M. Challemel Lacour à lord Lyons : 14 oqtobre
de non-recevoir, et le ton des communications échangées entre la Dryad et le vaisseau-amiral la Flore se haussa bientôt à un tel diapason que les rapports devinrent impossibles entre les deux états-majors. Français et Anglais saisirent de Tincident leurs gouvernements respectifs et des plaintes furent, en conséquence, échangées entre Paris et Londres.
L'affaire n'aurait probablement pas été bien loin, si d'autres faits plus graves n'étaient venus témoigner de la profonde mésintelligence qui régnait, à Madagascar, entre les agents des deux pays. On apprit coup sur coup, à Londres, que M. Pakenham, le consul anglais de Tamatave, très malade de la fièvre, avait néanmoins reçu des autorités françaises l'ordre d'évacuer la ville dans les vingtquatre heures, et qu'il était mort avant le terme fixé pour son départ ; que le chancelier du consulat, un créole Mauricien mâtiné de sang hova, nommé Andrianisa, avait été arrêté; enfin qu'un des principaux membres de la London Society^ le pasteur Shaw, était détenu à bord de la Flore^ sous une inculpation capitale. Au reçu de ces nouvelles, les têtes s'échauffèrent, à Londres; les journaux jetèrent feu et flammes, et le cabinet, interpellé au Parlement, fit entendre des déclarations peu propres à ramener le calme : « Ces faits sont douloureux et graves, dit M. Gladstone, à la Chambre des communes, et nous avons demandé au gouvernement français des explications, qui, nous l'espérons, ne feront pas défaut. » Quelques jours après, le premier ministre, dans un discours à Mansion-House, confirmait son langage officiel, dans les termes les moins ambigus.
« Peut-être aurait-il mieux valu attendre les explications du gouvernement français avant de manifester une émotion au moins prématurée », fit, à cette occasion, observer avec beaucoup de justesse M. Francis Charmes, à la Chambre des députés. Rien n'est plus dangereux, en
effet, pour les rapports internationaux que de partir en guerre, sur la foi de télégrammes forcément très courts, incomplets, et émanant le plus souvent d'individualités sans mandata Lorsque les rapports de l'amiral Pierre furent parvenus en France, on remit les choses au point, et il apparut clairement « qu'on ne pouvait, quelle qu'en fût la rigueur, contester la légitimité des mesures prises par le commandant des forces françaises à Madagascar 2 ». Les Anglais eux-mêmes s'en rendirent compte. Sur les quatre griefs qu'ils avaient formulés, ils en abandonnèrent trois, et se tinrent pour satisfaits des explications fournies et des documents communiqués relativement aux incidents Johnstone, Pakenkam et Andrianisa. Quant à l'affaire du pasteur Shaw, elle fut plus difficile à régler. Ce personnage hybride, à la fois pasteur, cabaretier, agent secret, pharmacien et publiciste, véhémentement soupçonné d'espionnage, avait été arrêté, sur l'ordre du commandant d'armes de Tamatave, à la suite de l'incident suivant. Plusieurs de nos soldats ayant été se rafraîchir dans son établissement étaient, aussitôt après, tombés gravement malades, avec tous les symptômes d'un empoisonnement. On arrêta Shaw, qui prétendit que ses clients d'occasion s'étaient tout simplement grisés. De son côté, l'accusation soutint qu'une confusion, volontaire ou non, avait été faite entre les produits pharmaceutiques de l'officine et ceux du débit de vin, et que, si le patron de l'établissement n'avait pas directement versé du poison à ses visiteurs, il n'avait rien fait non plus pour signaler
1. « J'apprends de source privée que M. Shaw, missionnaire, et lesecré taire de M. Pakenham, nemmé Andrianisa, ont été arrêtés et emprisonnés par les autorités françaises de Tamatave. » (Lord Granville à lord Lyons, 10 juillet, Livre bleu). — Cette source privée était évidemment la London Society à laquelle appartenait M. Shaw.
