‹ France et Angleterre: Cent années de rivalité coloniale. L'affaire de MadagascarChapitre 20 sur 31 · Alors ministre des Affaires étrangères d'Italie · texte numérisé non relu

Alors ministre des Affaires étrangères d'Italie

4. Le comte de Moûy, ambassadeur à Rome au Département, 31 mai 1887. Documents inédits.

ment arrivé à Tananarive se trouvait dans une situation identique à celle du consul anglais, il fournit immédiatement les explications les plus loyales et les plus satisfaisantes. M. Mac-Lane, ministre des États-Unis, à Paris, protesta de la parfaite bonne foi de son gouvernement : il affirma que la démarche de M. Campbell ne pouvait qu'être le résultat d'un malentendu et qu'il recevrait d'urgence des instructions pour demander l'exequatur à M. de Vilers. De son côté, M. Bayard, ministre des Affaires étrangères, fit à M. Roustan des promesses non moins formelles*.

Muni de cette triple déclaration émanée de Berlin, de Rome et de Washington, M. Waddington se présenta de nouveau au Foreign Office. Cette fois-ci encore, il crut avoir gain de cause. Lord Salisbury lui remit, en effet, une note l'informant que le consul de la Reine avait reçu Tordre de demander son exequatur à M. de Vilers, aussitôt que le consul américain aurait lui-même fait cette démarche ^ ». Des consuls allemands et italiens, il n'était plus question. Or, comme M. Campbell avait reçu l'ordre de faire la démarche prévue, on devait en inférer que l'incident était définitivement réglé entre la France et l'Angleterre.

Par une coïncidence au moins singulière, le jour même où lord Salisbury remettait à M. Waddington la deuxième note verbale qui semblait destinée à lever toutes les difficultés, le capitaine Haggard faisait solennellement son entrée à Tananarive (9 juin) ; démarche fort imprévue, car le consul, tombé gravement malade à Tamatave, avait dû faire preuve d'une énergie peu commune pour se déter-

1. M. Mac Lane, ministre des États-Unis à Paris, à M. Flourens, 29 mai et 23 juin 1887. M. Roustan, ministre de France à Washington, au Département, 1*' juin 1887. Documents inédits.

2. Note verbale remise par lord Salisbury à M. Waddington, à M. Flourens (9 juin). Documents inédits.

miner à ce long et pénible voyage. L'incident était grave et pouvait provoquer une crise. On s'en aperçut immédiatement à l'attitude intransigeante adoptée par le parti anglais. Le Madagascar Times , organe de la London Society, annonça dès la nouvelle du voyage qu'une réception officielle serait faite, dans la capitale, à l'envoyé britannique, que Rainilaiarivony ne céderait jamais sur la question de l'exequatur, et que M. de Vilers pouvait faire son deuil de ses prétentions. Sans s'émouvoir, notre Résident informa le premier ministre qu'il ne reconnaîtrait au capitaine Haggard la qualité de consul qn'après qu'il se serait plié aux exigences du traité de 1885, et qu'en attendant, aucune réception officielle ne devait lui être faite.

Rainilaiarivony, intimidé et tiraillé en sens contraire, usa d'un moyen terme qui fait honneur à ses facultés de diplomate. Il déclara que, désormais, les honneurs seraient rendus aux diplomates étrangers, à leur débarquement dans l'île et non plus à leur entrée dans la capitale. C'était esquiver la difficulté. Sans trancher sur le fond, il nous donnait satisfaction et évitait de rompre avec les prédicants. Ceux-ci, cependant, se montrèrent fort irrités de la solution.

Pickersgill se répandit en doléances. Il rédigea et fit circuler, dans la colonie anglaise, une pétition à la reine d'Angleterre, pour se plaindre du sort fait aux nationaux britanniques, lesquels, disait-il, « étaient littéralement ensevelis dans la boue », et pour demander que des mesures énergiques fussent prises en leur faveur. En même temps, pour pallier son échec, il publia, dans son journal, que le capitaine Haggard avait, par pure modestie, refusé la réception officielle offerte par le gouvernement hova.

