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CHAPITRE XI

Le rôle de la France dans le développement des sciences physiques.

Le rôle initiateur de la France dans le domaine scientifique.

— L'Ecole polytechnique et l'Ecole normale supérieure. — Les mathématiciens français. — Les astronomes. — Les cartes photographiques du Ciel et le monde des Etoiles. — La composition chimique du Soleil et des Etoiles. — Création de la météorologie. — Les propriétés de la vapeur. — Les propriétés des courants électriques : Ampère et Arago. — La première idée du téléphone et de la télégraphie sans fil.

— La liquéfaction des gaz : Thilorier, Cailletet, Dewar, Amagat, Raoult. — Les Becquerel et la radio-activité; le Radium et VActinium. — Les propriétés des rayons invisibles : les diastases et l'origine de la vie. — La Chimie minérale : iode, brome, bore. etc. — La chimie organique de Dumas à Berthelot.

Et maintenant, laissant de côté les invérifiables conceptions philosophiques dont elle se pare et dont la valeur est plus que douteuse, au point de vue humain, pour demeurer dans le domaine de la science pure, l'Allemagne a-t-elle le droit de s'attribuer la place prépondérante à laquelle elle prétend? A-t-elle été la grande initiatrice sans laquelle tout ne serait encore, dans l'ordre des faits ou des doctrines, que ténèbres et confusion ?

Quoi qu'elle puisse dire, on ne peut refuser un rôle initiateur prépondérant, dans l'ordre scientifique au pays, où un astronome, Laplace, s'appuyant sur

les lois fondamentales posées par Newton, a doté la science de la plus grandiose hypothèse qui ait été tentée pour expliquer le système du monde ; où un de ses disciples, Le Verrier, a été assez hardi pour demander au simple calcul la découverte d'une planète : où un physicien, Janssen, a trouvé moyen de déterminer la composition chimique du Soleil et, par conséquent, celle des étoiles ; où a été conçue et réalisée l'idée de fonder un système décimal des poids et mesures sur la détermination de la mesure d'un arc du méridien terrestre, menée à bien par des géodésiens tels que Bouguer, La Condamine, Godin, Clairaut, Maupertuis, etc ; où un Papin a découvert la puissance de la vapeur, que devait plus tard utiliser Sauvage ; où un physicien, comme du Fay, a imaginé la théorie des deux électricités ; où un autre, Ampère, a précisé l'action des courants électriques les uns sur les autres ; où un Fresnel a démontré la nature vibratoire de la lumière et donné une vaste théorie des phénomènes lumineux, tandis que ses émules, les physiciens Fizeau et Foucault déterminaient sa vitesse, chacun par un procédé différent ; où un autre physicien, Sadi Carnot, fondait la théorie de l'énergie chère à Ostwald, en montrant qu'un travail accompli correspond toujours à une même quantité de chaleur disparue et •réciproquement, de telle sorte qu'une calorie, c'està-dire la quantité de chaleur capable d'élever de 1° la température de 1 kilogramme d'eau, est susceptible de soulever un poids de 427 kilogrammes à

1 mètre du sol, et que la chute brusque de 4:27 kilogrammes, tombant d'une hauteur de un mètre, sur le sol, développerait, au moment où il serait arrêté, une quantité de chaleur capable d'élever de 1° la température d'un kilogramme d'eau : où Lavoisier a créé la chimie minérale, déterminé la composition chimique de l'air et de l'eau, expliqué la combustion et la respiration et fixé, avec Fourcroy, Berthollet et Guyton de Morveau, les règles de la nomenclature chimique ; où Jean-Baptiste Dumas a lancé la chimie organique dans une voie infinie de découvertes, que Laurent, Gerhardt, Wùrtz, Berthelot et tant d'autres chimistes ont parcourue d'une façon triomphale, pendant que, grâce à l'école de Wùrtz, la notion féconde des atomes se précisait peu à peu : où Haùy a proclamé d'un seul coup les lois de la cristallographie ; où Buffon a débarrassé l'histoire de la Terre de toutes les légendes qui masquaient son passé, a cherché à tirer du sol luimême les documents qui permettraient un jour d'écrire cette histoire, a attiré l'attention sur les animaux disparus, et jeté de la sorte les bases des deux sciences nouvelles : la géologie et la paléontologie, dont on sait aujourd'hui l'immense étendue et les étonnantes révélations ; où les de Jussieu, Lamarck et Adolphe Brongniart ont donné à la classification des plantes une législation qui a fait oublier les systèmes de Linné ; où Geoffroy Saint-Hilaire et Serres ont démontré le parallélisme des phénomènes embryogéniques et des transformations subies.

