Asiatic Qnarterîy Review, janvier
nistre de la célèbre Ranavalo I. Lui-même, après avoir largement coopéré à la chute et à la mort de Radama II, arriva aux affaires en 1863 : successivement époux et ministre des trois reines Rasoherina, Ranavalo II et Ranavalo III, il fut, pendant trente ans, le véritable dictateur de Tîle. Cet homme étrange, complètement dépourvu d'instruction (il savait tout juste signer son nom), demeuré par certains côtés un véritable sauvage sous le mince vernis de civilisation qui le recouvrait et, malgré le christianisme sui generis qu'il avait embrassé, fourbe, cruel, abandonné aux plus hideuses passions, incapable de gouverner autrement que par la terreur, plus incapable encore de tirer |^pn peuple de l'état d'anarchie morale et matérielle où il végétait, n'en était pas moins un profond et habile politique. Pendant trente ans, sous trois règnes successifs, il sut se maintenir au pouvoir en dépit des haines qu'il avait suscitées, et des cabales qui se montaient contre lui. Pendant trente ans, il sut tenir à Técart Français et Anglais, et les négociations qu'à maintes reprises il eut avec nous feraient honneur au plus fin diplomate. M. de Vilers, qui l'a longtemps connu et pratiqué, lui reconnaissait une réelle valeur : « C'est surtout dans le dernier conflit avec la France, écrivit-il à son sujet, qu'il a fait preuve d'une surprenante habileté. S'il cédait à nos exigences, l'opinion publique se tournait contre lui; s'il faisait la guerre, la misère publique devait entraîner sa chute. Il rejeta toute la responsabilité sur son compétiteur et successeur désigné, Ravoninahitriniarivo, ministre des affaires étrangères, qu'il envoya en ambassade à Paris. Ainsise trouve expliquée la singulière attitude de ce dernier personnage : ses réticences, que nous prenions pour de la duplicité, n'étaient que les hésitations d'un diplomate aux abois, craignant de tomber dans le piège qui lui était tendu par son propre gouvernement. Certain d'être désavoué s'il arrivait à une solution, il s'est tiré par la fuite de ce mau-
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vais pas... Pour lui (Rainilaiarivony) lorsqu'à bout de (le ressources et d'hommes, se trouvant dans l'obligation de conclure là paix et d'accepter nos conditions si dures qu'elles fussent, il a su, en dernière heure, arracher à nos plénipotentiaires une lettre interprétative qui annule les principales conditions du traité, il sembla sortir vainqueur de la lutte*. »
Son erreur capitale fut de ne pas discerner à temps le jeu des pasteurs et des aventuriers anglais qui pullulaient à Tananarive, et celui du gouvernement de la Grande-Bretagne. Parce que les premiers lui promettaient l'appui de l'Angleterre contre la France, il osa rompre avec nous, et ne comprit pas que les déclamations de ses conseillers habituels n'avaient qu'un but : ruiner Tinfluence de la France, au profit de leurs intérêts particuliers. Il le comprit d'autant moins que le gouvernement britannique ne lui ménageait pas son appui moral, et qu'il n'ignorait rien de l'hostilité que rencontrait, à Londres, notre politique malgache. Aussi son dépit fut-il grand, lorsqu'au jour de la crise finale, il s'aperçut que le concours de l'Angleterre lui faisait défaut. Contre ceux qui avaient abusé de sa crédulité, pour faire le jeu de leurs intérêts ou de leur politique, son ressentiment fut profond, et les derniers mois de sa vie, qu'il passa en Algérie dans une retraite dorée, ne sont qu'un long cri de haine et de rancune contre ses anciens amis. Le pauvre vieux père de la fleur épanouie avait la rancune tenace, car la veille même de sa mort survenue à Mustapha supérieur, le 17 juillet 1896, il repoussa énergiquement les secours de la religion réformée, sans qu'on pût lui faire comprendre que le vénérable pasteur qui se présentait à son chevet n'avait rien de commun avec les prédicants de la London Society'^,
1. M. deVilers au Département, 10 juin 1886. Correspondance inédite.
2. Rien n'est plus curieux que de constater cet état d'esprit, dans le
Tel était l'homme dont les Anglais surent jouer avec une rare dextérité, et qui, entre leurs mains, devint un instrument des plus dangereux : ce Son plan, écrivait de lui M. de Vilers, conçu sous l'inspiration de MM. Pickersgill et Parrett, est d'attirer ici de nombreux étrangers, de leur concéder de larges privilèges, à l'exclusion des Français, de nous mettre ainsi dans l'impossibilité d'agir sans compromettre des intérêts considérables. Il compte, pour nous lier les mains, sur l'appui des puissances européennes que nous n'oserions pas nous aliéner*. »
récit de M. Vassé, auquel nous avons déjà fait allusion. Sans doute, parmi les confidences plus ou moins effrontées de Rainilaiarivony, qui toutes sont religieusement reproduites dans ce « Mémorial » modem style, beaucoup paraissent fort sujettes à caution. Quelques-unes cependant sont si précises dans leurs détails, qu'elles ne semblent pas avoir pu être inventées. Tel est par exemple le récit de la guerre de 1870 fait à Rainilaiarivony par le pasteur Parrett, un des membres les plus actifs de la London Society : « En 1870, raconte Rainilaiarivony, la joie des Anglais apprenant les défaites de la France ne connaissait plus de
bornes Je me souviens que, dans un entretien qui eut lieu au palais
avec la reine Ranavalo II, entretien auquel j'assistais, M. Parrett et un certain nombre de prédicants nous apprirent que tout était fini pour votre nation, qui allait devenir anglaise, nous disaient-ils, par suite d'un accord intervenu entre les puissances européennes qui toutes craignaient les Anglais. » Et Parrett, le menteur, ajoutait : « Du reste, la France, ce petit pays, devait fatalement disparaître. Ce peuple sans principes, sans religion, menteur, voleur, qui coupe la tête à ses rois et à ses reines, et dont tous les vices sont le seul apanage, avait de plus celui de la lâcheté, ce qui fait que ses armées cinq fois supérieures en nombre à celles des Allemands, se sont complètement évanouies et rendues à discrétion, généraux en tête. Le roi de Prusse a remplacé, à Paris, Napoléon III, et reçoit chaque jour l'hommage des vaincus. Mais comme l'Allemagne n'a pu faire la guerre aux Français qu'avec l'autorisation de l'Angleterre, et au moyen de notre or, nous sommes les vrais maîtres de la situation, et nous ajouterons bientôt la France qui nous a déjà appartenu autrefois, à nos autres colonies. »
