CHAPITRE XII
Le rôle de la France dans le développement des sciences naturelles.
Les fermentations. — Pasteur et ses élèves. — Le charbon, le choléra des poules, le rouget du porc, la rage, la péripneumonie des bêtes à cornes, la peste, la diphtérie, le tétanos, la fièvre typhoïde vaincus. — La rénovation de la médecine. — Les formes diverses de la contagion. — L'histoire de la terre : Buffon, Guvier, les géologues modernes. — La restauration des animaux fossiles. — Lamarck et la doctrine de l'Evolution. — La Botanique. — La Zoologie. — La théorie de l'Hérédité et la formation des organismes. — Henri Fabre. — Théorie de l'Instinct. — Les explorations sous-marines. — Les découvertes du microscope. — L'origine de l'Homme.
Nous sommes arrivés aux confins de la chimie et des sciences qui traitent de la vie ainsi que de ses productions diverses, des sciences naturelles qu'on a longtemps appelées sciences d'observation, par opposition aux sciences expérimentales ; mais peu à peu le fossé qui semblait séparer ces deux ordres de sciences se comble, et la comparaison impossible jadis, entre le passé de la Terre depuis qu'on y découvre les premières traces de vie, et leur état présent donne lieu à des conclusions dont le degré de probabilité équivaut presque à la certitude qui se dégage de Fexpérience. Pasteur, qui débuta dans la science comme chimiste, ne s'est d'ailleurs jamais départi, dans ses études si profondes sur la vie, de la
méthode expérimentale des sciences physiques; c'est toujours en chimiste qu'il envisage la vie. Ses premiers travaux portent sur les deux formes cristallines asymétriques et inverses, en quelque sorte complémentaires Tune de l'autre, que peut revêtir l'acide tartrique, formes qui en sunissant donnent l'acide racémique, parfaitement symétrique. Il passe de là à l'étude des fermentations, qui le mettent en présence des levures que l'on sait être, depuis Cagniard de La Tour, des organismes vivants. Il étudie la fermentation du vin, et ce qu'on nomme ses maladies. La fabrication de la bière, et la façon d'obtenir des levures de diverses qualités l'occupent ensuite. Entre temps, il a été chargé d'étudier les maladies des vers à soie, causées par un minuscule parasite que, faute de le bien connaître, on désignait sous le nom de corpuscule de Gornaglia. Dès lors, il se demande si des êtres microscopiques analogues aux levures ne peuvent pas se développer dans les organismes comme dans le vin; si la lutte qui s'établit entre eux et les éléments anatomiques des organismes dans lesquels ils se sont introduits, n'est pas la cause des maladies qui accompagnent leur présence. Si cette vue est exacte, il semblerait que, pour éviter les maladies causées par ces infiniment petits, auxquels le chirurgien Sédillot, de Strasbourg, indifférent sur leur nature, applique la dénomination devenue vulgaire de microbes, il suffirait de leur interdire rentrée des organismes. Justement Pasteur vient démontrer que si petits qu'ils soient, les micro-
bes ne se forment jamais spontanément; c'est là une grande victoire remportée sur des croyances aussi anciennes que les premières méditations des hommes sur l'origine des choses. On s'explique alors les succès du pansement ouaté du chirurgien anglais Lister, et Pasteur entreprend la lutte contre les maladies microbiennes. Par des traitements variés, des cultures appropriées, il transforme les microbes les plus virulents en vaccins contre eux-mêmes, et ce sont le charbon, le choléra des poules, la rage, etc.. qui sont vaincus. Un élan formidable est donné: la chirurgie connaît toutes les audaces ; l'hygiène est renouvelée et progresse d'un pas assuré ; une pléiade de savants travaille ardemment, sous la direction du maître, dans le modeste laboratoire de la rue d'Ulm : Maillot, Gernez, Duclaux, Joubert, Thuillier, Raulin, Ghamberland, Roux, etc.; c'est une école qui se fonde, une école dont la splendeur n'a jamais été dépassée. Une souscription internationale permet de créer I'Institut Pasteur, qui reçoit du financier Osiris un héritage royal. D'innombrables chercheurs se ruent, pour ainsi dire, à la découverte des microbes qui causent les maladies, des vaccins qui permettent de les prévenir. Le chimiste Armand Gautier, entr'autres belles découvertes, a signalé la présence dans l'organisme de produits spéciaux, les ptomaines et les leucomaines. Les microbes ne provoquent-ils pas la formation dans l'organisme de substances analogues, poisons d'ordinaire, mais susceptibles aussi de devenir vaccins
ou antidotes ? La sérothérapie prend naissance. A la phagocytose, d'Elie Metschnikoff, vient se juxtaposer une vaste théorie de la défense de l'organisme, où l'on voit apparaître toute une série do substances réagissant les unes sur les autres, comme si elles se livraient bataille, les toxines, les antitoxines, qui se rapprochent des ptomaïnes et des leucomaïnes ou des ferments solubles et d'autres plus ou moins hypothétiques, imaginées en Allemagne.
Le D1' Laveran fait connaître les parasites du sang qui produisent le paludisme ; le D1' Chamberland guérit le rouget du porc ; le D1 Ghauveau vaccine contre la péripneumonie contagieuse des bêtes à cornes ; le Dr Yersin découvre le sérum antipesteux ; le Dr Roux rend pratique l'usage du sérum de Behring contre la diphtérie ; les Drs Chantemesse et Widal préparent par chauffage des microbes un vaccin antityphoïdique ; le Dr Vincent en prépare un autre avec Féther, et vaccine toute l'armée française contre ce fléau. Le tétanos et nombre d'autres maladies sont vaincues j, ce n'est qu'une affaire de soins.
Si des savants français se font une place d'honneur dans la découverte des microbes malfaisants et les traitements des maladies qu'ils causent, d'autres, à la suite de Duclaux, leur opposent lesmicrobes bienfaisants, et l'on en découvre qui sont absolument nécessaires à la vie des organismes : ce sont des microbes qui permettent la germination des orchidées, d'autres qui font développer les tuber-
cules des légumineuses ou qui fécondent le sol. etc. Un seul insuccès dans tout cela, mais retentissant entre tous : celui du traitement de la tuberculose, par le prétendu vaccin de Koch, de Berlin,
Bientôt les effets des vaccins et des sérums appellent l'attention sur d'autres phénomènes longtemps demeurés inaperçus. Claude Bernard, à la suite de ses profondes études de physiologie expérimentale. avait fondé toute une théorie de la vie sur la structure des organismes eux-mêmes, que les travaux de Schleiden et de Schwann conduisaient à regarder comme des associations de petits êtres de même nature que les microbes, quoique plus grands qu'eux, et que les anatomistes désignent sous les noms d'éléments anatomiques, de cellules ou, avec HEeckel, de plastides. Ces éléments associés vivent et se nourrissent chacun pour son compte, c'est en cela que consiste l'indépendance des éléments anatomiques précédemment signalée. Mais, en se nourrissant, les éléments anatomiques modifient le milieu dans lequel ils vivent, le sang dans lequel ils prennent leurs aliments et auquel ils restituent le résidu de leur digestion. En raison de ces modifications du milieu sanguin, ils réagissent réciproquement entre eux, et leur indépendance se complique alors d'une solidarité qui les rend indispensables les uns aux autres. Cette solidarité apparaît clairement dans l'action puissante des substances qui résultent du fonctionnement des éléments de divers organes longtemps réputés inutiles, considérés comme des orga-
nés autrefois utiles, mais ayant perdu toute fonction, tombés à l'état d'organes rudimentaires, tels : l'épiphyse et l'hypophyse du cerveau, le corps thyroïde, le thymus, les capsules surrénales, etc. Dans ces organes le sang vient, en réalité, puiser des produits, leur sécrétion interne, dont la présence, dans des proportions déterminées, est nécessaire au maintien de la santé, comme l'ont montré Claude Bernard et surtout Brown-Séquard. Mais il s'est trouvé que les glandes ordinaires produisent aussi des sécrétions internes analogues à celles de ces glandes closes. Le foie, outre la bile, en fabrique des plus importantes : du glycogène, des graisses. de l'urée, en même temps qu'il accumule du fer (Dastre et Morat); les glandes digestivés agissent les unes sur les autres par leurs sécrétions; les glandes reproductrices produisent des substances déjà signalées par Brown-Séquard; et un jeune naturaliste français, M. Pézard, vient de mettre en évidence leur action sur le développement des caractères sexuels extérieurs : la substance produite par l'ovaire des poules s'oppose au développement des ergots et des plumes caractéristiques du coq; la substance produite par les testicules provoque le développement de la crête et de la faculté du chant. Elle se produit naturellement chez les mâles et chez les femelles à qui on a enlevé leurs ovaires. Ces produits peuvent être l'œuvre de glandes interstituelles qui se développent aux dépens des éléments des glandes génitales.
De telles sécrétions n'ont qu'une importance secondaire pour la vie de l'individu; mais il en est d'autres, comme celles du corps thyroïde ou des capsules surrénales, dont l'altération, l'exagération ou la suppression troublent profondément le fonctionnement de l'organisme. On peut parer, par des injections appropriées, à ces inconvénients, et suppléer par exemple à des sécrétions insuffisantes en injectant aux individus, chez qui cette insuffisance a été constatée, les sécrétions prises sur un autre individu ; de là une méthode de traitement, Yopothérapie, sœur de la sérothéraphie et, comme elle, issue des travaux des écoles de Claude Bernard et de Pasteur.