depuis l'origine des temps, par les animaux appartenant à une même série généalogique : où Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire ont assis la doctrine de l'évolution sur des bases autrement larges que celles sur lesquelles Darwin l'a si savamment établie plus tard ; où Guvier a conçu une anatomie comparée capable de formuler avec assez de précision les lois de l'organisation, pour permettre de restaurer complètement, avec un nombre restreint de fragments d'os, toute la structure d'animaux fossiles dont on croyait jadis impossible de reconstituer la forme ; où Bichat a conçu l'idée que les mêmes tissus associés dans des proportions différentes et groupés suivant des modes variés, se retrouvent dans le corps de tous les animaux qu'ils constituent à eux seuls, fondant ainsi une science dont l'Allemagne s'enorgueillit aujourd'hui, l'histologie; où, après Dugès, Henri Milne-Edwards a appliqué à la coordination des faits relatifs à l'organisation des animaux, les lois de l'organisation des sociétés humaines, en les groupant autour de la loi de la division du travail physiologique : où de Quatrefages a ramené aux méthodes de l'histoire naturelle l'étude des races humaines et donné ainsi son statut à l'anthropologie tandis que Broca créait pour elle des méthodes de travail dont l'emploi raisonné eût évité à l'Allemagne l'accès de délire qu'elle a subi pour avoir vaniteusement donné sa confiance aux romans flatteurs pour elle du comte de Gobineau ; où Albert Gaudry, avant même que Darwin ait exposé ses

grandes vues théoriques, a démontré par des faits là réalité des changements subis, au cours des temps, par les animaux : où Claude Bernard, supprimant les caprices et la tyrannie du fluide vital des vieux médecins et des anciens physiologistes, a établi que tout phénomène physiologique relevait d'une cause ou d'un ensemble de causes précises qu'il suffisait de mettre en jeu pour déterminer fatalement la reproduction de ce phénomène, a fondé sur le déterminisme des phénomènes physiologiques une Physiologie expérimentale dominée par l'idée précieuse de l'indépendance des éléments anatomiques, a démontré l'identité des phénomènes essentiels de la vie chez les végétaux et les animaux, et proclamé finalement que sous leurs contrastes apparents, qu'on aimait à opposer jusqu'à lui, se dissimulait, en réalité, la notion fondamentale de Y Unité de la vie; où Marey a imaginé tant de machines ingénieuses pour saisir sur le vif tous les mouvements des organes et utilisé l'invention, bien française, elle aussi, de la photographie, due aux patientes recherches de Daguerre et de Niepce de Saint- Victor pour construire le premier cinématographe appliqué à l'étude du vol des oiseaux; où Montgolfier a imaginé le premier ballon et Dupuy de Lôme le premier dirigeable ; où enfin, pour ne citer que les plus grands, un Pasteur a révolutionné la médecine et la chirurgie, en révélant le rôle immense du monde des microbes, soupçonné par un autre Français, Davaine, en démontrant définitivement l'inanité des générations

spontanées, et en créant toute la science des vaccins préventifs, des sérums guérissants, qui a pris, dans ces derniers temps, un si magnifique développement, sauvé tant de vies humaines et suscité d'innombrables chercheurs soutenus par l'espérance de débarrasser un jour l'humanité des maux incalculables que lui infligent les invisibles parasites qui la guettent de toutes parts.

Durant les quarante-quatre années qui nous séparent du triomphe de l'Allemagne sur les armées françaises, triomphe sur les conditions accidentelles duquel ni le comte de Bismarck, ni le maréchal de Moltke ne gardaient d'illusion, le mouvement créé en France par les grands fondateurs de sciences ou de méthodes, dont nous venons de rappeler les noms, ne s'est pas arrêté comme, de l'autre côté du Rhin, on a tenté de le faire croire. Quelque téméraire que soit pour un seul écrivain une telle entreprise, condensée dans un aussi bref chapitre, nous devons répondre à cette prétention, en essayant de retracer ici, au moins dans ce qu'ils ont d'essentiel, les traits des progrès dus, pendant cette période, à l'effort incessant de nos savants. Nous suivrons, pour cela, l'ordre que nous avons adopté dans les lignes précédentes, et qui reproduit à peu près ce que Gondorcet appelait la hiérarchie des sciences, les premières étant dans une large mesure indépendantes, les autres s'appuyant de plus en plus soit sur quelqu'une de celles qui les précèdent, soit sur leur ensemble.