1. M. de Vilers au Département, 19 août 1886. Correspondance inédite.
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Pour le recrutement de ce personnel spécial, Rainilaia' rivony n'avait que Fembarras du choix. Pasteurs indépendants qui tremblaient pour leur ancienne omnipotence, et qui ayant en mains la presse, dirigeaient l'opinion à Tananarive et dans les sphères coloniales londoniennes, aventuriers plus ou moins en rupture de ban, et désireux de se refaire une virginité à peu de frais, agents d'affaires de moralité douteuse, toujours les premiers arrivés dans les pays neufs, tous ceux en un mot que devait gêner l'organisation d'un gouvernement régulier, se rangèrent en masse autour de lui. L'Angleterre se garda naturellement de dédaigner les services d'aussi précieux auxiliaires et poussa ses nationaux en avant. Déjà l'armée hova était entre les mains d'officiers anglais, le trop fameux Willougby que nous avons déjà vu à l'œuvre, Shervington et Graves : « Les deux premiers sont des coquins, des gens sans aveu capables de tout faire pour de l'argent, disait d'eux avec une franchise un peu rude le sieur Tacchi, directeur du Madagascar Times y qui cependant ne devait pas être mal disposé en leur faveur; le troisième seul est un gentleman. » Et qu'a donc fait le major Graves, pour mériter ce jugement bienveillant, demanda M. de Vilers à son interlocuteur : il venait de le voir parader à la tête de l'artillerie, dans un costume de haute fantaisie, chapeau rouge, veste grise, culotte courte, bas noirs, souliers jaunes, la pipe à la bouche, et son attitude, comme ses capacités, lui avait paru médiocre. « Le major est un honnête homme, insista Tacchi : il a dû s'enfuir du Natal, parce qu'il était poursuivi pour banqueroute, mais c'est un gentleman^, » Si c'était là le meilleur, que valaient les autres ? Et, de fait, Shervington lassa jusqu'à la complaisance de ses protecteurs, et après une vie d'expédients, finit par se tuer pour échapper
1. M. de Vilers au Département, 19 août 1886* Correspondance inédite.
aux conséquences de ses actes. Le sort de Willougby ne fut pas plus brillant. Les fonctions de commandant des troupes malgaches consistaient essentiellement à provoquer l'introduction secrète d'armes et de munitions de guerre, opérations frauduleuses où il trouvait de larges bénéfices. Son zèle pour la défense nationale l'entraîna si loin que Rainilaiarivony lui-même perdit patience : il le fit traduire devant une commission militaire anglo-hova, pour répondre d'un détournement de 500.000 francs. Le parti anglais fut atterré des révélations accablantes qui surgirent contre son protégé, et mit tout en œuvre pour le tirer de ce mauvais pas, mais les faits étaient si criants que la condamnation fut inévitable. Peut-être n'est-il pas sans saveur d'ajouter que le passage en prison du général Willougby ne nuisit pas à sa carrière politique et militaire, car, lors de la guerre de 1894, ce fut encore lui qui conduisit au combat ce qui représentait l'armée hova.
Quant aux tripoteurs d'affaires d'origine cosmopolite, ils étaient légion, et tous, pour les raisons qu'avait signalées M. de Vilers, étaient étroitement inféodés à la London Society et reçus à bras ouverts par le premier ministre. A Willougby, il accorda la concession d'une banque d'Etat, qui d'ailleurs n'exista jamais que sur le papier; à Maigrot, sujet italien, une ligne de chemin de fer de Mananjary à Fenerive; à Anderson, sujet norwégien, le monopole de l'exploitation du bois d'ébène. M. Combes, un créole mauricien, poursuivi en Nouvelle-Zélande pour banqueroute, vint fonder à Tananarive une compagnie, au capital de 25 millions, pour l'exploitation de 200.000 arpents. Une société anglaise reçut mission de creuser et de relier entre elles les lagunes de la côte est, et d'établir une ligne de vapeurs. D'autres sociétés et quelques particuliers de même nationalité, parmi lesquels, il est assez original de rencontrer l'évêque anglican de Madagascar, M. Cornish, avaient reçu en concession d'im-
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menses étendues de terres avec abandon des droits régaliens les plus larges. Ces concessions, presque toutes situées dans le nord de Tîle, avaient d'ailleurs un but spécial, que M. de Vilers ne tarda pas à démêler, et que divers publicistes anglais ne se firent aucun scrupule de dévoiler. Il s'agissait tout bonnement de bloquer notre établissement de Diego-Suarez, en l'enserrant, du côté de la terre, par une très large bande de territoire exclusivement concédée à des sujets britanniques. Ceux-ci, largement subventionnés, n'auraient pas tardé à créer, dans cette région, une véritable colonie anglaise : on aurait ouvert un port sur la côte nord-ouest, et Diego-Suarez serait devenu un cul-de-sac sans commerce, sans agriculture, et sans aucune ressource. Pickersgill prôna ouvertement, dans le Madagascar Times, ce système qui fut repris et développé, dans tous ses détails, par le capitaine Pasfield, dans le journal de la Chambre de commerce de Londres ; l'emplacement du port destiné à ruiner Diego- Suarez était même trouvé : on avait désigné Port-Robinson, tout près du cap d'Ambre*.