La mauvaise humeur de nos adversaires prouvait que le coup avait porté. On en eut la preuve, quelques jours plus tard. Le capitaine Haggard, après quinze jours de

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silence, se décida à entrer en relations avec M. de Vilers, et rinvita à une cérémonie en l'honneur du jubilé de la reine Victoria. M. de Vilers, arguant qu'il n'avait aucune connaissance officielle de l'arrivée de M. Haggard, s'abstint de répondre. Sur quoi il reçut une demande d'audience, qui fut accordée séance tenante, et dès le lendemain le capitaine fit sa visite à la Résidence, où on lui rendit tous les honneurs dus à un officier supérieur de la marine britannique.

Le premier engagement nous avait donc été favorable. La cour d'Emyrne avait transigé, et l'envoyé anglais avait été contraint de faire les premiers pas. Toutefois la question restait entière. Si Rainilaiarivony avait reculé devant une manifestation publique d'hostilité, il tenait ferme sur le principe et, quant au capitaine Haggard, il avait soigneusement éludé toute conversation sur le point délicat.

Quelques jours se passèrent, puis le 1" juillet, M. de Vilers reçut le télégramme que le ministère lui avait adressé, le 9 juin précédent, pour l'informer que la question de l'exequatur était définitivement réglée, et que les gouvernements anglais et américain avaient envoyé les instructions nécessaires à leurs agents. Au reçu de cette nouvelle, M. de Vilers se mit en rapport avec MM. Campbell et Haggard. Le premier reconnut aussitôt les faits et remit au Résident de France une nouvelle demande d'exequatur. Quant à M. Haggard, il déclara n'avoir reçu aucun ordre de son gouvernement et, devant l'insistance de M. de Vilers qui, fort des nouvelles reçues de Paris, le pressait vivement de suivre l'exemple de son collègue américain, il prit le parti de se dérober à une situation embarrassante, et redescendit à Tamatave.

Le désappointement de M. de Vilers fut des plus vifs. Pour la seconde fois, il avait reçu l'assurance formelle que le cabinet anglais avait cédé et, pour la seconde fois, les promesses verbales prodiguées à Londres par lord Salis-

bury, restaient lettre morte à Tananarîve. Aussi avait-il beau jeu à incriminer la bonne foi de nos voisins : « Votre Excellence, écrivit-il à Paris, reconnaîtra que j'ai toujours été très sceptique sur l'exécution de ces engagements (les notes verbales du Foreign Office des 6 mai et 9 juin précédents). La situation d'un ministère de coalition est trop critique pour qu'il s'aliène les nombreux membres du parti libéral de la Chambre des communes qui soutiennent la London Society \ Le gouvernement britannique, informé par notre ambassadeur de nos vues et de nos projets les a combattus en connaissance de cause. Mieux vaudrait une hostilité déclarée que cette prétendue amitié qui se traduit par des procédés inacceptables. Lord Salisbury n'a jamais cherché à nous donner satisfaction. Il cherche seulement à gagner du temps pour se reconnaître et faire naître quelque complication nouvelle à exploiter contre nous 2! »

Ces récriminations et ces accusations dirigées contre le Foreign Office, avaient, il faut l'avouer, toutes les apparences de la vérité, car pour mettre hors de cause le ministre anglais, il aurait fallu admettre qu'il eût transmis de bonne foi à Madagascar les instructions arrêtées d'accord avec le gouvernement français, et que son agent dans l'île ait refusé de les exécuter. Pareille résistance et pareille fourberie de la part du capitaine Haggard étaient difiBciles à prévoir. Telle était cependant la véritable situation. Devant les ordres envoyés par lord Salisbury, le capitaine Haggard s'était insurgé et, aux instructions

1. La question d'Irlande avait profondément modifié Téquilibre des partis parlementaires à Londres. Lord Salisbury, pour faire échec au projet de Home Rule présenté par les Gladstoniens devait s'appuyer sur les Unionistes, étrange coalition des conservateurs les plus intransigeants, de libéraux, et de radicaux avancés.