Les maladies microbiennes consistent surtout dans un empoisonnement de l'organisme par les sécrétions des microbes, ou par les sécrétions anormales que leur présence a provoquées. Ces sécrétions sont de même nature que celles de nos éléments anatomiques, dont quelques-unes sont particulièrement nocives et doivent être éliminées. Ces dernières, à leur tour, ne diffèrent pas essentiellement des venins qui servent de moyens d'attaque et de défense à de nombreux animaux. On pouvait donc penser que les méthodes de la sérothérapie seraient efficaces contre les redoutables venins des serpents. Les D1S Phisalix et Calmette ont simultanément réussi à obtenir une vaccination contre ces venins, dont ils peuvent ainsi annihiler les effets. Le Dr Calmette a poussé cette vaccination au plus
haut degré de perfection. Reprenant les travaux de son mari, Mme Phisalix a poursuivi, de son côté, des recherches fécondes sur le venin des batraciens et ses rapports avec le virus rabique.
D'autre part, des études entreprises d'abord sur le venin des anémones de mer, ont conduit M. Charles Richet à une découverte de premier ordre, qui constitue un progrès inattendu dans l'application de la sérothérapie, celle de Yanaphylaxie, qui peut se résumer dans cette proposition : Vinjection d'une substance venimeuse rend l'organisme particulièrement sensible à V injection d'une nouvelle dose de cette substance, pendant une certaine période après que les effets de la première dose semblent avoir disparu. Une injection nouvelle faite, dans ces conditions, peut avoir des effets mortels. Il y a donc des précautions sévères à prendre dans l'application de la sérothérapie qui, dans certaines conditions, n'admet pas d'injections répétées.
Dans toute cette révolution médicale partie de France, et qui dépasse de beaucoup le chapitre des maladies microbiennes, les savants français n'ont cessé de jouer un rôle prépondérant. Ils ont pris, en particulier, une part très importante à la lutte contre la maladie du sommeil et les autres maladies propagées dans les régions tropicales par les piqûres d'insectes ou d'acariens. Leur rôle apparaît des plus brillants dans des recueils tels que les Annales de l'Institut Pasteur, de la Société de pathologie exotique, de la Société de médecine tropicale et
dans les Archives de pa?*asitologie, fondées et dirigées par le professeur Raphaël Blanchard, dont les publications sur les moustiques, ainsi que celles du capitaine Surcouf sur les mouches piquantes, et du Dr Roubaud sur les tsé-tsé ont sûrement frappé tous les entomologistes.
De même que le nom de Pasteur domine toutes les études relatives au fonctionnement anormal de l'organisme envahi par les parasites, un autre nom français domine l'étude de son fonctionnement normal, celui de Claude Bernard. De même que Lavoisier a chassé de la chimie le dernier des fluides subtils chers aux philosophes de la nature, le phlogistique, Claude Bernard, en donnant à la physiologie des règles précises d'investigation, a rendu impossible tout retour offensif du fluide vital, fils, comme le phlogistique. de Stahl. Sans doute, depuis Haller, qui était Suisse, l'expérimentation était maîtresse en physiologie: Réaumur, en France, y avait eu recours pour étudier la digestion ; des savants comme Magendie, Flourens, Longet, Leuret, Gratiolet, Rouget, etc., avaient doté la science de belles découvertes dues à la précision de leurs expériences ; mais leurs résultats n'avaient pas toujours cette constance qui entraîne les convictions, les fixe d'une manière définitive et supprime toutes les objections. Il semblait que quelque chose de capricieux, lié à l'essence de la vie, intervint inopinément pour troubler l'œuvre des physiologistes, et ce quelque chose laissait une porte entr'-
ouverte à l'animisme de Stahl, au vitalisme de l'école de Montpellier. Claude Bernard précise qu'une expérience physiologique doit remplir, pour avoir une valeur, les mêmes conditions qu'une expérience de physique ou de chimie, c'est-à-dire qu'elle doit toujours donner les mêmes résultats quand l'expérimentateur s'est placé dans les mêmes conditions. Lorsque ces résultats paraissent variables, c'est qu'une condition accessoire, demeurée inaperçue est venue s'ajouter à celles que l'on croyait avoir exclusivement réunies. L'expérimentateur doit alors la rechercher et l'éliminer, tous les phénomènes naturels dépendant d'un nombre constant de causes •qui sont nécessaires et suffisantes pour déterminer inévitablement sa production. Les chimistes et les physiciens le savaient depuis longtemps ; la vie semblait apporter avec elle quelque fantaisie ; il étaitnécessaire d'établir que c'était là une simple apparence, de prouver que le déterminisme des phénomènes physiologiques, pour me servir de l'expression même de Claude Bernard, était aussi étroit que celui des phénomènes du ressort de la physique et de la chimie. La démonstration rigoureuse de cette vérité, Claude Bernard la poursuit dans l'étude des fonctions particulières des glandes digestives, dans celle des sécrétions diverses du foie, de la régulation de la circulation par les nerfs, des propriétés du curare dont il fait un instrument d'investigation, etc. Et quels disciples il laisse après lui : Vulpian, Paul Bert, Mathias Duval, d'Arsonval,
Dastre, Gley, Morat, Lapicque, Doyon, Delezenne... Avec la même méthode ses émules continuent leur œuvre commencée. Ghauveau étudie avec Marey le fonctionnement du cœur et, en même temps qu'il étudie les infections microbiennes avec Toussaint, Arloing et Nocard, il apporte de précieuses contributions à l'énergétique animale. Marey, à l'aide de ses méthodes délicates et précises d'enregistrement des mouvements les plus fugitifs et les plus rapides, révolutionne tout ce que l'on savait sur la mécanique de la circulation, de la respiration, de la contraction musculaire, des battements du cœur, de la marche, du vol et des modes divers de locomotion, préparant ainsi les merveilles de la cinématographie et de l'aviation.
François Franck continue ces belles études et Raphaël Dubois arrive à pénétrer le mystère de la production de cette lumière sans chaleur que Ton croyait propre aux vers luisants, aux cucujos et aux noctiluques, alors que sa fréquence chez les animaux des abîmes nous la fait apparaître comme une propriété générale des êtres vivants. Enfin, ne serait-ce pas justice que de punir le physiologiste Dubois- Reymond du reniement de son nom français qu'il commettait à Berlin, en 1871, en rappelant ici l'estime que ses travaux lui avaient value ?
La chimie, la médecine, les sciences naturelles se trouvent ainsi, au point de vue pratique, intimement reliées; mais celles-ci ont une portée gêné-
raie bien autrement étendue, et leurs diverses branches : la géologie, la paléontologie, la botanique, la zoologie, auxquelles se rattachent l'anatomie comparée, l'embryogénie et la physiologie générale, doivent aux savants français une bonne part de leur éclat. L'Histoire de la terre et les Epoques de la nature, de Buffon ; le Discours sur les révolutions du globe. de Cuvier, marquent l'aurore d'une science nouvelle, la géologie, entrant de plain-pied dans une synthèse que reprendra plus tard Elie de Beaumont. Ce savant essaye de grouper les chaînes de montagnes suivant les alignements d^un réseau pentagonal hypothétique, mais cet effort était prématuré. De nos jours, le géologue autrichien Suess a tenté un effort semblable, sans qu'on puisse dire que, malgré la quantité de documents réunis, il ait réussi à faire une œuvre définitive, ou même seulement animée d'un plus grand génie. A cette science portant sur un ensemble trop vaste et trop complexe pour qu'on en puisse coordonner tous les détails, Albert de Lapparent prête le concours de la clarté et de l'élégance françaises. Stanislas Meunier en étend hardiment les conclusions même aux astres dont les météorites ne sont que des débris tombés sur la Terre. Marcel Bertrand apporte des vues originales sur les charriages de masses énormes de terrain qui ont troublé tous les agencements primitifs de nos grandes chaînes de montagnes. Charles Sainte-Claire Deville, Fouqué, Lacroix, refont la théorie des volcans, tandis qu'Armand Gau-
tier trouve dans les granits eux-mêmes toute l'eau nécessaire pour produire les éruptions volcaniques sans l'emprunter à la mer. La théorie des tremblements de terre devient enfin définitive, grâce aux travaux du statisticien de Montessus de Ballore.
Ce sont là les grands ouvriers; mais comment n'admirerait-on pas la masse de travaux de détail qui peu à peu nous ont fait connaître le sol de la France, celui de ses colonies, et ont permis d'en dresser les cartes géologiques complètes, et n'est-ce pas une œuvre de tous points comparable aux meilleurs ouvrages allemands que le Traité de géologie, où Emile Haug a su condenser tout ce que l'on a recueilli de documents géologiques et paléontologiques jusqu'à ces dernières années.
Pressentie par Buffon, créée par Georges Cuvier, la paléontologie, dont le but est de reconstituer les végétaux et les animaux, bien différents des nôtres, qui ont vécu sur la terre aux diverses périodes géologiques et ont disparu depuis, s'efforce de préciser aussi leur ordre de succession. Mais aussitôt de plus vastes problèmes sont posés par la science française, qu'en aucun autre pays on n'a même soupçonnés. D'où venaient les êtres disparus? Gomment ont-ils été anéantis et remplacés? Guvier n'ose se prononcer d'une façon absolument catégorique ; il admet que les espèces ne varient pas; qu'elles disparaissent en certains points du Globe à la suite de cataclysmes locaux ou généraux, et sont remplacées par d'autres
venues d'ailleurs ou spécialement créées pour cela. Longtemps cette idée a régné dans la science, et Alcide d'Orbigny a essayé de déterminer le nombre — au moins une vingtaine — de ces créations successives. Mais au moment même où Guvier se rangeait à l'hypothèse de la fixité des espèces, admise comme un axiome par Linné, et qu'à la fin de sa vie Buffon ne défendait plus que mollement ou même abandonnait tout à fait, un autre naturaliste français, Etienne Geoffroy Saint-Hilaire pensait déjà que tout en conservant un même plan d'organisation, les animaux étaient susceptibles de se modifier « sous l'action toute puissante du milieu extérieur », et entre les deux émules surgissait un différend académique que Gœthe considérait comme un événement de première importance. Il en avait moins cependant que la publication par leur collègue Lamarck d'un livre qui contenait toute une révolution : la Philosophie zoologique. Lamarck établissait, dans cet ouvrage qui passa presque inaperçu, que les animaux se sont graduellement compliqués et diversifiés sous la double influence de l'usage ou du défaut d'usage de leurs organes. Cette vue profonde de l'évolution indéfinie des êtres vivants domine aujourd'hui toute la biologie. Pendant ce temps, l'Allemagne se pâmait devant les étonnantes élucubrations accumulées par Oken dans sa Philosophie de la nature.
