cœur et le bras de la France. Toute la Belgique est fière d'être l'alliée de la France dans cette « guerre sacrée » contre les barbares. Si l'un de vos fils est chez nous, il verra comme on aime ici la France et son armée. La bonne cause ne peut être vaincue. Et après la victoire finale que iious escomptons, nous qui souffrons des mêmes maux que chez vous, nous tâcherons de nous en guérir et, épurés par l'épreuve, nous nous efforcerons de grandir matériellement et moralement pour tenir à jamais en échec la barbarie germanique. »
Ce sont les sentiments mêmes que l'on éprouve en France et qu'il faudra entretenir après la guerre, c'est-à-dire après la victoire, qui ne saurait être mise en doute. Ce qui fait pour les étrangers le •charme de notre pays, c'est avant tout notre probité, notre générosité natives qui nous emportent malgré nous vers un idéal de bonté, de charité, d'égalité universelles que nous défendons instinctivement, même au détriment de nos intérêts matériels, et qui a pénétré jusque dans nos institutions politiques d'une façon parfois assez naïve. Nous ne concevons pas qu'on ne partage pas le désintéressement dont la pratique serait la sauvegarde la plus sûre de la paix, et c'est pourquoi nos socialistes ont nourri tant d'illusions sur leurs camarades d'outre-Rhin. Malheureusement, cet idéal même ne peut être défendu que par la force contre les égoïsmes exotiques,
et la force ne s'obtient que par la richesse. L'art d'acquérir celle-ci est ce que les Allemands appellent le principe d'organisation, organisation qui consiste à coordonner le travail de tous de manière à en obtenir, au profit de l'Etat, un rendement maximum. Afin de réaliser de la façon la plus parfaite cette organisation, la préoccupation principale des Allemands a été de réaliser une pénétration réciproque, beaucoup plus grande qu'en France, de la science pratique qui se confond avec leur Kultur d'une part, de l'administration, de l'industrie et du commerce d'autre part. Il est rare que nos hommes de science consentent à tirer un profit quelconque de leurs découvertes. Ils sont payés, pensent-ils, par l'Etat pour faire progresser la science; ils se considèrent comme devant à l'Etat, c'est-à-dire à tous, quand ils y ont réussi, le résultat de leur travail — on a vu l'exemple de Pasteur, — et les industriels qui les ignorent marquent le pas à côté de richesses sur lesquelles ils n'auraient qu'à étendre la main pour les saisir. Il n'en est pas de même en Allemagne et je n'en veux pour exemple que l'histoire très instructive, à ce point de vue, du développement de l'industrie si importante aujourd'hui des matières colorantes, racontée par M. E. Nœlting dans les Archives des sciences physiques et naturelles, de Genève. (1)
(') Voir les numéros de ce recueil du 15 octobre et du 15 novembre 1914.
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Jusqu'en 1849, lesdiverses teintures pour étoffes étaient empruntées au monde vivant. La plus ancienne de toutes parait avoir été la pourpre, qui est produite par une glande spéciale de certains mollusques marins assez communs dans la Méditerranée, les Murex ou Rochers, dont la coquille, présentant d'élégantes rangées d'épines, se prolonge en avant en une sorte de long bec creux. Lorsqu'elle sort de la glande qui la produit, la pourpre est jaune et soluble dans l'eau ; quand elle a été soumise aux rayons du soleil, elle devient violette. Si on l'étend sur une étoffe de soie et qu'on place ensuite sur elle un négatif photographique, après une exposition au soleil d'un certain temps, suivie d'un lavage, on obtient un positif d'un splendide violet, la pourpre antique, qui n'était pas rouge, comme celle des cardinaux. On peut se demander, avec Henri de Lacaze- Duthiers, comment une substance ayant de telles propriétés et d'un usage aussi général dans l'antiquité, n'a pas conduit, du temps des Grecs et des Romains, à la découverte de la photographie.
En dehors de la pourpre tombée en désuétude depuis les invasions des Barbares, les animaux n'ont fourni qu'une autre couleur, le carmin, celle-là d'un beau rouge, et qui est sécrétée par un insecte parasite du cactus à raquettes, la cochenille.
Toutes les autres teintures, et ce sont les plus usitées, étaient d'origine végétale. Les bleus, les violets et les noirs bleutés étaient fournis par l'indigo; les rouges, les violets, les bruns et d'autres
noirs par la garance, le bois de campêche ou l'orseille ; les rouges et les bruns par les bois du Brésil et le santal; les jaunes par le curcuma, l'épinevinette, le quercitron, la gaude, le cuba, le fustet, les graines de Perse ; le violet par l'orcanette, etc. Ces teintures étaient employées directement ou après l'application de substances diverses dites mordants, qui pouvaient en modifier la nuance ou la couleur, et parfois étaient nécessaires pour les faire apparaître ou pour fixer sur le tissu la matière elle-même.
Les plantes qui les produisaient faisaient l'objet d'importantes cultures; la garance, notamment, employée pour teindre les pantalons de nos soldats, enrichissait le Midi de la France. Mais les chimistes sont curieux; ils voulurent connaître la composition exacte de ces précieuses substances; l'ancienne chimie organique n'avait pas d'autre ambition. Bientôt cela ne suffit plus. Entre les mains d'une pléiade de chimistes principalement français, les Chevreul, les Gay-Lussac, les Dumas, les Laurent, les Gerhardt, les substances organiques complexes apparurent comme des groupements, suivant des lois déterminées, de composés plus simples qui pouvaient, dans un groupement donné, se substituer les uns aux autres, comme on peut remplacer dans un édifice des pierres par d'autres pierres de nature différente, mais de mêmes dimensions, sans altérer ni la forme, ni le caractère de l'édifice. L'ambition de reproduire de toutes pièces, sans avoir recours à des
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-êtres vivants, ces substances dont on avait surpris le mode de constitution, devait nécessairement surgir; •elle s'est trouvée superbement légitimée.
Tout d'abord on chercha à isoler dans les teintures brutes le corps qui leur donnaient leur pouvoir colorant; on retira ainsi l'indigotine de l'indigo, l'alizarine de la garance, l'érythrine de l'orseille, l'hématoxyline du bois de campèche, etc. Ces corps, une fois définis, on les soumit à des réactions diverses ^et on obtint de la sorte des colorants nouveaux. Le plus ancien de tous est l'acide picrique, résultant de l'action de l'acide nitrique sur l'indigo, mais que Laurent obtint sans avoir recours à l'indigo, en faisant agir l'acide nitrique sur le phénol retiré des goudrons de houille. En 1849, Guinon, de Lyon, l'employa seul pour teindre en jaune éclatant les soies, •et, combiné avec d'autres colorants végétaux, pour obtenir d'autres nuances. On sait l'importance qu'ont pris depuis l'acide picrique et par conséquent les phénols pour la fabrication des explosifs qu'emploie notre artillerie; ils sont la base de la mélinite.
Pendant qu'il entrait ainsi dans le domaine militaire, l'acide picrique sortait du domaine industriel ; il y était remplacé par un dérivé de l'acide urique, la murexide, que les frères Depouilly employèrent en 1855 à teindre la soie et la laine, tandis que Charles Lauth, dont le fils, peintre distingué, est devenu, en épousant une fille de Maurice Sand, le petit-gendre de George Sand, trouvait moyen de le fixer sur le coton en 1856. En 1859, un autre chimiste français.
Verguin, découvrait la fuchsine, que les frères Renard et Franc, de Lyon, fabriquèrent bientôt en grand et qui fit éclore toute cette série de couleurs éclatantes qui furent la joie de nos mères, mais avaient le grand défaut de n'être qu'un déjeuner de soleil. Girard et de Laire y joignirent les violets et les bleus d'aniline, Cherpin le vert à l'aldéhyde, Charles Lauth le violet de méthyle. En perfectionnant un procédé anglais, Gordillot, puis Charles Lauth lui-même, et enfin Prud'homme réalisaient le noir d'aniline. En 1860, un autre chimiste français, Zacharie Roussin, est conduit par des recherches ayant pour but la synthèse de la matière colorante de la garance, à essayer de nombreuses réactions sur un produit de distillation de la houille, jusque-là inutilisé, la naphtaline, aujourd'hui bien connue comme insecticide, et que Dumas et Gerhardt supposaient devoir être l'origine de la matière colorante de la garance. Il en tira bien une matière colorante, mais ce n'était pas celle de la garance. Les Allemands en ont fait récemment une matière colorante industrielle de couleur noire. En 1875, Roussin revint à ses recherches et prépara, à l'aide d'un autre dérivé de la naphtaline, la naphly lamine, une superbe matière colorante rouge, le rouge Amélie. Ce fut la première de la série innombrable des matières colorantes azoïques. Elle passait encore au soleil; mais dès 1876, Roussin obtenait le nacarat, la roccelline rouge, des orangés, la chrysoïne jaune, fabriquées par l'usine Poirrier, et qui comp-
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tent parmi nos meilleures substances tinctoriales. Après tant de succès dus à des chimistes français qui révolutionnaient toute l'industrie de la teinture, on pouvait croire que cette industrie allait prendre dans notre pays un essor extraordinaire ; que la fabrication des produits tinctoriaux allait alimenter chez nous d'innombrables et prospères usines de matières colorantes. C'était l'époque où florissait l'enseignement des Wiirtz, des Berthelot, des Cahours , où des hommes tels que Paul Schutzenberger, Armand Gautier, Jungfleisch, en pleine activité, ouvraient à la chimie des voies nouvelles. On savait artificiellement reproduire non seulement tout ce que la vie faisait naître dans le laboratoire mystérieux des plantes, mais encore une foule do substances plus complexes qui étaient en dehors de leurs moyens; l'homme devenait plus fort que la nature.