2. M. Ghallemel-Lacour à M. Waddington, ambassadeur à Londres (15 oct. 1883).
le danger, et devait, au moins, être tenu pour civilement responsable du malheur. Shaw, conduit à bord de la Flore^ fut déféré à la justice militaire, qui après cinquante-quatre jours d'instruction, le relâcha, faute de preuves. En somme, il n'y avait là qu'un incident comme toute justice humaine, et par conséquent faillible, peut en avoir à sa charge. Des indices suffisamment graves avaient été relevés contre un homme, permettant de l'accuser d'un fait précis : la considération médiocre qui l'entourait, sa conduite mystérieuse, son hostilité hautement proclamée à rencontre de l'influence française, tout incitait les autorités militaires à le considérer comme un adversaire dangereux et sans scrupules. La justice avait été saisie régulièrement; l'instruction faite dans les formes légales avait abouti à un non-lieu; rien n'autorisait le cabinet britannique à dramatiser l'événement et à en faire l'objet d'un litige international. C'est cependant la tournure que les ministres anglais, poussés par la presse et les clameurs de la London Society^ crurent devoir donner à ce vulgaire incident. Des communications aigres-douces furent échangées entre Paris et Londres; les journaux des deux pays soutinrent d'âpres polémiques, jusqu'à ce que le gouvernement français désireux d'apaiser la mauvaise humeur de nos voisins, et dans un esprit de conciliation que quelques-uns taxèrent d'exagéré, proposa de panser les plaies de l'intéressante victime avec quelques billets de banque. M. Shaw quitta la Flore avec 25.000 fr. en poche, et s'en fut ailleurs chercher une autre clientèle.
Sur ces entrefaites, l'amiral Pierre tomba malade et dut résigner son commandement. Peut-être les soucis, et l'irritation provoquée par les diljBcultés qu'il avait rencontrées, le secret dépit de n'avoir pas été soutenu par son gouvernement comme il l'eût souhaité, aidèrent-ils le climat de l'île à faire son œuvre.
Quoiqu'il en soit, l'amiral, contraint de demander son
rappel, mourut sur le chemin du retour, avant même de toucher les côtes de France (septembre 1883). — Cette fin prématurée, que la politique eut le tort de vouloir exploiter, causa, à Paris, une douloureuse émotion, mais ne mt^difia en rien les résolutions du gouvernement. L'amiral Galiber fut désigné pour prendre le commandement de la division navale, et reçut les mêmes instructions que son prédécesseur. Des négociations furent ouvertes, en novembre, à Tamatave, mais elles n'aboutirent pas, les Hovas ayant refusé de faire droit à nos réclamations concernant la côte occidentale. Une nouvelle tentative eut lieu, sans plus de succès, en avril 1884. Pendant dix-huit mois, la situation se prolongea sans changement, fatigante pour nos navires et nos équipages, qui assuraient, autour de l'île, un étroit blocus; énervante pour l'opinion, en France, qui, ne comprenant rien à cette politique d'atermoiements, exigeait soit l'abandon de l'entreprise, soit une action décisive et énergique ^ Il n'est pas prouvé cependant que la longue temporisation de M. Jules Ferry ait été une faute. Outre qu'il eût été trop lourd, pour notre marine, nos finances, et l'excessive susceptibilité de l'opinion publique, de tenter un coup de force à Madagascar, à l'époque où nous avions sur les bras la lourde affaire du Tonkin, on avait le droit de compter sur l'efficacité du blocus, pour provoquer dans l'île, à plus ou moins longue échéance, un état de gêne économique et des dissensions intérieures qui contraindraient à la paix le gouvernement de Tananarive. Cette vérité, que ne voulaient voir ni les adversaires systématiques de toute expansion au dehors, ^îTi'ardente avant-
1. Les deux opinions furent soutenues avec une égale énergie à la Chambre des députés, lors de la discussion des demandes de crédit ou des interpellations relatives à Madagascar. Dans le premier sens parlèrent MM. Clemenceau, G. Périn, Pelletier, Fred. Passy, Cassagnac, Lanjuinais, etc. ; dans le second, MM. J. Ferry, de Freycinet. de Lanessan, de Mahy, Bureau de Vaulcomte, etc.