Les vues de Lamarck sont néanmoins longtemps dédaignées en France. Etudiant les coquilles fossiles du bassin de Paris, Deshayes s'abstient de recher-
cher leur filiation ; mais il reconnaît que leurs formes se renouvellent trois fois durant l'époque tertiaire, et, en s'appuyant sur cette donnée, sir Charles Lyell divise cette époque en trois périodes : Yeôcène, la miocène et la pliocène.
C'est seulement vers 1850 qu'Albert Gaudry, en étudiant les fossiles de Pikermi, près d'Athènes, et du mont Léberon, dans le département de Vaucluse. établit sur des bases incontestables la doctrine de l'évolution des formes vivantes. Darwin n'arrive qu'après, mais avec une théorie fameuse, celle de la lutte pour la vie et de la survivance des plus aptes, déterminant une sélection naturelle. Finalement. Albert Gaudry développe dans ses célèbres Enchaînements du monde animal^ les idées sur l'évolution graduelle des espèces qu'il avait puisées dans l'étude des animaux fossiles de la Grèce. Le Dr Filhol dresse la généalogie des mammifères recueillis à St-Gérand-le-Puy. dans les phosphorites du Quercy, à Ronzon, à Sansans, etc., et c'est toute l'histoire de révolution des carnassiers et des ruminants qui apparaît. Depéret cherche à établir les lois de cette évolution; l'ingénieur des mines Douvillé étudie de même l'évolution de divers groupes d'animax invertébrés : les noms de Lartet, de Munier-Chalmas, ne peuvent être oubliés dans cette énumération, et tous les paléontologistes savent ce que doit l'histoire des oiseaux fossiles aux recherches initiatrices d'Alphonse Milne-Edwards, portant sur ceux qui vinrent mourir aux abords du lac à émanations méphytiques de Saint-Gérand-le-Puy.
Les Anglais, avec Richard Owen, Huxley et autres ; les Russes, avec Woldemar Kowalevsky : les Américains, avec Marsh, Osborn, Gope, Holland, Rathbun, les frères Ameghino ont rendu à la paléontologie de signalés services. Outre ses travaux sur l'origine précise des mammifères actuels, et ses travaux fondamentaux sur les Hommes fossiles, le professeur Boule a réuni, au Muséum de Paris, une effarante collection de monstres insoupçonnés.
En paléontologie végétale, les recherches d'Adolphe Brongniart, sur les végétaux silicifiés d'Autun, ont les premières renseigné sur l'organisation des plantes de la période carbonifère, et par une singulière répercussion ont amené la découverte, chez nos plantes actuelles, de caractères qui avaient jusque-là passé inaperçus, comme la chambre pollinique de l'ovule des Gycadées. Ces recherches ont été continuées par Bernard Renault qui a retrouvé jusque dans la houille les microbes actuels, par Grand'Eury, qui a tracé magistralement l'histoire de la succession des flores de cette lointaine période, et montré comment les fougères avaient pu passer aux plantes supérieures en acquérant la faculté de porter des graines. Les études des Saporta, des Marion, des Zeiller, des Lignier, ont été tout aussi fécondes. On ne voit pas qu'il ait été fait sur ce sujet, en Allemagne, depuis Schimper qui était Français, des travaux qui puissent être considérés comme supérieurs
Il en est de même en botanique. C'est un Suédois, Linné, qui commence à mettre de l'ordre dans l'histoire des plantes ; mais il n'y parvient qu'en appliquant une découverte française, celle de la sexualité des plantes, par Sébastien Vaillant; encore ne réussit-il à créer ainsi — il en convient lui-même — qu'un système commode pour arriver à déterminer le nom des plantes. Il laisse à d'autres le soin de fixer les principes d'une méthode naturelle dans laquelle les plantes seraient disposées suivant leur degré réel de ressemblance. Ce que peut être cette méthode naturelle demeure assez vague; toutefois, Antoine et Bernard de Jussieu croient être parvenus à la réaliser en faisant appel tour à tour aux divers ordres de caractères des plantes, ces caractères étant classés d'après leur degré de généralité. Pendant longtemps, on n'en a pas demandé davantage, et actuellement même c'est bien ainsi que pratiquement les travaux du plus moderne des botanistes réformateurs et du plus illustre d'entre eux, Philippe Van Tieghem, encore un Français dont la famille est originaire de Belgique, entendent la méthode naturelle. Mais le véritable sens qu'il faut donner à ces derniers mots, c'est, nous l'avons vu, Lamarck, qui l'a indiqué, au commencement du siècle dernier, en développant pour la première fois, d'une manière scientifique, la doctrine de l'évolution. La classification naturelle des plantes, c'est la reconstitution de leur arbre généalogique ; elle doit faire ressortir comment et dans quel ordre les diverses
plantes actuelles sont descendues les unes des autres. En attendant que cet arbre puisse être dressé, Lamarck, en collaboration avec de Candolle, un Français devenu Suisse, crée la méthode dichotomique qui est demeurée en usage dans tous les ouvrages dont on se sert couramment pour déterminer les noms des plantes.
Les algues et les champignons demeurent en dehors de ces essais de classification naturelle; mais bientôt des botanistes français, les frères Tulasne, Thuret, Bornet, font connaître le mode de reproduction des algues; une voie nouvelle est ainsi ouverte, dans laquelle les progrès vont être rapides. Des ressemblances de plus en plus précises s'accusent entre leur mode de reproduction et celui des animaux; en même temps, toute une merveilleuse série de phénomènes conduit peu à peu de ce mode primitif, à travers les mousses, les fougères, les conifères jusqu'aux plantes supérieures, dont le pollen, les ovules, les graines se trouvent expliqués.
Le savant algologue Bornet partage avec Schwendener la découverte de ces singuliers phénomènes d'association, qui permettent à une algue et à un champignon de se prêter un mutuel appui, l'une nourrissant l'autre qui la protège contre la dessiccation. Par ces mariages se constituent des plantes que l'on crut longtemps autonomes et qui ne sont autres que les Lichens. Ces associations peuvent défier les pires conditions d'existence; elles permet-
tent aux lichens de s'installer même sur des rochers et de conquérir à la vie leur aride surface. Mais la question s'élargit bientôt. Noël Bernard découvre des associations analogues, non plus entre un champignon et une algue, mais entre des champignons et des plantes supérieures qui deviennent inséparables. C'est l'origine de l'une de nos plus belles familles de plantes, celle des orchidées, qui, grâce à ce subterfuge, peuvent se développer même sur un tronc d'arbre et accumuler dans leurs tubercules radicaux des provisions pour la saison nouvelle. Et voilà que se pose un autre problème : les tubercules qui se produisent sur la racine ou sur la partie souterraine de la tige de nombre de Plantes n'auraient-ils pas tous pour cause, comme ceux des orchidées, l'action d'un parasite? La pomme de terre, cet aliment précieux pour les nations assiégées, ne serait-elle pas une bienheureuse maladie d'une espèce de solanée ? Jusqu'où s'étend dans les deux règnes cette action des parasites ordinairement malfaisants, parfois adjuvants pour leur hôte? C'est tout un horizon nouveau qui s'ouvre, déjà entrevu par un savant belge, un Belge de Louvain, le professeur Pierre-Joseph Van Beneden, dans son beau livre : Parasites, commensaux et mutualistes.
A côté de ces brillantes recherches, par un labeur acharné, l'organisation et les conditions d'existence des plantes supérieures sont patiemment scrutées. Au Muséum d'histoire naturelle, Decaisne décrit de nombreuses plantes exotiques, en cultive et accli-
mate d'autres Son assistant, Charles Naudin, étudie les effets des croisements chez les Plantes, devenus depuis la base de cette brillante industrie de l'horticulture qui a métamorphosé toutes nos fleurs, et nous avons vu précédemment (4) l'importance théorique de ses recherches. Philippe Van Tieghem refait patiemment toute l'anatomie et toute la classification des plantes, entouré de ses nombreux élèves, directs ou indirects : Le Monnier, Gaston Bonnier, Flahaut, Leclerc du Sablon, Chauveaud, Costantin et bien d'autres. La flore exotique est magistralement étudiée et décrite par Pierre, Maxime Cornu, Lecomte, Auguste Chevalier; les maladies des plantes font l'objet de recherches d'hommes tels que Prilleux, Mangin, Sauvageau, tandis que Maquenne scrute les secrets les plus importants de leur physiologie.
