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CHAPITRE IX

La prétendue disparition spontanée des races et leur remplacement.

La théorie du progrès par sélection naturelle. — La guerre cause de progrès. — La fanfare de von Luschan. — Le raison et la morale. — Le paradoxe du progrès par la guerre. — Les faux préceptes. — Les causes d'une illusion. — La prétendue dégénérescence de la race française. — Le retour offensif des Universités et de l'enseignement primaire prussien. — La prétendue vieillesse et la disparition spontanée des nations. — Le partage de la France.

A son habitude, l'Allemagne n'a pas manqué d'appuyer sur la science ses doctrines de guerre.

On raconte que peu de jours avant sa mort, Jaurès, voyant éclater l'orage qui gronde actuellement sur l'Europe et y fait tant de victimes, se serait écrié devant le miracle subit de notre union patriotique : «Me serais-je trompé? La guerre serait-elle d'institution divine?» Au premier abord, il semble résulter, en effet, des longues études des naturalistes les plus célèbres, tels que sir John Russel Wallace et Charles Darwin, que la guerre est la condition normale d'existence des êtres vivants et l'instrument essentiel des progrès de leur organisation. C'est tout le sujet des livres célèbres des deux grands naturalistes anglais : la Sélection naturelle et YOrigine

des espèces, parus simultanément en 1859. La multiplication des individus, qui, par le fait même de la génération, se produit suivant une progression géométrique, amène nécessairement, au bout d'un temps plus ou moins long, suivant le degré de rapidité de cette progression, une disproportion entre le nombre des individus confinés dans un même lieu et la quantité des aliments qu'ils peuvent y trouver. Ils arrivent fatalement à se les disputer avec de plus en plus d'âpreté. Dans la bataille, la victoire appartient aux individus les plus aptes à profiter des circonstances dans lesquelles elle se livre, ou bien à ceux qui s'imposent par quelque qualité de force, d'agilité, d'intelligence. Ils vivent plus longtemps que les autres, laissent après eux une progéniture plus nombreuse, qui hérite dans une certaine mesure de leurs qualités. Ces privilégiés arrivent à éliminer les moins favorisés. Dès lors, à chaque génération, leurs avantages s'accentuent par le jeu même de l'hérédité : ainsi se réalise dans le monde vivant un progrès continu. De même, il y a bataille entre les mâles pour la possession des femelles surtout lorsque celles-ci sont rares; ces dernières s'unissent plus volontiers aux plus beaux ou aux plus forts, parfois simplement aux plus étranges, et. par suite, une sélection sexuelle vient s'ajouter à la sélection naturelle.

Wallace et surtout Darwin ont accumulé les faits qui viennent à l'appui de leur thèse, dont le point de départ est l'évidence même. La grande lutte uni-

verselle n'avait d'ailleurs pas échappé aux anciens : Lucrèce la décrit splendidement : (4) « D'abord, la terre revêtit les collines d'une fraîche parure uniquement formée par les herbes ; puis s'établit entre les arbres une lutte magnifique, chacun s'efforçant de porter plus haut ses rameaux dans les airs... Plus tard, la terre produisit, par des procédés divers, l'innombrable cohorte des êtres mortels, car les animaux ne peuvent être tombés du ciel... Dans les premiers siècles, beaucoup de races d'animaux ont nécessairement dû disparaître — car tous ceux que nous voyons vivre autour de nous ne sont protégés contre la destruction que par la ruse, la force ou l'agilité qu'ils ont reçues en naissant, — ou en raison de la défense que nous leur accordons. »

Il est absolument vrai que la vie des animaux, tout au moins, n'est entretenue que par la destruction, dont ils sont les ardents ouvriers, d'autres êtres vivants. L'Humanité elle-même est soumise à cette loi inexorable; l'homme est obligé, pour vivre, de sacrifier des plantes et des animaux, puisque ce sont là ses seuls aliments. Quand ces aliments se font rares, il faut bien les prendre aux voisins, pour ne pas être affamé soi-même, et Malthus intervient alors, au nom de la paix, pour dire que le seul moyen de la maintenir est de réduire, en chaque point du Globe, la natalité, de telle sorte que le nombre des hommes habitant un pays ne soit jamais supérieur aux ressources dont il dispose. Ce

(1) De natura rerum, livre V, vers 781 à 815.

serait, à la fois, la paix assurée et Pextinction du paupérisme. Rien de plus séduisant, s'il était possible de calculer pour chaque point du Globe le taux de la natalité, d'imposer ce taux aux amoureux, ou de le maintenir en sacrifiant les excédents, au risque de faire disparaître des hommes de génie, avant même qu'ils aient pu prendre la mamelle. Ces difficultés n'ont pas empêché Malthus d'avoir des disciples, mais pour des motifs un peu moins humanitaires que ceux sur lesquels il appuyait une doctrine qui ne pouvait conduire qu'à des pratiques odieuses ou ridicules.

En Prusse, on a délibérément préféré considérer la guerre comme une nécessité scientifique, et ce n'est pas sans stupéfaction qu'on a dû entendre, au congrès réuni à Londres du 26 au 29 juillet 1911, pour chercher les moyens de maintenir la paix entre les races, le docteur Félix von Luschan, professeur d'anthropologie à l'Université de Berlin, proférer les déclarations auxquelles nous avons fait précédemment allusion, mais qui tirent un intérêt tout particulier des circonstances actuelles, et sont un exemple de ce que peut être à Berlin l'enseignement scientifique officiel. Elles valent d'être reproduites in extenso.

« La fraternité des hommes est une bonne chose, disait à Londres le professeur von Luschan, mais la lutte pour la vie est une chose bien préférable. Athènes ne serait jamais devenue ce qu'elle était sans Sparte, et les jalousies et les disputes natio-

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nales ; les guerres les plus cruelles elles-mêmes, ont toujours été les véritables causes du progrès et de la liberté mentale.

« Aussi longtemps que l'Homme ne naîtra pas avec des ailes, comme les anges, il demeurera soumis aux lois éternelles de la nature, et aura par conséquent toujours à lutter pour la vie et pour l'existence. Il n'est point de conférence de la Haye, point de tribunaux internationaux, point de journaux et de sociétés pacifiques qui soient capables d'abolir jamais la guerre...

« Les nations peuvent naître et finir, l'antagonisme des nations et des races demeurera; et cela vaut autant, car l'humanité deviendrait comme un troupeau de moutons si nous devions perdre nos ambitions nationales et cesser de regarder avec orgueil et avec joie non seulement nos industries et noa sciences, mais encore nos magnifiques soldats et nos superbes cuirassés. Que les gens d'esprit court s& lamentent sur le prix effrayant que coûtent nos dreadnoughts ; aussi longtemps que toutes les nations d'Europe dépenseront chaque année beaucoup plus d'argent en vin, en bière et en cognac que pour leur armée et leur marine, il n'y a pas de raison de craindre que le militarisme puisse amener notre appauvrissement.

« Si vis pacem, para bellum... Plus nous nous occuperons de nos armements, plus nous pourrons éviter la guerre. Une nation n'est libre qu'en ce qui concerne ses affaires intérieures. Quant à ses inté-

rets vitaux, elle les défendra, si c'est nécessaire, avec le fer et avec le sang. » (*)

Cette lourde fanfare germanique, claironnée dans un congrès où chacun était arrivé une branche d'olivier à la main et où, en qualité de vice-président d'honneur, le professeur von Luschan avait pour collègue M. d'Estournelles de Constant, Fun des fondateurs de la conférence de la Haye, produisit l'effet que tout autre qu'un professeur berlinois aurait prévu. On demanda des explications à Londres, et une note de l'éditeur, au bas de la page, précise : « Pour que ces derniers paragraphes ne soient pas mal interprétés, le professeur von Luschan nous autorise à déclarer qu'il considère le désir d'une guerre entre l'Allemagne et l'Angleterre comme une folie et une félonie. »

A qui en avait-il donc ?