Tous ces beaux projets échouèrent, car pour les mener à bien, il eût fallu d'autres hommes que les pauvres hères qui s'agitaient à Tananarive. L'un d'eux cependant faillit réussir, et nous causa, pendant plusieurs mois, de graves soucis, car sa réalisation eût été, pour l'avenir de notre établissement, une menace perpétuelle : il s'agit de la tentative faite par un groupe financier anglais pour souscrire l'emprunt de liquidation qui suivit la guerre de 1885. On se rappelle que le traité du 17 décembre avait mis à la charge du gouvernement hova une indemnité de 10 millions, payable dans le délai d'un an. Pour faire face à cette obligation, Madagascar dépourvue de tous moyens
1. Sur ces incidents, cf. M. de Vilers au Département, 19 août, 9 et 13 novembre 1886. Le Département à M. de Vilers, 3 mai 1886. M. Waddington au Département, 1" mai 1886. Correspondance inédite.
financiers, était tenue de faire appel au crédit, et il était évident que le prêteur, quel qu'il fût, acquerrait dans File une situation hors de pair, car il n'ouvrirait sa bourse que contre des garanties sérieuses et des gages effectifs. Aussi les Anglais tentèrent-ils un vigoureux effort poiïr obtenir l'emprunt. De notre côté, le Comptoir d'escompte se mit en campagne, avec l'appui du gouvernement français et de M. de Vilers. A notre puissant établissement financier, les Anglais opposèrent un brasseur d'affaires de Londres, nommé Kingdom, qui dans la cité cumulait les fonctions de pasteur indépendant, d'imprimeur, dé négociant en caoutchouc, et de faux-monnayeur. L'adversaire paraissait de médiocre envergure, mais sa rare habileté, jointe aux efforts désespérés de toute l'armée des prédicants, faillit lui faire obtenir gain de cause.
Envoyé à Tananarive, par le comité anglais de Madagascar, Kingdom s'aboucha aussitôt avec Pickershgill, qui le présenta au premier ministre. La discussioù ne fut pas longue, car l'Anglais avait en poche des arguments trop décisifs pour ne pas venir à bout de la vertu moyenne de son interlocuteur, et l'on tomba d'accord sur les points suivants : le groupe Kingdom avancerait 20 millions au gouvernement hova; sur ce total, 10 millions seraient affectés au paiement de l'indemnité, on emploierait le solde en achat de matériel de guerre, sauf une portion impor-^ tante destinée, disait-on, à couvrir les frais généraux : on entendait par cet euphémisme la rémunération des complaisances nécessaires. Rainilaiarivony seul était inscrit pour un million. Kingdom, à titre de garantie, obtenait la concession de toutes les douanes du royaume, et celle d'une banque d'Etat, au capital de 30 millions, avec privilège d'émission pour pareille somme de billets ayant cours forcé, plus le monopole de la frappe des monnaies et de l'exploitation des mines.
Muni d'un contrat en bonne et due forme, l'ambassa-
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deur, accompagné de Tinévitable Parrett, revint en Angleterre, auprès de ses mandants pour chercher des bailleurs de fonds, et le Times enregistrant son retour ne cacha pas la satisfaction que lui causait ce grave échec de la cause française *.
Cette satisfaction ne fut pas de longue durée. A peine débarqué, en effet, une fâcheuse surprise attendait le financier improvisé, sous la forme d'un communiqué de l'ambassade de France, adressé à un grand journal financier de la Cité. Cette note déclarait, en substance, que « le gouvernement français, informé par le bruit public de la conclusion du traité Kingdom, tenait à faire savoir qu'il ne reconnaîtrait pas la validité des engagements souscrits par le gouvernement hova. Ces engagements, conclus sans sa participation, étaient contraires au traité du 17 décembre 1885, en conséquence les prêteurs éventuels étaient prévenus qu'ils n'avaient pas à faire fonds sur les garanties promises illégalement par Rainilaiarivony ». Que s'était-il donc passé ?
M. de Vilers avait eu, dès la fin de juin 1886, connaissance des intrigues de Kingdom. Il avait immédiatement opposé son veto, et un télégramme, appuyé de plusieurs lettres successives, avait prévenu le cabinet français de ce qui se préparait : « Le projet Kingdom, expliquait le Résident général, est en lui-même une véritable escroquerie. Sa réalisation, qui imposerait au gouvernemunt hova une annuité de 5 à 6 millions de francs, conduirait irrémédia-
1. Des lettres de Tamatave annoncent que l'influence française reur contre dans l'île de sérieux obstacles. L'opinion publique s'occupe partout de la nouvelle de la conclusion d'un traité entre le gouvernement hova, et un missionnaire anglais, M. Kingdom, traité garantissant à une société anglaise le droit de percevoir les revenus des douanes, d'exploiter les mines et de frapper la monnaie, en échange d'un prêt de 20 millions de francs.