JUSTIFICATION DE l'ÉTAPLISSEMENT DE LA FRANCE. 77
garde de notre jeune parti colonial, fut plus tard mise en évidence, lorsque nos relations avec les Hovas redevinrent normales. On put alors se rendre compte que nos adversaires, malgré leur pauvreté, ne pouvaient se passer des marchandises européennes, et que le blocus, en déterminant, sur tous ces produits, une hausse extraordinaire, avait provoqué une crise économique intense, et par contre-coup, un profond mécontentement contre le pouvoir. A cela, il fallait ajouter les cruelles souffrances des troupes qui nous étaient opposées ; non pas que le feu de nos navires et de nos compagnies de débarquement fût très meurtrier, mais la barbarie et l'effroyable désordre qui présidaient aux levées d'hommes, aussi nombreuses qu'inutiles, prescrites par le premier ministre, faisaient d'innombrables victimes. Parquées sur la côte, dans des cantonnements malsains, sans vêtements et sans vivres, ces infortunées recrues mouraient en grand nombre, ou désertaient pour vivre de brigandage. De là un malaise général, des troubles et des complots. Rainilaiorivony, malgré la terreur qu'il inspirait, voyait des compétiteurs surgir autour de lui. Finalement, pour conserver le pouvoir, il céda^
Par malheur, tout ceci avait pris beaucoup de temps. Lorsqu'on fut à même de recueillir le fruit de l'imperturbable patience du cabinet Ferry, celui-ci n'était plus au pouvoir. Le ministère Brisson, qui lui avait succédé, n'avait qu'un désir : celui de liquider, à tout prix, les entreprises coloniales qui avaient coûté si cher à son prédécesseur. Aussi se hâta-t-il d'accueillir, en novembre 1885, les nouvelles ouvertures des Hovas. Nos plénipotentiaires, l'amiral Miot et M. Patrimonio, se mirent d'accord avec les envoyés de la Reine, et Iç traitent signé, le 17 décembre
1. Sur tous ces incidents, voir la correspondance inédite de M. Le Myre de Vilers, et notamment les dépêches des 10 juin, 12 juillet, 19 août 1886.
1885. Reste à savoir si ce traité, accepté avec tant de précipitation, nous conférait, tant au regard des Hovas qu'à celui des tierces puissances, la situation prépondérante qu'une guerre de quatre ans nous mettait en droit de réclamer.
En 1886, M. Le Myre de Vilers, à peine âgé de 53 ans, en comptait déjà 37 au service de l'Etat. Officier de marine, il avait navigué sur toutes les mers, et pris, dès sa jeunesse, un premier contact avec les peuples et les gouvernements exotiques que les hasards de la vie devaient, un jour, l'amener à diriger ou surveiller. Préfet d'Alger, puis directeur général des affaires d'Algérie, il avait, de bonne heure, fait l'apprentissage des questions coloniales. Plus tard, gouverneur de la Gochinchine et ministre près la cour de Hué, il trouva, dans des circonstances délicates, l'occasion de déployer les plus rares facultés, et rendit d'éminents services, au milieu des graves événements qui marquèrent notre pénétration dans la péninsule indo-chinoise. A la fois soldat, diplomate et administrateur, M. de Vilers était le type achevé de ces hommes qui, par la variété de leurs aptitudes, la souplesse de leur intelligence, et la fermetéde leurcaractère,sont,pour une nation, les ouvriers essentiels de son expansion coloniale. Selon les cas, ils tranchent par l'épée le nœud gordien, ou dénouent ses trames les plus compliquées, avec une minutieuse patience. Soldats, ils osent, lorsqu'il est nécessaire, parler en maîtres et se faire obéir; diplomates, ils connaissent l'art d^la persuasion et, pour résoudre le^ pires difficultés, savent que le temps vaut souvent mieux que la force ; administrateurs, ils n'oublient pas que la mise en valeur du pays conquis et l'amélioration du sort de ses habitants sont, à la
fois, le devoir et Tintérêt de la métropole : triple fonction qui exige une haute dose de sagacité, de sang-froid et de pondération, car le mal serait parfois irréparable, si le soldat se découvrait à l'heure où la parole est au diplomate, ou si l'administrateur se mettait à la besogne avant d'être maître de la situation.
Tel était l'homme qui, au mois d'avril 1886, débarqua à Tamatave, avec la mission de faire exécuter le traité conclu avec les Hovas.
Cette tâche n'avait rien de séduisant.
Quel était, en effet, ce traité ?