Il n'en fut rien.
Toute cette œuvre des Français fut méticuleusement industrialisée, poursuivie avec acharnement, méthodiquement agrandie en Allemagne, et elle contribua tout à la fois à sa richesse et à notre appauvrissement. «Dès leur apparition, dit à ce sujet Z. Roussin, ces produits eurent le plus grand succès, et comme ils étaient absolument nouveaux et qu'aucun brevet n'en pouvait faire connaître la préparation, aucune contrefaçon ne put se produire pendant plusieurs mois. Mais l'attention et les intérêts desindustriels étrangers, et notamment des Allemands^
étaient trop excités pour que cet état de choses pût longtemps durer. Dès le mois de juillet 1877, M. Hofmann, l'éminent chimiste de Berlin, publiait l'analyse de l'orangé I et de l'orangé II déjà lancés dans l'industrie par l'usine de M. Poirrier, depuis plus de huit mois. A cette analyse était joint le mode de génération et de fabrication de ces produits. Par cette publication inattendue, je fus du même coup dépossédé du droit de faire breveter mes découvertes et M. Poirrier, après de longs et onéreux sacrifices d'installations, se trouva du jour au lendemain désarmé devant la concurrence des fabricants étrangers, gratuitement éclairés par la publication de Hofmann. »
Si le procédé d'Hofmann était peu courtois, la leçon fut bonne. L'usine de Saint-Denis eut à soutenir — mais elle la soutint — une lutte ardente contre les usines allemandes, éminemment prospères depuis la découverte de la garance artificielle, et secondées par ■un personnel colossal de chimistes expérimentés. Aussitôt qu'Hofmann eut divulgué la constitution des matières colorantes azoïques, ce fut une poussée fantastique vers les produits innombrables que la théorie permettait de prévoir. Mal défendue par nos lois imparfaites sur les brevets d'invention, notre industrie dut céder le pas à l'industrie allemande. La méthode d'accaparement réussit au-delà de toute -espérance à ses grandes usines. Vers 1870, nous produisions annuellement 50 millions de kilogrammes de garance par la culture, correspondant à en-
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viron 750,000 kilos de matière colorante pure, au prix de 70 francs le kilogramme d'alizarine naturelle: l'Allemagne fabrique aujourd'hui presque deux millions de kilos d'alizarine artificielle qui se vend 10 francs le kilo. Elle exporte pour 27 millions de francs de couleurs issues, comme l'alizarine, de l'anthracène, provenant lui-même des goudrons de houille. La culture de la garance a été à peu près anéantie au profit de nos voisins, à la suite de découvertes françaises.
On pourrait multiplier ces exemples. La fabrication des substances médicamenteuses, jadis extraites des plantes, a suivi la même route. Un de nos médecins français les plus éminents, M. Albert Robin, a donné à l'Académie de médecine, (4) sur ce sujet, des renseignements des plus instructifs. En 1894, le docteur G. Bardet présentait à la Société de thérapeutique de Paris des recherches sur les propriétés thérapeutiques de quelques dérivés du formol. Il insistait notamment sur un produit dont il indiquait la composition traduite par son nom scientifique compliqué, qu'il remplaçait par celui fort simple de formine. D'après la loi, la formine, dont la composition avait été publiée par son inventeur, tombait en France dans le domaine public, mais devait être vendue sous le nom nouveau de formine que M. Bardet lui donnait. Aucun médecin français ne songea à la prescrire comme
(1) Séance du 26 janvier 1915.
médicament; mais elle nous revint d'Allemagne, lancée parla maison Schœring, sous le nom nouveau d'urotropine. Nos bons docteurs, dûment informés par une savante réclame, en bourrèrent leurs clients. La formine française vaut 20 francs le kilo; son nom allemand d'urotropine la fit monter à 100 francs le kilo ; nos malades et nos pharmaciens ont payé de ce fait à l'Allemagne un tribut que pourront évaluer tous ceux à qui on l'a prescrite.
Tout le monde connaît l'antipyrine. Elle a été longtemps fournie par l'Allemagne à qui nous payâmes de ce chef plusieurs millions par an ; elle est aujourd'hui tombée dans le domaine public. Elle n'aurait jamais dû en sortir. Sa composition chimique étant connue et représentée par une formule scientifique précise, conforme aux lois de la chimie, elle était par cela même classée parmi les corps que tout le monde a le droit de fabriquer et de vendre, à la condition de les désigner sous le nom que leur attribue la nomenclature adoptée en chimie organique. Malheureusement ce nom défie toute mémoire :
pUényldimêthylaminopyrazolon douze syllabes, rien que cela ! Les botanistes en avaient autrefois de ce genre :
monokallophyllodendron par exemple. Une bonne part de la popularité de Linné tient à ce qu'il trouva moyen de remplacer ces vocables rébarbatifs tout simplement par un nom et un prénom.
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Il suffisait, pour enlever toute prétention au monopole de la firme allemande, de remplacer le nom d'antipyrine par un autre ; le Dr Albert Robin proposa analgésine pour ce calmant de la douleur. Mais ses confrères continuèrent à prescrire Fantipyrine et à enrichir les chimistes allemands.
Grands fabricants de produits communs, qu'ils sont habiles à déguiser sous un faux nom, ils ont ainsi monopolisé une cinquantaine, pour le moins, •de produits, et non des moindres. Qui ne connaît Y aspirine, le collargol, V héroïne, Vichthyol, le phénacétine, le pyramidon, le salvarsan, etc. ? Des lois mieux faites suffiraient à supprimer cette exploitation de notre pays.
Nos chimistes ne sont pas moins habiles que les chimistes allemands ; l'un d'eux, M. Sabatier, de Toulouse, est, tout comme Ostwald, lauréat du prix Nobel de chimie, et les usines Poirrier et Poulenc, pour n'en citer que deux, sont en pleine prospérité. Mais si Ostwald ne peut sans ridicule prétendre que l'Allemagne a découvert le principe de l'organisation, il est bien vrai qu'elle doit sa grandeur passagère à la façon dont elle l'a appliqué. Il nous est facile d'en faire autant, à la condition que les initiatives individuelles, qui ne manquent pas, soient secondées par des lois qui leur permettent d'appliquer ce principe fondamental de toute prospérité industrielle : produire le plus possible et le meilleur marché possible. Ce n'est pas tout à fait l'orientation de cet ensemble de lois dues chez nous à une
initiative parlementaire, mal réglée ou mal renseignée et qui, sous prétexte d'améliorer le sort desouvriers, ont involontairement organisé un rendement industriel minimum avec un prix de revient maximum.
L'engouement français pour la science allemande. — La complicité des militaires et des intellectuels allemands. — Dangers des naturalisations et des métissages. — L'hymne aux canons Krupp et aux. dreadnoughts de von Luschan. — L'œuvre de la raison. — Importance d'une forte natalité. — Les causes profondes de l'abaissement de la natalité en France. — Palliatifs illusoires et réformes nécessaires.
Si l'organisation commerciale et industrielle de l'Allemagne lui a permis de nous devancer dans les applications pratiques de la science et de s'enrichir à nos dépens, nous avons fait de notre côté tout ce qu'il fallait pour magnifier sa science et lui attribuer, encore à nos dépens, un lustre et une portée qu'il convient d'examiner.