2. M. de Vilers au ministre, 25 novembre et 25 décembre 87. Correspondance inédite.

de son chef, il avait riposté par l'envoi d'un volumineux mémoire où il le suppliait de revenir sur sa décision. C'est du moins ce que Sir Julian Pauncefote dut, peu de temps après, avouer à notre ambassadeur*. A défaut de preuves certaines, il faut donc hésiter à accuser le chef du Foreign Office d'une duplicité aussi criante. C'est bien assez qu'au lieu de rappeler au devoir un agent insubordonné, il ait complaisamment prêté l'oreille à ses suggestions, et mis à profit sa désobéissance pour éluder l'exécution d'une parole, donnée, et entraver, dans l'île, l'exercice de notre autorité.

L'étrange conduite de M. Haggard fut le signal attendu par Rainilaiarivony et ses conseillers pour tenter un assaut désespéré contre nos positions et nous arracher le bénéfice du traité de 1885. Tous comprenaient en effet que de l'exécution de ce traité dépendait leur sort futur. Si la France parvenait à faire respecter sa situation de puissance protectrice, c'en était fait de la longue tyrannie à la cour d'Emyrne, du patronage despotique de la London Society, et de la domination séculaire des prédicants. Aussi tout le personnel des missions donna-t-il tête baissée dans la bagarre. Parrett et Pickersgill s'instituèrent maires du palais, menant tout, dirigeant les discussions, dictant la correspondance du ministre. Leur organe officiel, le Madagascar Times, se répandit en articles enflammés : tantôt il annonçait l'arrivée imminente de l'escadre anglaise venant défendre l'indépendance du royaume de Madagascar, tantôt, profitant habilement des graves incidents qui se passaient alors en Europe, il parlait d'un ultimatum envoyé par l'Allemagne à la France, et d'une rupture survenue entre les deux pays. Enfin, après deux mois de cette savante préparation.

1. Le comte d'Aubigny, chargé d'affaires à Londres à M. Flourens, 4 octobre 1887.

voyant qu'ils n'avaient pas gagné un pouce de terrain et que rien ne pouvait ébranler la fermeté de M. de Vilers, les coalisés résolurent de frapper un coup décisif.

Le 16 septembre, le consul américain, M. Campbell, informa M. de Vilers que le gouvernement hova avait rompu toute relation avec lui : on lui avait même signifié que, s'il ne retirait pas la demande d'exequatur adressée à la Résidence, le traité de commerce conclu avec les Etats- Unis serait dénoncé.

L'incident était grave, car il était de toute impossibilité qu'après avoir poussé en avant le gouvernement américain, nous le missions dans l'embarras. Force était d'arriver coûte que coûte à une solution immédiate.

M. de Vilers se rendit aussitôt auprès de Rainilaiarivony; toute la journée du 17 septembre se passa en discussions. Par mesure de conciliation, notre représentant consentit à lais&er le gouvernement hova accorder directement l'exequatur, sauf enregistrement obligatoire par la Résidence. Rainilaiarivony refusa : le soir, il envoya une contre-proposition qui paraissait acceptable, lorsqu'on s'aperçut qu'il se référait dans son texte, non pas à l'acte du 17 décembre 1885 (le traité franco-hova) mais à l'acte du 9 janvier 1886 (lettre interprétative de MM. Miot et Patrimonio). La supercherie n'était pas maladroite : sans la vigilance toujours'en éveil de M. de Vilers, elle ^ût réussi, ce qui nous eût couvert de ridicule ou contraint de ratifier cette fameuse lettre qui détruisait tout le bénéfice du traité.

Le 18 au matin, M. de Vilers signala « l'erreur » commise. C'était un dimanche, et Rainilaiarivony en tira prétexte pour ne pas répondre : le lendemain, il écrivit pour décliner toute nouvelle entrevue. M. de Vilers répliqua en lui donnant un délai de six heures pour céder, faute de quoi il romprait les relations diplomatiques.

La menace fut mise à exécution. Aucune communication

n'étant venue du palais dans le délai fixé, M. de Vilers convoqua à la Résidence toute la colonie française : le pavillon fut amené solennellement, l'escorte, et les principaux fonctionnaires de la légation, sous les ordres de M. d'Anthouard, sortirent de la ville et allèrent coucher à la première étape sur la route de Tamatave (19 septembre). Seul, M. de Vilers resta provisoirement en arrière pour suivre les événements.