Times, 25 août 1886.
blement à la ruine ; le pays serait incapable de supporter pareille charge et courrait à la banqueroute. Au point de vue politique, le danger ne serait pas moins grand : les droits concédés à Kingdom sont, en effet, des droits régaliens au premier chef, les seuls qui existent à Madagascar. Leur exercice ferait des Anglais les maîtres incontestés de rfle et leur permettrait de disposer de l'avenir à leur gré. Déjà maîtres de la religion, de Tinstruction publique, de l'armée, soutenus par une coterie nombreuse et puissante, ils auraient en outre, d'un trait de plume, conquis les finances, la banque, les douanes, l'industrie, l'administration intérieure. Us auraient ainsi préparé la désorganisation du pays, et quand la banqueroute inévitable se serait produite, ils seraient intervenus, comme en Egypte, profitant habilement du moment où nous aurions été engagés dans des complications intérieures ou extérieures... J'estime donc, concluait M. de Vilers, que nous ne pouvons tolérer l'exécution de ce contrat. La question est assez grave pour qu'on doive envisager l'éventualité du départ du Résident, l'envoi d'un ultimatum et même la reprise des hostilités ^ »
On n'eut pas besoin, heureurement, d'en arriver à de pareilles extrémités. M. de Freycinet qui, en la circonstance, montra beaucoup de présence d'esprit et de décision, approuva pleinement l'attitude de son agent, ei invita M. Waddington, notre ambassadeur à Londres, à. agir en conséquence. De là cette note si catégorique, qui fit le tour de la presse anglaise, et calma singulièrement l'ardeur des capitalistes, car l'intérêt qu'ils portaient à la cause malgache n'allait pas jusqu'à prêter de Targent aux hovas sans autre garantie que leur signature, aussi Kingdom fut-il éconduit par tous les banquiers de la cité.
1. Correspondance inédite de M. de Vilers, passim, et notamment télégramme du 26 juin 1886, et dépêches des 12 juillet, 9 août, 30 octobre, 15 novembre, 1886.
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Grand fut son désappointement et celui de ses amis, lorsqu'ils se virent contraints de renoncer aux brillantes perspectives qu'ils avaient vu luire devant leurs yeux.. Kingdom, découragé, abandonna la partie pour se consacrer à des opérations moins compliquées et plus fructueuses, mais qui, par malecbance, ne tardèrent pas à éveiller l'attention de la justice de son pays *.
Quant à Parrett, plus tenace dans ses espérances, il revint à Madagascar, pour essayer d'une autre combinaison. Au commencement de novembre, on le vit arriver à Tananarive avec le directeur de FOriental-Bank, et suivi d'un renfort de douze missionnaires fraîchement débarqués. Ils mirent à nouveau le siège devant Rainilaiarivony et lui proposèrent d'établir un impôt extraordinaire de une piastre par habitant, ce qui, disaient-ils, produirait 150.000 piastres. L'Oriental-Bank avancerait 500.000 piastres pour compléter les 10 millions de francs dus à la France. Ainsi l'indemnité serait payée, et nous aurions gardé, dans Tesprit des populations, tout Todieux de les avoir pressurées, tandis que l'Oriental-Bank se serait fait payer ses services par l'octroi de larges concessions 2.
Cette fois-ci encore, M. de Vilers arriva à temps pour déjouer ce beau plan, qui n'était qu'une réédition à peine démarquée de celui de Kingdom. Ainsi onze mois s'étaient écoulés sans que l'affaire eût fait un pas. L'échéance du 11 décembre approchait, et M. de Vilers ne cachait à personne que, si l'indemnité n'était pas versée en temps utile, la France saurait prendre des gages suffisants pour assurer la rentrée de sa créance. Cette perspective fit réfléchir Rainilaiarivony, qui finit par se résigner
1. Il fut, quelques années plus tard, condamné à Londres pour crime de fausse monnaie.
2. M. de Vilers au Département, 11 novembre 1886. Correspondance inédite.
à écouter les propositions du Comptoir d'escompte. Pickersgill, voyant l'échec imminent de ses combinaisons, tenta un dernier retour offensif et, le 2 décembre, il remit au premier ministre une note copieuse pour l'exciter à la résistance. Mais l'intervention du consul anglais demeura vaine.
Rainilaiarivony , forcé dans ses derniers retranchements, finit par céder et, le 4 décembre, sept jours avant l'expiration du terme fatal, il signa, avec le Comptoir, la convention qui mettait à sa disposition les fonds dont il avait un si urgent besoin.
Le terrain des affaires n'avait pas été favorable aux Anglais, aussi voulurent-ils prendre leur revanche sur le terrain politique. Une question des plus sérieuses se trouvait précisément à l'ordre du jour, celle des exequatur, vieille question qui, entre l'Angleterre et nous, surgit régulièrement, chaque fois que nous étendons notre domination sur un point quelconque du globe. C'est qu'en effet, reconnaître au vainqueur le droit de se substituer au vaincu pour la collation des exequatur consulaires , c'est par cela même reconnaître la transmission de la souveraineté, et s'incliner devant les faits accomplis. Voilà pourquoi l'Angleterre, qui s'estimait lésée par le traité franco-malgache de 1885, ne manqua pas cette occasion de nous prouver que ce qui s'était fait sans elle était nul et non avenu, et que, jusqu'à nouvel ordre, elle entendait ignorer les modifications politiques survenues à Tananarive.