Depuis 1870, nos relations scientifiques avec l'Allemagne étaient redevenues à peu près normales, si cordiales même pour quelques-uns, qu'on pouvait craindre que n'eût été oublié le mot célèbre de Pasteur : « La science n'a pas de patrie, mais le savant doit en avoir une. » On admirait, on prônait dans nos universités les lourdes méthodes germaniques. Nos mémoires scientifiques, nos livres classiques mêmes se hérissaient, à l'allemande, de listes bibliographiques interminables ; les ailes de la pensée française ne soulevaient plus qu'avec peine les menus mais innombrables bagages teutons dont on s'effor-
çait de les surcharger, et quand elles s'en dégageaient on leur reprochait volontiers leur agilité. On louait sans fin, en revanche, les théoriciens modernes d'outre-Rhin — nous pourrons, j'espère, reprendre bientôt ce vocable — du moindre bout de doctrine qu'ils pouvaient atteindre, alors même qu'ils ne faisaient que ressusciter des conceptions centenaires en France, demeurées toutefois inaperçues des yeux de nos jeunes étudiants emmyopés par les méthodes nouvelles qu'on leur infligeait ; on renouvelait aussi les inénarrables folies de la Philosophie de la Nature qui grisa l'Allemagne à la fin du XVIIIme siècle et au commencement du XIX,ne. Courtois d'ailleurs personnellement avec les maîtres, tout en faisant fi de leurs travaux, les savants allemands accueillaient assez froidement nos élèves dans leurs laboratoires. Comme celles des prêtres égyptiens, leurs méthodes, pour porter tous leurs fruits, devaient demeurer mystérieuses.
On voit aujourd'hui ce qu'il y avait dans cette science sans envolée, ni pénétration réelle, tout entière à l'étude de la matière, sans puissance éducatrice pour l'esprit. Par des mensonges, par une fourberie qui a soulevé le cœur de l'humanité tout entière, sans que les diplomates allemands aient réussi à se rendre compte de l'universelle répulsion qu'ils inspiraient, par la sauvage destruction d'œuvres incomparables, qui étaient la gloire de l'esprit humain, forfait aussi coupable que l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie qui a couvert d'un éternel
opprobre le nom du khalife Omar, par des actes d'une sadique et inutile cruauté systématiquement recommandés comme moyens de répandre la terreur par le grand état-major prussien, l'Allemagne s'est mise d'un coup au ban de la civilisation et, quoi qu'il arrive, ne s'en relèvera pas.
Il est déjà stupéfiant que tant de crimes aient pu être préconisés, avec une tranquille férocité, par les théoriciens de la guerre à la prussienne dans des livres mûrement réfléchis; mais comment comprendre que, lorsque Glausewitz, Bronsart de Schellendorf et Bernhardi publièrent leurs horribles doctrines, aucune voix ne s'éleva dans les universités allemandes pour protester contre un tel retour aux procédés de guerre les plus barbares qui aient jamais existé ? C'est donc que peu à peu l'esprit des militaires prussiens s'était infiltré jusque dans le monde des intellectuels et y avait détruit cet idéalisme un peu outrancier dont l'Allemagne s'était si longtemps fait gloire. C'est là un nouvel exemple, confirmant ce que disait, en 1871, Armand de Quatrefages, de la corruption qu'une race inférieure telle que la race prussienne, résultant du métissage malheureux des races anciennes les plus sauvages, peut exercer sur des éléments meilleurs comme ceux composant le peuple germanique, lorsqu'elle réussit à flatter son orgueil et les mauvais sentiments qui peuvent en découler. C'est aussi une leçon pour ceux qui se consolent de la faiblesse de notre natalité en contemplant le nombre croissant des
naturalisations . d'étrangers. Consultez la liste des agitateurs publics qui nous ont fait tant de mal, et comptez le nombre qu'on y rencontre de noms chargés de W, de Sch5 de Tsh, de K, etc., pourvus de désinences finales en a, en o ou en n, ou rappelant des noms de villes exotiques. Gomment n'y aurait-il pas des agités et des insociables nombreux parmi ces gens qui n'ont pu trouver à vivre chez eux ou ont mal supporté la discipline de leur pays ? Les métissages résultant d'une hospitalité trop confiante et trop large ne manqueraient pas d'introduire, à la longue, dans notre population, s'ils devenaient trop fréquents, de redoutables éléments de dissociation.
Naturellement, c'est sur la science que les Allemands se sont appuyés pour donner à leur esprit de conquête un semblant d'excuse. Nous avons conté les épisodes qui se produisirent à la fin du mois de juillet 1913, au Congrès universel des races à Londres, qui avait pour devise : Concordiez inter gentes et populos, et pour symbole deux mains unies, celle de l'Orient et de l'Occident. Son but était, conformément à sa devise, de rechercher les moyens d'établir la concorde entre les nations et les peuples. Tout le monde y arrivait le cœur plein de sentiments généreux, les lèvres souriantes, les yeux attendris. On avait, on s'en souvient, obtenu l'adhésion de M. Léon Bourgeois: dans la liste des vice-présidents du Comité d'honneur, à côté de M. d'Estournelles de Constant, figu-
ralt le D1' Félix von Luschan, professeur d'anthropologie à l'Université de Berlin. Seul, dans ce milieu où l'on voyait déjà se lever sur le monde un arc-en-ciel frère de celui qui annonça à Noë la réconciliation de Iaveh et des hommes, le professeur von Luschan proclama la nécessité de la guerre et ses bienfaits, et entonna un hymne tellement enflammé en l'honneur des « dreadnoughts » et des canons Krupp, de la nécessité pour les nations de défendre leurs intérêts « par le fer et par le feu », que les Anglais se virent obligés de lui demander des explications.
L'éminent Herr Professor avait peut-être cru simplement adresser à ses hôtes une de ces délicates flatteries qui éclosent sur les bords de la Sprée, en déclarant que la lutte pour l'existence, par laquelle leurs compatriotes Charles Darwin et sir John Russell Wallace avaient cru pouvoir expliquer l'origine des espèces, était la loi même de la vie, la condition essentielle du progrès. Grâce à elle, disait-il, les races supérieures arrivent à dominer les inférieures, à leur imposer leur mentalité, aies élever de force jusqu'à elles, à hausser ainsi le niveau de l'humanité. Il suffirait donc, d'après cela, de se croire une nation prédestinée pour considérer comme un devoir vis-à-vis de l'humanité de déchaîner la guerre sur le monde et de commettre tous les crimes que l'on croirait utiles pour assurer la victoire.
La lutte pour la vie est un fait brutal que déjà le
poète latin Lucrèce signale dans le grandiose poème où il a résumé toute la philosophie de son temps. On ne peut nier que la vie de l'homme et celle des animaux ne s'entretiennent exclusivement par la mort: seules les plantes vertes savent muer, avec la collaboration du soleil, la matière inorganique en substance vivante. Dans les régions où les animaux surabondent, il finit nécessairement par s'établir entre eux une ardente concurrence. Si ce sont les plus forts, les plus adroits, les plus intelligents qui triomphent, il peut en résulter, dans leur descendance, un progrès soit de la puissance de l'organisation, soit de la pénétration de l'intelligence ; mais il se produit aussi que la victoire appartienne simplement à la lâche perfidie, comme cela est arrivé pour le scorpion et les serpents venimeux ; alors où est le progrès ? Certes, si les méthodes militaires, diplomatiques et administratives prussiennes, réprouvées par toutes les nations civilisées, dans de solennelles assises, venaient à être imposées à l'Europe, cela pourrait accroître le bien-être du peuple allemand, asservi à la dynastie des Hohenzollern, dont le nom patronymique évoque, par une singulière fortune, une idée d'exaction ; (*) mais bien certainement ce serait la fin du progrès moral de l'humanité, de l'idéal de charité et de bonté vers lequel tendent, chez les autres nations, les plus nobles esprits.
(1) En allemand Hohe signifie hauteur et Zoll, tribut.
La lutte pour la vie, si elle a eu quelque part au progrès matériel des êtres vivants, n'a d'ailleurs contribué à ce progrès que dans le détail des formes organiques. Une plus large coordination de tous les grands faits de la biologie établit, au contraire, que c'est dans la paix, par des efforts constants des animaux sur eux-mêmes, par une tension continuelle de leurs facultés pour triompher des conditions défavorables dans lesquelles certains étaient condamnés à vivre que les grands types du règne animal se sont constitués. Le plus élevé d'entre eux, celui des vertébrés a été pour ainsi dire créé par les progrès rapides et constants du système nerveux, instrument de l'intelligence. Ces progrès se sont manifestés chez l'homme par une faculté nouvelle : la raison, et dès lors tout lui est apparu sous un aspect nouveau. Il a cessé de voir dans ses semblables uniquement des rivaux et, par conséquent, des ennemis ; il a conclu avec eux des pactes d'union et fondé des associations grandissantes qui sont devenues les nations. A mesure qu'il a plus nettement constaté les avantages qu'il en tirait, il a pris conscience des conditions essentielles de leur durée et formulé les règles éternelles qui devaient les régir ; elles sont tout entières contenues dans le Décalogue, dont Moïse, ce grand conducteur d'hommes, imposa l'observance au peuple hébreu. Plus tard, le Christ y ajouta la Charité. Ces règles s'imposent aux nations comme aux individus ; le droit ne change pas ; aucun groupe d'hommes ne saurait
s'élever au-dessus de lui. La force peut imposer des lois; elle est insuffisante pour justifier celles qui sont iniques. Le principe bismarkien : « La force prime le droit», est la négation même du progrès qui consiste à assurer la paix grâce à l'observance spontanée des règles du droit aussi bien par les individus que par les peuples.