Les sciences mathématiques sont des procédés de raisonnement, permettant de pousser jusque dans leurs plus extrêmes conséquences les relations que l'observation a établies entre les faits, ou les définitions abstraites des nombres et des formes, plutôt que de véritables sciences au sens vulgaire de ce mot. Ainsi les entendaient Pascal, Descartes et Fermât. Deux grandes écoles, l'Ecole polytechnique et l'Ecole normale supérieure, dont l'idée remonte à la Révolution sont, en France, comme les conservatoires où les grandes traditions de d'Alembert, de Lagrange, de Monge, de Cauchy, de Carnot, de Poncelet, de Michel Ghasles, de Liouville, d'Hermite, de Bertrand, etc., sont transmises de génération en génération ; et l'on doit citer parmi ceux qui ont ajouté à la gloire que ces illustres prédécesseurs ont répandue sur la science française ceux des mathématiciens tels que Henri Poincaré, Darboux. Emile Picard, Appell, Jordan, Painlevé, Hadamard, Humbert, Andoyer, Goursat, et de bien d'autres, dont les travaux sont connus des mathématiciens du monde entier et ont reçu les plus hautes consécrations de la part des académies étrangères.

La mécanique théorique est la fille et, pourrait-on dire, la fille aînée des mathématiques qui, par elle, ont pénétré la physique, reliant entre eux les phénomènes, permettant de les rattacher à des points de départ très simples et de les embrasser dans les développements de vastes théories. Descartes, Pascal, Lagrange, Poisson. Fourier, parmi les savants

français, peuvent être considérés comme ayant ouvert cette voie ; ils ont eu pour continuateurs Lamé, Barré de St- Venant, Combes, Clapeyron, Prony, Bresse, Bélanger, Résal, Maurice Lévy, etc. De nos jours, le général Sébert, MM. de Freycinet, Boussinesq, Léauté, Brillouin, Marcel Deprez, à qui l'on doit l'idée du transport de la force à distance, Duhem, Kœnig, etc., sont les représentants illustres de cette science dont les applications industrielles ont été si fécondes. Dans la voie de la physique mathématique, les Anglais, avec Glerk Maxwell et lord Kelwin, ont projeté une lumière dont l'éclat est difficile à égaler.

L'astronomie n'a pas moins profité des progrès des mathématiques. Parmi nos contemporains, Félix Tisserand, dans la mécanique céleste, a renouvelé, pour ainsi dire, l'œuvre de Laplace et montré d'une façon saisissante l'étonnante précision avec laquelle, en partant des lois de Newton, il a été possible de calculer le cours des astres ; l'écart maximum entre les positions réelles des planètes et celles données par le calcul, pour un moment donné, n'excède pas quelques secondes d'arc et descend à une demiseconde pour Mercure.

On peut dire que l'astronomie mathématique est presque terminée ; le fameux problème des trois corps lui-même a trouvé le principe de sa solution : mais l'astronomie physique est en pleine évolution. Elle a pour but la connaissance de la constitution des astres, et elle a merveilleusement profité de tous

les progrès qui ont été accomplis, dans ces derniers temps, relativement aux propriétés de la lumière et à la construction des instruments. On sait la part si considérable prise au développement de la science du Ciel par le célèbre observatoire de Paris, que dirigèrent, après les Cassini, des hommes tels qu'Arago, Le Verrier, Delaunay, l'amiral Mouchez, Tisserand, Lœwy et à la tête duquel se trouve actuellement l'astronome Baillaud. Les noms de Delambre, de Lalande, d'Yvon Villarceau, de Ghacornac, de Laugier, de Périgaud, de Wolf, de Faye, de Callandreau, etc., disent l'œuvre qui s'y est accomplie. Il fut longtemps le seul établissement de ce genre en France ; mais le ciel de Paris n'est pas d'une pureté suffisante pour permettre les études astronomiques les plus délicates ; aussi des observatoires ont-ils été établis, durant la seconde moitié du siècle dernier, sur les hauteurs qui avoisinent Lyon, Marseille, Bordeaux, et des savants tels que Charles André, Stéphan, Rayet, etc., y ont accompli des travaux de première importance.