Ici se place une découverte qui vient inopinément étendre les idées de Claude Bernard sur l'unité desphénomènes de la vie chez les animaux et chez les végétaux. La nutrition des éléments anatomiques, des plus humbles organismes unicellulaires jusqu'aux plus superbes végétaux, jusqu'à l'Homme, sont, tout au moins, dans une large mesure, sous la dépendance d'une substance particulière, la chrbmatine, disposée en réseau au centre de l'élément, dans ce qu'on appelle son noyau. Au moment où l'élément se prépare à se diviser, ce qui est son
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mode normal de multiplication et la cause même de la croissance des corps vivants, le réseau de ohromatine se rassemble en un ruban festonné dont les festons se séparent pour former autant de corpuscules, dits chromosomes, dont le nombre, généralement pair et assez faible est constant pour tous les éléments d'un même organisme et pour tous les organismes delà même espèce. C'est une règle générale, aussi bien pour les végétaux que pour les animaux. Mais les choses vont plus loin : chez les éléments reproducteurs, dans les deux règnes, ce nombre se réduit à la moitié de ce qu'il est chez les éléments constitutifs du corps, de sorte que l'union de deux éléments reproducteurs, l'un mâle, l'autre femelle, est nécessaire pour reconstituer un élément normal, l'œuf, contenu dans le sac embryonnaire des végétaux supérieurs, libre chez les animaux. C'est à un botaniste français, L. Guignard, que l'on doit la constatation de ces faits chez les végétaux, ainsi ramenés à la loi qui régit la constitution des éléments reproducteurs chez les animaux et qui jette une si vive lumière sur le mystère de la fécondation.
Les faits que nous venons de rappeler ont d'importantes conséquences. Il peut arriver que le nombre des chromosomes soit impair ou que les chromosomes ne soient pas tous égaux. Au moment où les éléments mâles se partagent les chromosomes de leur cellule mère, ce qui amène la réduction de leur nombre, ces éléments se répartissent en deux
groupes dont l'un est formé d'éléments contenant soit un chromosome de plus que l'autre, soit un chromosome plus gros. Les œufs fécondés par les éléments qui contiennent soit un chromosome complémentaire, soit un chromosome plus gros que ses frères produisent toujours des femelles. Les mâles sont donc le produit d'œufs moins aptes à une nutrition intensive que les femelles; leurs éléments constitutifs sont plus disposés à se multiplier qu'à accumuler des réserves. Le sexe masculin est, en somme, le sexe de la dilapidation. (*) C'est, en effet, en pure perle que sont produits les magnifiques pigments colorés, les appendices démesurés qui distinguent les mâles parmi les insectes et les poissons, les panaches de plumes chez les oiseaux, les défenses, les cornes, les crinières chez les mammifères, et la barbe même dans l'espèce humaine. Cette faible aptitude à se nourrir explique l'extrême petitesse des mâles, chez nombre de groupes de rotifères, de crustacés, de vers et même de vertébrés. Les mâles en arrivent à disparaître lorsque, par suite de quelque modification importante dans le genre de vie, l'alimentation devient plus ou moins aléatoire, comme dans les espèces qui mènent une vie sédentaire, se fixent ou perdent la faculté de se déplacer, dans celles qui sont sujettes à d'incessantes variations de composition du milieu ou à la dessiccation, dans celles qui passent de la mer dans les eaux douces, dans celles encore qui reviennent de la vie parasitaire à la vie
(1) Edmond Perrier, La Femme dans la Nature, p. 259.
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libre ; c'est le cas des huîtres, des cirripèdes, des tuniciers, des vers de terre, des sangsues, des escargots et autres mollusques pulmonés. Dans ce cas. un autre phénomène de nutrition, du même ordre, se produit : les éléments génitaux s'isolant de bonne heure, pendant un certain temps leur développement est en conflit avec celui de l'organisme parent; ils n'arrivent pas, à ce moment, à accumuler des réserves ; ils évoluent vers le sexe masculin, et la femelle, en voie de développement, descend momentanément au rang de mâle ; elle est, en somme, hermaphrodite, mais d'une façon particulière, puisqu'elle est successivement mâle et femelle. Cette forme de l'hermaphrodisme est dite hermaphrodisme protandre. Finalement, la nutrition des œufs prenant l'avance sur le développement des femelles, celles-ci deviennent parthénogénétiques, et engendrent des femelles fécondes, ainsi que M. Maupas, le savant bibliothécaire d'Alger, l'a établi pour des vers nématodes, anciens parasites redevenus libres. Tous ces faits, en apparence épars, se relient donc dans une même théorie, et si l'Allemagne a apporté des matériaux à cette théorie, elle est demeurée hors d'état de les souder.
Continuons : si l'évolution d'un œuf dépend de la quantité de chromatine qu'il contient, ou de l'activité de sa chromatine, on comprend que dans certaines conditions favorables, ces œufs pourront accroître, par leurs propres moyens, la quantité de leur chromatine et seront capables de se développer
spontanément quand cette quantité sera suffisante, ou que son activité aura été convenablement surexcitée, ou bien encore si on arrive à supprimer certaines barrières qui la maintiennent isolée des substances contenues dans l'œuf et qu'elle doit transformer pour que celui-ci puisse évoluer. C'est le cas des pucerons, comme l'avait déjà vu Charles Bonnet, de Genève, au XVIIIme siècle, des cochenilles, des abeilles et de divers autres insectes. Le fait se produit même accidentellement chez les vers à soie. En général, les œufs non fécondés, par suite de la réduction de moitié de la chromatine qu'ils devraient contenir, ne donnent naissance qu'à des mâles ; toutefois quand, les mâles ayant disparu, les femelles deviennent normalement parthénogénétiques , les œufs de ces femelles, pendant un certain nombre de générations, donnent naissance à de nouvelles femelles parthénogénétiques, mais cette faculté finit par s'épuiser et les œufs donnent alors naissance soit à des mâles, soit à des femelles dont les œufs ne se développent que s'ils sont fécondés.
On peut arriver, en les brossant ou en les frottant entre deux lames de drap, à faire développer parthénogénétiquement des œufs du papillon des vers à soie qui, d'ordinaire, ont besoin d'être fécondés. Jacques Lœb a fait sur les oursins et d'autres animaux des expériences célèbres, reprises et développées par Bataillon, Viguier, Lécaillon et surtout par Delage. Il semble résulter de ces expériences qu'on peut déterminer à coup sûr le développement par-
thénogénétique des œufs de bien des façons, qui tendent pour la plupart à faire éclater l'enveloppe du noyau de l'œuf, de manière à permettre à la chromatine d'agir directement sur les matériaux de celui-ci avec qui elle est en contact: cette conclusion n'est cependant pas encore définitive. Quoi qu'il en soit, en plaçant des œufs d'oursins non fécondés dans de l'eau de mer chargée d'acide carbonique, Yves Delage a obtenu leur développement normal, et par une nourriture appropriée, a conduit l'animal jusqu'au voisinage de l'état adulte: il croit avoir constaté que, conformément à la théorie, Foursin adulte, encore unique, qu'il a obtenu était du sexe masculin. Nous arrivons ainsi aux confins d'un autre domaine: celui de la recherche des causes des sexes et de leur détermination expérimentale.
C'est dans l'activité plus ou moins grande de la nutrition que cette cause réside très vraisemblablement; il est des cas, comme lorsqu'elle dépend du nombre ou de la grosseur des chromosomes, où la détermination expérimentale des sexes semble hors de nos moyens d'action, mais ces cas sont exceptionnels et l'on doit espérer le succès dans beaucoup d'autres, contrairement à ce que pensent la majorité des zoologistes allemands qui font tous leurs efforts pour établir l'idée que le sexe est déjà déterminé au moment de la fécondation de l'œuf.
Ce n'est pas fini. L'œuf fécondé produit un nouvel individu par un mécanisme constant: sa division répétée et celle des éléments provenant de cette
division, grâce à laquelle ces éléments se multiplient rapidement, tout en devenant dissemblables et en se spécialisant dans des fonctions diverses; ils constituent ainsi nos divers tissus, nos divers organes incapables de vivre les uns sans les autres quand on ne supplée pas, par quelque artifice, à leur isolement. Mais cette dissemblance, cette solidarité, ne s'établit que peu à peu. Les premiers éléments anatomiques nés de la division de l'œuf se ressemblent presque exactement. Qu'arrive-t-il si on vient à les isoler? Il arrive ce que le principe de l'indépendance des éléments anatomiques permettait de prévoir : tant qu'ils demeurent identiques entre eux, chacun de ces éléments primitifs peut se comporter comme un œuf et produire un embryon. Cette identité peut disparaître de bonne heure et alors chaque élément, à mesure qu'il s'individualise, semble avoir une prédestination particulière; mais la différenciation peut être tardive, et un entomologiste français, Paul Marchai, a fait récemment cette découverte stupéfiante que d'un œuf unique d'une petite mouche, du genre Encyrtus, parasite de la chenille d'une sorte de teigne, sortent d'un seul coup jusqu'à 120 larves. De même, il résulte d'observations de naturalistes américains que l'œuf de certains mammifères de la famille des tatous peut produire simultanément jusqu'à huit embryons.
La science allemande n'a pas davantage aperçu la loi simple qui relie ces merveilleux phénomènes aux phénomènes habituels du développement.
La doctrine de l'évolution a révolutionné peut-on dire la pensée germanique; c'est sur elle que le pangermanisme appuie ses exorbitantes prétentions, et l'on s'attendrait à ce que les savants d'outre-Rhin aient pris une part prépondérante à son développement. On est stupéfait de voir à quel point cette part a été médiocre. Après une période où elle a donné lieu à quelques vagues hypothèses, l'idée première a été développée en France, vers 1810, d'une manière tout à fait scientifique, par Jean de Monet de Lamarck. Dès le début, Lamarck met en jeu une cause physiologique qui n'a rien de mystérieux et se prête même à l'observation; elle se résume en ces quelques mots: Le degré de développement et de perfection d'un organe est en raison directe de l'usage qu'en fait l'animal, sous la stimulation des besoins que lui crée le milieu dans lequel il vit. Un organe qui n'est pas utilisé s'atrophie ; un organe utilisé se développe et se modifie dans sa forme, suivant l'usage qu'en fait l'animal. De ce double jeu résultent des modifications indéfinies.