Le professeur Fcerster, également de Berlin, protesta, comme on sait, au nom de l'Allemagne contre cette glorification de la guerre ; mais le professeur Fcerster est astronome, et la contemplation des régions sereines de l'empyrée a si bien apaisé l'âme des astronomes qu'ils sont depuis longtemps unis, pour l'étude du monde, dans une étroite et féconde collaboration. Ce sont peut-être des précurseurs de l'âge d'or.

(1) Mémoires sur le «Contact des races», communiqués au premier Congrès universel des races. (Orchard house, Westminster, Londres 1911, page 27.)

Gela n'a pas empêché d'ailleurs le professeur Fœrster de signer le « manifeste des intellectuels ».

Sans aucun doute, si Darwin et sir John Russe! Wallace avaient été là, ils auraient protesté tout aussi énergiquement que le professeur Fœrster contre le sauvage abus que son collègue, le hobereau von Luschan, y fit de leur doctrine.

En fait, la lutte pour la vie et la sélection naturelle n'ont pas eu dans l'édification des organismes et dans leur perfectionnement l'influence décisive que leur prêtait l'anthropologiste berlinois. Sans doute, les lois naturelles sont souveraines; elles dominent la matière même lorsqu'elle est engagée dans des êtres vivants, même lorsque cet être vivant est l'Homme. Mais elles ont amené chez lui — on ne saurait trop le répéter, dans les circonstances actuelles — l'évolution d'une faculté par laquelle il s'élève au-dessus de tous les êtres vivants, par laquelle il dirige l'action des lois naturelles, en corrige les effets, asservit la matière, domine toutes les forces et se domine lui-même; cette faculté c'est la raison. C'est de cette raison que l'on peut dire — et non de la guerre — qu'elle est d'essence divine. C'est par elle que l'homme a créé, pour son usage particulier, quelque chose qui n'existe dans la nature qu'à l'état d'ébauche, dans les embryons de sociétés que les animaux ont fondées ; ce quelque chose s'appelle la morale. Et cette morale n'est que l'ensemble des règles qui, si elles étaient strictement observées, assureraient la paix non seulement entre les hommes

qui constituent une nation, mais aussi entre les nations elles-mêmes. Ces règles sont tellement essentielles que, pour les rendre intangibles, elles ont été mises, chez les peuples les plus divers, sous la protection directe de la divinité, et que tous les actes qui sont en opposition avec elle sont qualifiés crimes. Elles obligent aussi bien les hommes qui dirigent les peuples que les autres. Or, la première de ces lois morales, c'est le respect absolu de la vie de ses semblables; elle est obéie même par les animaux sauvages : Les loups, dit un proverbe, ne se mangent pas entre eux. C'est pourquoi la guerre est immorale au premier chef, et ceux qui ont le triste -courage de la déchaîner sont d'autant plus criminels, quelque excuse qu'ils puissent invoquer, qu'elle met ~aux prises un plus grand nombre d'hommes. La guerre est, en réalité, comme tout ce qui est contraire à la raison et à la morale, un retour à la barbarie; ce qui se passe actuellement dans les pays envahis par les Allemands, convaincus cependant qu'ils sont des êtres supérieurs, en est la plus sanglante et la plus horrible démonstration qui se puisse concevoir, et aussi la plus inattendue : personne n'aurait pu penser — et c'est l'excuse des braves gens qu'endormaient les tirades philanthropiques des socialistes sincères ou frelatés — qu'un tel levain de cruauté pût couver encore sous la civilisation d'un peuple d'Europe.

Quel prétexte les Allemands ont-ils donné à cette guerre qui est bien, de leur propre aveu, une guerre

de conquête ? Leur nombre, l'accroissement rapide de leur population, leur ardeur à exploiter la science pour en tirer un profit industriel et commercial, la nécessité, pour assurer des débouchés aux produits de leurs usines, de dominer le monde. Ici, nous avons à faire de salutaires réflexions.

Notre population, à nous Français, n'augmente que lentement, et la guerre ne relèvera pas notre natalité. Déjà on parlait, avant elle, de la décadence de la race française comme d'une fatalité inéluctable, ; on la traitait volontiers, cette race mère de toutes les inventions, de race vieillie ne pouvant échapper à la mort. La vaillante conduite de nos soldats a largement prouvé que ce sont là des mots. Que chacun de nous d'ailleurs se considère : est-ce que nous sommes moins forts, moins actifs, moins intelligents , et disons le mot , moins amoureux qu'aucun autre peuple de la terre ? Certes non ; mais nous en sommes arrivés à redouter la fécondité des femmes parce qu'elle nous crée des charges que nous jugeons insupportables, et les femmes redoutent elles-mêmes les ennuis d'une période de gêne qu'elles ne jugent pas suffisamment compensée par la joie de diriger une nombreuse famille. Si nous voulons éviter une nouvelle guerre, il faut courageusement lutter contre cet état d'esprit, remonter à ses causes réelles, et les faire disparaître. Ce n'est pas par de petits allégements d'impôts, par de menus privilèges électoraux ou autres, accordés aux chefs d'une nombreuse famille, qu'on

obtiendra ce résultat. La cause de la diminution de notre natalité est dans nos mœurs politiques, telles que les ont faites les luttes des partis insuffisamment contenus par notre Constitution, luttes condamnables comme la guerre elle-même, dont elles ne sont qu'une forme à peine adoucie. Elle est dans l'assaut donné, sous prétexte de liberté, à toutes les bastilles élevées par nos pères autour de cet indispensable noyau social qu'est la famille ; dans toutes les organisations de combat qui ont mis la menace, et par conséquent l'insécurité, là où la conciliation pour laquelle on trouve toujours de bonnes volontés aurait suffi ; dans toutes les licences qui ont permis à certaine presse de répandre à profusion des idées immorales et délétères qui n'ont rien à faire avec la liberté de penser et d'écrire ; dans toutes les dispositions législatives qui ont favorisé cette tendance au moindre effort qui se constate partout, et qui a diminué plus qu'on ne suppose notre capacité de travail, notre rendement économique, notre richesse et, par suite, la confiance dans l'avenir, nécessaire pour éloigner la crainte que peut inspirer une nombreuse famille à celui qui doit en assurer la subsistance. Ajoutez à cela l'alcool, qu'on ose à peine attaquer, les usines qui dépeuplent les campagnes, les grands ateliers et les grands magasins qui éloignent tout le jour le mari et la femme du foyer, tandis que les enfants sont à l'école ou ailleurs ; cette forme du féminisme dans laquelle se jettent les femmes en révolte contre les devoirs naturels de leur sexe, et,

il faut bien le dire, la contagion d'un relâchement dans les mœurs dont nous avons eu, dans un monde en vue, de trop retentissants exemples : telles sont les causes, sur lesquelles il serait dangereux de jeter un voile, de la diminution de notre natalité. Ces causes sont d'ordre très général, mais essentiellement artificielles ; elles peuvent donc être enrayées par l'inauguration, après la guerre, d'une République de paix sociale et religieuse, de stabilité des pouvoirs publics, de réciproque bienveillance, la rendant, suivant un mot célèbre, habitable pour tout le monde, telle que nous l'avions rêvée, nous, les jeunes d'alors, après le désastre de 1870.

La superbe unité du pays devant l'ennemi montre qu'il est de cet avis, et qu'il est demeuré plus sage que ceux qui ont semé les germes de tant de divisions heureusement superficielles. Le courage de nos soldats, leur endurance, leur bonne humeur en face des canons, sont les preuves décisives, on ne saurait trop le redire, que notre race a conservé toute sa vitalité. En récompense du sang que versent si glorieusement nos enfants, on leur doit une France généreuse et paisible, oublieuse des disputes qui ont failli lui coûter l'existence, mais décidée à n'en pas tolérer le retour.