A première vue, il semblait nous accorder des satisfactions importantes. La France obtenait le droit de représenter Madagascar, dans toutes ses relations extérieures. Un résident général, accompagné d'une escorte militaire, résiderait à Tananarive : il présiderait aux affaires étrangères de l'île, sans s'immiscer dans l'administration intérieure. La France s'engageait à prêter assistance à la Reine, pour la défense de ses États. Toute facilité était accordée aux sujets français pour résider, circuler et commercer dans l'île : ils pourraient louer terres et maisons, pour une durée indéterminée, par bail emphytéotique, au seul gré des parties. Ils pourraient choisir librement et prendre à leur service tout malgache libre d'engagement antérieur. La liberté de conscience était assurée. Le gouvernement malgache s'engageait à payer une indemnité de 10 millions. La Reine continuerait à présider à l'administration intérieure de toute l'île : toutefois la France se réservait le droit d'occuper le territoire de Diego-Suarez et d'y faire des installations à sa convenance.
Ce traité avait ceci de très particulier qu'il abandonnait purement et simplement les réclamations qui avaient provoqué notre rupture avec les Hovas. Nous vivions fait la guerre pour deux motifs : obtenir, en faveur de nos natio-
naux, le droit d'acquérir des terres dans l'île, et forcer le gouvernement de Tananarive à reconnaître notre protectorat de la côte occidentale. Or, de ces deux desiderata, il n'était plus question. En ce qui regardait la jouissance du sol, nous nous contentions du droit de bail et non plus du droit d'acquisition. En ce qui concernait la côte occidentale, nous renoncions purement et simplement à nos anciennes revendications et nous reconnaissions expressément à la Reine la souveraineté de toute l'île, sauf le territoire de Diego-Suarez. En échange de ces concessions, nous obtenions un droit général de protectorat. Le mot, il est vrai, ne figurait pas dans le texte officiel, mais il ressortait clairement de l'esprit du traité. Bien plus, une clause, qu'on avait tenue secrète à la demande du gouvernement hova, désireux jusqu'au bout de sauver la face, ne laissait subsister aucun doute, à cet égard. Cet article était ainsi conçu : « Au cas où le gouvernement malgache concéderait à une puissance étrangère, sans le consentement de la France, un fort ou une portion de territoire qui pourrait être affectée à un dépôt de charbon ou à un établissement militaire quelconque, ledit gouvernement malgache devra immédiatement rendre public le protectorat de la France, et cette concession serait virtuellement nulle ^. » Cette rédaction était assurément fort singulière, mais l'article avait ceci d'essentiel que le signataire, c'està-dire le plénipotentiaire malgache, considérait le protectorat français comme un fait acquis et indiscutable, tenu secret par mesure de convenance particulière, mais qui n'en liait pas moins les parties.
Ainsi, le traité de 1885 nous concédait, en théorie, des droits certains et considérables : par contre, il laissait
1. Voir à ce sujet les dépêches de M. Flourens, ministre des affaires étrangères, à M. Le Myre de Vilers, 14 nov. et 13 déc. 1886. Documents inédits.
subsister des lacunes graves, qui devaient rendre l'exercice de ces droits singulièrement précaire.
Il était dit, en effet, que le résident général ne pourrait s'immiscer en rien dans l'administration intérieure, laquelle restait entièrement réservée à la Reine. Or, dans la pratique, rien n'est plus difficile, surtout avec un partenaire de mauvaise foi, que d'établir une ligne de démarcation entre les affaires intérieures d'un pays et ses affaires extérieures. Il est une foule de questions de pure administration, qui peuvent avoir au dehors la répercussion la plus grave. Gréer une banque d'Etat, décréter l'exécution de travaux publics, sont au premier chef des actes d'administration intérieure, mais si les concessionnaires ou les adjudicataires sont des étrangers, ces mêmes actes intéressent, ipso facto, la politique extérieure. Il y avait donc là, pour l'avenir, une source de conflits journaliers et de sérieux dangers.