A côté de Lamarck, Etienne Geoffroy Saint-Hilaire admet aussi que les formes vivantes se modifient, mais en gardant une certaine unité de plan, « sous l'action toute puissante des milieux extérieurs ». Guvier, lui, demeure hostile à ces nouveautés ; il accusera même Geoffroy de se laisser dominer « par une certaine philosophie venue d'outre- Rhin » et pour laquelle il ne dissimule pas son dédain ; c'est la folle Philosophie de la Nature que
prêche en Allemagne Oken. L'éclat des découvertes de Guvier sur les animaux fossiles a cette conséquence paradoxale qu'on oublie Lamarck; il faut attendre jusqu'en 1859 pour qu'en Angleterre la doctrine de l'évolution se réveille sous une forme nouvelle avec Charles Darwin et sir John Russell Wallace, qui apportent simultanément les notions profondes et connexes de la sélection naturelle et de la lutte pour la vie. Ni l'un ni l'autre ne s'embarrasse de rechercher les causes des variations des formes vivantes : elles varient ; peu importe pourquoi. La lutte pour la vie fait j ustice des variations désavantageuses ; elle ne laisse subsister que les individus qui ont varié avantageusement et dont les variations avantageuses s'accentuent à chaque génération.
Le grand apôtre du transformisme en Allemagne, Ernest Haeckel, signataire, lui aussi, du manifeste des intellectuels, s'empare de ces idées; il s'en sert pour saper toute croyance religieuse; mais il n'y ajoute rien. D'ailleurs, sa préoccupation est surtout de rechercher quelles étapes ont parcourues les formes vivantes actuelles pour arriver à être ce qu'elles sont. Il essaye de dresser une généalogie du Règne végétal et surtout du Règne animal; et là où la zoologie ne peut plus le renseigner, il fait appel à l'embryogénie. L'embryogénie d'un animal n'est, dit-il, que la répétition abrégée de sa généalogie. Il n'y a donc qu'à étudier les formes successives des embryons d'un animal, pour reconstituer tout son passé.
C'est vrai, dans une certaine mesure, et l'on s'extasie tant en Allemagne qu'en France sur la méthode de reconstitution du naturaliste d'Iéna. Malheureusement, si l'idée a été exprimée en Allemagne comme une des inductions de la fantastique philosophie de la Nature, elle a été déduite de l'observation des faits et d'une façon tout à fait indépendante, en France, par Etienne Geoffroy Saint-Hilaire. Lorsque, recherchant la démonstration de l'Unité de plan de composition des animaux, il s'arrête devant la multiplicité des os du crâne des poissons et ne sait à quels os les assimiler chez les mammifères, l'idée lui vient d'étudier le crâne des jeunes embryons de ceux-ci, et il y trouve, comme centres d'ossification, tous les os constitutifs du crâne des poissons; l'embryon des mammifères traverse donc un stade poisson. De même, nous assistons chaque année, dit-il, à la transformation d'un poisson, le têtard, en un reptile, la grenouille. Aussi Serre, son élève, exprime-t- il cette idée dans cette phrase lapidaire: L'anatomie transcendante est une anatomie comparée transitoire^ comme V anatomie comparée est une anatomie transcendante permanente. Ce qu'il entend par anatomie transcendante c'est tout simplement l'embryogénie. Haeckel ne fait donc qu'appliquer des idées françaises; mais, chose curieuse! en France, on s'est laissé à ce point hypnotiser par la science allemande qu'on ne s'en aperçoit pas, et, à la Sorbonne même, on attribue la loi de Geoffroy à un assez obscur Fritz Millier qui ne l'a jamais expressément formulée.
Cependant, l'application de cette loi du parallélisme de l'embryogénie et de la généalogie des êtres vivants ne va pas toute seule. Hœckel s'aperçoit bien vite que la brève formule : L'embryogénie d'un animal n'est que l'abrégé de sa généalogie, demande des correctifs. Il y a des formes embryogéniques qui, manifestement, ne sauraient être considérées comme des formes ancestrales. Alors Hœckel en fait un paquet, celui des cœnogénies, qu'il oppose aux embryogénies, sensiblement généalogiques, qu'il appelle des palingénies. Cette façon d'opérer ne satisfait pas Giard, le protagoniste habituel des idées allemandes en France, mais il se borne à retourner les cadres d'Hœckel et à distinguer des embryogénies condensées dans lesquelles une évolution rapide a fait disparaître les traits ancestraux, et des embryogénies dilatées qui sont toutes les autres. A tous deux échappe la loi fondamentale des phénomènes embryogéniques, (*) qui ont pour base, en effet, la répétition rapide des formes ancestrales ipatrogénèse) ; mais avec cette double réserve que l'embryogénie se modifie à mesure qu'elle s'accélère, de telle façon que les formes ancestrales peuvent être masquées par cette accélération même (tachy genèse) et que, de plus, l'embryon peut être temporairement modifié en dehors de toute répéti-
(1) E. Perrier et Charles Gravier. La tachyyénèse ou accélération embryoyénique, Annales des sciences naturelles, Zoologie, 8mc série, 8 XVI, 1902. — E. Perrier. Comptes-rendus de l'Académie des sciences, T. CXXIII, 1896, p. 1151-1159. — Id. Les Colonies animales, 1881, p. 726. — Id. La Femme dans la Nature, p. 66.
tion ancestrale par son adaptation à un genre de vie momentané et qui lui est propre (armogénèse). Ces dernières modifications sont fugitives et n'ont aucune répercussion sur la forme définitive ; elles sont l'origine des métamorphoses que subissent tant d'animaux.
Il n'en est pas de même des premières, qui peuvent être une source de modifications définitives des organismes. C'est grâce à elles, grâce par conséquent à l'accélération embryogénique ou tachygénèse que dans le règne végétal, les plantes gymnospermes (Conifères, Cycadées, Gnétacéesj sont issues des Cryptogames vasculaires (Fougères, Lycopodes, Prêles), les Angiospermes ou plantes à fleurs des Gymnospermes, les Gamopétales des Polypétales, les plantes à ovaire infère des plantes à ovaire supère, etc., etc. Dans le Règne animal, les Méduses sont de même issues des Polypes, les Acalèphes des Hydroméduses, les Polypes alcyonnaires des madréporaires, les Reptiles des Batraciens, etc.
Ces trois ordres de phénomènes : patrogénèse, tachygénèse, armogénèse dominent d'ailleurs la science embryogénique tout entière. L'hérédité, qui conserve aux descendants d'un être vivant les caractères qu'il a acquis, devient un agent de transformation des formes vivantes, grâce à l'accumulation de ces caractères qu'elle ne peut conserver tous en accélérant leur succession, sans les modifier les uns par les autres. Comme conséquence de la tachygénèse, une hér édile transformatrice se dégage de
Vhêrédité conservatrice que les savants allemands ont surtout envisagée, méconnaissant toute l'importance de l'autre.
Les livres par lesquels s'est établie la réputation d'Hieckel, Y Histoire de la Création suivant tes lois naturelles et Y Anthropogénie sont d'ailleurs des livres d'apostolat, destinés à appuyer sa philosophie particulière, le Monisme, dans laquelle, en dehors de la violence du langage et de l'emploi d'arguments empruntés à l'histoire naturelle, il est difficile de découvrir une pensée vraiment originale. Malgré l'étendue incontestable de ses connaissances, l'auteur n'a su ni demeurer sur un terrain vraiment scientifique, ni tirer tout le parti qu'il devait des documents qu'il avait entre les mains. Non seulement il méconnait la portée de la loi de l'accélération embryogénique, mais ses arbres généalogiques partiels sont basés sur une hypothèse reconnue fausse depuis longtemps, c'est que chacun de ses rameaux a pour point de départ une forme unique : ils sont, comme il dit, monophijlétiques : or, non seulement chaque espèce, mais chaque individu peut avoir, par un lignée distincte, contribué à la formation des groupes actuels que nous considérons commes naturels. De plus, s'il construit, non sans se laisser plus d'une fois aller à prendre des similitudes superficielles pour des signes de parenté, une série continue de formes animales, il ne se préoccupe nullement, contrairement au but même de la Science, de rechercher les causes des modifications
qu'il raconte, malgré l'exemple donné par Lamarck dans sa Philosophie zoologique, malgré les succès obtenus par les géologues lorsque, renonçant aux miracles et aux cataclysmes incompréhensibles, auxquels faisait appel Guvier, ils ont recherché, comme Buffon, dans les causes encore agissantes autour de nous, dans ce qu'ils ont appelé les causes actuelles, l'explication de la structure du Globe et des modifications qu'elle a éprouvées.
Ces causes, il me sera permis de dire que j'ai tenté d'y faire appel, dès 1881, dans mon livre, Les Colonies animales et la formation des organismes ; mais, dans ce premier essai, je n'avais pas encore suffisamment compris les indications de l'embryogénie relativement aux raisons qui ont pu provoquer, dans le passé, l'apparition de formes nouvelles. Or, l'embryogénie nous indique des causes de transformations des organismes dont le rôle a été des plus considérables, non pas dans la création des espèces ou des genres, mais — ce qui est autrement important — dans celle des grands types organiques auxquels Guvier a donné le nom &' embranchements et qu'il considérait, sans les expliquer, comme des plans fondamentaux de l'organisation animale : ce sont les changements d'attitude des animaux, dont Geoffroy Saint-Hilaire avait déjà été frappé lorsqu'il avait tenté de ramener à un même plan l'organisation des vertébrés et celle des animaux articulés de Guvier. (')
(1) E. Perrier. L'origine des Vertébrés. Comptes -rendus de l'Académie des sciences, vol. XXVI, 1898, p. 1479-1480. — Id. La fixation héréditaire des attitudes, Congrès international de Zoologie, 1902. — Id. La Femme dans la Nature, p. 17").