L'effet produit fut considérable et immédiat. On sut plus tard que Rainilaiarivony et sa royale épouse, complètement affolés par l'imminence d'une nouvelle guerre avaient passé la nuit dans les larmes. Le matin, ils convoquèrent un grand Kabary, qui dura toute la journée. On résolut de céder, et le lendemain 21, l'accord fut signé. La formule suivante avait été de part et d'autre acceptée : « Après examen des pouvoirs constituant M. X... consul de... nous lui délivrons par les présentes l'exequatur, l'autorisant à assumer l'exercice de ses fonctions consulaires. Toutefois il est bien entendu que les affaires ayant un caractère politique qui se présenteraient pour être traitées entre le gouvernement malgache et cette puissance, seraient soumises au Résident français. Le Résident général a connaissance de cet acte, »

L'alerte avait été chaude, mais M. de Vilers en était sorti vainqueur. Il rétablit aussitôt son pavillon, rappela l'escorte, et galant Français jusqu'au bout, s'empressa de sécher les larmes qu'il avait fait couler, en offrant à la Reine un magnifique nécessaire à ouvrage.

Ici se place un incident très caractéristique qui fait ressortir l'infirmité la plus notable de notre politique et de notre administration coloniales. En semblable matière, la Grande-Bretagne, beaucoup mieux inspirée, suit un principe diamétralement opposé au nôtre. Le gouvernement britannique, en effet, croit avoir été jusqu'au bout . de son droit et de son devoir, lorsqu'il a donné à l'homme

chargé de défendre ou de gérer les intérêts de ses possessions d'outre-mer, des instructions générales précisant le but à atteindre et le résultat à obtenir. Il met tous ses soins à choisir l'homme qui aura sa confiance, mais, dès qu'il estime avoir mis « the right man in the right place », il lui laisse la plus entière liberté d'allures : il convient que la compétence des bureaux du Coloial Office n'est pas universelle, et que pour la solution d'une question locale, économique ou politique, celui qui est sur les lieux, qui connaît les hommes et les choses dont il parle, est plus qualifié pour donner un avis qu'un fonctionnaire de passage à Downing street, si haut placé, si instruit et si capable soit-il.

En France, au contraire, l'omniscience des bureaux est toujours prompte à s'effaroucher des marques d'indépendance et d'initiative données par les agents, et plus est délicate la négociation engagée, plus grandit le rôle du télégraphe, alors même qu'un télégramme émané du cabinet du ministre met vingt jours pour parvenir à destination. Si Ton joint à ce sentiment inné, l'horreur des solutions d'attente que repousse notre génie latin comme contraires à l'ordre, à la méthode, à la régularité, l'impatience avec laquelle nous nous hâtons de résoudre les questions les plus complexes sans permettre au temps de faire son œuvre ; si l'on y joint surtout Tinvincible disposition de notre esprit juridique, qui nous fait assimiler une contestation nationale à un procès entre particuliers, et considère comme éteint un conflit de races ou d'intérêts, parce qu'un accord en quatre lignes est intervenu sur le papier, on concevra facilement que l'expédient de circonstance imaginé par M. de Vilers pour éviter une rupture, forcer la main au gouvernement hova et écarter les intrigues anglaises, ait été peu goûté au quai d'Orsay. M. Flourens objecta que le modus vwendi du 21 septembre tendait à consacrer la restriction établie par la lettrç

interprétative, puisqu'il limitait aux affaires politiques le droit d'intervention du Résident, alors que le traité retendait à l'ensemble des relations extérieures : il refusait donc de ratifier la signature de M. de Vilers et, affectant de croire que notre Résident n'avait donné cette signature « qu'ad référendum », il l'invitait à reprendre les pourparlers *.

M. de Vilers fut péniblement surpris que Ton considérât, à Paris, comme un échec diplomatique et une faute personnelle ce qu'il avait estimé être un succès : « Je ne crois pas mériter vos reproches », télégraphia-t-il à son ministre dès le 19 octobre et, dans trois longues dépêches adressées coup sur coup au Département il entreprît sa justification, pressant vivement le gouvernement de ne pas compromettre par des exigences abusives l'avantage relatif qu'il avait obtenu 2.