La science allemande a beau clamer notre prétendue dégénérescence, nous n'en avons cure. Mais nous devons retenir — ce qui est une leçon de la vraie science — que les sociétés civilisées sont de véritables organismes vivants; qu'un organisme

vivant ne dure que s'il est exactement adapté aux conditions dans lesquelles son existence doit s'accomplir ; que cette adaptation n'est parfaite que si l'indépendance de tous les éléments dont il est formé est tempérée par une étroite et sage discipline, et que cette discipline est essentiellement fonction, pour chaque organisme, du milieu dans lequel il est placé. Une telle discipline ne peut être maintenue par des assemblées dont l'essence est, pourrait-on dire, l'indiscipline; elle ne peut être que l'œuvre d'un gouvernement ayant des vues d'avenir et, par conséquent, assuré de vivre.

C'est pour avoir dédaigné ces contingences de la vie au profit de l'absolu, que les philosophes du XVIIIme siècle, fort ignorants d'ailleurs des réalités scientifiques, nous ont légué tant de formules et d'idées décevantes, dont la séduction nous retient encore prisonniers.

Gomme il convenait, à la suite de la publication du « manifeste des intellectuels allemands » que nous avons commenté dans un précédent chapitre, la séance solennelle que tiennent chaque année les cinq Académies de l'Institut de France, pour commémorer la date de leur réunion en un seul corps, et qui a eu lieu le 21 octobre 1914, a été tout entière consacrée à glorifier éloquemment la noble morale qui doit régir dans l'avenir les pays civilisés, en face des hommes de Kultur dont la prétention est de nous ramener au temps des Perses et des Mongols, et qui se sont crus géniaux parce qu'ils

mettaient au service des pratiques les plus sanglantes de la guerre tous les raffinements, toute la puissance de la science moderne. Mais, ils le proclament eux-mêmes : la parole est aux actes. Ne croyez pas que tout ce qui été dit ou écrit de grave ou d'indigné sur l'impudent manifeste des 93 les ait en aucune manière troublés. Ils avaient, dans leur factum, condamné les crimes de leurs soldats, puisqu'ils les niaient, contre l'évidence même, comme on nie tous les mauvais cas; une phrase seulement les solidarisait avec le militarisme prussien. Mais à peine avaient-ils constaté le désastreux effet produit par leurs dénégations qu'ils changeaient d'attitude et qu'ils s'enorgueillissaient que ces soldats aient eu le courage de vaincre tous les préjugés d'un idéalisme falot, pour se baigner dans le sang à la lueur des incendies. Aux grands chefs de la Kultur sont venus faire cortège vingt-deux recteurs d'Universités, à la tête d'une cohue de ces étudiants dont la grande joie est de balafrer, après boire, à grands coups de sabre, la figure de leurs amis. C'est là, pour eux, la preuve de l'énergie et de la vitalité de leur race, comme la politesse raffinée que nous aimons est la marque de la décadence de la nôtre et de sa fin prochaine. Les membres de l'enseignement primaire lui-même se sont mobilisés et ont amené leurs légions à la rescousse: c'est, paraît-il, le fruit de leurs leçons qu'ils sont venus défendre.

Tout ces promoteurs de Kultur ont réussi, par

leurs audacieuses affirmations de la grandeur germanique, à impressionner, même en France, d'excellents esprits. Quelques-uns se demandent, non sans émoi, si vraiment il n'y a pas des races en progrès qui seraient, par conséquent, en quelque sorte prédestinées ou tout au moins destinées à la domination, et d'autres qui s'affaiblissent et sont vouées inéluctablement à la servitude, sinon à la disparition. Ils redoutent que la race française ne soit de celles-là. C'est la thèse qu'essayent de répandre, en l'appuyant sur de prétendus arguments scientifiques, les sujets de l'empereur Guillaume II — je ne dis à dessein ni les Allemands, ni les Germains, j'expliquerai plus tard pourquoi — et on finit par être pris de crainte.

Un savant éminent m'a même écrit ces phrases douloureuses :

« Il ne faut pas, je crois, nier qu'il y ait en France une notable dégénérescence de la race. Je connais, par exemple, un arrondissement où les populations agricoles mènent depuis un siècle une vie particulièrement hygiénique et patriarcale, les familles habitant des fermes isolées, ayant une existence parfaitement régulière et sobre, ne buvant même pas de vin les jours de semaine, se nourrissant presque exclusivement de céréales avec addition d'un peu de lard, n'ayant qu'un travail physique modéré, etc. ; en un mot, les conditions idéales pour une bonne santé physique. Cependant, depuis cinquante ans, la race y dégénère très rapidement; la

tuberculose y fait des ravages croissants, bien qu'il n'y ait aucune agglomération. »

Ceux qui redoutent notre disparition sont encore émus par ce fait indéniable que, depuis que la vie s'est épanouie sur la terre, un nombre immense d'espèces ont disparu. On en a conclu que les espèces, et plus généralement les formes animales et végétales, avaient, comme les individus, une durée limitée, et on a même formulé les lois de leur disparition naturelle. Chaque série généalogique d'espèces animales aboutirait, suivant un savant géologue, Charles Depéret, « à des formes de grande taille, très spécialisées, qui s'éteignent sans laisser de descendance». (*) Cette idée que la vieillesse peut atteindre simultanément en tous lieux des êtres de commune origine, alors même qu'ils vivraient complètement séparés et dans les conditions les plus diverses, a gagné jusqu'aux agronomes : n'a-t-on pas attribué les maladies qui ont frappé les vignes, les pommes de terre, les peupliers d'Italie, etc., à ce que, depuis qu'on les cultive activement, on multiplie ces végétaux par bouture et que tous les pieds de vigne, de pomme de terre, de peuplier, ne sont, en réalité, que des rameaux d'un seul et même individu ? Les nations et les races humaines que l'on confond volontiers, dans la circonstance, auraient aussi une durée naturellement limitée ; elles naîtraient et disparaîtraient, comme les individus qui

(1) Gh. Depéret, Les Transformations du monde animal. p. 249.

les composent ; elles auraient de même une enfance, une jeunesse, un âge mûr, une décrépitude, et l'Histoire semble au premier abord fournir d'innombrables arguments à cette doctrine fataliste. C'est celle qui perce dans les livres d'Hseckel lorsqu'il présente la race gréco-italo-celtique comme en pleine décadence, la race anglo-germanique comme arrivée au plus haut degré de son épanouissement. Ce serait, par conséquent, son tour de dominer le monde, et nous n'aurions qu'à nous incliner devant notre destinée, à nous résigner à mourir après avoir joué dans l'évolution de l'Humanité le rôle aujourd'hui désuet qui nous était destiné.

Je crains bien de trouver comme un reflet de cette pensée dans le remède à la dépopulation que suggère le même savant très distingué, je le répète, dont je citais tout à l'heure les constatations sur un arrondissement français.

« Il me semble, dit-il, que le seul moyen d'arrêter cette dégénérescence serait de croiser la race avec des éléments étrangers... C'est au fond le métissage avec les Francs, les Burgondes, les Normands, les Visigoths qui a produit en France les races les plus fortes... Un des meilleurs remèdes à envisager contre la dépopulation, serait une immigration systématique en France d'Allemands germaniques. Il est bien fâcheux que les Allemands aient voulu prendre la manière forte pour provoquer cette immigration. . . » Il n'ont pas pris, hélas ! que celle-là. On ne peut leur reprocher de ne pas avoir essayé auparavant de la

plus douce et de la plus furtive insinuation, ni même d'avoir négligé le croisement libre; l'immense réseau d'espionnage dans lequel ils nous avaient enserrés en fait foi.