Geoffroy avait signalé l'identité de position des organes dans les deux types lorsqu'on suppose que le dos de Fun est devenu le ventre de l'autre et réciproquement, autrement dit que leur attitude a été renversée. Le fait parut alors une simple fantaisie de théoricien aux abois, parce qu'on ne voyait pasles raisons d'un tel renversement; mais l'embryogénie insiste justement d'une façon frappante dans cette direction, et nous montre un ou plusieurs changements d'attitude au cours du développement de nombreux animaux, changements qui se répètent, toujours les mêmes, pour les animaux appartenant à un même embranchement. Peut-on considérer comme sans importance le fait que le côté gauche de tous les embryons d'étoiles de mer, d'oursins, d'holothuries, en un mot de tous les animaux composant l'embranchement des échinodermes, devient le ventre de l'animal adulte et leur côté droit son dos ? Est-ce par une fantaisie de la nature que les embryons de la très grande majorité des mollusquessont nageurs et nagent le ventre en l'air, le dos en bas, ce qui permet d'expliquer par une simple action de la pesanteur l'énorme bosse dorsale, si gênante pour eux, lorsqu'ils redeviennent marcheurs, qu'ils sont obligés de l'enrouler en hélice, comme les escargots? Est-il permis de négliger le fait que YAmphioxus, le précurseur fameux des vertébrés, si important aux yeux d'Ha3ckel lui-même qu'il proposait d'installer son image dans des temples comme celle du plus vénérable de nos ancêtres; est-il per-
mis, dis-je, de négliger le fait que YAmphioœus commence par se tenir couché sur le côté, comme les soles, les turbots, les barbues, etc., se tord pour maintenir sur le côté libre de son corps tous ses orifices respiratoires, puis, arrivé à un degré plus avancé de son évolution, se redresse, exactement comme Geoffroy Saint -Hilaire le requérait, pour identifier le plan d'organisation des vertébrés et celui des insectes ?
Ces faits importants par leur généralité, négligés cependant, conduisent inéluctablement à rattacher à des changements d'attitude l'origine des grands types organiques autres que ceux des animaux ramifiés et des animaux segmentés. Ces changements d'attitudes s'expliquent eux-mêmes par des causes simples : il suffit qu'il se dépose du calcaire dans les tissus d'un animal pour qu'il soit alourdi et entraîné au fond, qu'il se charge de graisse pour être au contraire emporté vers la surface. Le parasitisme, la fixation au sol, les changements divers dans les conditions d'existence, entraînent enfin, à leur tour, des modifications particulières. L'accélération embryogénique joue, de son côté, son rôle; elle peut porter sur telle ou telle catégorie d'organes ou sur l'ensemble de l'organisme, entraînant ces balancements d'organes dont l'importance n'avait pas échappé à Geoffroy Saint- Hilaire ; c'est elle qui a occasionné le renversement d'attitude de YAmphioxus et des vertébrés.
Une attitude acquise peut d'ailleurs être, dans la
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suite, remplacée par une autre : des animaux librespeu vent s'attacher au sol et, plus tard, reconquérir leur liberté, les changements d'attitude se combiner avec l'accélération embryogénique, et de tous ces faits résulte une morphologie vraiment scientifique des organismes, dans laquelle l'Allemagne n'a rien à réclamer.
Il faut remarquer d'ailleurs que si la lutte pour la vie et la sélection naturelle qui en résulte, ont certainement contribué à maintenir les progrès de détail qu'ont pu faire les organismes, ou même à favoriser le développement de certains caractères avantageux, la formation du corps, les modifications qui sont résultées de changements d'attitude, n'ont pu être réalisées que dans une paix profonde, en raison des conditions d'existence tout à fait désavantageuses dans lesquelles se trouve placé l'animal durant se& transformations. La lutte pour la vie n'est donc pas cette base indispensable et unique de tout progrès dont se réclame l'Allemagne, et la façon victorieuse dont les organismes sont sortis des crises qu'ils ont dû traverser montre qu'il ne faut pas se fier aux décadences apparentes ; elles peuvent être suivies de brusques et magnifiques ressauts.
Tandis qu'en Amérique les Marsh, les Leidy, les Cope, les Osbor'n, les Holland, les Ameghino, etc., par une série de recherches sur les étonnants fossiles de leur pays, apportaient aux idées de Lamarck le puissant appui de leurs observations,
■l'Allemagne semblait se détourner même de Darwin. Faute de rechercher les causes ou les conditions de l'évolution et la raison d'être des caractères embryogéniques, les idées d'unité de plan renaissaient. Qui nous dira l'encre d'imprimerie dépensée pour retrouver partout les gastrules de Hœckel et leur blastopore, même quand l'impossibilité de leur existence était démontrée, ou les modes divers de formation du cœlome des frères Hertwig ? La vieille croyance à l'emboîtement des germes, de Charles Bonnet (XVIIIme siècle), ressuscite même avec le professeur Weismann qui est venu occuper à Strasbourg la chaire où avait jadis professé de Quatrefages. Celui-là nie l'hérédité des caractères acquis, c'est-àdire à la fois Lamarck et Darwin. Interprétant d'une façon erronée la mise en réserve précoce, conformément aux procédés courants de la tachygénèse. des éléments destinés à former les organes de reproduction chez les petits animaux à développement rapide, tels que les insectes, il imagine que ces éléments sont faits d'une autre substance que celle qui forme les éléments du corps : il distingue un plasma germinatif qui leur est propre du plasma formatlf. Le corps n'est plus qu'un habit pour le plasma germinatif qui se perpétue depuis l'origine des choses, abrité par lui, en se modifiant lentement, spontanément, tout en modifiant, par surcroît, le corps qu'il tient sous sa dépendance exclusive et qui échappe à toutes les actions extérieures, comme nous échappent les causes des prétendues modifica-
lions du plasma germinatif, en qui serait condensée la pensée créatrice. On ne saurait imaginer rien de plus antiscientifique; c'est le mysticisme germanique qui refleurit. Le curieux, c'est que cette idée bouffonne ait trouvé, en France, des snobs xénophiles pour l'admirer et la propager.
Pendant que Weismann niait l'hérédité des caractères acquis, d'autres savants la confirmaient cependant par des recherches scientifiques, et ici nous assistons à un phénomène d'un autre ordre, de nature cà donner à réfléchir aux jeunes savants français. Après vingt ans de travaux qui l'avaient conduit à l'Académie des sciences, le botaniste Charles Naudin, aide-naturaliste à la chaire de culture du Muséum, avait exposé, en 1863, les lois de la transmission héréditaire des caractères, quand on croise deux variétés distinctes de la même espèce. En 1867, le 13 mai, dans les comptes-rendus de l'Académie des sciences, il avait écrjt d'autre part : « Ici se présente un point sur lequel j'appelle toute l'attention de ceux qui croient à la mutabilité des formes spécifiques et attribuent l'origine des espèces actuelles à de simples modifications d'espèces plus anciennes. Ils admettent que ces modifications se sont effectuées avec une excessive lenteur. Nous ignorons ce qui a pu se passer dans le lointain des âges, mais ce que l'expérience et l'observation nous apprennent, c'est qu'à l'époque actuelle les altérations de ce que nous appelons, peut-être arbitrairement, des types spécifiques, se produisent brusquement, et sans qu'il y
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ait jamais de formes transitoires entre elles et la forme normale. » Personne ne fait attention à ces propositions, si fortement étayées cependant. Mais voilà qu'en 1900, on découvre qu'un moine allemand a publié, en 1866, dans le « Bulletin des naturalistes de Brùnn », les lois mêmes que Naudin avait énoncées trois ans auparavant, après de longues recherches. Aussitôt les mêmes xénophiles français, qui avaient porté au compte de Fritz Muller la loi de Geoffroy Saint-Hilaire et de Serre, s'enflamment; leurs journaux publient le portrait de Mendel, il n'est question que de MendeL de Vhér édité mendélienne et du mendélisme ; de Naudin pas un mot. De même, en 1901, le botaniste hollandais de Vries fait connaître des expériences sur les mutations brusques des plantes, donnant exactement les mêmes résultats que ceux de Naudin, si bien que dans son livre Les transformations brusques des êtres vivants, paru en 1911, un jeune botaniste français, Louis Blaringhem, à qui l'on doit de belles recherches sur l'hérédité, écrit, après avoir rappelé l'œuvre de Naudin : « Ces conclusions données par Naudin en 1867, après vingt ans de recherches expérimentales sur l'hérédité, résument la doctrine de la mutation de de Vries. » On fait encore grand bruit, dans les mêmes milieux français, des recherches de de Vries; c'est lui qui demeure le protagoniste des idées nouvelles, et Louis Blaringhem lui-même ne parle qu'incidemment de Naudin, en épisode, et tout «m lui rendant d'ailleurs pleine justice, continue à se servir du vocabulaire des mendéliens.
On a présenté quelquefois les mutations brusques comme faisant échec à la loi de la sélection naturelle de Darwin ; elles lèvent, au contraire, une objection sérieuse qu'on lui a faite, à savoir que les différences que créent entre les organismes leurs modifications sont trop faibles pour donner prise à la sélection.