Au Mont-Gros, près de Nice, la générosité du banquier Raphaël Bischoflfsheim a créé un observatoire modèle que dirige actuellement le général Bassot ; un autre, qui appartient à l'Académie des sciences et lui a été légué par un de ses membres, Antoine d'Abbadie, est situé à Abbadia, dans les Pyrénées. C'est à l'observatoire de Paris qu'ont été prises par MM. Lœwy, Puiseux et Le Morvan les plus belles photographies qui existent de la Lune,

astre décidément mort, qui n'a jamais été probablement le siège d'aucune convulsion depuis celles qui ont amené la formation à sa surface des cirques presque contigus qu'on y observe, et qu'on peut assimiler soit à des cratères de volcans innombrables, soit à la base d'énormes bulles gazeuses qui seraient venues crever en tous points, à la suite d'un immense rochage, tel que celui qui marque la solidification prochaine d'une masse d'argent fondu.

La photographie qui, nous l'avons vu, est une invention bien française, n'a pas seulement permis de fixer sur des plaques les accidents de la surface de la lune ; elle a permis aussi de préciser la position des étoiles. Les modifications que les cartes photographiques du ciel présenteront de siècle en siècle permettront de se rendre compte des mouvements de ces soleils lancés dans l'espace avec leur cortège de satellites, dont aucun mot ne saurait rendre ni les dimensions colossales, ni l'énorme vitesse. Celle-ci est révélée par le déplacement des raies de leur spectre. L'éloignement des étoiles nous fait seul paraître comme la tranquille image de la paix et de l'éternel repos un firmament dans lequel les» astres dansent en réalité comme les étincelles d'un tragique et prodigieux incendie.

Dans ce bal vertigineux, notre Soleil glisse à une vitesse de 6190 000 kilomètres par jour en sedirigeant vers l'étoile Véga et la Lyre pour aller on ne sait où. Les autres danseurs sont les étoiles ; elles sont innombrables, disaient les Anciens ; la

carte du ciel, dont les éléments, recueillis par dixhuit observatoires, sont, par un hommage précieux à l'astronomie française, concentrés à l'observatoire de Paris, permet d'évaluer à trente millions le nombre de celles dont la lumière est assez intense pour impressionner les plaques photographiques. Mais combien y en a-t-il d'assez lointaines pour que leur lumière s'éteigne avant d'arriver jusqu'à nous? Le ciel n'offre pas seulement ce grandiose spectacle. Les étoiles ne sont pas des êtres éternels. Quelques-unes, depuis qu'on les observe, se sont éteintes; d'autres, qu'on ne soupçonnait pas, se sont brusquement éclairées d'un éclat momentané, comme si quelque gigantesque incendie s'y était subitement allumé. Ici, c'est à l'Allemagne que revient la découverte des données qui ont permis d'étudier ces grandioses phénomènes. On doit à Frauenhofer la découverte que le spectre solaire est marqué de raies obscures perpendiculaires à sa longueur. Kirchoff et Bunsen ont montré que les métaux incandescents produisent des spectres composés, au contraire, de raies brillantes, et que lorsqu'une lumière à spectre continu, comme celle du charbon, traverse des vapeurs métalliques, son spectre se strie de raies obscures exactement correspondantes aux raies brillantes du métal incandescent. Les raies de Frauenhofer indiquent donc que l'atmosphère du soleil contient des vapeurs métalliques et permet de déterminer les métaux qui s'y trouvent vaporisés. De là l'invention du spectroscope, grâce auquel on

peut entreprendre l'étude chimique des astres. L'astronome français Janssen l'a inaugurée et a organisé, dans ce but, l'observatoire de Meudon, aux destinées duquel veille actuellement M. Deslandres, et celui du Mont-Blanc, voisin d'un observatoire particulier, organisé par M. Vallot.

Le spectroscope a permis de reconnaître que les étoiles étaient faites des mêmes substances que le Soleil et que l'on n'apercevait dans celui-ci aucun corps qui n'existât sur la terre. L'hélium qu'on lui croyait particulier a été retrouvé parmi les gaz terrestres et n'est qu'un signe de son activité ; il en sera de même vraisemblablement du nebulium découvert dans les nébuleuses non résolubles et dont, sans l'avoir jamais manié, grâce à la constitution de son spectre, on a pu fixer le poids des atomes au triple de ceux de l'hydrogène. A tous ces travaux, les astronomes français Faye, Janssen, Rayet, Wolf, Stéphan, Charles André, Périgaud. Callandreau, Deslandres, Bigourdan, Renan, Puiseux, Maurice Hamy, ont pris la plus grande part, et on leur doit aussi de nombreuses études relativement aux comètes.