« A Madagascar, disait-il, la lutte d'influence est tout entière circonscrite entre la France et la Grande-Bretagne. Tout l'effort de la lutte a porté sûr la question de l'exequatur, et il n'y a pas lieu de s'en étonner, car notre intervention, à un degré quelconque, dans leur délivrance constitue la reconnaissance de notre situation privilégiée et de la déchéance de l'Angleterre. Les résultats de cinquante années d'évangélisation et d'une dépense de 50 millions, se trouvent compromis. La ruine de IsiLondon Society est certaine, dans un temps prochain, pourvu que nous ne manquions pas de patience. Aussi dès son arrivée, le consul anglais s'attacha-t-il à traiter le Résident général en quantité négligeable, manquant même à son égard des procédés courtois en usage parmi les agents des puissances européennes... Par deux fois, le cabinet fran-

1. M. Flourens à M. de Vilers. Télégramme du 6 octobre et dépêche du 17 octobre 1887.

2. Correspondance inédite de M. de Vilers : Dépêches au Département des 24 octobre, 25 novembre, 25 décembre 1887.

çais intervint, à Londres, pour faire cesser cette situation : deux fois lord Salisbury promit d'envoyer les instructions nécessaires ; deux fois enfin le consul britannique déclara être sans ordres. Sur ces entrefaites, le consul américain prit les devants et nous adressa une nouvelle demande d'exequatur. Les Anglais obtinrent de Rainilaiarivony qu'il fût mis en interdit : dès lors la considération de la France était en jeu. Pouvions-nous laisser molester le consul d'une nation amie qui s'était adressée à nous, sur nos instances, confiante dans la légitimité de nos droits et dans votre volonté de les faire respecter?... Or j'étais certain que je n'arriverais pas à régler la question de l'exequatur dans les conditions que vous aviez prévues. Je consentis donc à ce que le premier ministre délivrât directement à M. Campbell l'exequatur qu'il avait sollicité par moi, avec mention qu'acte était donné au Résident général... Je n'ai pas obtenu les satisfactions que j'aurais désirées, mais celles que j'avais demandées. Le premier ministre avait cédé, les Anglais étaient battus, et je croyais avoir assuré définitivement la suprématie de la France à Madagascar. Dans le cours d'une carrière déjà longue, j'ai traversé de nombreuses épreuves, mais aucune ne m'a coûté davantage. C'est une lourde responsabilité d'avoir à décider de la paix ou de la guerre. Je sortis épuisé de la lutte, mais j'avais conscience d'avoir bien servi le pays... Aujourd'hui, il ne me parait pas possible de rouvrir la discussion avec le gouvernement malgache. Quand bien même le premier ministre voudrait nous donner satisfaction, il ne le pourrait pas. Son autorité est menacée et les conspirateurs sont nombreux. S'il faisait des concessions, ses adversaires parviendraient à le renverser, sous prétexte qu'il aurait amoindri la puissance de la Reine. Une nouvelle demande de notre part serait donc repoussée et notre prestige se trouverait diminué, à moins que le gouvernement de la République

soit décidé à avoir recours aux armes comme dernier argument. »

M. de Vilers terminait son plaidoyer en revendiquant hautement Toctroi de pleins pouvoirs. « Si le délégué du gouvernement de la République, disait-il, ne peut s'engager q\i ad référendum^ il ne saurait acquérir l'influence morale qui est sa seule force. Les moindres affaires entraîneraient des délais indéfinis et, étant donnée la mobilité d'esprit des natifs et leur manque de parole, lorsque l'approbation ministérielle parviendrait, la situation se serait entièrement modifiée. Jamais une question ne serait réglée. Votre Excellence voudra bien ne pas voir, dans mes appréciations, un secret désir de me soustraire à son autorité : je ne recherche pas les responsabilités, encore moins les honneurs, mais instruit par une pratique de six années des exigences du régime protecteur, j'ai la conviction que toute hésitation dans la décision, en permettant au protégé de se dérober entraine un échec ou une expédition militaire. Le Résident général doit avoir une grande liberté d'action qui trouve son correctif dans sa révocation, conséquence naturelle des fautes et des erreurs commises. »