Ici, les Allemands font intervenir des considérations d'un autre ordre :
« Notre pays, disent-ils, est trop petit relativement à l'accroissement rapide de sa population ; il nous faut d'autres terres, et nous ne pouvons les prendre qu'aux nations dont la population diminue et qui ne seront bientôt plus en état de tirer un assez bon parti de leur sol. Les Français se sont eux-mêmes désignés à nos coups. » L'argument n'est pas sans valeur, puisque nous justifions ainsi nous-mêmes nos conquêtes coloniales. Il y a donc là matière à réflexion.
La natalité, en France, est incontestablement insuffisante. C'est ce que l'on traduit, en Allemagne, en disant que la race française est en pleine dégénération. Nos hommes sont en train de prouver le contraire, et nos femmes les valent. On n'aperçoit chez elles, pas plus que chez eux, la moindre trace d'infécondité naturelle. Les hygiénistes semblent pourtant passer condamnation et nous conseillent de parer à la situation en nous soignant mieux pour vivre plus longtemps et en entourant de plus de sollicitude les nourrissons afin d'en conserver le
plus possible. Le conseil est bon ; mais si le nombre des enfants devenant plus grand, leur mortalité diminuait en même temps, ce serait évidemment tout bénéfice. De tels palliatifs sont manifestement insuffisants. Il faut toujours en revenir à la recherche des causes de la diminution de la natalité française et des moyens de l'enrayer. On a nommé pour cela une commission où l'on n'a même pas omis les célibataires ; elle proposera des palliatifs : diminution des impôts proportionnellement au nombre des enfants; allocations aux familles nombreuses; bureaux de tabac ou recettes buralistes aux chefs de ces familles; attributions à ces bons citoyens d'un vote plural, etc. Tout cela est très bien, mais ne servira qu'à masquer la véritable raison de notre déficit sans le faire disparaître. Cette raison est plus haute, et il serait dangereux de se bander les yeux. Notre faible natalité a les mêmes causes que nos mœurs politiques actuelles, et c'est cela qu'il faut changer, à tout prix, si nous ne voulons pas périr. Une nation est essentiellement un être vivant qui ne peut subsister que si tous ses organes sont en étroite harmonie avec le milieu dans lequel il doit vivre. Réaliser cette harmonie est un problème qu'un gouvernement doit sans cesse avoir présent à l'esprit. Depuis 1789, nous nous en sommes à peu près désintéressés. On n'a cessé de nous chanter que nous portions le drapeau du progrès, que nous étions la nation émancipatrice, que nous devancions toutes les autres, que nous devions leur servir
de modèle et les aider à se libérer, et nous avons fini par nous imaginer, à la suite des philosophes fort peu soucieux des contingences de la vie du XVIIIme siècle, que nous avions un rôle à part, des devoirs spéciaux à remplir vis-à-vis des autres peuples. Nous nous sommes livrés avec tant d'ardeur à la poursuite d'un idéal que nous croyions de notre dignité d'atteindre les premiers, que nous avons négligé pour de lointains mirages la plus essentielle des conditions de la vie d'un peuple : maintenir la paix dans son sein. Les enfants, c'est l'avenir ; et l'on ne peut assurer l'avenir que si on a, dans le présent, la stabilité et la sécurité. Or, nous avons laissé certaine presse répandre dans un monde très naturellement porté aux revendications les doctrines les plus dissolvantes, sans excepter celle de Malthus, d'ailleurs mal comprise; grâce à notre système électoral, nous avons suscité entre les candidats une émulation qui a conduit les plus violents et les moins scrupuleux à promettre, sans compter, aux électeurs les réformes les plus utopiques et les plus subversives, sauf à changer de doctrine une fois en face des responsabilités ; au lieu de préparer des organisations d'entente mutuelle entre les intérêts différents, nous avons créé entre eux la guerre légale, et substitué de notre mieux le droit au farniente, au droit au travail de 1848 ; les grandes industries ont dépeuplé les campagnes ; les grands magasins, les grands ateliers ont dissocié les foyers dans lesquels la faculté de divorcer avait
déjà relâché les liens ; des comités se sont organisés qui ne cachent pas leur volonté de faire « marcher la France » dans des directions qui ont failli nous conduire à un désastre sans nom.
x^joutez à cela la protection occulte donnée à l'alcoolisme et à ceux qui en vivent, un relâchement des mœurs qui s'affiche dans le monde d'où devrait venir l'exemple et qui n'est pas sans rappeler ce qui se passait sous le Directoire, une liberté de la presse et des théâtres permettant les plus désinvoltes licences, et vous aurez un tableau des causes du très* faible accroissement de notre population, tableau fort incomplet sans doute, mais d'où il ressort que c'est seulement par une réforme profonde de certains points de notre législation, et surtout de nos mœurs politiques, dont l'origine remonte à des défauts évidents de notre Constitution, que l'on parviendra à y remédier.
La République est, par définition, le gouvernement de tous, c'est-à-dire un gouvernement de paix et de raison qui doit tendre non à l'organisation departis dont les rivalités créent l'instabilité des pouvoirs publics, cause de tant de souffrances, et dont les victoires alternatives s'accompagnent si souvent de mesures outrancières, semant le mécontentement et un naturel désir de revanche, mais, au contraire, à la création d'un esprit public unanime, tel que celui né spontanément de cette guerre, propre à réaliser avec calme, réflexion et mesure tous lesprogrès compatibles avec la prospérité du pays,
dans les conditions que lui créent ses relations de voisinage.
L'Allemagne le crie sur tous les tons ; c'est la disproportion entre notre natalité et la sienne qui a désigné la France à ses coups. Nous avons, prétendelle, trop de territoires pour notre population et elle n'en a pas assez pour la sienne ; il faut donc nous en prendre. Nous n'arriverons à nous débarrasser de ses prétentions qu'à la condition de créer, nous aussi, de nombreuses familles. C'est un devoir naturel, de ceux auxquels il est au premier chef immoral de se soustraire, et la faute commise contre lui trouve aujourd'hui sa punition, sans qu'il soit besoin d'avoir recours à la colère divine. Nous ne sommes pas, du reste, les seuls menacés. Toute nation possédant des territoires enviables, à population moins dense que l'Allemagne, est exposée aux même danger de revendication. La guerre finie, si on ne veut pas qu'elle recommence, il faudra songer à résoudre le problème de la natalité, non pas par d'illusoires mesures de faveur ou par de bons conseils, mais par un examen attentif, avec la résolution de faire toutes les réformes nécessaires, des articles de notre Gode et des dispositions de notre Constitution qui, en affaiblissant les liens de la famille, en inquiétant ses chefs et en diminuant leur sécurité, ont surexcité chez eux cet instinct de prévoyance qui est devenu le fond du caractère de tous les Français.
Une fausse démarche. — Le texte du manifeste des 93 et les signataires. — Les agissements de l'armée allemande reconnus crimes par les intellectuels. — Inutiles dénégations. — Les intellectuels solidaires du militarisme prussien. — Les preuves. — La personnalité des 93 intellectuels. — Les radiations prononcées par l'Académie des sciences. — L'astronome Wilhelm Fœrster et le naturaliste Ernest Hseckel. — La conversion de Hreckel au militarisme. — Changement de front. — Opinions de Gœthe. — Goethe et Béranger. — Les Allemands jugés par Gœthe.
Nous arrivons à la plus lamentable aventure qui, au point de vue moral, ait marqué cette guerre. Pendant que ses ambassadeurs sont encore à Paris et à Londres, en donnant, pour la forme, quelques prétextes aussi vagues qu'enfantins et archifaux, les armées de l'Allemagne envahissent la Belgique, pays dont la neutralité est garantie par toutes les puissances européennes, y compris l'Allemagne ellemême. La Belgique se défend, surprise, alors que les puissances garantes de sa neutralité, surprises elles-mêmes, ne sont pas encore en mesure de lui porter secours. L'armée allemande y commet tous les crimes que l'on sait ; le monde entier se soulève d'horreur ; et les Intellectuels allemands ont un sursaut. Ils tentent de lutter contre les réprobations universelles. Que trouvent-ils? La publication du
libelle suivant qui doit avoir sa place ici, bien qu'il ait été publié partout, parce qu'il faut l'avoir sous les yeux pour en comprendre toute l'infamie :
L' Allemagne intellectuelle au monde civilisé.