La théorie de l'évolution a failli sombrer sous des objections d'une autre nature. Tout le monde a présentes à l'esprit les merveilleuses études du grand observateur Jean-Henri Fabre, de Sérignan, sur les instincts des insectes. Ces instincts sont aveugles et paraissent inconscients dans l'état actuel des choses. Grâce à eux l'insecte exécute des actes compliqués dont il ne saurait concevoir le but; il les exécute alors même que le but vers lequel ils tendent a été supprimé ; l'exécution de ces actes suppose de sa part une connaissance des choses qu'il n'a jamais eu le moyen d'acquérir, et qui est, par conséquent, innée en lui. C'est ainsi que la plupart des espèces de guêpes chassent des espèces déterminées d'insectes, toujours les mêmes, qu'elles savent d'un coup d'aiguillon paralyser sans les tuer, auxquelles elles ne touchent pas, mais qu'elles emportent dans un nid creusé sous terre ou construit avec des matériaux préalablement apportés, afin de fournir des provisions aux larves qui naîtront de leurs œufs. Ces larves, les guêpes ne les connaîtront pourtant même pas ; elles seront mortes bien avant
leur naissance. Fabre concluait de l'immuabilité actuelle des instincts spéciaux à chaque espèce, inexplicables, en apparence, et dont chaque individu est doué à sa naissance, à l'immuabilité des espèces elles-mêmes. Mais de tels instincts ne paraissent inexplicables que parce que les hivers actuels tuent, chaque année, les insectes, empêchent, en abrégeant leur vie, toute acquisition d'expérience susceptible de donner lieu à un progrès, séparent chaque génération de la suivante et suppriment ainsi toute possibilité d'éducation. En 1882, j'avais cherché, et J. Romanes, le gendre de Darwin, avait cherché de son côté à expliquer, malgré cette difficulté, la genèse des instincts. (4) Nous nous étions, sans le savoir, rencontrés. (2) Il restait cependant une pierre d'achoppement : la séparation hivernale des générations ; mais cette pierre ne constitue qu'une apparence d'obstacle. Les hivers n'existaient pas encore, en effet, à l'époque où ont évolué les insectes présentant les plus merveilleux instincts. Ces animaux vivaient alors dans les mêmes conditions que les oiseaux, et l'on doit admettre (3) que la petite somme d'intelligence qu'on ne peut refuser aux insectes primitifs suffisait à leur inspirer des actes qui sont
(1) E. Perrier, Anatomie et physiologie animales, 1882, p. 197-
(2) Id., préface au livre de J. Romanes : L'intelligence des animaux.
(3) Id., L'Instinct. Lecture à la séance publique annuelle de 1901 des cinq Académies de l'Institut de France. — Id. L'Instinct. Conférence de l'Association française pour l'avancement des sciences, 1902.
d'abord devenus automatiques, comme des habitudes, puis ont créé entre les éléments du cerveau des connexions héréditaires, susceptibles, sous une excitation déterminée, de déclancher toute une série d'actes tendant vers un but précis, comme le font nombre de nos machines.
Cette apparition tardive des hivers, dont on n'a pas cherché tout d'abord à tirer toutes les conséquences, permet de comprendre comment ont été réalisées et comment ont disparu les formes qui ont caractérisé les dernières époques géologiques. En donnant l'avantage aux vertébrés à température intérieure constante sur ceux chez qui cette température était variable, les hivers ont mis les monstrueux et gigantesques reptiles de la période secondaire en état d'infériorité vis-à-vis des oiseaux et des mammifères, jusque-là faibles et de petite taille, «t tandis que les grands reptiles à activité intermittente disparaissaient devant des rivaux infiniment plus faibles, mais dont l'activité demeurait constante, la terre se peuplait des descendants de types longtemps demeurés à l'arrière-plan, tels que les oiseaux couverts de plumes et les mammifères couverts de poils.
Les sciences naturelles avaient encore la charge d'élucider d'autres questions. Les mers ont sans doute été le premier et grandiose laboratoire où la vie a pris naissance. Comment des organismes marins, les plantes et les animaux d'eau douce, les plantes et les animaux terrestres ont-ils pu sortir ?
~2\ï FRANGE ET ALLEMAGNE
Il a fallu pour cela que les jeunes plantes, les jeunes animaux lussent abrités contre la dessiccation et contre les intempéries, que la phase de vie aquatique qu'ils auraient dû traverser au début de leur existence, suivant la loi de Geoffroy Saint-Hilaire, leur fût épargnée. L'accumulation des réserves dans la graine ou dans l'œuf, permettant une intense accélération embryogénique, a réalisé ce résultat, et s'il est utile de signaler en passant cette intervention nouvelle d'un processus embryogénique, dont nous avons déjà signalé l'importance, nous n'insisterons pas sur un sujet dont les naturalistes de tous les pays se sont préoccupés. Il n'en est pas de même du peuplement des abîmes de la mer.
Longtemps les profondeurs de la mer sont demeurées insondées et, sur la foi des explorations entreprises par Forbes dans la mer Egée, on supposait même que les ténèbres dans lesquelles elles sont éternellement plongées les rendaient inhabitables. En 1861, la découverte de polypes fixés sur le câble transméditerranéen allant de Bône à Gagliari, immergé par des fonds atteignant 2800 mètres et qui furent étudiés par Alphonse Milne-Edwards, suscita des doutes à cet égard, bientôt justifiés par les recherches de Michaël Sars sur les côtes de Norvège, et par les dragages du Lightning et du Porcupine que dirigèrent, au large des côtes d'Angleterre, les savants anglais Wyville Thomson, Gwyn Jeffreys, William Carpenter, John Murray et autres, par ceux.
du Hassler que conduisit Louis Agassiz sur les côtes d'Amérique. Ces opérations restreintes décidèrent l'organisation par le gouvernement britannique d'une grande campagne de circumnavigation. A la même époque, le marquis de Folin étudiait par ses propres moyens la fosse du Gap Breton dans le golfe de Gascogne ; les résultats encore modestes qu'il obtenait et son insistance courageuse persuadèrent Henri Milne-Edwards de l'utilité qu'il y aurait à solliciter du gouvernement français l'exploration méthodique des régions profondes des mers environnant notre pays. Un vieux navire à aubes, le Travailleur, puis l'éclaireur d'escadre, le Talisman, furent successivement aménagés pour ces expéditions, ayant à leur bord une commission, présidée par Alphonse Milne-Edwards, et composée de MM. Léon Vaillant, Henri Filhol, Marion, le marquis de Folin, le D1' Périer (de Pauillac), Edmond Perrier, Henri Fischer, Charles Brongniart, le Dr Viallanes et Georges Poirault. Le Travailleur était commandé par le lieutenant de vaisseau, depuis viceamiral, Richard; le Talisman par le capitaine de frégate Parfait, un marin de premier ordre qui a depuis commandé des cuirassés. Le Travailleur explora le golfe de Gascogne et la Méditerranée ; le Talisman les grandes profondeurs de l'Atlantique, de Rochefort au voisinage de l'équateur en touchant à Cadix, à Mogador, aux Canaries, aux îles du Cap- Vert et aux Açores, mais en se tenant à mi-distance des côtes africaines et américaines. Les résultats furent
des plus brillants; ils approchent de ceux que recueillait au même moment le navire anglais le Challenger qui fit le tour du monde. Ce sont ces expéditions fructueuses qui ont engagé S. A. S. le prince de Monaco à organiser les merveilleuses campagnes auxquelles ont pris part de nombreux savants français, et dont les résultats sont consignés dans de magnifiques volumes in-4° dépassant déjà le nombre de quarante. Elles ont été imitées par presque tous les pays maritimes, et un savant français, M. Kœhler, de Lyon, a même organisé une croisière particulière, celle du Caudan.
Les résultats de ces campagnes ont conduit à une conclusion assez inattendue. (') Par une réaction naturelle contre les idées de Forbes, les premières découvertes du Lightning et du Porcupîne avaient conduit à penser que les abîmes océaniques, malgré les ténèbres éternelles et la température glaciale qui y régnent, étaient en quelque sorte surpeuplés et riches en formes anciennes que l'on croyait disparues. Bien au contraire, le nombre des espèces et des individus diminue à mesure que la profondeur augmente. Les formes représentatives des temps géologiques ne se rattachent guère qu'aux formes de la période secondaire et ne descendent pas audessous de 2500 mètres de profondeur. Les formes les plus communes sont, en général, des formes étroitement adaptées à la vie dans les abîmes et
(1) E. Perrier, Les Explorations sous-marines, 1884, p. 336. '
relativement récentes. Loin de se plier à la lutte pour la vie à mesure qu'elle devenait de plus en plus intense sur les côtes baignées par la lumière, des animaux de toutes sortes se sont, par conséquent, enfuis, préférant à la menace de mort que contenait implicitement la pullulation sur les rivages, les rigueurs du séjour dans les abimes. C'est, du reste, pour la même cause que d'autres espèces ont gagné le large et, demeurant à la surface, sont devenues, comme on dit, pélagiques, que d'autres ont pénétré dans les eaux douces, se sont dissimulées dans la vase des étangs ou ont creusé des galeries dans la terre humide, en attendant qu'elles puissent conquérir la terre ferme. Si la lutte pour la vie n'a pas été sans influence sur les modifications des formes vivantes, il y a dans les faits que nous venons d'exposer une nouvelle raison de nier qu'elle soit la loi inéluctable du monde, et que l'on puisse justifier par cette loi les guerres cruelles dont les seules causes sont la rapacité de certains peuples et la persistance chez eux de la barbarie ancestrale. En réalité, c'est dans la paix que les transformations les plus importantes des êtres vivants ont été réalisées; c'est elle seule qui a favorisé notamment les progrès de l'intelligence, et quand la guerre est survenue, la victoire est trop souvent demeurée aux animaux lâches, carnassiers ou venimeux, pour qu'on puisse la considérer, à aucun titre, comme un instrument de progrès.