Dès le début de 1886, plusieurs incidents préliminaires montrèrent clairement quelles étaient, en ces matières, les idées du cabinet de Londres. L'un d'eux fut provoqué par le général Digby Willougby . Ce guerrier illustre, auquel la fortune des armes avait été peu clémente, s'était mis en
tête de chercher sa voie dans la diplomatie et, après le rétablissement de la paix à Madagascar, il était apparu à Londres, muni de lettres de créance officielles, qui l'accréditaient auprès des cours d'Europe, en qualité d'ambassadeur de la Reine. L'accueil qu'il reçut à Londres, où le Foreign Office lui fut immédiatement ouvert, ne fut pas sans flatter sa vanité. Mais le gouvernement français, mis au courant de cette manifestation, protesta énergiquement, et rappela au cabinet anglais que le personnage ne pouvait avoir aucune qualité officielle, pour cette bonne raison que le traité de 1885 avait fait de la France l'intermédiaire obligé entre Madagascar et les puissances étrangères.
Willougby, sans se démonter pour si peu, vint à Paris et émit la prétention de se faire recevoir par le ministre des Affaires étrangères. M. de Freycinet, malgré les objurgations de M. de Vilers, estima qu'il serait dangereux de se faire un ennemi déclaré du général anglo-hova, et consentit à lui accorder un entretien à titre privé. Peutêtre était-ce déjà trop de condescendance, car les Hovas, fort peu ferrés sur les mystères du protocole, devaient difficilement saisir les nuances qui séparent une réception officielle d'une réception purement privée. Aussi, lorsque M. de Freycinet, comprenant l'erreur commise, se ravisa subitement et interdit à Willougby d'aller à l'Elysée, celui-ci fut exaspéré et adressa à notre ministre une lettre véhémente, véritable monument d'impertinence et de fatuité 1 (12 nov. 1886).
1. ... La France et Madagascar sont loin d'être d'accord sur l'interprétation du traité de paix... le désaccord, je regrette d'être obligé de vous en informer, durera nécessairement tant que la France jugera convenable de poursuivre, à Madagascar, par Tintermédiaire de ses agents, une politique aussi embrouillée et de temporiser avec moi, l'envoyé de la Reine en Europe, le porteur de présents pour le Président de la République... Je suis venu en France, pour conférer avec V. E. et arriver à un arrangement amiable... (Si cette tentative échoue), la Reine consul-
Cette lettre n'ayant donné aucun résultat, Tambassadeur ambulant s'en retourng. à Londres, appelé dans la Cité par de louches affaires d'argent, puis à Berlin et à Rome, où il espérait qu'en raison des rapports assez tendus qui existaient alors entre la France et les cabinets allemand et italien, il rencontrerait un accueil favorable. Et, de fait, il fut reçu à Berlin par l'impératrice et le prince impérial et, à Rome, par le roi. Aussitôt prévenu, le cabinet français intervint auprès des deux gouvernements : il obtint sans tarder les assurances les plus formelles qu'on n'avait reçu Willougby qu'à titre purement privé et par simple curiosité et que ni l'Allemagne ni l'Italie n'avaient l'intention de contrecarrer en quoi que ce fût, l'action de la France à Madagascar ^
tera de nouveau la nation, pour s'assurer de la volonté populaire. Quelle sera l'issue d'un pareil acte, je laisse la réponse aux conjectures de V. E... J'ai prévenu V. E, et je la conjure dans l'intérêt de la civilisation et de l'honneur de la France de s'arrêter avant de tirer l'épée du fourreau... Je me tiendrai prêt à rendre visite, d'une manière officielle, à V. E. dans le courant des deux semaines prochaines. V. E. a toute liberté de livrer à la publicité, à son gré, tout ou partie de la présent lettre, dans n'importe quel organe officiel de la presse française. » — Le général Willougby à M. de Freycinet. Lettre citée dans une dépêche du Département à M. de Vilers du 15 novembre 1886. (Documents inédits.)
1. Dépêche du comte de Moûy, ambassadeur à Rome, au Département (3 avril 1887) et dépêche de M. Herbette, ambassadeur à Berlin (2 avril 1887) (Documents inédits). Cette dernière dépêche relate un propos de M. de Bismarck, auquel le récent incident survenu entre la France et l'Allemagne, au sujet du Maroc, donne une singulière actualité. Gomme M. Herbette disait au chancelier qu'il se félicitait de voir que Willougby ne pourrait laisser espérer à la Cour d'Emyrne le bon vouloir de l'Allemagne, ce qui aurait pu l'encourager à se conformer moins exactement à son traité avec la France, il reçut la réponse suivante : « \ous sommes étrangers à ce traité, et nous aurions parfaitement le droit de chercher à contrecarrer votre influence à Madagascar. Mais telle n'est pas notre intention, je vous le dis de la façon la plus formelle. »
M. Flourens, notreministre des Affaires étrangères, releva immédiatement cette singulière insinuation. « // serait bon^ écrivit-il le 4 avril
Sans avoir grande portée, et en dépit de ces assurances, l'incident n'en était pas moins désagréable. Si Willougby, simple aventurier sans mandat n'avait réussi nulle part, pas plus à Paris, qu'à Londres, à Berlin ou à Rome, sa présence prolongée en Europe entretenait une fâcheuse équivoque et ne pouvait qu'encourager les mauvaises dispositions des gouvernements anglais et hova. Fort heureusement Willougby se dégoûta bientôt de ces pérégrinations coûteuses et inutiles. Probablement pensa-t-il qu'il y avait moins à gagner pour lui en Europe qu'à Madagascar, où le terrain lui serait plus favorable. Il se rembarqua donc et nous le verrons bientôt réapparaître à Tananarive, dans ses triples fonctions de guerrier, de diplomate et surtout d'agent d'affaires véreuses.