« Nous, représentants de la science et de l'art allemands, nous élevons devant l'universalité du Monde civilisé une protestation contre les mensonges et les calomnies dont nos ennemis s'efforcent de salir la juste cause de l'Allemagne dans la rude lutte pour l'existence qui lui est imposée. La bouche d'airain des événements a réfuté la propagation des défaites allemandes imaginaires. Avec d'autant plus d'ardeur travaille-t-on maintenant à déformer la vérité et à jeter le soupçon. Contre ces tentatives nous élevons tout haut notre voix. Elle doit être la messagère de la vérité.
« Il n'est pas vrai que l'Allemagne se soit rendue coupable de cette guerre. Celle-ci n'a été voulue ni par le peuple, ni par le gouvernement, ni par l'empereur. Du côté de l'Allemagne, on a fait l'impossible pour l'éviter. Le monde en a des preuves authentiques. Assez souvent Guillaume II, dans les 26 années de son règne, s'est affirmé le protecteur de la paix : assez souvent nos adversaires eux-mêmes l'ont reconnu. Oui, ce même empereur, qu'ils osent maintenant appeler un Attila, a été ridiculisé par €ux pendant des dizaines d'années, à cause de son inébranlable amour de la paix. C'est seulement quand des forces supérieures, qui guettaient depuis longtemps aux frontières, sont tombées sur lui de trois côtés à la fois, que notre peuple s'est levé comme un seul homme.
« // n'est pas vrai que nous ayons commis le crime de violer la neutralité de la Belgique. Il est prouvé que la France et l'Angleterre étaient résolues à la violer. Il est prouvé que la Belgique était d'accord avec elles. C'eût été recourir au suicide que de ne pas les devancer.
« II n'est pas vrai que nos soldats aient attenté à la vie et aux biens d'un seul citoyen belge, à moins que ne l'ait exigé la plus cruelle nécessité. Car, à de multiples reprises, malgré toutes les sommations, la population a tiré sur nous par derrière, a mutilé des blessés, a assassiné des médecins dans l'exercice de leurs fonctions ambulancières. On ne peut pas altérer la vérité d'une façon plus vile, qu'en passant sous silence les crimes de ces assassins, pour incriminer les Allemands du juste châtiment qu'ils leur ont fait subir.
« Il n'est pas vrai que nos troupes aient exercé brutalement leur fureur contre Louvain. Contre une population déchaînée, qui les avait assaillis dans leurs cantonnements, elles ont dû exercer des représailles en bombardant une partie de la ville. La plus grande partie de Louvain est conservée. Le fameux Hôtel-de- Ville est complètement intact. En faisant le sacrifice d'eux-mêmes, nos soldats l'ont protégé contre les flammes. Si, dans cette guerre affreuse, des œuvres d'art ont été détruites, ou doivent encore être détruites, chaque Allemand en sera désolé. Mais aussi peu nous nous laissons dépasser par qui que ce soit dans notre amour pour l'art, aussi énergiquement nous nous refusons à payer d'une défaite allemande la conservation d'une œuvre d'art.
« Il n'est pas vrai que nous menions cette guerre au mépris des lois du droit des gens. Nous n'exer-
çons aucune cruauté indisciplinée. Mais à l'Est, la terre est abreuvée du sang des femmes et des enfants abattus par les hordes russes, et à l'Ouest la poitrine de nos guerriers est déchirée par les balles dumduin. De se poser en défenseurs de la civilisation européenne, ceux-là y sont autorisés au minimum, qui s'unissent aux Russes et aux Serbes et qui offrent au monde le spectacle savoureux de lâcher sur la race blanche les mongols et les nègres.
« // n'est pas vrai que la lutte contre notre prétendu militarisme ne soit une lutte contre notre civilisation, comme nos ennemis le prétendent hypocritement. Sans le militarisme allemand, la culture allemande serait depuis longtemps extirpée de la surface du globe. Il est issu de cette culture, pour la protéger, dans un pays qui, durant des siècles, a été visité comme aucun autre par des bandes pillardes. L'armée allemande et le peuple allemand ne font qu'un. Ce sentiment intime fait fraterniser aujourd'hui 70 millions d'Allemands, sans distinction d'éducation, de profession ni de parti.
« Nous ne pouvons pas arracher des mains de nos ennemis les armes empoisonnées du mensonge. Nous ne pouvons que proclamer devant le monde entier qu'ils portent contre nous un faux témoignage. Vous, qui nous connaissez, qui jusqu'à ce jour avez veillé avec nous sur le patrimoine le plus élevé de l'humanité, nous vous crions :
« Croyez-nous ! Croyez que nous mènerons jusqu'au bout cette guerre comme doit le faire un peuple civilisé, auquel l'héritage d'un Gœthe, d'un Beethoven, d'un Kant est aussi sacré que son armée et son territoire.
« C'est de quoi nous nous portons garants devant vous, avec nos noms et notre honneur ! »
Ont signé :
Adolf von Baeyer, Excellence, professeur de chimie, Munich.
Professeur Peter Behrens, Berlin.
Emil von Behring, Excellence, professeur de médecine, Marbourg.
Wilhelm von Bode, Excellence, directeur général des Musées royaux, Berlin.
Aloïs Brandi, professeur, président de la Société Shakespeare, Berlin.
Lujo Brentano, professeur d'économie politique, Munich.
Professeur Justus Brinkman, directeur du Musée, Hambourg.
Johannes Conrad, professeur d'économie politique, Halle.
Franz von Defregger, Munich.
Richard Dehmel, Hambourg.
Adolf Deissmann, professeur de théologie protestante, Berlin.
Professeur Wilhelm Dorpfeld, Berlin.
Friedrich von Duhn, professeur d'archéologie, Heidelberg.
Professeur Paul Ehrlich, Excellence, Francfort- sur-le Main.
Albert Ehrhard, professeur de théologie catholique, Strasbourg.
Karl Engler, Excellence, professeur de chimie, Karlsruhe.
Gerhard Esser, professeur de théologie catholique, Bonn.
Rudolf Eucken, professeur de philosophie, Iéna.
Herbert Eulenberg, Kaiserswerth.
Heinrich Fincke, professeur d'histoire, Fribourg.
Emil Fischer, Excellence, professeur de chimie, Berlin.
Wilhelm Fœrster, professeur d'astronomie, Berlin.
Ludwig Fulda, Berlin.
Eduard von Gebhardt, Dûsseldorf.
J.-J. de Groot, professeur d'ethnographie, Berlin.
Fritz Haber, professeur de chimie, Berlin.
Ernst Haeckel, Excellence, professeur de zoologie, Iéna.
Max Halbe, Munich.
Professeur Adolf von Harnack, directeur général de la Bibliothèque royale. Berlin.
Gerhardt Hauptmann, Agnetendorf.
Karl Hauptmann, Schreiberhau.
Gustav Hellmann, professeur de météorologie, Berlin.
Wilhelm Herrmanm professeur de théologie protestante, Marbourg.
Andréas Heusler, professeur de philologie Scandinave, Berlin.
Adolf von Hildebrand, Munich.
Ludwig Hoffmann, architecte municipal, Berlin.
Engelbert Humperdinck, Berlin.
Léopold Comte Kalckreuth, président de l'Union des artistes allemands, Eddelsen.
Arthur Kampf, Berlin.
Fritz August von Kaulbach, Munich.
Theodor Kipp, professeur de jurisprudence, Berlin.
Félix Klein, professeur de mathématique, Gœttingen.
Max Klinger, Leipzig.
Aloïs Knœpfler, professeur d'histoire ecclésiastique, Munich.
Anton Koch, professeur de théologie catholique, Tiibingen.
Paul Laband, Excellence, professeur de jurisprudence. Strasbourg.
Karl Lamprecht, professeur d'histoire, Leipzig.
Philippe Lenard, professeur de physique, Heidelberg.
Maximilian Lenz, professeur d'histoire, Hambourg.
Max Liebermann, Berlin.
Franz von Liszt, professeur de droit, Berlin.
Ludwig Manzel, président de l'Académie des beaux-arts, Berlin.
Josef Mausbach, professeur de théologie catholique, Munster.
Georg von Mayr, professeur d'économie sociale, Munich.
Sebastien Merkle, professeur de théologie catholique, Wùrzbourg.
Eduard Meyer, professeur d'histoire, Berlin.
Henri Morf, professeur de philologie romane, Berlin.
Friedrich Naumann, Berlin.
Albert Neisser, professeur de médecine, Breslau.
Walter Nernst, professeur de physique, Berlin.
lit) FRANCE ET ALLEMAGNE
Wilhelm Ostwald, professeur de chimie, Leipzig.
Bruno Paul, directeur de l'Ecole des arts et métiers, Berlin.
Max Planck, professeur de physique, Berlin.
Albert Plehn, professeur de médecine, Berlin.
Georges Reicke, Berlin.
Professeur Max Reinhardt, directeur du Théâtre allemand, Berlin.
Aloïs Riehl, professeur de philosophie, Berlin.
Karl Robert, professeur d'archéologie, Halle.
Wilhelm Rontgen, Excellence, professeur de physique, Munich.