Cette vigoureuse et fière défense convainquit-elle les bureaux du quai d'Orsay? il est assez difficile de le dire, car la réponse du ministre fut assez obscure. S'il persistait à critiquer le texte de M. de Vilers, du moins il re* connaissait avec lui que ses observations ne portaient que sur des points secondaires : le libellé de la délivrance de l'exequatur. Sur le principe, c'est-à-dire sur l'intervention obligatoire de la Résidence, on avait obtenu gain de cause, et ceci était capital, car la procédure adoptée impliquait forcément la reconnaissance par les puissances de notre situation prépondérante à Madagascar, aussi M. Flourens, tout en maintenant ses critiques, s'abstint-il d'exiger de M. de Vilers la réouverture des nég^ociations :

« La solution de la question, conclut-il, est maintenant à Londres plutôt qu'à Madagascar, et nous sommes loin d'avoir épuisé, en Angleterre, tous nos moyens d'action*. » Si notre ministre des Affaires étrangères tenait réellement en réserve des moyens d'action particuliers pour venir à bout de l'obstination peu loyale du cabinet de Saint-James, il n'était que temps de les employer, car, au moment où il écrivait la lettre précédente à M. de Vilers, il venait d'essuyer, de la part de lord Salisbury, un troisième refus plus mortifiant encore dans la forme que les deux premiers. Dès qu'il avait connu les incidents survenus à Tananarive, au mois de septembre 1887, il avait invité le comte d'Aubigny, notre chargé d'affaires à Londres, à insister de nouveau auprès du chef du Foreign Office pour que la question de l'exequatur reçût une solution conforme aux engagements qu'il avait pris : « Si la France et Madagascar ont failli en venir aux mains, déclarait expressément M. Flourens, la faute en est au capitaine Haggard qui, en refusant d'obéir à ses instructions, entretenait l'obstination et les illusions du gouvernement hova. » Le comte d'Aubigny, reçu au Foreign Office par sir Julian Pauncefote n'en put rien obtenir. Le sous-secrétaire d'Etat ne craignit pas de lui dire que le gouvernement hova avait menacé la Grande-Bretagne d'une rupture, au cas où elle donnerait satisfaction à la France ! Après trois entrevues restées infructueuses entre notre chargé d'affaires et sir Julian, l'impatience finit par gagner M. Flourens, qui souffrait à bon droit de cette atteinte portée à la dignité nationale : « Vous voudrez bien, écrivit-il à M. d'Aubigny, insister à nouveau et avec la plus grande énergie auprès du gouvernement anglais pour qu'il adresse d'urgence à M. Haggard des instructions conformes aux engagements * qu'il a pris avec nous. Il ne saurait lui

1. M. Flourens à M. de Vilers, 14 novembre 1887. Documents inédits.

échapper que de plus longues hésitations de sa part, dans une question où nous avons le droit de faire appel à sa loyauté, ne manqueraient pas d'avoir les plus fâcheuses conséquences et pourraient même mettre en cause la cordialité de nos rapports. Au besoin vous ne le lui laisserez pas ignorer ^ »

Ce fut M. Waddington qui se chargea de la commission. Notre ambassadeur, dont ces pourparlers délicats avaient hâté le retour à Londres, alla trouver lord Salisbury et lui représenta combien il nous était difficile de prendre au sérieux les déclarations de sir J. Pauncefote. Lord Salisbury se récria vivement, et protesta de sa bonne foi. Il s'étendit longuement sur la nature de notre protectorat, qui n'était même pas complètement accepté par les Hovas : « Commencez par vous arranger avec eux, finitil par lui dire ; ce n'est pas notre affaire de vous mettre d'accord, et nous tenons à ne pas nous fourrer entre l'arbre et l'écorce. Quand vous pourrez m'annoncer que l'exequatur du consul des Etats-Unis a été délivré selon vos désirs, en un mot quand il y aura fait accompli pour le consul des Etats-Unis, j'enverrai immédiatement à mon agent l'ordre de procéder de même 2. »