Un autre incident non moins significatif se déroulait à peu près en même temps, à Londres.
Peu de temps après son arrivée à Madagascar, M. de Vilers avait demandé la suppression des consulats malgaches à l'étranger, dont l'existence était radicalement inconciliable avec le traité de 1885^. Ces consulats étaient au nombre de trois : l'un à Port-Louis (île Maurice), les deux autres à Paris et à Londres. A Paris, l'affaire fut vite réglée; M. Suberbie qui était titulaire du poste, se soumit aux injonctions qui lui furent faites, et il résigna ses fonctions, dès le mois d'octobre 1886, mais il n'en fut pas de même à Londres. M. Samuel Proctor, qui s'inti-
à notre ambassadeur à Berlin, (le relever la théorie inattendue, d'après laquelle une puissance est libre de ne pas observer un traité auquel elle n'a pas pris part. Tous les traités, pour être valables, n'ont pas besoin de la consécration européenne, et quand ils ont été notifiés sans soulever d'objections, quand ils ont été conclus, d'ailleurs, entre deux gouvernements indépendants, il semble que les autres doivent s^y conformer. Le système contraire Jetterait un grand trouble dans le droit public. »
1. M. de Vilers au Déparlement, 7 novembre 1886. Correspondance inédite.
tulait consul de la Reine Ranavalo, était un des agents les plus actifs du comité de Madagascar, qui s'était constitué, en 1881, dans le seul but de combattre l'influence française. Pour occuper les loisirs étendus que lui laissait la gestion de son consulat, il avait monté une maison de quatrième ordre, où l'on s'occupait vaguement de commerce. Invité par l'ambassadeur de France à lui remettre ses archives, ce personnage déclara solennellement que ses instructions s'y opposaient. M. Waddington ne voulut pas entamer de discussion. Il pensa, non sans raison, qu'il serait tout à fait illusoire de solliciter l'intervention du cabinet anglais, que le rôle insignifiant joué par M. Proctor ne méritait pas qu'on insistât sur une question purement théorique et que, le jour où l'Angleterre aurait consenti à ce que son consul à Madagascar reçût l'exequatur français, le contre-coup de cette mesure décisive atteindrait immédiatement le consul malgache ^ Mieux valait aborder de front la véritable difficulté et réclamer directement de l'Angleterre qu'elle reconnût, à Tananarive, les conséquences du traité de 1885. Il fallut quatre ans pour l'amener à céder.
Depuis la mort de M. Pakenham, survenue à Tamatave, en 1883, les fonctions de consul d'Angleterre, dans l'île de Madagascar, étaient vacantes. Les seuls représentants officiels de la Grande-Bretagne étaient deux ou trois agents consulaires plus ou moins régulièrement accrédités, dont le plus important était le Révérend Pickersgill, acting consul à Tananarive. En novembre 1886, le cabinet anglais se décida à régulariser la situation et envoya à Madagascar le capitaine Haggard, cousin du marquis de Salisbury.
La question de l'exequatur était donc officiellement
1. M. Waddington au Département, 24 janvier 1887. Documents inédits.
posée : si, en effet, nous pouvions tolérer, dans un esprit de conciliation peut-être excessif, que les consuls déjà installés fussent admis à continuer leurs fonctions sans avoir besoin d'une nouvelle investiture *, il était impossible d'admettre que le capitaine Haggard, arrivant à Madagascar postérieurement au traité de 1885, ne tînt aucun compte du nouvel état de choses. Aussi M. de Vi- 1ers ne fut-il pas médiocrement surpris de ne recevoir aucune notification concernant M. Haggard, dont l'arrivée à Tamatave ne lui fut révélée que par la rumeur publique.
A une demande de renseignements qu'il adressa à Rainilaiarivony, celui-ci répliqua qu'il avait accordé directement l'exequatur au consul anglais, car un consul n'étant qu'un agent commercial dépourvu de tout caractère politique ou diplomatique, la délivrance des exequatur ne concernait en rien la résidence générale 2. La thèse était insoutenable ; si on l'admettait, tout l'avenir de notre politique se trouvait compromis. M. de Vilers le comprit immédiatement et se décida à agir avec vigueur. « Après avoir feint de ne pas me comprendre, écrivit-il à Paris, Rainilaiarivony est revenu sur la lettre interprétative de MM. Miot et Patrimonio. Il a également invoqué, à l'appui de sa thèse, la dépêche de M. de Freycinet du 27 décembre 1885. Je ne crois pas qu'il cède de bonne grâce. Selon toute probabilité, nous serons obligés d'en venir
1. Cette tolérance était certainement abusive ; mieux eût valu déclarer caduques tout les exequatur délivrés par l'ancien gouvernement malgache et exiger, pour tous les consuls, une investiture nouvelle donnée par les autorités françaises. C'est ainsi qu'on avait procédé jadis à Alger sauf pour le consul anglais, qui s'y était refusé) et plus tard en Tunisie. La timidité dont le gouvernement fit preuve à Madagascar ne facilita pas le règlement de cette affaire.
2, M. de Vilers au Département, 5 janvier 1887. — Correspondance inédite.
aux mesures de coercition diplomatique ou effective ^ » Et il indiquait comme mesure de coercition possible à employer sans provoquer de rupture ouverte, l'occupation de la presqu'île d'Ambre tout entière. Toutefois, persuadé que l'assurance de Rainilaiarivony venait de ce qu'il voyait ses propres desseins s'accorder avec ceux de la politique anglaise, il priait le gouvernement français d'obtenir du Foreign Office qu'il mît le capitaine Haggard en demeure de conformer sa conduite à l'esprit comme à la lettre du traité de 1885.