En outre, privés de toute influence dans la conduite dés affaires intérieures, nous étions incapables d'assurer, à nos nationaux et aux ressortissants étrangers, la sécurité et la justice. Ainsi la France pouvait, du jour au lendemain, se trouver dans une situation inextricable, revendiquant hautement son droit exclusif d'intervenir à Madagascar, repoussant formellement toute ingérence étrangère et, en même temps,^ contrainte d'avouer son impuissance à défendre la liberté, les biens, voire mêmelavie des Européens venus s'établir à l'ombre de notre drapeau. Enfin, et ceci n'était pas le moindre vice du traité, notre représentant était abandonné à ses propres forces : on lui concédait tout juste une escorte d'honneur. Aussi né pouvait-il compter, pour faire prévaloir sa volonté et l'autorité de la puissance protectrice, que sur son éloquence et son influence morale, maigres auxiliaires en face d'une population hostile et d'un gouvernement mal disposé.
Ces obscurités et ces lacunes du traité étaient graves.
Elles le devinrent d'autant plus que, dans une note soidisant explicative du 9 janvier 1886, nos plénipotentiaires parurent les souligner et les admettre.
Cette note adressée par MM. Miot et Patrimonio au plénipotentiaire hova, le général WiUougby, semblait limiter le droit d'intervention du Résident aux actes de politique extérieure ayant pour objet une cession de territoire, une alliance, un accord, ou un traité avec une puissance étrangère. Elle promettait que l'escorte du Résident ne dépasserait pas l'effectif de 50 hommes. Elle déniait à nos nationaux la faculté d'embaucher des esclaves libérés, ce qui équivalait à rendre impossible le recrutement de la main-d'œuvre. Elle stipulait que la France ne prêterait assistance à la Reine, pour la défense de ses États, qu'au cas où elle en serait requise par la Reine elle-même ; ceci nous enlevait les faibles chances qui nous restaient d'assurer la paix et la sécurité intérieure de l'État. Enfin, en ce qui concernait notre établissement à Diego-Suarez, MM. Miot et Patrimonio en fixaient la frontière à un mille et demi du rivage, ce qui était manifestement insuffisant pour assurer le développement de nos installations et la défense de la place.
Gomment deux hommes aussi expérimentés que MM. Miot et Patrimonio purent-ils signer une pareille lettre, qui anéantissait presque entièrement les satisfactions théoriques obtenues des Hovas, il est difficile de le concevoir. Sans doute, énervés par les manœuvres dilatoires du gouvernement de Tananarive, et par les objurgations de M. de Freycinet, qui les pressait d'en finir à tout prix, ne mesurèrent-ils pas toute la portée de leur langage, mais la faute n'en était pas moins commise, et les Hovas s'empressèrent d'en profiter, en annexant la lettre à l'instrument diplomatique. Le gouvernement français protesta; il refusa de ratifier la note du 9 janvier, et déclara qu'il s'en tenait au texte signé le 17 décembre
précédent. Ce fut peine perdue : les Hovas maintinrent leur interprétation, et ce désaccord ne fut pas une des moindres difficultés que notre résident eut à surmonter.
Si le traité franco-hova ne créait pas, à Madagascar, une situation nette entre le protecteur et le protégé, au moins pouvait-on espérer qu'au regard des tierces puissances l'affaire était jugée. Rien ne pouvait moins prêter à amphibologie que l'article premier : « Le gouvernement de la République représente Madagascar, dans toutes ses relations extérieures. Les Malgaches, à l'étranger, seront placés sous la protection de la France. » Mais ici encore, un incident inattendu remit tout en question.