La possibilité de prédire le temps a toujours été un rêve caressé par les hommes. Le naturaliste Lamarck croyait en avoir découvert le moyen, et Cuvier n'avait pas assez de sarcasmes contre cette utopie. L'utopie a été, grâce à l'illustre astronome Le Verrier, abordée de front. Une science nouvelle a été créée, la météorologie, qui a une

vaste organisation internationale k son service. Dans un bureau central, à Paris, sont coordonnées toutes les observations locales. C'est donc encore grâce à un savant français qu'un problème longtemps réputé inabordable est entré dans la voie des solutions pratiques ; son œuvre a été poursuivie par le physicien Mascart dont un élève. Alfred Angot, a repris la tâche.

La physique n'est pas moins redevable que l'asironomie aux travaux de nos compatriotes. On sait quelle ampleur ont prises les inventions auxquelles elle a donné naissance. Les noms de Gay-Lussac, Dulong, Petit, Regnault, sont intimement liés à l'histoire des propriétés de la vapeur et des machines qu'elle fait mouvoir. C'est Ampère qui a découvert l'action des courants électriques les uns sur les autres. C'est Arago qui a inventé l'électro-aimant, organe essentiel des télégraphes, des générateurs de lumière et des moteurs électriques. La première idée de la téléphonie, à laquelle Edison a donné sa forme pratique, appartient à un Français. Bourseul. Quels que soient les travaux qui ont pu précéder ou suivre les belles expériences de Branly, la télégraphie sans fil n'existerait pas sans l'invention de son cohéreur, et la téléphonie sans fil vient d'être réalisée par deux physiciens de notre pays. D'autre part, on sait l'importance physiologique qu'ont prise les courants électriques de haute fréquence après les études de d'Arsonval.

S'il n'y a plus aujourd'hui de barrières entre les solides, les liquides et les gaz, si l'on connaît toutes les phases de leurs transformations, lorsqu'ils passent de l'un de ces états aux autres, s'il est possible de vaporiser même les métaux et, inversement, de liquéfier tous les gaz et d'en solidifier un certain nombre, c'est encore à des savants français qu'on le doit : le premier, Thilorier, liquéfia l'acide carbonique par la pression, et la pression seule a suffi à Amagat pour liquéfier le bichlorure de carbone ; en combinant la pression avec une brusque vaporisation par détente de la pression, Cailletet, dans le laboratoire de Sainte-Glaire Deville, liquéfia l'oxygène et amorça la liquéfaction de l'hydrogène. On liquéfie aujourd'hui l'air avec une grande facilité, et l'on sait toutes les applications de l'air liquide ; l'hydrogène lui-même a été liquéfié par Dewar. Ces succès ont remis en honneur, parmi les physiciens, les recherches sur les effets des variations de la température, qui ont amené à la découverte de lois auxquelles sont attachés les noms d' Amagat et de Raoult, à des considérations sur la constitution moléculaire et atomique des corps qui ont conduit à mesurer la grandeur des molécules, à supputer leur nombre dans un espace donné, et ces tentatives ont déjà valu au nom de Jean Perrin l'estime de tous les savants.

Mais on est allé plus loin encore dans la connaissance de la structure de la matière ; des recherches