Dès la réception de cette lettre, M. Flourens, ministre des Affaires étrangères, invita M. Waddingtonàfaire, dans le sens indiqué, une démarche auprès de lord Salisbury 2. (11 mars). Celui-ci lui répondit que l'affaire étant toute nouvelle pour lui, il demandait le temps de consulter les avocats de la couronne. Après plusieurs rappels de notre ambassadeur, le chef du Foreign Office se décida enfin à donner sa réponse : elle était purement et simplement négative. Lord Salisbury se bornait à déclarer « que M. de Freycinet,par sa circulaire de décembre 1885, avait garanti aux puissances le maintien des conventions antérieures ; que ces conventions établissaient pour l'Angleterre le droit de traiter directement avec la reine des Hovas, et que par conséquent il était dans son droit en refusant de rien changer à l'ordre de choses établi ^ .
Ce refus officiel ne pouvait être définitif : il eût manifesté d'une manière trop flagrante le mauvais vouloir de la Grande-Bretagne, et tout porte à croire que, dans la
1. M. de Vilers au Département, 26 janvier 1887. Correspondance inédite.
2. A la suite du rejet par la Chambre des communes du bill du Home rule, présenté par M. Gladstone (8 juin 1886) et des élections qui en furent la conséquence, un cabinet conservateur, présidé par lord Salisbury, avait remplacé le ministère libéral de M. Gladstone.
3. M. Waddington à M. Flourens, 29 avril 1887. Documents inédits.
circonstance, lord Salisbury voulut simplement se donner le malin plaisir de souligner les incertitudes de notre politique, et de mettre M. Flourens en contradiction avec M. de Freycinet, tout en se ménageant la possibilité de nous faire plus tard une concession non gratuite. Et en effet lorsque M. Waddington, pressé par le cabinet français, revint quelques jours après à la charge, il trouva chez le ministre anglais des dispositions moins intransigeantes, du moins en apparence : « Il est bien évident, lui dit, non sans humour^ l'ambassadeur, qu'avant les événements de 1885, toutes les puissances traitaient directement avec le gouvernement hova : Je ne vois pas très bien comment on aurait pu concevoir un système différent, et il n'est jamais intervenu de convention pour consacrer une situation de fait qui ne pouvait pas ne pas exister. Par conséquent, nous autres Français, n'avons jamais eu à confirmer une convention qui n'a jamais été conclue. » Lord Salisbury finit par en convenir et, le 5 mai, il remit à M. Waddington une note verbale ainsi conçue : « Le gouvernement de S. M. a décidé, conformément à la demande à lui faite par le gouvernement de la République, d'inviter le consul de la Reine à Madagascar, à réclamer un nouvel exequatur par l'intermédiaire du Résident français. Il demeure bien convenu que le gouvernement de S. M., en agissant ainsi, réserve tous les droits de la Grande-Bretagne résultant de son traité avec Madagascar en date du 27 juin 1865, lequel traité demeure en vigueur, ainsi qu'il résulte du télégramme-circulaire de M. de Freycinet du 27 décembre 1885 ^ »
Au reçu de la dépêche de M. Waddington, M. Flourens s'empressa de télégraphier à M. de Vilers, pour l'informer que rincident était clos à Londres, à notre entière
1. Correspondance de M. Waddington avec le Département, et notamment dépêches des 30 avril et 5 mai 1887. Documents inédits.
satisfaction. En même temps, il invita M.. Waddingtôn à se rendre auprès de lord Salisbury, pour lui adresser tous les remercîments du gouvernement français. Dès le lendemain, 6 mai, l'ambassadeur reprit donc le chemin du Foreign Office. Grande fut sa surprise, lorsqu'en l'absence du chef du cabinet, sir J. Fergusson, sous-secrétaire d'Etat aux affaires étrangères lui laissa entendre qu'il y avait maldonne, et que rien n'était réglé. Quelques heures plus tard en effet, M. Waddingtôn reçut, de lord Salisbury, une lettre l'informant qu'il venait d'apprendre que les nouveaux consuls envoyés à Madagascar par l'Allemagne, l'Italie, et les États-Unis s'étaient, pour obtenir leurs exequatur respectifs, adressés directement au gouvernement hova, sans que cette manière de procéder ait soulevé aucune objection de la part du Résident de France : « Le gouvernement de la Reine, concluait le noble lord, ne pouvait admettre que son représentant fût traité autrement que ceux des autres puissances. En conséquence, il l'invitait à différer l'exécution de ses instructions, jusqu'à ce que les consuls des autres puissances aient eux-mêmes demandé leurs exequatur par l'intermédiaire du Résident ^ »
Cette lettre, singulier mélange de vérités et d'erreurs plus ou moins volontaires, laissait clairement entrevoir le plan du Foreign Office : profiter de la situation très délicate où nous nous trouvions à Madagascar et de l'obstination de Rainilaiarivony, pour traîner les choses en longueur et éviter de prendre des engagements fermes.
Un nouveau consul étranger (et non pas trois) était en effet débarqué à Tamatave au commencement d'avril 1887 : c'était M, Campbell, consul des Etats-Unis; il était exact qu'il eût suivi l'exemple de M. Haggard et réclamé son exequatur à Rainilaiarivony. D'un consul allemand, il
1. Lord Salisbury à M. Waddingtôn, 7 mai 1887. Documents inédits.
n'avait jamais été question : celui qui était en fonctions résidait dans le pays longtemps avant Tarrivée de M. de Vilers.