La circulaire de M. de Freycinet du 27 décembre 1885, notifiant le traité aux puissances, se terminait en effet par cette phrase équivoque : « Ce traité ne change rien aux traités actuellement existants entre le gouvernement hova et les autres États. » Sans doute, notre ministre des affaires étrangères entendait dire que la France, bien qu'acquérant à Madagascar une situation prépondérante, ne songeait pas à fermer le pays aux étrangers, et que les conventions particulières conclues par les puissances, subsisteraient, en tout ce qui n'était pas contraire à l'ordre de choses nouvellement établi. Mais, de la rédaction insuffisamment précise de cette note, des voisins trop disposés à ergoter sur les textes pouvaient tirer toute autre conclusion, et ils n'y manquèrent pas. Quant aux Hovas, qui ne furent pas les derniers informés de notre fausse manœuvre, ils s'empressèrent également d'en faire leur profit. Anglais et Hovas nous tinrent exactement le même langage : « Du moment, nous dirent-ils, que votre propre ministre prend soin de déclarer que rien n'est changé, dans les relations de Madagascar avec les tierces puissances, que signifie le soi-disant protectorat que vous prétendez réclamer sur l'île ? »
Tel était l'inextricable imbroglio que M. Le Myre de Vilers allait avoir à dénouer. Envoyé, à l'improviste, dans un pays dont il ignorait tout, la langue, les usages, les mœurs, on le chargeait d'assurer l'exécution d'un traité sur la portée duquel les deux parties n'étaient même pas d'accord : il devait faire respecter l'autorité de la France par des gens qui n'en voulaient pas, qu'il n'avait pas les moyens de réduire, et qu'il lui était expressément recommandé de ne pas mécontenter, enfin il devait s'imposer comme ministre des affaires étrangères de l'île, alors que cette qualité lui était déniée, non seulement à Tananarive, mais aussi par les principaux cabinets de l'Europe. Joignez à cela l'isolement et l'éloignement, une demande adressée à Paris ne recevant pas de réponse avant quarante jours S le manque ou l'insuffisance de directions auxquelles, d'ailleurs, une excessive instabilité ministérielle enlevait beaucoup de crédit 2, les préoccupations graves provoquées par la situation extérieure, à une époque où nous avions tout sujet de nous croire à la veille d'une attaque de l'Allemagne ^. Joignez-y également l'existence,
1. Le câble s'arrêtait alors à Zanzibar. Les dépêches de Tananarive étaient portées à pied à Tamatave, d'où un bateau les transportait à Zanzibar. Dans les meilleures conditions, ce voyage demandait une douzaine de jours. Mais, comme il arrivait très fréquemment que le Président n'avait à sa disposition ni courrier sûr, ni bateau en partance, la durée du voyage était la plupart du temps doublée.
2. M. de Vilers, débarqué à Tamatave en avril 1886, quitta définitivement l'île en juin 1889. Pendant ces trois années, six cabinets se succédèrent en France, et quatre ministres passèrent au quai d'Orsay : MM. de Freycinet, Flourens, Goblet et Spuller. Cette période fut, en effet, une des plus agitées de notre histoire intérieure (affaires Wilson, démission du président Grévy, Boulangisme, etc.).
3. On se rappelle que les années 1886-87 furent marquées par une violente campagne de M. de Bismarck contre la France, et qu'à deux reprises, des incidents de frontière provoqués par le chancelier faillirent déchaîner la guerre (affaires de Pagny-sur-Moselle et de Vexancour). Cette crise eut son contre-coup sur nos affaires coloniales, car un avenir incertain et
à Madagascar, d'un parti puissant, passionnément hostile à la France, celui des missionnaires de la London Society^ jouissant, à Londres comme à Tananarive, d'une influence considérable, et Ton conviendra que, dans notre histoire coloniale, un homme s'est rarement trouvé en aussi délicate posture que M. Le Myre de Vilers.
L'action ainsi engagée avait toutes chances de mal tourner. Ce fut le grand mérite de notre représentant, non seulement d'éviter une rupture qui eût été grosse de conséquences, et d'accepter une situation bien faite pour décourager la plus robuste confiance , mais encore de dégager, d'entretenir et de développer les chances infimes qui nous restaient. Peu à peu, on le verra émerger du chaos, et affermir sa position. Sans luttes violentes, sans éclat, par le seul prestige de l'énergie, du calme, de la patience, il saura imposer sa volonté, réduire ses adversaires, et finalement conquérir la première place.