C'est une exagération brutale de cette méthode de régénération que prône le Dr Vacher de Lapouge (4), lorsqu'il recommande de ne laisser le droit à la paternité qu'aux hommes vigoureux et bien constitués, et il va droit au but. Gomme à Sparte, afin d'assurer une sélection rigoureuse, il veut que les individus indésirables soient supprimés, mais il leur laisse un temps d'épreuve. Charitable pour les déchets sociaux inoffensifs, il les mène doucement au trépas « en leur facilitant ou, au besoin, en leur procurant la débauche et l'alcool à titre gracieux » ; en un mot, l'alléchant paradis de Mahomet, avant la lettre ! Quant aux criminels, il les voue en bloc à la guillotine.

Le Dl Vacher de Lapouge n'avait pas pensé, en écrivant ses livres, que la guerre fournit, sur la plus large échelle, un procédé pratique pour exterminer, en les utilisant, ces déchets de dernier ordre ; c'est l'idée qui est venue à un de mes correspondants. « Il y a actuellement, en Algérie, remarque- t-il non sans justesse, seize mille malandrins, exclus de l'armée comme condamnés de droit commun, repris de justice, souteneurs ou tire-laine, pour la moitié avariés, encadrés par des officiers, sous-officiers et

(1) Vacher de Lapouge, L'Aryen.

caporaux d'élite qu'ils immobilisent loin du front et qui suffiraient presque à former les cadres d'une belle division d'infanterie. Ne serait-ce pas double bénéfice pour le pays que d'offrir aux premiers l'occasion de se réhabiliter, aux seconds celle de gagner de la gloire en les envoyant au feu?» Cette façon de purifier la race ne serait pas d'une application courante, à la vérité. Mais pour une fois..., on éviterait de donner, au point de vue de la repopulation, un tour de faveur aux indignes.

Heureusement, nous n'en sommes réduits, j'espère, ni à imposer à nos jeunes filles des mariages allemands dont leur loyauté, leur délicatesse et leur dignité auraient trop à souffrir, ni à massacrer tous les gredins, de peur que leur progéniture ne devienne prédominante. Quoi qu'on en dise, ni les races ni les espèces ne meurent de leur bonne mort, et les arguments scientifiques que l'on a fait valoir en faveur de leur disparition spontanée ne résistent pas à l'examen. Il n'y a parmi elles ni jeunes, ni vieilles : toutes détiennent et passent, sans jamais affaiblir sa flamme, le flambeau de la vie aux générations suivantes. Depuis des millions et des millions d'années il ne se forme plus spontanément de matière vivante sur la terre; toutes les races, toutes les espèces remontent donc, par une filiation ininterrompue d'individus, jusqu'au seuil de l'époque où le soleil a cessé d'émettre des rayons capables de féconder la terre; chez toutes, la vie a le même âge; elles sont, si l'on veut, également vieilles. Les lignées qui com-

mencèrent alors ont eu, il est vrai, des sorts différents; les unes se sont perpétuées en demeurant de dimensions microscopiques, les autres ont formé des êtres dont les dimensions se sont graduellement accrues depuis les invisibles infusoires jusqu'aux grands reptiles de trente mètres de long qui vivaient aux temps secondaires, jusqu'à nos baleines et nos éléphants; depuis les infimes microbes jusqu'aux gigantesques Wellingtonia de Californie. Les grands animaux qui terminaient certaines séries n'ont pas disparu pour des causes qu'ils portaient en euxmêmes, des causes mystérieuses de caducité; ils ont disparu comme disparaissent de nos jours une foule d'espèces, soit parce que des conditions d'existence nouvelles auxquelles ils n'ont pu s'adapter se sont produites autour d'eux, soit parce que d'autres animaux leur ont donné la chasse.

C'est vraisemblablement l'établissement régulier d'hivers périodiques, ou plus exactement de saisons annuelles, qui a tué les gros reptiles. Mal protégés contre les variations de température, ils s'endormaient quand il faisait trop chaud ou trop froid; alors les petits mammifères, encore frais émoulus, mais que leur fourrure ou leur activité respiratoire mettaient à l'abri des excès de température, avaient tout le loisir de manger leurs œufs et de les dévorer eux-mêmes.

Les grands reptiles marins, les ichthyosaures et les plésiosaures, ont été évincés par nos marsouins, nos dauphins et nos baleines, aussi bien doués

qu'eux pour la nage, mais protégés, contre l'action engourdissante du froid, par leur température intérieure constante. Ces grands reptiles eux-mêmes avaient fait disparaître les splendides mollusques flottants, à coquille enroulée en spirale comme les cornes de Jupiter Amraon, d'où leur est venu le nom d'Ammonites. A une époque plus lointaine, les trilobites, qui tenaient alors la place des homards et des crabes, avaient été dévorées jusqu'à la dernière par des poissons cuirassés, comptant parmi les plus anciens des poissons connus, et qui les pourchassaient jusque sous le sable.

Un savant naturaliste de Belgique, M. Dollo, s'emploie à reconstituer les mœurs des animaux de ces temps lointains; ses découvertes sensationnelles et tout à fait inattendues démontrent qu'autrefois, comme de nos jours, les formes ont bien disparu, ainsi que nous venons de le dire, pour des raisons banales; elles ont été le plus souvent anéanties par d'autres qui avaient plus rapidement progressé. L'homme n'a pas manqué de prendre sa part dans cette œuvre de destruction. Les mammouths ont succombé sous les coups des chasseurs de l'âge de pierre, de même que nous sommes en train d'anéantir l'éléphant d'Afrique.

Ironie des choses î Juste un an avant la déclaration de guerre, j'étais occupé à Berne à lutter contre les Prussiens qui avaient rêvé d'établir à Berlin le siège de la Commission internationale de la protection de la Nature, créée grâce à l'initiative du Dr Paul

Sarasin, de Bâle, connu par de beaux voyages en Océanie. Ainsi devenus les protecteurs universels de tout ce qui vit, les Allemands auraient pu régir et accaparer au besoin la chasse et la pêche dans le monde entier. Ils auraient aussi volontiers protégé les races humaines inférieures, ce qui leur aurait permis de brouiller les cartes dans toutes les colonies européennes, en attendant le moment de les accaparer.

De tout ce que nous venons de dire, il résulte que pour que la race française — si race il y a — disparût, il faudrait qu'elle fût exterminée ou métissée àfond. Les Allemands y ont pensé, car ces gaillards-là ne s'arrêtent pas à mi-chemin. N'ont-ils pas annoncé que s'ils s'emparaient de nos territoires de l'Est, tous les hommes seraient enlevés, transportés dans quelque région déserte de Patagonie et remplacés auprès de nos chères Françaises par des gars teutons ? Quel honneur pour elles !

C'était là une manière douce, si l'on peut dire, d'améliorer notre race. Mais on peut aussi la supprimer sans douleur, comme l'indique un petit livre indigné de M. Jean Finot (') qui n'a pas été fait pour la circonstance, puisqu'il date de 1911. On peut faire disparaître une race sans l'exterminer par le fer et par le feu. Un des disciples les plus conséquents et les plus logiques de la doctrine germanique, Reimer,.

(1) L'Agonie et la destruction des races, édition de la Revue, p. 54,

auteur de Y Allemagne pangermaniste, ne voile pas ses desseins à cet égard : « Gomme la race germanique est la plus noble et la plus capable d'assurer le bonheur de l'humanité, expose d'après lui M. Finot, tous les autres peuples doivent nécessairement lui céder la place. Il lui faut, avant tout, plus de terre. Les nations les plus voisines et, en premier lieu, la France, l'Autriche, l'Italie, devront donc lui abandonner leurs provinces — ceci, ne l'oubliez pas, Italiens, date d'avant 1911. De leur côté, les pays Scandinaves, de même que la Hollande, germaine d'origine, s'accommoderaient facilement de la domination allemande. »

Le but étant d'ailleurs d'assurer la prépondérance de la race germanique, de la race quasi -divine, on pourrait se dispenser de peupler par la force les pays conquis ; on arriverait au même résultat « en détruisant autant que possible toutes les races, y compris les Celtes, les Alpins, les Sémites, en somme tous les brachycéphales (d), qui, d'essence inférieure, ne peuvent que paralyser le progrès de la première race du monde... Dans l'empire germain, considérablement agrandi par ses conquêtes sans merci, les non-Germains seraient condamnés à la stérilité. » Par un reste de sentiment humain, le bon apôtre consentirait à adoucir leur peine en leur attribuant des salaires plus élevés ou des retraites pour leurs vieux jours.