lentement poursuivies, pendant quatre générations de savants de la même famille, celle des Becquerel, ont bouleversé toutes nos idées sur sa constitution et sa durée. Depuis Antoine-César Becquerel, chef de bataillon du génie sous le premier empire, devenu professeur au Muséum national d'histoire naturelle et membre de l'Institut de France, auteur de nombreuses découvertes, notamment celles des piles à courant constant, des piles thermo-électriques et de la galvanoplastie, l'étude des phénomènes de la phosphorescence, c'est-à-dire de l'émission spontanée ou de la transformation de la lumière par les corps, a été de tradition dans la famille Becquerel, dont toute la vie scientifique s'est écoulée au Muséum. Edmond Becquerel, son fils, la continua; mais ce fut son petits -fils, Henri Becquerel, qui reconnut les propriétés spéciales, bien différentes de la lumière ordinaire, des rayons brillants émis par les sels d'uranium et de thorium. La variabilité, suivant les échantillons de sels d'uranium, de l'intensité de ces rayons, qui font immédiatement disparaître les charges électriques, le conduisit à admettre que ces sels, même réputés les plus purs, contenaient des proportions diverses d'un autre corps en qui résidait la curieuse propriété d'émettre ces lueurs spéciales. C'est de ce corps, nommé par anticipation radium, que M. et Mme Curie ont réussi à préparer des sels purs, présentant au plus haut degré les propriétés attribuées jusque-là aux sels d'uranium, et dont l'ensemble constitue ce qu'on a appelé la radio-

activité. M. Debierne en a extrait un autre corps, Yactinium. Pour la première fois, on s'est trouvé en présence d'un élément chimique dont les atomes se détruisent spontanément, éclatent, pourrait-on dire, silencieusement, à la vérité, en donnant justement naissance à cet hélium jadis découvert dans le Soleil, tout en libérant une quantité formidable d'énergie capable de brûler les tissus vivants, de briser d'autres atomes et, suivant sir William Ramsay, de changer les métaux lourds en métaux plus légers qui pourraient être eux-mêmes mués en carbone. La radio-activité, découverte toute française, jetait bas toutes les notions, en apparence si solides, relativement à l'infrangibilité des atomes et à l'éternité de la matière. Elle apportait une confirmation imprévue aux idées de Glerk Maxwell et de sir William Thomson, devenu plus tard lord Kelvin, sur la nature de la matière et l'unité fondamentale des plus puissantes des forces physiques : l'électricité et la lumière. La vieille alchimie, cherchant à transmuter les métaux, n'était plus une folie. Des horizons nouveaux s'ouvraient à la puissance de l'Homme, et du coup l'une des plus stériles doctrines philosophiques qui aient été imaginées, le matérialisme, se trouvait ruinée. La matière n'était plus qu'une création dont il fallait rechercher l'origine dans une puissance immatérielle, insaisissable, invisible et présente dans tout l'Univers, se manifestant par les rayons du Soleil et des étoiles, les formidables éclairs de la foudre, ou se cachant dans

les atomes et construisant avec eux les microbes et les mondes.

On ne saurait rapprocher de ces grandes découvertes, ni par la méthode qui y a conduit ni par les conséquences qui en ont été déduites, la découverte quasi-allemande des rayons X ou rayons de Rœntgen : c'est par un pur hasard, et non par une suite ininterrompue de recherches, que Rœntgen, l'un des signataires du fameux manifeste des 93. a fait sa découverte. Le physicien anglais Crookes, à qui Fon doit, outre le thallium, des études éminemment délicates sur la façon dont l'électricité se comporte dans des tubes de verre où l'on a fait un vide presque absolu, avait depuis longtemps signalé les phénomènes lumineux dont ces tubes sont le siège. Ayant placé par hasard un de ces tubes au-dessus d'un cadre préparé pour obtenir un cliché photographique, Rœntgen constata, à sa grande surprise, que les pièces métalliques adaptées à ce cadre s'étaient photographiées sur la plaque sensibilisée, à travers la lame de bois qui voilait cette dernière. Une découverte était venue au devant de lui, si bien qu'on aurait pu lui appliquer ce mot d'un ironiste, qui à propos de la découverte, cependant délicate, du brome par l'excellent homme qu'était le chimiste Balard, qualifiait ainsi ce dernier : « Balard, chimiste français qui fut découvert par le brome. »

La découverte accidentelle des propriétés pénétrantes des rayons X n'en était pas moins impor-

tante; les physiciens français les ont étudiés avec une ardeur qui n'a pas été dépassée. La radiographie est devenue, grâce à eux, un art délicat qui est, au cours de cette guerre, un merveilleux auxiliaire de la chirurgie puisqu'elle permet de voir, à travers le corps, les fractures des os et d'aller rechercher exactement, sans erreur possible, et par le plus court chemin, les balles ou les éclats d'obus à leur place précise. Les noms de Ménard, de Béclère, de Gontremoulin et du malheureux Radiguet, qui fut victime des propriétés désorganisatrices des tissus des rayons X, disent la part qu'ont prise les Français à leurs applications.