Ainsi l'équivoque persistait; lord Salisbury trouvait, chaque jour, un prétexte pour éluder l'exécution de ses engagements. De son côté, M. Flourens pouvait mesurer l'étendue de la faute commise en refusant de ratifier officiellement et de publier le « modus vivendi » accepté par M. de Vilers. Tandis que notre Résident n'avait pas hésité à sacrifier l'accessoire pour obtenir le principal, persuadé qu'avant tout il importait de prouver aux puissances que nous étions les maîtres à Tananarive, le cabinet

1. M. Flourens au comte d'Aubigny, 26 octobre 1787. Documents inédits,

2. M. Waddington à M. Flourens, 11 novembre 1887. Documents inédits*

du quai d'Orsay, par ses réserves inopportunes, avait inconsciemment fourni aux Anglais l'argument qui leur manquait pour continuer leur guerre de chicanes. Rien ne permettait d'en prévoir la fin, lorsqu'un incident inattendu vint modifier la face des choses.

Le capitaine Haggard, fort galant homme dans la vie privée, et marin distingué, n'en était pas moins un médiocre diplomate. Soutenu comme il l'était à Londres, poussé en avant plutôt que modéré par ses chefs, entraîné surtout par l'ardeur de son tempérament et les excitations de son entourage, il voulut tenter un grand coup pour regagner le terrain perdu en septembre 1887, et distancer son rival français. Il ne réussit qu'à commettre une série d'erreurs et d'imprudences qui compromirent sa propre situation et nuisirent gravement au crédit de son gouvernement.

Un premier incident eut lieu, en novembre 1887. Rainilaiarivony avait imaginé d'envoyer aux consuls étrangers une circulaire secrète, dans laquelle, il relatait à sa manière les incidents survenus, en septembre, entre le gouvernement hova et M. de Vilers, exposait le modus vivendi adopté, et déclarait qu'en dépit de cet accord, il n'en maintenait pas moins toute sa valeur à la lettre interprétative de MM. Miot et Patrimonio. Ceci était un pur enfantillage sans grande portée. Le premier ministre, blessé dans son amour-propre, essayait de sauver la face vis-à-vis des représentants étrangers et, pensant ne courir aucun risque, se donnait une petite satisfaction inoffensive. Mais le capitaine Haggard, s'imaginant que Rainilaiarivony secouait le joug français, s'empressa de communiquer la circulaire en question à notre agent, pour jouir de son désappointement. L'affaire tourna tout autrement. Aux reproches de M. de Vilers, Rainilaiarivony, plein de colère et de terreur, répondit par des excuses. Il dut se rétracter et désavouer sa signature, et il ne subsista de l'incident qu'une rancune

mortelle du ministre contre le consul dont la maladresse et l'indiscrétion lui avaient valu cette humiliation publique.

Ce dénouement, bien que facile à prévoir, exaspéra M. Haggard, qui perdit tout sang-froid. Il alla jusqu'à recourir à la violence pour rétablir son prestige compromis et, prétextant des sévices exercés par les Sakalaves indépendants sur des Hindous sujets britanniques, il se mit en route pour la côte ouest, dans le dessein publiquement avoué d'obtenir réparation même par les armes. En même temps, il publia que la Grande-Bretagne couvrait de son protectorat les peuplades des environs de Majunga. Rainilaiarivony, effrayé des allures de son ancien ami, se rejeta aussitôt du côté de M. de Vilers. Celui-ci déclara qu'il ne tolérerait pas les manifestations du consul anglais et proposa au ministre d'appliquer l'article 11 du traité par lequel le gouvernement français s'engageait à prêter assistance à la Reine pour la défense de ses Etats. Puis il invita le commandant de la division navale à se rendre à Majunga, pour y surveiller les mouvements des bâtiments, anglais qui devenaient suspects. Le capitaine Haggard prévenu par Pickersgill qui avait eu à essuyer de vigoureuses algarades du premier ministre, interrompit son voyage et hâta son retour à Tananarive *.