(1) Ce sont les hommes à tête peu développée en arrière et, chose curieuse, il y a parmi eux beaucoup d'Allemands.

Reimer considère encore la Normandie, l'Artois, la Picardie comme des provinces allemandes auxquelles on réserverait le doux sort de l'Alsace-Lorraine; leurs habitants seraient privilégiés. Quant aux autres Français, ils constitueraient une caste inférieure, une sorte de caste de parias, n'ayant plus le droit de s'allier aux Germains de pur-sang, ni d'occuper des situations privilégiées. (*) Mais ce sont là des demi-mesures ! « Pour assurer l'avènement le plus prompt de la cité future, Reimer prêche la guerre inévitable et immédiate avec la France, afin de détruire un pays dont la faillite morale et raciale est une chose consommée. »

Reimer n'est pas un militaire, mais un « intellectuel ». On dit qu'il n'est pas fou. Gomment de telles doctrines qui expliquent bien des crimes ont-elles pu se développer et quelle leçon avons-nous à en tirer ? Serait-il vrai que notre éducation nationale, notre culture serait à ce point inférieure à la Kultuv allemande? Nous allons l'examiner.

(1) Morne ouvrage, p. 58'.

■Ce qu'on entend en France par le mot culture. — Culture et humanités. — Kant, Schiller et la suprématie allemande. — La Kultur utilitaire. — L'internationalisme et le pacifisme par la domination allemande. — La Kultur barbare. — La civilisation énergétique de Wilhelm Ostwald. — Un mot de Pasteur. — Le banquet de Berthelot et les aspirations de la science française : son rôle humanitaire et civilisateur. — Le Vampire allemand.

Il y a déjà quelque saveur dans le fait que les Allemands, si sûrs de leur supériorité intellectuelle, n'aient pas trouvé dans leur langue de mot capable •de la désigner, et en aient été réduits à recourir à un mot français, affublé simplement d'un K très majuscule.

Si le mot n'existait pas chez eux, il y a quelques années (je le cherche en vain dans un dictionnaire datant de 1875), c'est très probablement que la chose elle-même n'existait pas davantage à cette époque, ou que tout au moins aucun Allemand n'en avait pris conscience. Nous avons donc quelque droit à nous déclarer plus anciennement cultivés que les Allemands ; mais ne leur cherchons pas querelle sur •ce point. Ils pourraient prétendre, à la réflexion, qu'ils désignent par notre mot culture tout autre chose que nous, et nous n'aurions certes pas à nous plaindre de la distinction. Je ne sais plus lequel de

leurs auteurs blâmait naguère leur manie d'introduire dans leur langue des mots étrangers dont l'emploi les rendait ridicules, tant le sens qu'ils leur donnaient finissait par s'éloigner de leur sens primitif. Aucune remarque ne s'applique plus justement au mot culture.

La Kultur allemande n'a rien à faire avec la culture française. La culture, chez nous, tend essentiellement à élever l'esprit au-dessus des vulgarités de la vie ; elle a pour objet d'apprendre à l'Homme à dominer tout ce qu'il peut y avoir en lui d'égoïsme et d'appétits grossiers ; elle se propose de le rendre spontanément généreux, charitable, courtois vis-àvis de ses semblables, juste et bon. Elle lui inculque l'esprit de sacrifice, et si elle comporte, en général, une certaine connaissance des langues anciennes, c'est que la plupart des ouvrages écrits dans ces langues, qui sont arrivés jusqu'à nous, n'ont été sauvés de l'oubli que parce qu'ils représentaient ce qu'il y avait de plus noble et de plus élevé dans la pensée des anciens. C'est en raison de cette épuration que nous attribuons à l'antiquité une hauteur morale qu'elle n'avait certainement pas en bloc, et qui ne nous paraît si grande que parce que nous avons, au préalable, abattu toutes les scories qui enveloppaient l'or pur qui nous reste. Aussi a-t-on justement désigné sous le nom d'humanités l'étude de l'âme des auteurs anciens, dans les langues mêmes où ils exprimaient leurs pensées. De la sorte, ces pensées ne peuvent être travesties ; triées par une longue suite

de générations, elles sont justement ce qui donne au caractère de l'Homme sa plus solide armature.

C'était bien ainsi que l'on voyait les choses, il n'y a pas encore très longtemps, en Allemagne ; mais la précision des conceptions anciennes s'accommodait mal avec ce qu'il y avait de vague et de nébuleux dans lapenseegermanique.il ne serait pas impossible que cette nébulosité, en quoi l'on ne saurait voir une qualité, ait été pour beaucoup dans l'admiration que nous avons vouée aux philosophes allemands les plus réputés. Nous aimons à suivre les contours changeants des nuages et à y découvrir des figures qui n'y existent certainement pas; nous nous plaisons dans la contemplation des volutes sans cesse changeantes de la fumée, nous cherchons à donner une précision aux formes indécises qu'estompe le brouillard, et c'est ainsi que nous avons souvent attribué aux plus illustres philosophes d'outre-Rhin une profondeur qui n'était qu'obscurité. Et puis on n'aime guère, n'est-ce pas? paraître ne pas comprendre ce qui a Pair d'être profond !

Ce qu'il y avait de plus clair chez les philosophes allemands nous avait été emprunté; le reste était surtout fait d'orgueil. Le savant mathématicien Emile Picard, membre de l'Institut, me signalait naguère les larges emprunts faits par Kant à Jean- Jacques Rousseau, emprunts dont Kant avait peutêtre l'aveu sur les lèvres lorsqu'il disait que l'Allemagne lui paraissait « destinée à recueillir ce que les autres nations avaient produit de meilleur pour

se l'assimiler. » On voit déjà poindre le pangermanisme dans cette phrase, et il s'affirme candidement dans ce passage de Schiller que m'a livré également M. Emile Picard : « L'Allemand doit chercher à parvenir au plus haut sommet. C'est à lui qu'il est réservé d'atteindre à la fin suprême d'achever en soi l'humanité, au but le plus beau qui est de réunir en une couronne tout ce qui fleurit chez les autres peuples. »

L'idée de la prédestination du peuple allemand est donc ancienne ; elle a longtemps couvé avant de produire le vaste incendie dont nous avons aujourd'hui le spectacle tragique. Cette idée, d'ailleurs, ne présentait qu'un danger relatif tant qu'elle demeurait dans le domaine de la spéculation pure ; mais elle est devenue pernicieuse du jour où elle a pu s'appuyer sur les doctrines qui lui ont permis de revêtir une allure d'aspect scientifique et de pousser à bout toutes ses conséquences. La culture, telle que nous l'entendons, a été rapidement dédaignée comme inutile, sinon néfaste. Ses bases ont été dénoncées comme un encombrant fatras d'inutiles puérilités. Or, dit Fun des théoriciens de la Kultur nouvelle, Wilhelm Ostwald, « l'idéaliste n'est pas celui qui s'occupe de choses inutiles ; c'est plutôt celui qui, selon sa profession, met sa vie au service de son pays et de l'Humanité, c'est-à-dire leur est utile. »