Toutes ces recherches ramènent à l'étude des propriétés des rayons ultraviolets du spectre solaire. Ces rayons forment une série analogue à celle des rayons chauds, invisibles et des rayons colorés ; «à mesure que, dans le spectre étalé, ils s'éloignent du violet, leurs propriétés se modifient. M. Paul Becquerel a démontré que certains d'entre eux tuent les microbes ; mais M. Daniel Berthelot, qui suit les traditions de son illustre père, a établi que d'autres sont capables à eux seuls de fabriquer, sans le secours des végétaux, des hydrates de carbone : sucres ou amidons, et même de combiner l'azote avec l'hydrogène, le carbone et l'oxygène, et de préparer ainsi la formation des substances protéiques qui sont les constituants essentiels des <*orps vivants. La naissance de la vie sur la terre pourrait donc être l'œuvre d'un Soleil plus chaud

que celui qui ne fait actuellement que l'entretenir, et l'on s'expliquerait ainsi qu'elle soit, à un moment donné, sortie de la matière inerte, ce qui ne peut plus se produire de nos jours. Peut-être les diastases découvertes par les chimistes français Payen et Persoz, signalées par Berthelot dans la fermentation alcoolique, étudiées soigneusement en France par divers chimistes, en dernier lieu par Bourquelot et Bridel et dont le D1' Achalme vient d'écrire l'histoire, ontelles été les amorces, encore incapables de se reproduire spontanément, des substances vivantes.

La physique nous conduit ainsi tout à la fois à la chimie et à la biologie. Les savants français se sont distingués dans ces deux branches, aussi bien dans la chimie minérale que dans la chimie organique. A la suite du véritable créateur de la chimie, Lavoisier, qui la dégagea des nuages allemands du phlogistique, toute une pléiade de chimistes français a déjà enrichi la science de corps nouveaux : Courtois découvre l'iode, Gay-Lussac et Thénard le bore, Balard le brome, Lecoq de Boisbaudran le gallium, Lami prépare le thallium dont l'existence probable avait été signalée par Grookes l'année précédente. Liès-Bodard isole le calcium; Henri Sainte-Claire Deville crée l'industrie de l'aluminium, et plus tard, avec Debray, découvre le phénomène de la dissociation dont il détermine les lois. Moissan parvient à isoler le fluor qui, jusqu'à lui, ne semblait pouvoir sortir d'une combinaison que pour entrer dans une

autre, et détruisait les récipients dans lesquels on essayait de le contenir; plus tard, usant du four électrique, imaginé par Violle pour produire les plus hautes températures, il réussit à fondre les corps les plus durs et les plus réfractaires, peut-être à obtenir artificiellement le diamant, et certainement à préparer des carbures métalliques dont l'un, le carbure de calcium, a permis la fabrication industrielle de l'acétylène dont on connaît les propriétés éclairantes. Après les essais souvent fructueux d'Ebelmen pour préparer artificiellement les pierres précieuses, Fremy parvient à obtenir des rubis cristallisés de dimensions suffisantes pour être montés en bijoux.

Mais c'est surtout en chimie organique que la science française a été initiatrice. Déjà en découvrant le cyanogène, Gay-Lussac lui fournissait le premier exemple d'un composé d'azote et de carbone qui se comporte comme un corps simple et constitue ce qu'en chimie organique on nomme un radical. Ghevreul allait beaucoup plus loin en faisant connaître la constitution des corps gras, combinaisons de la glycérine avec des acides tels que les acides stéarique, butyrique, palmitique,etc, que les alcalis leur enlevaient pour former des savons ; il faisait par ses travaux entrer dans la fabrication industrielle la glycérine, l'acide stéarique qui permettait de remplacer les chandelles à suif de notre vieil éclairage par les bougies dites stéariques, tandis que la fabrication des savons devenait

plus rationnelle. Plus tard, Jean-Baptiste Dumas introduisait dans la chimie organique la notion de la substitution des radicaux qui éclairait d'une lumière nouvelle la constitution des composés organiques, les rapports qu'ils présentent entre eux et les modifications dont ils sont susceptibles.