Max Rubner, professeur de médecine, Berlin.
Fritz Schaper, Berlin.
Adolf von Schlatter, Excellence, professeur de théologie protestante, Tiibingen.
Auguste Schmidlin, professeur d'histoire ecclésiastique, Munster.
Gustav von Schmoller, Excellence, professeur d'économie politique, Berlin.
Reinhold Seeberg, professeur de théologie protestante, Berlin.
Martin Spahn, professeur d'histoire, Strasbourg.
Franz von Stuck, Munich.
Hermann Sudermann, Berlin.
Hanz Thoma, Karlsruhe.
Wilhelm Triibner, Karlsruhe.
Karl Vollmoller, Stuttgart.
Richard Voss, Berchtesgaden.
Karl Vossler, professeur de philologie] romane, Munich.
Siegfried Wagner, Baireuth.
Wilhelm Waldeyer, professeur d'anatomie, Berlin.
August von Wassermann, professeur de médecine, Berlin.
Félix von Weingartner.
Théodor Wiegand, directeur du Musée, Berlin.
Wilhelm Wien, professeur de physique, Wûrzburg.
Ulrich von Wilamowitz-Mollendorff, Excellence, professeur de philologie, Berlin.
Richard Willstatter, professeur de chimie, Berlin.
Wilhelm Windelband, professeur de philosophie, Heidelberg.
Wilhelm Wundt, Excellence, professeur de philosophie, Leipzig.
Il est impossible de peindre la stupéfaction qui s'est emparée des artistes, des hommes de lettres et des hommes de science français en lisant ce factum signé par quatre-vingt-treize de leurs collègues allemands. Ces hommes, dont plusieurs portent un nom qui doit uniquement sa notoriété à leur intelligence, n'ont donc pas compris que leur papier était la pire condamnation de leur gouvernement, de leurs généraux, de la mentalité de leur armée !
En écrivant en tête de chacun des paragraphes de leur adresse au monde entier les mots : « Il n'est pas vrai » , ils ont frappé de leur haute réprobation tous les actes qu'ils essaient de dénier, c'est-à-dire: la
préparation et la déclaration de la guerre par l'Allemagne, la violation de la neutralité de la Belgique., le meurtre des civils par des soldats, meurtre qu'ils traitent eux-mêmes d'assassinat ; l'incendie et l'anéantissement de Louvain : le mépris absolu du droit des gens ; la destruction de toutes les œuvres dont la civilisation de l'Europe occidentale était fière ; la suppression de toutes les garanties que des conventions, dont l'Allemagne était signataire, donnaient aux non-combattants ; la transgression de toutes les lois d'humanité édictées d'un commun accord, soit à Genève, soit à la Haye, pour limiter autant que possible les désastres qu'une guerre — et quelle guerre est celle-ci! — entraîne toujours avec elle. Malheureusement pour leur thèse, nier des crimes n'établit pas qu'ils n'ont pas été commis; il est courant que les plus vils scélérats cherchent à se faire passer pour de braves gens, et protestent à tout propos de leur innocence ou de la pureté de leurs intentions. Les juges d'instruction savent à quoi s'en tenir.
Alors même que les Livres blanc, bleu, orange, jaune, publiés par les puissances de la Triple-entente et leurs alliées ne prouveraient pas jusqu'à l'évidence que seule l'Allemagne a voulu la guerre, n'a-t-on pas saisi en Belgique, comme à Soissons, comme à Maubeuge, les traces du soin avec lequel elle l'avait traîtreusement préparée, en pleine paix, par d'inconcevables abus de confiance, par l'espionnage le plus éhonté dans les pays qu'elle comptait envahir.
et qui donnaient sottement à ses nationaux la plus généreuse hospitalité ? Peut-on supprimer les livres prodigieusement cyniques où ses généraux les plus en renom ont préconisé les plus épouvantables doctrines sur la guerre ? Peut-on nier le fameux : « On fait ce qu'on peut! » lâché par M. de Bethmann- Hollweg en plein Parlement ? Mais admettons même les prétextes misérablement inventés ou tout au moins acceptés aveuglément par les intellectuels allemands pour excuser les prétendues représailles de leurs soldats ; admettons — ce qui est, nous le répétons, de tous points inexact — que quelques civils aient tiré sur les purs guerriers du Lohengrin de Berlin, que des femmes indignement outragées par des troupiers lâchés comme des fauves se soient vengées sur leurs insulteurs, que des enfants se soient moqués d'eux, est-ce qu'il n'y a pas une disproportion colossale entre ces actes tout personnels, si coupables qu'on puisse les juger, et le sac d'une ville comme Louvain, ou la destruction systématique de monuments représentant des siècles de civilisation dans un pays dont l'histoire est faite d'héroïsme et de luttes pour la liberté? Et la cathédrale de Reims, que pouvait-on lui reprocher ? Gomment ne pas voir dans les nombreux bombardements qu'elle a subi le fait d'une hideuse jalousie, poussant à détruire ce qu'on ne peut posséder ? On s'attendait à ce que l'Allemagne intellectuelle protestât contre l'anéantissement de tout un patrimoine, le plus magnifique qui se puisse voir, commun à l'huma-
nité entière. Au lieu de la protestation attendue, il est arrivé un document fait de dénégations aussi mensongères ou cauteleuses qu'inutiles, et se terminant par une adhésion formelle à tout ce qu'a accumulé de désastres le militarisme prussien !
Quels sont les signataires de ce lamentable libelle ? Je n'ai rien à dire des professeurs de théologie catholique ou protestante — ils sont sept — qui approuvent la destruction des églises, la profanation des tabernacles, la mise en pièces à coups de fusil des hosties consacrées, l'assassinat des prêtres catholiques : c'est affaire à eux de s'arranger les uns avec le pape pour l'injure faite au Dieu universel dont il est le représentant, les autres avec le Gott qui survole les armées allemandes et qui n'est sûrement pas l'Eternel plein de mansuétude et de bonté dont le fils a versé son sang pour les hommes, et qui ne leur réclame, en échange, rien du leur. L'éminent philosophe Boutroux a dit leur fait aux quinze professeurs d'histoire, de philosophie, d'économie politique, de droit ou de philologie. Les sept conservateurs de musées ou de bibliothèques, les deux architectes qui leur tiennent compagnie sont jugés par leur titre même ; ils ne comprennent évidemment que l'art germanique, et l'écrasement de tout ce qui le surpasse ne saurait les toucher.
Restent les hommes de science qui sont venus s'embarquer dans cette déconcertante galère ; et on se demande comment des hommes qui ont donné pour but à leurs études la recherche de la vérité,
qui devraient être doués du sens critique le plus élevé ont pu se laisser surprendre par cette colossale fourberie. Oh ! ils ne sont pas nombreux, mais ils sont de marque dans leur pays :
Sept d'entre eux portent, tout comme les ministres et les ambassadeurs, le titre d'Excellence, ce qui prouve qu'ils sont particulièrement bien en cour à Berlin ; douze sont de simples Herren Professoren; cela fait un total de dix-neuf; c'est tout de même un compte. Sur ce nombre, onze signataires, plus de la moitié, habitent la Prusse; c'est donc de là que, pour les scientifiques, est parti le mouvement; il s'agit d'une opération prussienne plus qu'allemande, par conséquent. Mais parmi les Prussiens on regrettera de voir les noms de deux hommes qui doivent tout ce qu'ils sont à Pasteur, c'est-à-dire à la science française, ceux de « Leurs Excellences » von Behring, de Marbourg (Prusse occidentale), qui eut la première idée du sérum antidiphtérique, rendu pratique par le directeur actuel de l'Institut Pasteur, le docteur Roux, et Ehrlich, de Francfortsur-le-Main, Tinventeur du remède contre la syphilis, connu sous les noms de 606 et de salvarsan. Ces praticiens ont été manifestement triés sur le volet, parce qu'ils sont aussi connus que les terribles maladies auxquelles leur nom se rattache.
Si l'on rapproche ces faits du nombre des Excellences et des savants berlinois signataires du manifeste, il apparaît nettement qu'il est intervenu une pression gouvernementale à laquelle il est déshono-
rant, pour des hommes de valeur, d'avoir obéi; mais tout le monde n'a pas le courage de désobéir au risque de perdre des positions scientifiques qui rapportent en Allemagne jusqu'à cent mille francs par an.