Quant au consul d'Italie, M. Maigrot, ce n'était pas davantage un nouveau venu. Ce curieux type d'aventurier, sujet anglais de l'île Maurice, qui depuis plusieurs années trafiquait à Madagascar, avait, on ne sait trop comment, joint à son commerce les fonctions de viceconsul d'Italie à Tamatave, situation fort peu absorbante, car, dans toute l'île, la nation italienne n'était représentée que par un simple cabaretier. M. Maigrot, ayant fait de mauvaises affaires, chercha un dérivatif dans la politique et l'intrigue. Au cours de la guerre de 1881-85, il fut soupçonné d'espionnage pour le compte des Hovas, ce qui ne l'empêcha pas de faire agréer ses services, comme négociateur officieux, par MM. Miot et Patrimonio. Mais ces divers avatars n'avaient ni relevé son crédit, ni attendri ses créanciers. Pour échapper aux suites de sa déconfiture, il imagina une « combinazione » que Machiavel n'eût pas désavouée, et encore moins la scène du Palais- Royal.
M. Maigrot, à la veille d'être mis en faillite, disparut, un beau matin, sans que personne sût ce qu'il était devenu. On ne tarda pas à l'oublier, et, seuls, ses créanciers conservaient de lui un cuisant souvenir, lorsque plus d'un an après, le bruit se répandit que l'Italie avait érigé en consulat général son poste de Madagascar, et que l'arrivée du nouveau titulaire était imminente. Quelques jours plus tard, le personnage en question débarquait à Tamatave : c'était, comme bien on pense, M. Maigrot. Il revenait de Rome, où par quels moyens, il est difficile de le démêler, il avait réussi à se faire naturaliser citoyen italien. Quant à sa commission de consul général, il est probable qu'il se l'était délivrée à lui-même, car plus tard, le gouvernement italien nia formellement qu'il fut acc'ré-
dite en cette qualité. Toujours est-il que M. Maigrot, dès son retour sur le théâtre de ses exploits, en porta le titre et en réclama les honneurs et privilèges. Ceci n'empêcha pas, d'ailleurs, qu'il fût immédiatement relancé par ses créanciers tout heureux de retrouver la piste. Mais c'est alors qu'apparurent, dans toute leur ampleur, les avantages de la « combinazione ». Devenu citoyen italien, M. Maigrot n'était plus justiciable que du consul général d'Italie, de sorte que, seul à Madagascar, M. Maigrot, consul général d'Italie, avait qualité pour juger M. Maigrot, débiteur récalcitrant. Inutile d'ajouter que les imprudents bailleurs de fonds durent passer leurs avances par profits et pertes.
Tel était le personnage, dont l'arrivée à Tananarive avait, parait-il, contribué à exciter les susceptibilités de lord Salisbury. Tant que M. Maigrot, M. Campbell et le consul d^ Allemagne n'auraient pas adressé à M. de Vilers leur demande d'exequatur, l'intention du chef du Foreign Office était que M. Haggard s'abstint également.
Vainement M. Waddington protesta-il que le cabinet anglais ne pouvait pas subordonner sa propre attitude à celle des gouvernements allemand et italien, qui n'avaient pas d'initiative à prendre, puisqu'ils n'avaient pas changé de consul, ou à celle du gouvernement américain, dont le nouveau consul était arrivé après M. Haggard : « Nous n'avons, pour le moment, rien à dire à Berlin et à Rome, déclara l'ambassadeur. Quant au gouvernement de Washington, nous l'avons déjà rappelé au respect du traité, mais qu'arriverait-il, s'il nous répondait qu'il se conformerait à ce qu'aurait fait le gouvernement de Londres ? Nous tournerions dans un cercle vicieux. C'est au cabinet anglais à donner l'exemple, non pas tant à cause de ses intérêts supérieurs à Madagascar, que par ces motifs déterminants qu'il en avait pris l'engagement formel, par
sa note du 5 mai, et qu'il avait été le premier à changer de consul*. »
Lord Salisbury fit la sourde oreille. Sur quoi M. Flourens, désireux de mettre le cabinet de Saint-James au pied du mur, et de ne lui laisser aucune échappatoire, pria les gouverments de Berlin, de Rome et de Washington de faire connaître officiellement leurs vues sur la question.
La réponse allemande arriva la première. Elle portait en substance que la question ne se posait pas actuellement pour TAllemagne, mais que viendrait-elle à se poser, on ne contesterait pas le droit qui résultait pour nous du traité de 1885 2. A Rome, le comte de Moûy obtint des assurances analogues. « Jamais, lui dit M. Malvano, directeur politique à la Consulta, jamais M. Maigrot n'a été autorisé à réclamer un nouvel exequatur du gouvernement hova, pour cette bonne raison qu'il n'a pas été nommé consul général, mais qu'il est toujours comme auparavant simple agent consulaire à Tamatave. » M. Malvano s'éleva vivement contre la prétention de lord Salisbury de préjuger des intentions de l'Italie. « Le comte de Robilant^, ajouta-t-il, à écrit à son ambassadeur à Londres que l'Italie désirait ne pas formuler d'opinion, dans une affaire où elle n'avait pas de décision à prendre. Pour expliquer le langage de lord Salisbury, il faut admettre qu'il ait mal interprété le sens de cette déclaration. Aussi écrivons-nous de nouveau à notre ambassadeur, dans les termes les plus explicites *. »
Quant au gouvernement américain, dont l'opinion était capitale à connaître, car, seul, son représentant nouvelle-
1. Correspondance de M. Waddington avec le Département. Dépêches des 17 et 25 mai 1887. Documents inédits.
2. M. Flourens à M. Waddington, 30 mai 1887. Documents inédits.