Ce nouvel incident acheva de dessiller les yeux de Rainilaiarivony, d'autant que M. de Vilers y aida de toute son influence. Il lui montra comment les Anglais qui, depuis près d'un siècle, étaient restés fidèles à la maxime de Farquhar, « l'île entière aux Hovas », n'avaient témoigné ce zèle généreux en faveur de la cour d'Emyrne que pour mieux asseoir leur influence, et écarter toute compétition étrangère. Aujourd'hui, en présence du fait accompli et de l'installation de la France à Tananarive,

1. Dépêches de M. de Vilers au Ministre, des 17 septembre, 20 novembre, 5 et 28 décembre 1887. Correspondance inédite.

ils n'éprouvaient aucun scrupule à modifier leur tactique ; du moment que, par le traité de 1885, nous avions reconnu à la Reine la possession de toute l'île, sous le protectorat français, l'Angleterre s'empressait de prendre le contre-pied de cette nouvelle politique : elle contestait la souveraineté de la Reine et recherchait les occasions de lui créer des difficultés, n'ignorant pas que ces difficultés retomberaient sur la France appelée en garantie. Rainilaiarivony parut sensible à ce raisonnement, et ses relations avec le capitaine Haggard s'en ressentirent. Comme, d'autre part, l'infortuné consul avait réussi à aliéner ses collègues du corps consulaire et une partie de la colonie anglaise elle-même, y compris Pickersgill, par des difficultés de caractère et des incidents d'ordre privé, sa situation devint bientôt intolérable.

On en eut probablement le sentiment à Londres, et voilà comment, dans le courant de novembre, M. Waddington ne fut pas peu surpris d'entendre lord Salisbury lui parler du retour possible du capitaine Haggard. On avait besoin de lui, disait-il, au Foreign Office, pour être éclairé sur la situation politique intérieure de Madagascar, qui paraissait assez obscure. L'ambassadeur se garda naturellement de faire aucune objection et, quelques semaines plus tard, le consul reçut son ordre de rappel.

Cette péripétie inattendue ne clôturait pas la question de l'exequatur, mais elle en ajournait indéfiniment la solution et c'était là, au fond, ce que cherchait lord Salisbury. Peut-être, en effet, n'aurait-il pas rappelé son consul, ce qui, aux yeux des Hovas, ne pouvait qu'être mal interprété, s'il n'avait eu à se préoccuper que de la fâcheuse situation que celui-ci s'était faite à Madagascar; du moins, l'aurait-il immédiatement remplacé par un agent plus souple et mieux avisé. Mais, comme le noble lord se sentait lui-même de plus en plus embarrassé, entre les engagements formels pris envers la France, et les objur-

gâtions véhémentes du parti colonial et des sociétés religieuses, il s'empressa de saisir au vol un prétexte suffisant pour louvoyer et gagner du temps. L'affaire de l'exequatur fut donc momentanément interrompue. Au fond, cette longue discussion avait tourné à notre avantage. M. de Vilers couchait sur les positions qu'il avait choisies : l'Angleterre, impuissante à faire triompher ses prétentions, avait effectué sa retraite en bon ordre. Deux années plus tard, elle allait reconnaître les faits accomplis.

Il est rare qu'un succès vienne seul. Ceci est vrai surtout en matière coloniale, car, aux yeux des populations primitives, le succès jouit d'un irrésistible pouvoir d'attraction : M. de Vilers en fît l'expérience. Deux fois, en deux ans, il avait forcé l'Angleterre à reculer : il avait repoussé toutes les tentatives que les gens d'affaire, avant-coureurs habituels de la puissance britannique, avaient faites pour mettre la main sur les ressources économiques de l'île soumise à notre protectorat. Il avait forcé le cabinet de Londres sinon à désavouer, du moins à abandonner les étranges prétentions qu'il avait émises en matière d'exequatur et, dans l'esprit des Hovas, le rappel du consul anglais, fait matériel impossible à mettre en doute, avait peut-être plus de signification qu'une concession consentie dans la forme diplomatique. Enfin, à force de calme et de fermeté, il avait contraint Rainilaiarivony à céder sur tous les points où celuici avait élevé le conflit entre nous. En un mot, après deux ans d'un patient labeur, notre résident général, d'abord toléré à grand'peine, et traité en paria, s'était progressivement élevé au premier rang, et le gouvernement hova se

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