L'utilité ! L'utilité pratique faite de réalisations immédiates et matérielles, voilà le but que

poursuit, loin de toutes les conceptions morales et apaisantes des « humanités » de notre vieille culture, voilà ce que poursuit la Kultur allemande ! Deux hommes s'en sont faits les théoriciens : Ernest Hseckel, d'Iéna ; Wilhelm Ostwald de Leipzig. Le premier, naturaliste de profession, a brutalement transporté dans le domaine scientifique les théories darwiniennes de la lutte pour la vie et de la sélection naturelle. Le second, qui s'est surtout occupé de chimie organique, et qui est l'un des lauréats du prix Nobel pour la chimie, a fait application aux sociétés humaines des théories physico-chimiques relatives à l'énergie, au sens tout mécanique que donnent à ce mot les physiciens modernes, sens très différent de celui dans lequel nous Fentendons quand il s'agit de louer la force d'un caractère. Tous deux, Haeckel et Ostwald, se sont de longue date déclarés antimilitaristes, pacifistes et internationalistes ; tous deux ont rêvé de réorganiser la société sur des bases nouvelles ; c'est, je crois, ce qu'on appelle être socialiste, s'il est possible de donner un sens précis à ce mot si prodigieusement élastique : tous deux enfin ont fait les plus violentes campagnes contre les religions, en général, et le christianisme en particulier. Nous les rangerions par conséquent dans la catégorie des purs les plus avancés. Ils sont cependant parmi les signataires du fameux manifeste des intellectuels allemands, ce monument inoubliable de mensonge et de férocité.

Faut-il voir dans le passé et dans le dernier acte de

ces hommes, d'ailleurs éminents chacun dans sa spécialité, une contradiction, l'effet d'une conversion subite telle que celle qui abattit saint Paul sur le chemin de Damas? Nullement. Nous sommes habitués, en France, à voir des hommes se laisser entraîner par la parole, revenir un jour sur ce qu'ils ont dit la veille et enfourcher un dada nouveau ; par politesse, nous appelons cela du dilettantisme. L'Allemand n'est pas ainsi ; il est, comme on dit, tout d'une pièce ; c'est ce que les gens du peuple appellent être cabochu, et c'est l'étymologie tant cherchée qu'ils donnent du mot Boche, avec une autorité qu'on ne peut guère contester puisque les mots cabochu, caboche et boche ont été tous les trois imaginés dans les faubourgs. Or, Hseckel aussi bien qu'Ostwald, aussi bien que tous leurs collègues des universités, ont été dominés par l'idée de la supériorité de la race allemande, idée qui était déjà ancrée, on l'a vu, dans l'esprit de Goethe, de Schiller, de Kant, de Fichte. L'Allemand a toujours été, pour luimême, sinon le surhomme de Nietzsche, du moins le candidat désigné à cette haute dignité. A lui, par conséquent, le devoir de s'emparer du monde, d'asservir le reste de l'humanité et de lui imposer la conception germanique qui doit amener sur la terre un état de choses aussi voisin de la perfection que possible. Alors toutes les nations englobées ou dominées par la Germanie n'en feront qu'une ; c'est ce que ces messieurs appellent être internationaliste ; alors la paix régnera parmi les hommes parce que

chacun subira les effets de l'inéluctable discipline allemande; c'est ce qu'ils appellent être pacifiste. Comme, dans l'intérêt commun, tout écart contre la discipline devrait être immédiatement signalé et réprimé, les autorités civiles seraient suffisantes pour régler tous les conflits, le règne du militarisme serait fini. Plus vite on arrivera à cet âge de tranquillité universelle qui ressemble plus, peut-être, à l'Age de fer qu'à l'âge d'or, mieux cela vaudra ; et c'est pourquoi il faut saisir, quand elle se présente, l'occasion d'étendre sur le monde entier les ailes sombres de la Germanie régénératrice — régénératrice à son profit, bien entendu.

Pour arriver à ce grandiose résultat, tout est permis : la morale, le droit des gens n'ont rien à voir dans l'affaire ; ce sont de vains obstacles imaginés pour retarder l'avènement de la race marquée pour dominer l'avenir, et qu'elle a, par conséquent, le droit de mépriser. Rien ne peut égaler ce qui sortira de son génie et de ses mains, quand elle dominera le monde ; elle peut donc sans remords détruire tout ce qui a fait jusqu'ici l'orgueil des races inférieures. Qu'importent les prétendues richesses, les prétendus chefs-d'œuvre, les villes, les monuments, les industries qu'elles ont créés ? Tout cela peut être anéanti pour peu que la grande Allemagne ait un intérêt quelconque à le faire ; elle fera mieux quand elle régnera sur le Globe. Il n'y a pas plus de raison de conserver des villes comme Louvain, comme Ypres? des monuments comme la cathédrale de Reims ou

le beffroi d'Arras que de protéger les paillotes des nègres du centre de l'Afrique. Doctrine effrayante, mais qui est l'aboutissement naturel de la Kultur allemande, la seule conclusion — et l'auteur le dissimule à peine — des livres où dans ces dernières années, Ostwald a bien voulu appliquer aux sociétés humaines le résultat des réflexions que, depuis qu'il les a abandonnées, ses recherches de laboratoire lui ont inspirées.

Ces livres ont pour titres : Y Energie, les Grands hommes, les Fondements énergétiques de la science et de la civilisation. Us ont été traduits en français de 1910 à 1912. Le dernier est dédié, par une ironie tragique, au grand industriel et philanthrope belge Ernest Solvay. Ne cherchez dans ces volumes aucune trace de ce que notre culture appelle la morale, de tous ces impondérables auxquels on attache chez nous tant d'importance, qui soulèvent les enthousiasmes, soutiennent les courages, suscitent les dévouements et les sacrifices, et suppléent, dans une mesure qu'il ne faudrait pas, du reste, exagérer, aux défaillances et aux imprévoyances d'ordre matériel. Une seule chose compte dans le monde, au dire d'Ostwald, c'est Yénergie, au sens scientifique du mot. Cette énergie « compy^end tout ce qui peut naître du travail et être retransformé en travail». C'est tout.

L'énergie, telle que la conçoivent les physiciens, demeure en quantité constante dans l'Univers, mais elle y revêt les formes les plus diverses: elle se fait

électricité, lumière, chaleur, mouvement, ou se dissimule dans les atomes dont elle détermine les propriétés chimiques. Nous avons les moyens de diriger en partie ses transformations, de manière à l'obliger à travailler pour nous, mais elle se dérobe toujours dans une certaine mesure. La Kultur allemande, éminemment scientifique, a pour but de réduire au minimum cette énergie indocile, de coordonner même le travail humain de manière à en obtenir un rendement maximum, comme a tenté de le faire Taylor, et c'est en cela, suivant la doctrine énergétique d'Ostwald, que consiste toute la civilisation. Bref, la civilisation kulturale a pour objet, avant tout, la production économique de la richesse.

La culture française est autrement désintéressée. J'allais un jour rendre visite à mon vieux maître, le physicien Bertin qui habitait l'Ecole normale supérieure. Je rencontrai dans l'escalier Pasteur, son ancien condisciple, qui y habitait comme lui :

« Vous allez, me dit-il, voir le plus honnête des hommes. Trois messieurs m'attendent en ce moment dans mon cabinet. Ils sont venus m'offrir un million si je voulais faire breveter la fabrication du vaccin contre le charbon et leur céder le brevet. A cause des miens qui n'ont pas de fortune, je craignais de me laisser tenter. Je suis allé en parler à Bertin : — Refuse, Pasteur, m'a-t-il dit, refuse ! Ta gloire vaut mieux que cela ; donne ta découverte à tout le monde. — Je descends refuser. »

En Allemagne, il serait contraire à la doctrine

énergétique de laisser telles découvertes tomber dans le domaine public. La Kultur se paye.

