RÉSULTATS OBTENUS PAR M. DE VILERS
montre tout ce qu'il y avait d'artificiel et de « peu amical » dans la longue querelle que nous chercha la Grande- Bretagne.
Si cependant les Anglais parurent abandonner la partie vers le début de 1888, ils laissèrent libre cours à la mauvaise humeur que leur causait notre succès, et ils se gardèrent de ratifier les faits accomplis, jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé l'occasion de se faire payer largement leur complaisance. Pendant deux années, hommes politiques et journalistes ne tarirent pas en récriminations et en doléances : le cabinet de Londres chercha môme, un jour, à reprendre officiellement la discussion, à propos des questions de traite et d'esclavage qui ont souvent rendu de si précieux services à la politique britannique. La tentative échoua : bien plus, M. de Vilers, prenant l'offensive à son tour, riposta d'une façon si énergique et si précise que nos voisins battirent précipitamment en retraite, et l'incident fut clos à notre avantage*.
1. On sait que le petit et le grand cabotage, sur la côte orientale d'Afrique, sont entre les mains de deux catégories de navigateurs : les Hindous, protégés anglais, et les Arabes, protégés français. La navigation hindoue constitue, pour l'Angleterre, une source très sérieuse de profits et d'influence politique, à laquelle elle tient d'autant plus que les progrès des Allemands, dans les mêmes parages, lui causent de graves soucis, aussi a-elle toujours cherché à la développer, et à raffranchir de la concurrence arabe. Pour y parvenir, elle a multiplié, contre nos protégés les accusations de traite. A vrai dire, Arabes et Hindous, sur ce point, ne valent pas mieux les uns que les autres, et les divisions navales de France et d'Angleterre ne parviennent pas toujours à réprimer leur trafic criminel. Cette situation durait depuis des années, lorsque, vers la fin de 1888, le gouvernement britannique imagina d'en profiter pour faire disparaître des rivaux gênants. La presse répandit tout à coup les accusations les plus graves, non seulement contre les marins arabes, mais aussi contre certains agents consulaires français, et le cabinet anglais prenant ces accusations à son compte les publia dans un livre bleu. Le gouvernement français transmit ces plaintes à M. de Vilers, qui ne cacha pas que la répression de la traite était très malaisée, et que, pour
C'est ainsi que Ton arriva à Tannée 1890. Cette date est importante, dans l'histoire de notre pénétration africaine, car elle inaugure, pour notre part, le système de ces déclarations $olennelles par lesquelles les puissances européennes ont fixé sur le papier les limites de leurs sphères d'influence. Nous avons eu l'occasion, dans un autre chapitre de cette histoire, de raconter dans le détail les origines et les clauses de cette convention qui, mal étudiée et signée avec une précipitation déplorable, est
obtenir des résultats plus complets, il fallait augmenter relTectif de la division navale; Sur quoi, deux navires furent adjoints à la croisière ; mais le gouvernement anglais, loin de se tenir pour satisfait, voulut exiger que la France cessât de délivrer des lettres de francisation aux loutres arabes. Le cabinet français paraissait disposé à céder, mais M. de Vi- 1ers, mis en éveil par cette prétention, l'en dissuada vivement, et poussa son enquête plus à fond. Le 29 avril 1889, il envoya à Paris le rapport suivant sur les résultats de cette enquête : «... Profitant de mes relations avec le consul américain, je l'ai prié de me fournir confidentiellement les renseignements qu'il avait recueillis sur le commerce des esclaves de la côte ouest. M. Campbell, non seulement s'est empressé de déférer à mes désirs, mais encore, ne croyant pas manquer à ses devoirs professionnels, il a bien voulu me communiquer officiellement ses principales dépêches. Avec son assentiment, j'en ai fait faire une traduction rapide que j'ai l'honneur de communiquer à V. E. De l'examen des dépêches des 29 octobre, 10 novembre 1887 et 17 janvier 1888, il résulte que le trafic des personnes se faisait à Madagascar, sur une assez vaste échelle, et presque exclusivement par des sujets ou protégés britanniques ; que les loutres négriers de nationalité anglaise arboraient le pavillon des différentes puissances suivant leur intérêt ; que le vice-consul anglais de Tananarive, M. Pickersgill, loin de réprimer cette industrie criminelle, favorisait les marchands d'esclaves, sous prétexte qu'en leur qualité de sujets anglais, ils avaient droit à sa protection ; que le Foreign office a eu connaissance de ces faits par la communication de la correspondance échangée entre M. Campbell et M. Haggard... Dans de telles conditions, on peut se demander comment le marquis de Salisbury, qui savait la vérité, a pu, dans le livre bleu de novembre 1888, accuser la France de négligence dans la répression de la traite. » Cette lettre, communiquée au cabinet anglais, mît fin, comme bien on pense, à toute controverse. (Correspondance inédite,)