Lorsqu'il rentra en France, en juin 1889, il laissait derrière lui une situation nette et saine. La cour d'Emyrne était domptée, et les puissances étrangères à la veille de reconnaître les faits accomplis. Il semblait que rien ne dût empêcher la grande île malgache d'entrer progressivement dans la voie du progrès, sous la tutelle exclusive
gros de menaces prédisposait naturellement à la plus grande réserve : « ... J'ai tenu à éviter la guerre (avecles Hovas), écrivait M. de Vilers, le 24 octobre 1887, ... car plusieurs milliers d'hommes auraient été immobilisés à Madagascar, tandis que nous devons réserver et préparer toutes nos forces pour les luttes prochaines avec l'Allemagne. »... Nous avons trop de préoccupations en Europe, répétait-il quelques jours plus tard, pour ne pas éviter toute cause de conflit accessoire (24 novembre 87). Les journaux hovas, qui appartenaient tous à la London Society, et la presse de Maurice exploitaient habilement cette situation. Chaque jour, ils publiaient des nouvelles tendancieuses qui représentaient la guerre comme imminente. On alla jusqu'à signaler l'approche d'une escadre allemande arrivant, dans le but d'enlever l'île de la Réunion et d'expulser les Français de Madagascar.
et pacifique de la France. Si, après son départ, les événements tournèrent autrement, si tout l'échafaudage laborieusement édifié par l'ouvrier de la première heure vint à s'écrouler, en quelques années, ce ne fut pas sa faute. Même il est possible que, si M. Le Myre de Vilers n'avait pas quitté Tananarive, la France eût en 1894 économisé dix mille hommes et cent millions.
De Tétude minutieuse des textes et des documents, il résulte un fait certain, c'est que le principal adversaire que M. de Vilers trouva en face de lui, à Madagascar, fut l'Angleterre. Que nous ayons eu affaire à ses représentants officiels, ministres, ambassadeurs, consuls, ou à ses agents plus ou moins ofiicieux, les prédicants de la London Society et autres aventuriers dont l'île regorgeait, c'est toujours de Londres que partait le mot d'ordre.
Dès le premier jour, cette action directe ou indirecte du gouvernement anglais apparut avec une netteté indiscutable. C'est ainsi, par exemple, qu'à la notification officielle du traité du 17 décembre faite par M. de Freycinet, lord Rosebery * refusa de répondre par l'acquiescement que presque toutes les nations de l'Europe avaient donné sans discussion. Il se borna à prendre note, sans laisser pressentir l'opinion du cabinet. Quant aux personnages non officiels, ils ne cachèrent rien de leur vive irritation : « Ce traité est pour nous un véritable grief diplomatique, déclara sir Charles Dilke, dans une réunion publique 2. » La
1. Lord Rosebery était alors chef du Foreign office, dans le cabinet Gladstone.
2. Dépêche de M. Waddington, ambassadeur de France à Londres, au
ACTION DIRECTE ET INDIRECTE DE l'aNGLETERRE. 87
presse ne nous ménagea pas davantage, et le T^we^ ouvrit ses colonnes à un long factum du capitaine Pasfield, un des principaux porte-paroles de la London Society , qui, dans un article des plus acerbes, réclama l'intervention immédiate de la Grande-Bretagne, et la création d'un établissement naval à Madagascar. Un autre écrivain non moins autorisé, le colonel Malleron, alla encore plus loin. Il osa écrire dans VAsiatic Quaterly RevieWy que l'occupation de Madagascar par la France devait constituer un casus belli avec la Grande-Bretagne : « Ce que la France a pris par force aux Hovas, la Grande-Bretagne doit le prendre par force à la France ; celle-ci aura la consolation de reconnaître que ce n'est pas là un nouveau procédé. Nous devons le faire non par mauvais vouloir contre la France, mais par absolue nécessité : nous ne pouvons permettre qu'elle ait un port qui puisse servir de refuge aux corsaires sur la grande route de l'Inde*. »
Dans cette campagne décisive dont notre établissement à Madagascar était l'enjeu, l'Angleterre eut la bonne fortune de trouver à Tananarive un homme admirablement préparé à lui servir d'instrument.
Souvent déjà, au cours de cette étude, le nom de Rainilaiarivony a traversé notre récit. Peut-être le moment est-il venu de fixer les traits de cette figure originale qui désormais, jusqu'à la chute de la royauté hova, ne quittera plus le premier plan.
Rainilaiarivony, le père de la fleur épanouie^ premier ministre et commandant en chef, avait alors une soixantaine d'années. Son père avait été le mari et le premier mi-
Département (14 avril 1886) Documents inédits. Sir Gh. Dilke qui, l'année précédente était « président of the local governraent board » dans le cabinet Gladstone, était rentré dans la vie privée, et s'occupait activement à tenter de restaurer sa fortune politique.