Un abime qui semblait plus insondable encore que celui de la mer, celui des infiniments petits, a été abordé grâce au microscope. Ici, la science allemande, éprise de minutie et de patience, s'est, on peut le dire, surpassée. Le nombre des mémoires qu'elle publie chaque année sur tout ce qui ne se voit qu'à des grossissements de 100 à 2000 diamètres et plus, est aussi grand que celui des étoiles du firmament; les observations s'ajoutent aux observations ; il n'est pas rare qu'elles s'entrechoquent, sans que de ces chocs jaillisse nécessairement la lumière. Cela a commencé de bonne heure avec Ehrenberg, de Berlin, qui a consacré de grands in-4° à la figuration des infusoires microscopiques et qui s'est montré pour eux d'une rare générosité. N'a-t-il pas nommé tout un groupe d'entre eux Polygastriques, parce qu'imbu de l'idée que tout ce qui vit devait être compliqué, il les avait dotés d'un nombre d'estomacs auprès desquels les quatre estomacs des ruminants ne sont rien ? C'est un naturaliste français, professeur à la Faculté des sciences de Rennes, Dujardin, qui démontra que les êtres minuscules, dont l'intimité contrastait si fort avec leur prétendue richesse d'organisation qu'ils inspirèrent de superbes morceaux d'éloquence, n'étaient en réalité que des grumeaux d'une sorte de gelée. A cette gelée, il donna le nom de sarcode. Personne, en France, n'y fit attention ; bien plus tard, le sarcode nous est revenu d'Angleterre sous le nom de protoplasme que lui avait donné Huxley, et sous ce nom
il a fait fortune; la chose était, en effet, d'importance. Le premier, Dujardin avait compris que la vie ne comportait pas nécessairement l'organisation, c'est-à-dire la complexité ; qu'elle pouvait résider dans une certaine catégorie de substances ou dans leur mélange. C'est cette conception nouvelle, fondamentale pour l'explication des phénomènes vitaux, qu'a exprimée Huxley en disant : Le protoplasme est la base physique de la vie.
Dans l'usage du microscope et de tous les procédés techniques que son emploi comporte, il n'est que juste de reconnaître que les Allemands sont passés maîtres. Figer brusquement les tissus de manière qu'ils gardent indéfiniment l'aspect et la composition des tissus vivants, les durcir, les déshydrater, les imprégner de substances se laissant avec eux débiter au rasoir en lames de quelques centièmes de millimètre d'épaisseur, les teindre à l'aide de diverses substances électives se fixant sur certaines granulations de la substance de manière à les caractériser, coller les coupes sur verre à l'aide de baume de Canada pour qu'elles se prêtent indéfiniment à l'examen miscroscopique, en scruter, dessiner et préciser tous les détails, les comparer entre elles, il y a là une mine inépuisable de recherches à exploiter : c'a été le triomphe de la technique allemande. Et le nombre des travaux auxquels cette technique a donné naissance est incalculable. Qu'en est-il sorti de général et de profond? Peutêtre la preuve que le protoplasma n'est pas une
substance spéciale, comme le pensait Huxley, mais une association de corpuscules microscopiques, susceptibles de se nourrir, de grandir et de se reproduire (leucites, chromosomes, micelles, etc.), de ferments solubles, de substances nourricières, d'éléments de soutien, dont la collaboration est nécessaire pour produire la vie, et de déchets de nutrition; peut-être aussi la démonstration qu'il n'y a pas plus de génération spontanée d'éléments anatomiques dans les organismes qu'en dehors d'eux. Mais à cette œuvre les savants français ont pris leur large part et ils ont à leur actif d'importantes découvertes. Balbiani détermine les lois de la multiplication des infusoires par division de leur corps ; Maupas, par des recherches précises, fait connaître comment ils vieillissent et comment leur conjugaison deux par deux les rajeunit, et conclut de ses recherches à l'inéluctabilité de la vieillesse ; Laveran découvre dans le sang des impaludés, les protozoaires, causes de leur état cachectique, et sa découverte est le point de départ de l'étude des parasites du sang dont les plus redoutables sont les trypanosomes ; Charles Robin, Ranvier, Henneguy, Tourneux, Prenant, Nageotte, Renaud, Retterer, Pettit, etc., se classent au premier rang parmi les naturalistes qui se consacrent à l'étude microscopique des tissus; Kunckel d'Herculais, en même temps que Weismann, découvre le mécanisme des métamorphoses des insectes. Autour d'Henri Milne-Edwards s'était formée toute une pléiades d'anatomistes à qui Ton doit de belles
études sur l'organisation des animaux marins : de Quatrefages, Emile Blanchard, Jules Haime, Léon Vaillant, Alphonse Milne-Edwards, Baudelot, Henri de Lacaze-Duthiers, et je cite celui-ci le dernier parce qu'il devient à. son tour chef d'école, parce que la plupart des zoologistes français de cette génération sont directement ou indirectement ses élèves et qu'il a été, par la fondation des laboratoires maritimes de Roscoff et de Banyuls, l'initiateur de tous les laboratoires qui ont pris naissance sur nos côtes: Wimereux, le Portel, Tatihou près Saint -Vaast-la- Hougue, Luc-sur-Mer, Goncarneau, Arcachon, Cette, Tamaris, Endoume, Villefranche, d'où sont sortis d'importants travaux d'anatomie comparée et d'embryogénie, trop nombreux, trop variés pour qu'il soit possible d'en donner une vue d'ensemble.
Pour couronner cette vaste floraison d'œuvres françaises, il nous reste à parler de l'histoire des races humaines et des origines de l'Homme. Longtemps les races diverses dans lesquelles se divisel'humanité n'ont été considérées qu'au point de vue pittoresque ou n'ont été étudiées que de la façon la plus superficielle. Armand de Quatrefages de Bréau et Broca, quoique d'esprit bien différent et par des méthodes fort dissemblables, ont tous les titres à être considérés comme les créateurs de l'anthropologie scientifique. Ernest Hamy fut le continuateur du premier de ces maîtres, tandis que Broca fondait une école devenue célèbre tant par ses travaux que-
par ses opinions avancées. Le comte de Gobineau serait sans doute fort dépaysé dans cette école où la précision est la règle, et où l'on cherche justement à dégager les éléments qui ont fait de chaque race humaine ce qu'elle est. Il est malheureusement impossible, nous l'avons vu, de définir avec assez d'exactitude les races humaines pour que tout essai de remonter à leurs origines ne soit pas essentiellement chimérique. Ce n'est pas une raison pour que l'on ne cherche pas à préciser leur état actuel afin qu'il puisse servir de base sûre pour l'avenir.
S'il est impossible de déterminer les conditions dans lesquelles les races primitives ont pris naissance et comment de ces races, les seules auxquelles on pourrait supposer quelque pureté, ce qu'on est convenu d'appeler les races actuelles est descendu, un autre problème se pose, de la plus haute gravité : le problème de l'origine de l'Homme lui-même. Cuvier niait que l'on put jamais découvrir des hommes ou même des singes fossiles. A peine était-il mort, s'écriait un jour un paléontologiste éminent, le vicomte Desmier de Saint-Simon d'Archiac « que les singes et les hommes fossiles sortaient de leurs sépultures tertiaires et quaternaires. » Le premier reste humain authentique est la fameuse mâchoire du Moulin-Quignon, découverte, près d'Abbeville. par Boucher de Perthes. Elle fut discutée à outrance. Depuis, les restes d'hommes fossiles se sont multipliés, et c'est surtout dans les vallées de la Dordogne et de la Vezère, aux
Eyzies, à la Madeleine, à Laugerie-Basse, au Moustier, etc.. que les découvertes ont été fructueuses et révélatrices. Les noms des deux Lartet, de Ghristie, de Cartailhac, de Philibert Lalande, du marquis de Vibraye, de l'abbé Breuil, de Salomon Reinach, de Marcellin Boule, etc., ont porté haut le renom de la paléontologie humaine française, sur laquelle une découverte sensationnelle vient de jeter un nouvel éclat. A La Ghapelle-aux-Saints, sur les confins desdépartements de la Gorrèze et du Lot, les abbés Bardon et Bouyssonnie ont exhumé d'un abri sous roche le squelette presque entier d'un vieillard remontant à l'âge du Moustier. C'est le plus ancien spécimen humain que l'on connaisse à l'état presque complet. Il a été étudié et restauré de la manière la plus remarquable par M. Marcellin Boule, professeur au Muséum d'histoire naturelle, qui a fait à ce sujet la synthèse de tout ce que l'on sait de nos origines avec un talent, une science, une perspicacité et une sincérité hors de pair. L'homme de la Ghapelle-aux-Saints retenait encore bien de& caractères simiens, mais c'était un homme, et l'on ne peut sans émotion songer à ce que pouvaient être nos ancêtres avant lui. Quoi qu'on découvre par la suite, là encore la science française aura été initiatrice.
J'ai fini. Ces deux longs chapitres avaient un but: établir que de quelque côté que l'on se tourne dans le domaine des sciences, la France a tenu de telle
25i FRANCE ET ALLEMAGNE
façon son rôle que nul ne peut se vanter de l'avoir primée. Et l'Allemagne serait vraiment mal venue de chercher dans la façon dont elle les a servies ellemême un argument en faveur de sa suprématie. Savante, elle Test sans aucun doute : mais ce n'est pas chez elle que sont nées les grandes idées, et nous devons maintenant nous demander comment, avec ses prétentions scientifiques, elle a pu moralement déchoir comme elle l'a fait. Nous avons à faire nous aussi notre examen de conscience et chercher à tirer la conclusion de ce que cette guerre nous a appris.