Notre Académie des sciences compte douze associés étrangers et cent vingt-six correspondants : sur ce nombre, quatre associés étrangers et vingt-deux correspondants sont Allemands. Un seul associé étranger, le chimiste von Bseyer, de Munich, et trois correspondants, dont deux de Berlin, le chimiste Fischer et l'anatomiste Waideyer ont signé le manifeste dit des « intellectuels » ; les deux chimistes, l'associé étranger et le correspondant sont « Excellences » ; le professeur Waideyer est un vieillard âgé de soixante-dix-huit ans, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de Berlin. Ces noms sont ceux de savants éminents, mais ils n'ont pas atteint le grand public. Autour du chimiste Fischer gravitent de nombreux élèves qui s'occupent, entr'autres choses, de rechercher comment on pourrait reconstituer artificiellement les plus complexes des substances organiques, les substances azotées, qui constituent les parties essentielles des corps vivants. Le nom de Waideyer est célèbre dans les laboratoires où l'on fait un usage constant du microscope pour étudier le développement et l'organisation intime des animaux. Il faut reconnaître qu'au point de vue de la haute culture morale, l'Académie des sciences a eu la main heureuse puisque sur vingt-six Aile-
mands auxquels elle l'a tendue, trois seulement ont consenti à se faire complices des ravageurs de la- Belgique et du nord de la France, et se sont abaissés jusqu'à traiter d'« assassins » et de « bandits » leurs malheureuses victimes.
Parmi les noms des signataires de la protestation que viennent de publier, la main sur le cœur et la menace aux lèvres, les « intellectuels » allemands, il en est deux qui méritent une attention particulière : celui de l'astronome Fœrster et celui que chez nous-mêmes, dans les milieux avancés, on appelle le grand Haeckel. On a lu précédemment la furibonde apologie du militarisme que crut devoir faire dans l'après-midi du 26 juillet 1911 le professeur von Luschan, de Berlin, au Congrès des races, naïvement réuni à Londres pour apporter la paix au monde. Ce fut un beau scandale auquel s'efforça de parer un autre professeur berlinois : ce professeur, c'était l'astronome Fœrster lui-même.- Le texte intégral de ses paroles n'a pas été publié: mais voici comment les résume le compte-rendu officiel de la séance :
« Le professeur Fœrster proteste, au nom de l'Allemagne, contre la glorification de la guerre à laquelle conclut son collègue le docteur von Luschan, et dit qu'il approuve, au contraire, l'esprit pacifique du Congrès universel des races. » (Applaudissements.)
Qu'était donc devenu l'esprit pacifiste de cet astronome lorsqu'il a contresigné une phrase comme celle-ci : « Sans le militarisme allemand, la culture
allemande serait depuis longtemps extirpée de la surface du Globe (!!) Il est issu de cette culture pour la protéger... » Etait-il absorbé dans la contemplation de Mars et hypnotisé par le nom belliqueux de la paisible planète, notre aînée ?
Mais voici qui est mieux.
De tous les naturalistes de l'Allemagne, celui dont le nom est le plus répandu dans le grand public est Ernest Haeckel, professeur à Iéna. C'est un laborieux sans égal. E]ntouré d'élèves, il a fait jadis de nombreux voyages, dont un, aux Canaries, a été particulièrement fécond : il a décrit des êtres vivants microscopiques qu'on pourrait dire dépourvus de toute organisation, et le nom de monères qu'il leur a imposé a séduit les philosophes. Il a écrit un grand ouvrage sur les plus simples des éponges, les éponges calcaires, et de même qu'à propos des monères il avait exposé des vues hardies sur l'origine de la vie, il a édifié, à propos des éponges, une théorie, abandonnée d'ailleurs aujourd'hui, de la formation des organismes : la gastrœa-theorie. Puis il a consacré un magnifique ouvrage in-folio, accompagné d'un luxe étonnant de belles planches dessinées par lui-même, à la description de toutes les espèces connues de méduses. Il s'est ensuite adonné à l'étude des plus singuliers organismes marins, les siphonophores qui semblent des lustres vivants, formés par un assemblage de diamants, de rubis, de saphirs, voguant au large, mollement balancés par les flots. Tous ces travaux — et je ne
compte pas ses mémoires spéciaux — ne lui auraient pas valu la véritable célébrité dont il jouit si d'un ouvrage, la Morphologie générale des organismes, imprimé en lettres gothiques, il n'avait tiré les éléments rapidement populaires d'une lutte ardente contre les croyances religieuses de toute nature, et naturellement contre le christianisme, surtout le catholicisme, la papauté, et aussi contre... le militarisme. Aux religions anciennes, il oppose une religion à lui, le monisme, religion sans prêtres, bien entendu, et sans dogmes, reposant uniquement sur l'idée que le monde c'est Dieu lui-même, partout agissant; que les mêmes forces se retrouvent dans tout l'Univers, et qu'elles régissent la matière vivante aussi bien que la matière minérale. Ces forces ont créé la vie qui ne serait, au demeurant, qu'un « chapitre de l'histoire du carbone » (1). Sur cette base il a édifié toute une histoire de l'évolution des organismes, développée dans des conférences populaires formant deux ouvrages : Y Histoire de la création des êtres organisés d'après les lois naturelles et 1! 'Anthropogénie . Dans ce dernier livre, il expose ses idées sur les origines animales de l'Homme et sur les formes qu'ont traversées nos ancêtres, depuis celle de monère jusqu'à celle dont nous sommes fiers aujourd'hui. Un homme qui s'est attaqué à de pareils problèmes n'est pas disposé à la modestie. Hœckel juge la valeur des hommes à leur degré
(1) E. Hseckel. Histoire de la Création naturelle, p. 296. Traduction française. 1874.
-d'aptitude à le comprendre : « Pour apprécier, dit-il. le degré de développement intellectuel de l'homme, il n'est pas de meilleur étalon que l'aptitude à adopter la théorie évolutive et la Philosophie monistique qui en est la conséquence ». (*) Et son jugement, déjà en 1874, ne nous est guère favorable. Il écrit en effet : « En se civilisant à l'envi, deux grands rameaux de la race blanche se sont mutuellement surpassés; dans l'antiquité classique et le moyenâge, le premier rang fut occupé par le rameau roman (groupe gréco-italo-celtique) ; il l'est actuellement par le rameau germanique. Il faut accorder la prééminence aux Anglais et aux Allemands qui travaillent aujourd'hui activement à éclairer et à édifier la nouvelle théorie généalogique et par là à fonder une ère nouvelle de progrès intellectuel. » Nous voici payés. Hteckel oublie seulement que ce sont deux Français : Geoffroy Saint-Hilaire et Lamarck, qui ont fondé la théorie de l'évolution qui lui sert de critérium.
N'importe, le monisme refera le monde. « Malheureusement, dit-il, (2) le militarisme joue le premier rôle dans ce qu'on appelle la civilisation; le plus clair de la force et de la richesse des Etats civilisés les plus prospères est gaspillé pour porter le militarisme à son plus haut degré de perfection... Et cela se passe ainsi chez les peuples qui se préten-
(1) La Création naturelle, p. 617.
(2) Ibid., p. 153.
dent les représentants les plus distingués de la plus haute culture intellectuelle, qui se croient à la tête de la civilisation ! On sait que pour grossir le plus possible les armées permanentes, on choisit par une rigoureuse conscription tous les jeunes hommes sains et robustes... Au contraire, tous les jeunes gens malades, débiles, affectés de vices corporels, sont dédaignés par la sélection militaire... Tandis que la fleur de la jeunesse perd son sang et sa vie sur les champs de bataille, le rebut dédaigné, bénéficiant de son incapacité, peut se reproduire et transmettre à ses descendants toutes ses faiblesses et toutes ses infirmités... Par ce genre de sélection s'explique suffisamment le fait navrant, mais réel, que dans un Etat civilisé la faiblesse de corps et de caractère soit en voie d'accroissement, et que l'alliance d'un esprit libre, indépendant, à un corps sain et robuste devienne de plus en plus rare. »
Lorsque Haeckel écrivait ces choses, il avait quarante ans ; il vient de signer le factum berlinois à quatre-vingts ! Est-ce l'explication de ce changement de front?
Pendant ce temps les intellectuels français, dont les militaires n'avaient pas précisément à se louer naguère, sont aux armées. Nous aimons mieux cet autre changement de front.
Le « Manifeste des intellectuels » n'arrêta pas les dévastations et les crimes commis en Belgique. Si loin qu'on remonte dans le passé, aucune horde
sauvage, en mal de conquête, n'a commis plus de crimes, détruit plus de monuments glorieux ou magnifiques, affiché plus de cruauté que le peuple allemand au cours de la guerre actuelle. Ces actes, il a essayé de les justifier depuis en présentant la guerre., en général, comme une conséquence naturelle, inévitable, légitime, par conséquent, de la doctrine darwinienne de la lutte pour la vie, condition indispensable du progrès, et celle qu'ils nous font, comme un service rendu au genre humain, en substituant leur forte race à une race en pleine décadence comme la nôtre. Le peuple prédestiné, le peuple de Gott accomplissait un devoir en détruisant nos œuvres mièvres et de qualité inférieure, pour leur substituer les siennes, kolossales, comme chacun sait. Les bons apôtres avaient, cependant, conscience de l'indignité de leurs méfaits, puisque, après chacun d'eux, ils s'excusaient pour la galerie des neutres :
« Nous ne l'avons pas fait exprès; c'est la faute des Belges, qui n'ont pas voulu se plier à nos fantaisies ; des Français, qui ont eu l'audace de défendre leur pays : de la cathédrale de Reims, dont les tours étaient trop hautes ; de nos artilleurs, qui n'ont pas su pointer leurs pièces ; de nos obus qui sont allés trop loin; de la guerre, enfin, qui a de cruelles nécessités dont notre cœur saigne... » Etc.