Cette générosité de la culture française s'est affirmée solennellement dans une circonstance mémorable, où est apparue d'une façon caractéristique cette alliance de la science et de la hauteur morale qui fait si prodigieusement défaut à nos voisins.

Au mois de mars 1895 — il y aura bientôt vingt ans, — des jeunes gens qui ont été ministres depuis, vinrent me demander — comme naturaliste — de prendre la parole à un banquet offert à Marcellin Berthelot, le plus illustre et le plus philosophe des savants français. Il s'agissait de protester contre un article sensationnel de Ferdinand Brunetière, accusant la Science d'avoir fait « banqueroute ». Le banquet eut lieu le 4 avril, dans une immense salle de restaurant, à Saint-Mandé ; un millier de personnes y assistaient. M. Raymond Poincaré. alors ministre de l'instruction publique, le présidait. On y entendit de nombreux orateurs. Brunetière, comme on pouvait s'y attendre, ne fut pas couvert d'éloges, mais la science fut portée aux nues, et la philosophie passa un assez grand nombre de mauvais quarts d'heure. A voir la façon dont la plus scientifique des nations du monde — je ne dis pas la plus savante — se comporte actuellement dans la guerre qui a soulevé toutes les autres contre elle, on pourrait croire que Brunetière avait raison et que vraiment la science n'a aucun pouvoir civilisateur ; qu'elle peut couvrir de son riche manteau la plus effroyable barbarie et

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qu'il faut s'adresser ailleurs si on veut élever les âmes. Cet « ailleurs », Brunetière ne s'était pas fait faute de l'indiquer ; les religions étaient pour lui la vraie source de la civilisation, et comme il ne manquait pas déjà de gens disposés à user de la Science comme d'un bélier contres elles, l'éminent écrivain la considérait comme le principal ennemi.

La Science, dans la seconde moitié du XIXe siècle, avait réalisé trop d'éblouissantes conquêtes, elle avait trop profondément transformé notre vie sociale, elle avait prodigué trop de richesses autour d'elle, apporté à tous les hommes trop de bien-être pour qu'il pût être question de rabaisser ses mérites dans le domaine de la matière et des forces. Pourquoi, si bienfaisante, aurait-elle été démoralisatrice? La protestation des hommes de science fut énergique. Il a fallu tous les crimes de la savante Allemagne pour que la question de la portée morale de la Science fût posée à nouveau, à ce point que M. Bergson pouvait récemment écrire que le XXmc siècle, gavé pour ainsi dire de découvertes scientifiques, cesserait d'adorer la fée qui a suscité tant de miracles, sans éteindre la haine parmi les hommes, pour se jeter dans les bras des sciences morales et politiques, avec l'espoir que ces sciences sauraient trouver les bases définitives d'une paix qu'ils estiment actuellement si bon marché. Nous souhaitons que les sciences morales et politiques apportent à l'Humanité ce bienfait dont depuis près de deux mille ans le christianisme fait briller à ses

yeux le décevant mirage. Mais la Science tout court, telle qu'elle était conçue en France, il y a vingt ans, avait justement la même prétention.

Au banquet de Saint-Mandé, de nombreux discours furent prononcés ; on y parla de beaucoup de choses, même de saint Paul, dont le nom imprudemment prononcé par un orateur politique fut assez mai accueilli ; mais ce ne fut là qu'un incident passager, et ce qui rayonna dans cette assemblée, qui s'était réunie dans une atmosphère de bataille et de protestation, ce fut la grande lumière de la Science moralisatrice et pacificatrice.

« Grâce à vous, grâce à l'admirable série de vos découvertes, grâce à votre œuvre tout imprégnée de la plus haute philosophie, disait on à Berthelot, la tâche qu'auront à remplir nos successeurs sera, sans doute, singulièrement simplifiée et précisée. Il n'y a pas longtemps, à la fin d'un banquet que vous offraient les représentants d'une grande industrie, vous en avez vous-même, avec un esprit qui dissimulait mal vos très sérieuses espérances, indiqué les principaux résultats. Vous avez montré l'homme du XXme — ou plutôt du XXIme siècle — affranchi, pour se procurer sa nourriture, de la nécessité de cultiver la terre, affranchi des soucis de l'élevage et souriant de l'étroite dépendance dans laquelle étaient demeurés ses ancêtres, de tout ce qui vivait autour d'eux. Vous nous l'avez montré fabriquant luimême, de toutes pièces, sans autres matières premières que l'air, l'eau et le charbon, ces aliments

que nous ne pouvons aujourd'hui nous procurer qu'en détruisant des milliers de plantes et d'animaux. Quelle simplification dans nos mœurs ! Plus de douanes à nos frontières pour protéger l'agriculture; plus de prévention contre les produits artificiels; la margarine réhabilitée; les vins sans raisin tenus pour supérieurs aux meilleurs crus de la Bourgogne et du Bordelais ; les débitants inscrivant fièrement sur leur enseigne que leurs produits sont purs de tout mélange avec les produits naturels de composition capricieuse ; l'homme protégeant, pour le plaisir de ses yeux, les animaux et les plantes dont il fait aujourd'hui une si abusive et si abominable destruction. Voilà l'âge d'or que vous avez rêvé pour les chimistes — et ce que vous n'avez pas dit, c'est que vous l'avez plus qu'à moitié réalisé. »

Cet âge d'or, c'était nécessairement l'âge de la paix universelle. Quelle querelle, en effet, pourrait diviser les hommes, le jour où ils auraient la puissance de fabriquer eux-mêmes avec ces matières premières inépuisables : l'air, le charbon et l'eau, non seulement tout ce qui est nécessaire à la vie, mais tout ce qui peut en faire le charme matériel ; le jour où tous marcheraient vers le même but « avec la même foi, la même religion : la foi dans la Science et dans la Vérité » ?

La Science ? On lui reprochait, à ce moment, de faire banqueroute à la poésie, à l'idée de patrie, à la morale. « Mais, répondait à peu près en ces termes M. Charles Richet, quel est l'objet de la poésie,

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sinon d'élever lame humaine au-dessus des douleurs et des vulgarités de la vie, et peut-il être plus noble poésie que celle qui rêve le soulagement des douleurs humaines ? Le savant qui a pu adoucir quelques-uns de nos maux n'a-t-il pas fait, à sa façon, une œuvre supérieure, et ce bienfaiteur n'estil pas un vrai poète ? N'est-ce pas de la poésie que la révélation des secrets mystérieux et des lois grandioses de la nature ? Est-ce, d'autre part, manquer à l'amour que l'on doit à sa patrie que de se réjouir si les travaux qui s'y accomplissent profitent à l'Humanité tout entière ? Et l'un des motifs de cet amour n'est-il pas justement le bien qu'elle fait aux autres patries, au lieu de déchainer contre elles les guerres et les maux qu'elles entraînent ? Est-ce ne pas aimer sa patrie que d'estimer les grands artistes, les grands savants — bienfaiteurs de l'Humanité tout entière — au-dessus des grands massacreurs qu'on appelle des conquérants, et de mesurer la gloire au nombre des vérités dévoilées plutôt qu'à la quantité de sang humain répandu ? Et la morale ! Ne voyons-nous pas, du colossal effort intellectuel que représentent nos conquêtes scientifiques, se dégager peu à peu, comme un idéal supérieur : le respect de la vie humaine et de la douleur d'autrui, la solidarité entre les hommes et la fraternité entre les nations ? »

La politique elle-même, par la voix de Henri Brisson, saluait cette morale supérieure, proclamée par un physiologiste :

« Le mal, disait-il avec Charles Richet, c'est la douleur d'autrui. Le bien, c'est de savoir souffrir -de la douleur d'autrui. Voilà la morale telle que l'enseigne la Science. Toutes nos études scientifiques, littéraires, médicales, industrielles, juridiques, artistiques ont pour fin ou d'adoucir ou d'embellir la vie humaine ; elles représentent l'effort valeureux de la personne humaine cherchant à se dégager des fatalités qui l'enveloppent. »