La voie qu'ils avaient ouverte a été brillamment parcourue par Laurent, Gerhardt, Wiïrtz, Cahours, Malaguti, Paul Schutzenberger, Armand Gautier, Maquenne, Jungfleisch,Moureu, Bourquelot, Arnaud et bien d'autres. De ces travaux combinés avec ceux de Gay-Lussac sur l'équivalent en volume des gaz, sont sorties la notion des atomes et la théorie atomique sur laquelle est fondée toute la chimie organique. Il n'est que juste de reconnaître que les travaux de Wenzel, de Richter et de Berzelius avaient préparé le terrain, en établissant la loi des équivalents chimiques.

Malgré toutes ces recherches, l'opinion demeurait répandue que nombre de composés étaient l'œuvre exclusive de la vie, sa caractéristique pour ainsi dire ; qu'il était impossible de les reproduire sans elle, et c'était la raison pour laquelle il fallait notamment demander aux plantes les substances médicamenteuses. On ne savait même pas isoler leurs principes actifs, et ce fut un événement lorsque Pelletier et Caventou annoncèrent qu'ils avaient extrait du quinquina son principe fébrifuge, la quinine. Les sucres, les amidons, les huilesr

les graisses, les alcaloïdes tels que la quinine et bien d'autres substances, ne se formaient, croyait-on, que dans les organismes. On pouvait, à la vérité, s'en servir pour obtenir d'autres corps qui ne prenaient pas naissance sous l'action de la vie, en les traitant par des réactifs divers ou en les faisant agir les uns sur les autres. Berthelot réussit, le premier, à combiner directement le carbone et l'hydrogène, réputés réfractaires jusqu'à lui à toute union spontanée. Il obtint d'abord l'acétylène, puis toute une série d'autres carbures d'hydrogène ; et enfin des hydrates de carbone, c'est-à-dire des combinaisons d'eau et de charbon, qui ne sont autre chose que des sucres. Il créait ainsi une chimie organique nouvelle, la Chimie organique fondée sur la synthèse, qui pouvait bientôt émettre la prétention de fabriquer tous les composés qu'on observe chez les organismes vivants et qui, plus puissante qu'eux, parvenait à en créer beaucoup d'autres plus complexes ou plus simples, que la vie ne sait pas fabriquer. Nous avons indiqué, à propos des composés tinctoriaux et des composés médicaux, (*) les progrès faits par cette chimie nouvelle, son importance industrielle et la part que les savants français ont pris à son développement.

Non contente de s'attaquer aux produits inertes des animaux et des plantes, la chimie a voulu connaître la nature des substances azotées, dites au-

(1) Chapitre VI, p. 87.

jourd'hui substances albuminoïdes, et qui sont d'une complexité extraordinaire. L'école de Fischer, un des intellectuels du manifeste aux neutres, a fait faire de grands progrès à l'étude de la constitution de ces substances albuminoïdes : des formules leur ont été attribuées, redoutables par leur complication; leurs molécules peuvent contenir près d'un millier d'atomes. Divers chimistes français, notamment Paul Schutzenberger, avaient déjà cherché à établir ces formules, et à en tirer parti pour essayer de réaliser la synthèse des substances qu'elles représentent ; un de ses élèves, le chimiste Maillard, est allé plus loin, et l'on peut espérer que d'ici peu ces substances si importantes pour la constitution des organismes seront reproduites ainsi que leurs déchets. Nous avons vu que déjà les rayons X avaient mis les premiers termes de leur série entre les mains de M. Daniel Berthelot.

D'autre part, l'analyse chimique, s'adressant au sol lui-même, est venue éclairer les conditions dans lesquelles la culture peut-être le plus rémunératrice. Les recherches de Boussingault, Payen, Péligot. Paul Thénard, en faisant connaître ce qui manquait à un sol pour être fertile, ont permis à Georges Ville de déterminer les moyens de le lui donner, et de préconiser l'emploi des engrais chimiques qui ont rendu tant de services à l'agriculture, et ont mis en valeur l'importance des phosphates demeurés si longtemps inutilisés. Berthelot, Muntz, Dehérain, Gabriel Bertrand, ont montré,

d'autre part, comment le sol était susceptible de s'enrichir spontanément en azote, et quelle part les microbes prennent à cet enrichissement. C'était une conséquence inattendue des travaux de Pasteur.

Mentionnons, pour couronner cette série, que les travaux du chimiste français Paul Sabatier, professeur à l'Université de Toulouse et membre non résident de l'Institut, lui ont valu un prix Nobel pour la chimie. Il n'y a pas à craindre qu'il compromette cette haute récompense, comme l'a fait le trop célèbre Ostwald.

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