Nous n'en sommes plus à nous arrêter à cette enfantine mauvaise foi, et la seule question qui se pose est celle-ci : Gomment une nation européenne, qu'on a pu croire, longtemps, toute préoccupée de
science, de musique et de poésie, est-elle descendue à un pareil degré d'abaissement moral et d'inconsciente infamie? Gomment aucune voix allemande, parmi tout ce que le pays contient d'hommes instruits, ne s'est-elle élevée contre des actes qui, dans le monde entier, ont suscité une méprisante colère? Gomment pas un historien, pas un de ces érudits, de ces savants dont le métier est de lire dans le passé, n'a-t-il protesté contre la destruction, voulue, de monuments historiques, d'antiques manuscrits, de livres datant de l'invention de l'imprimerie, sources inépuisables où ils prétendent savoir seuls puiser pour documenter leurs lourds écrits ? C'est là le problème qui déconcerte au premier moment. Haine de race, dit-on : les Germains contre les Latins. Mais ces prétendues races existent-elles réellement dans les régions de l'Europe que nous habitons? Et ce mot de race, quand on sort de l'Histoire naturelle pour passer à l'Histoire tout court, garde-t-il une signification précise, justifiant des aversions, capable d'amener une guerre aussi terrible que celle qui a été si perfidement déchaînée sur l'Europe? L'Allemagne telle que l'entendent ceux qui clament : Deutschland uber Ailes a-t-elle même une existence essentielle? N'est-elle pas simplement un manteau d'Arlequin aussi artificiel que l'Autriche elle-même, son alliée d'aujourd'hui, dont les pièces ont été tardivement cousues? On nous dit que les Bavarois et les Prussiens ne cessent de se battre dès que notre 75 leur laisse quelque répit. Un
jour, pas très éloigné, dans une soirée officielle, j'eus l'occasion de causer avec un haut personnage d'un important royaume de l'empire allemand; il portait le grand cordon de l'ordre de son pays et, comme j'avais eu occasion de rendre quelques services à une cause qu'il défendait, non sans m'étonner, à rencontre d'un de ses collègues prussiens, il me dit en soulevant du pouce le large ruban qui lui barrait la poitrine :
— Monsieur, souvenez-vous que partout où vous verrez ce grand cordon, vous pourrez comptez sur un appui.
Tout cela n'était déjà plus « entente cordiale». C'était bien pis à la fin du siècle dernier :
Nous sommes en 1830; Gœthe cherche à expliquer le succès des chansons de Béranger ; il y voit l'écho des sentiments de Paris, qui est, pour lui comme pour le Kaiser d'aujourd'hui, toute la France. Béranger, c'est pour lui « la voix du peuple », et il écrit :
« Chez nous, en Allemagne, pareille chose n'est pas possible. Je ne sache pas de ville, pas même de pays, duquel on put jamais demander, avec certitude d'obtenir une réponse affirmative : « Est-ce ici l'Allemagne?» Si nous le demandons à Vienne, on nous répondra : « C'est ici l'Autriche. » « C'est ici la Prusse », nous répondra-t-on à Berlin. Il y a seize ans seulement que l'Allemagne fut partout, lorsque nous voulûmes, enfin, nous débarrasser des Français. » (*)
(1) Entretiens de Gœthe et d'Eckerman.
Pour Goethe lui-même, le génie allemand par excellence, l'Allemagne n'existait donc pas en 1830; ce qu'on appelle ainsi n'eut qu'une existence accidentelle, momentanée, créée, en 1814, par le besoin de se défendre contre un ennemi commun, les Français, conduits par la rude main de Napoléon. Autant vaudrait dire, aujourd'hui, que l'Angleterre, la Belgique, la France, le Japon, la Russie, l'Italie, unis également contre un ennemi commun, qui est, cette fois, le Kaiser, ne sont qu'une même nation et que leurs nationaux appartiennent à la même race.
Les sentiments de Goethe à l'égard de ceux qui se disent, aujourd'hui, ses compatriotes, se trahissent ailleurs très nettement. Il n'a, dit-il, « aucun plaisir à voir ces jeunes savants d'Allemagne qui arrivent d'une certaine zone du Nord-Est. Pâles, myopes, la poitrine déprimée, jeunes sans jeunesse, tel est le portrait de la plupart d'entre ces étudiants prussiens. » Et il ajoute : « Chez eux, pas la moindre trace d'une organisation saine, de plaisir éprouvé à la vue des choses sensibles. Les sentiments, les joies de la jeunesse sont étouffés en eux, bannis sans retour. »
La Saxe, qu'habitait Gœthe, n'est pas aussi loin de la Prusse que la Bavière; on ne peut dire, cependant, qu'entre Gœthe et ses voisins il y eût cette sympathie, cette unité d'âme et de conscience qui font une nation.
C'est qu'en effet, la Prusse est le moins allemand
des pays qui se groupent aujourd'hui sous la domination d'Allemagne. Elle fut conquise, nous l'avons vu, par un petit groupe d'aventuriers détachés de l'Ordre Teutonique que commandait un membre de la famille assez besogneuse et peu scrupuleuse des Hohenzollern: mais le fond de la population resta sur place; c'était l'héritière directe des peuplades de l'âge de pierre, chassées vers le Nord par la grande invasion asiatique qui avait à peu près dédaigné les régions marécageuses du bassin de la Vistule.
C'est une loi générale que, lorsque des conquérants s'établissent dans une région où ils sont en minorité, ils se fondent peu à peu avec la race dominante ; c'est ainsi que les Francs, qui avaient porté dans les Gaules le régime de la féodalité, ne purent l'y maintenir devant la résistance du vieux fond celte de notre pays et, après de longues luttes, le virent s'effondrer définitivement en 1789; de telle sorte qu'en réalité ce furent les Celtes mélangés de Latins qui dominèrent en France. En Prusse, c'est l'homme de l'âge de pierre, avec tous ses instincts de chasseur de mammouth, pratiquant toutes les ruses et ne reculant devant aucun moyen pour s'imposer par la force ; c'est le troglodyte barbare, persistant en lui, qui a conçu, pour la satisfaction de ses appétits purement matériels, la monstrueuse hégémonie qu'il a imposée à l'Allemagne, d'abord, et qu'il rêvait d'imposer, par elleau monde entier.
Vainement, on essayerait d'appuyer ce rêve sur une doctrine scientifique quelconque. La lutte pour la vie, dont se réclament les doctrinaires allemands, a pu faire progresser la force et l'astuce dans le règne animal; l'homme est arrivé à dominer le monde, non par la violence et la cruauté, mais par la raison, que seul il est parvenu à acquérir. Le progrès, pour lui, consiste dans le perfectionnement de cette raison, créatrice de la morale, qui lui a permis de vivre en paix avec ses semblables et de fonder des sociétés, où chacun participe, par ses qualités personnelles, au bien de tous, où l'entr'aide est la règle, où le respect de la vie est la loi primordiale. C'est à l'envers de ce progrès, le seul qui soit humain, que l'Allemagne n'a cessé de marcher depuis qu'elle est tombée sous la domination brutale de la force militaire prussienne. Gomment a t-elle pu accepter cette décadence morale, qui est la vraie décadence des peuples? Gomment a-t-elle pu se dégrader au point où nous la voyons aujourd'hui? Son Goethe nous l'explique lui-même:
« On n'a qu'à formuler un axiome qui flatte la nonchalance et la vanité, pour être sur de se faire un parti considérable dans la multitude des médiocrités. »
La Prusse a exploité la vanité de l'Allemagne au point de la muer en un incommensurable et aveugle orgueil et de lui donner l'illusion qu'elle n'avait qu'à se ruer sur le monde pour le dominer. Confiante dans sa force, elle a cru pouvoir tout se per-
mettre. Mais le principe de Gœthe est de ceux qu'il faut méditer, surtout dans une République, où tout est électif.
Le plus étrange, c'est que la Prusse soit arrivée à personnifier l'Allemagne, alors qu'elle est à peine allemande, et qu'elle en ait fait une sorte de conquête morale, par une propagande incessante, appuyée sur une discipline rigoureuse, de ses idées monstrueuses de domination universelle, propagande qui a transfiguré les vrais Allemands, en flattant leur outrecuidance. De là la surprise que, dès 1870, ils nous ont causée.