A toutes ces idées généreuses, Berthelot répondait en déclarant que les convives qui l'entouraient étaient « venus appelés par leur commun amour pour la liberté de penser, pour la liberté de l'art, pour la liberté politique, libertés inséparables, ainsi que leurs conséquences prochaines : l'égalité sociale et la solidarité entre tous les membres de l'Humanité. » Il évoquait ensuite l'union étroite du beau et du bien avec le vrai; c'est-à-dire de l'art, de la poésie et de la morale avec la science ; de l'art et de la poésie qui dominent les races humaines à un degré d'autant plus éminent qu'elles sont plus avancées en civilisation ; de la morale, d'autant plus pure qu'elle est fondée sur une connaissance plus complète de l'Homme et de la Nature. Cette morale scientifique nous impose, ajoutait-il, un devoir sacré, autrement élevé que l'aumône personnelle. « Nous devons, s'écriait le maître, nous efforcer d'assurer à tout homme, par tous les moyens pacifiques et légaux, sa part légitime dans les bénéfices d'une société où toute jouissance et toute propriété sont les

fruits du travail accumulé par les générations antérieures. Nous tendons ainsi vers le règne idéal delà fraternité et de la solidarité sociales, conséquences de l'application de la science moderne à la morale et à la politique. En les poursuivant dans un esprit de modération, de tolérance et d'amour, leur évolution légitime amènera par degrés et sans violence une transformation complète des sociétés humaines. »

On peut comparer ces conceptions si hautes, si resplendissantes d'universelle charité et de fraternelle bonté, au violent et étroit égoïsme national qui perce, sans la moindre retenue, dans tous les factums des modernes intellectuels allemands. Et ce n'est pas que l'importance de l'organisation, dont, au dire du professeur Ostwald, la découverte reviendrait au peuple allemand, ait échappé aux hommes de science français :

« On commence à comprendre, lit-on dans un autre discours du même jour, que nos sociétés humaines, astreintes à pourvoir à la sécurité, à l'alimentation et à la multiplication des individus qui les composent, ne sont pas seulement assimilables par une simple métaphore aux organismes vivants... Dans les organismes inférieurs, tous les éléments constituants se ressemblent et accomplissent les mêmes fonctions. A mesure que l'organisme devient plus puissant, ses éléments perdent l'égalité première ; ils se diversifient de plus en plus ; ils se spécialisent ; mais l'existence de chacun d'eux demeure absolument, complètement assurée : en même

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temps la solidarité devient telle que toute souffrance du moindre élément est perçue par le corps social tout entier et peut en déterminer la dissolution et la mort. De tout cela se dégage pour l'Homme une véritable morale sociale, basée sur la force même des choses, s'imposant parla raison, la seule morale capable de rallier tous les suffrages dans un pays justement fier d'avoir inscrit en tête de ses lois la liberté de conscience. Or, ce consentement unanime, cette union spontanée de tous les cœurs et de toutes les volontés est, sous notre forme de gouvernement, la plus grande force sur laquelle nous puissions compter. Il existe entre nous, d'ailleurs, un lien impérissable : C'est cette notion de patrie qui, dans notre pays, s'incarnait déjà en Jeanne d'Arc, quand partout ailleurs elle demeurait confuse ; nous sommes unis par le souvenir des efforts accomplis en commun pour porter toujours plus haut la dignité humaine, et nous avons le sentiment que nous ne pouvons garder nos conquêtes morales qu'à la condition d'être toujours assez forts, c'est-à-dire assez sages et assez riches, pour les défendre contre ceux qui s'accommodent de moins. Il ne faut pas oublier que dans la lutte pour la vie à laquelle tous les peuples sont condamnés, la victoire appartient à celui dont les institutions sont le mieux en rapport non pas avec tel ou tel idéal philosophique, mais avec les réalités inéluctables au milieu desquelles il se débat. En attendant qu'elles découvrent le but inconnu, peut-être impénétrable pour elles, vers lequel s'ache-

mine l'Univers qui nous entraine dans son évolution, voilà les conceptions auxquelles sont parvenues les sciences naturelles. Elles nous prêchent non pas la guerre, mais la paix sociale. En observant la vie, en coordonnant ses œuvres dans des synthèses dont personne ne saurait nier la grandeur, les naturalistes n'ont certes pas conduit les hommes à la désespérance, supprimé tout idéal, ni répandu dans le monde un ferment démoralisateur. Compulsez tant que vous voudrez les douloureuses archives de la cour du Veau-d'or, vous n'y retrouverez les noms d'aucun de nos hommes de science ; leurs découvertes sont à tous, et à ceux qui leur proposent de les mettre en actions, ils répondent comme autrefois Renan : Pecunia tua tecum sit. Gardez votre argent !

« Voilà les personnalités morales que crée la science ! Qu'elle soit donc bénie, la banqueroutière f Qu'elle puisse, entourée de tous les respects, poursuivre son œuvre d'émancipation, de lumière et de vie, achever son œuvre d'union ! »

Ceci n'a pas été écrit pour la circonstance. Ainsi pensaient, il y a vingt ans, les intellectuels français; ainsi ils pensent encore. Mesurez la distance qui sépare ces apôtres de l'union et de la paix, ces amants respectueux de la vie humaine, soucieux de répandre partout le bonheur autour d'eux, de tendre aux faibles et aux petits la main secourable qui pourra les aider à s'élever toujours plus haut, des intellectuels éperonnés, casqués et bottés de Berlin, se-

meurs de ruines, contempteurs de la vie, insensibles aux beautés de l'art, et qui n'organisent que pour satisfaire leur incommensurable égoïsme. Comparez le désintéressement d'un Pasteur donnant à tous, sans compter, ses miraculeuses découvertes, sauvant des vies par milliers pour le seul plaisir de les sauver, au bluff commercial dont fut l'occasion la fausse découverte de Koch qui sema tant de déceptions parmi les malheureux poitrinaires, et vous serez bien forcés de reconnaître que si les savants font la science, la science ne fait pas le caractère des savants.

Les mêmes travaux, les mêmes découvertes fleurissent de chaque côté du Rhin, qui s'affirme ainsi comme la véritable frontière, sur des terrains tout différents : ce qui crée, sur une rive, des bienfaiteurs de l'humanité ne fait éclore aujourd'hui sur l'autre que des exploiteurs. C'est donc qu'il s'agit de deux mentalités différentes, de deux nations entre lesquelles il y a un abîme : l'une éprise d'idéal qui s'élève d'un coup d'aile au-dessus des brutalités de la matière et de la force pour les contempler de haut, les dompter, les assouplir au profit de l'humanité tout entière ; l'autre qui en demeure captive, et ne les manie que pour les faire servir à la satisfaction de son égoïste orgueil. Aux peuples de choisir entre elles et de dire laquelle des deux est la nation noble et supérieure.

Le choix fait, il restera à cette nation un devoir à accomplir. A quoi serviraient ses qualités morales,

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si elle ne s'appliquait pas à se conserver elle-même ; si elle oubliait que l'union qu'elle a manifestée en face de l'ennemi et que ses hommes de science sentaient en elle, il y a vingt ans, est le premier élément de sa force ; qu'elle doit jalousement conserver cette union et décourager sans hésitation tous les efforts qui pourraient être faits pour la lui ravir? Il n'est pas vrai, comme le disent les hommes politiques qui doivent leur élévation à de stériles batailles parlementaires, que le progrès soit le résultat des conflits des partis hostiles. Il résulte, au contraire, de l'union des âmes et de leur ardeur à poursuivre, d'un commun accord, la réalisation de tout ce qui peut apporter aux hommes plus de bienêtre dans une étroite fraternité.

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