MADAGASCAR, LES ILES COMORES ET MASCAREIGNES
très fertile par endroits, ou recouvert de riches forêts, ailleurs désertique et aride mais avec un sous-sol plein de promesses : abondamment pourvu de ports et de havres naturels, très peu peuplé : ici par des tribus quasi sauvages, là par une race plus cultivée et possédant quelques rudiments d'organisation, mais indolente, perdue de vices et impuissante à se développer; au total, non pas un Eldorado, mais une terre encore vierge où les éléments favorables l'emportent sur les mauvais, et qui n'attendait qu'une direction éclairée pour sortir du néant. •
Telles qu'elles nous apparaissent, les îles Malgaches, Mascareignes et leurs satellites ont depuis quatre siècles sollicité la curiosité et les entreprises d'aventuriers de toutes les nations. Découvertes à la fin du xv' siècle parles Portugais, visitées et, sur certains points, occupées un instant par les Hollandais, elles ne tardèrent pas à devenir, de la part des Français et des Anglais, l'objet d'une rivalité qui vient à peine de s'assoupir.
C'est qu'en effet, en dehors de leurs qualités propres qui en faisaient pour leurs heureux possesseurs une proie avantageuse, ces îles devaient à leur position stratégique une importance capitale. Avant le percement de l'isthme de Suez, elles commandaient souverainement la route de l'Inde, car ni sur l'Atlantique ni sur la mer des Indes les vaisseaux d'Europe ne trouvaient alors de port de relâche. Seul, le Gap, dans une région souvent tourmentée par les tempêtes, offrait un asile précaire au navigateur, mais jusqu'en 1815 cet asile était entre les mains des Hollandais, si bien que les vaisseaux partis de France ou d'Angleterre pour les Indes, n'avaient, au cours d'un voyage de près de six mois, d'autre port de refuge que celui qu'ils pouvaient trouver dans les îles de la côte orientale d'Afrique. De là l'importance considérable prise par cet archipel. L'Ile de France notamment, qui possède une rade excellente et d'une complète sécurité, Port-Louis, ne tarda
pas à acquérir une situation exceptionnelle. Nos compatriotes s'y établirent dès le commencement du xviii® siècle, et il se créa bientôt dans ces parages un centre de richesses et un groupe de population des plus importants. Les guerres avec la Grande-Bretagne, qui, de 1742 à 1815, se succédèrent presque sans interruption, donnèrent un nouveau relief à ces belles colonies. Sous l'habile direction de M. de La Bourdonnais, Port-Louis devint un établissement naval de premier ordre, la base d'opération de nos flottes dans la mer des Indes, et le rendez-vous général de nos plus hardis corsaires. Pendant de longues années, en dépit de nos revers et de nos désastres, Tlle de France, véritable clef de l'empire indien, maintint, dans cette partie du monde, la balance presque égale entre la France et l'Angleterre.
Pareille situation ne pouvait durer. Au fur et à mesure que les Anglais s'emparaient, à nos dépens, de la maîtrise de la mer et des marchés d'Extrême-Orient, l'importance de l'Ile de France et des terres voisines croissait à leurs yeux. Cependant par une anomalie singulière, ces îles ne suivirent pas immédiatement le sort de l'Inde et le xviii® siècle s'acheva sans qu'elles eussent eu à pâtir de notre décadence maritime et coloniale. Mais ce ne fut là qu'un répit, les guerres de la Révolution et de l'Empire sonnèrent le glas de notre souveraineté dans ces régions. Napoléon, qui avait compris l'importance de la position, y avait cependant envoyé un soldat et un administrateur de premier mérite, le général Decaen. Mais que pouvait un homme avec ses seules ressources, contre l'effort considérable des Anglais résolus à en finir ? Toutes nos îles tombèrent successivement entre leurs mains, et les traités de 1814 ratifièrent les faits accomplis, en reconnaissant à la Grande-Bretagne la possession de l'Ile de France, des Seychelles et de leurs dépendances ^ 1. On peut s'étonner que le traité de 1814 ait rétrocédé à la France
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La première manche appartenait aux Anglais, mais si leur triomphe était indiscutable, il n'était pas complet, car par suite d'une inconcevable négligence de leur part, le sort de Madagascar n'avait pas été réglé en 1814. Cette négligence était d'autant plus singulière que nos vainqueurs n'avaient pas manqué, au cours de la dernière guerre, de prendre ou de ruiner les rares établissements que nous possédions déjà sur les côtes de la grande ile, dans le dessein hautement proclamé a d'expulser définitivement notre pavillon de tout l'océan Indien * ». Une chance nous restait donc de rétablir nos affaires dans ces parages. Il nous fallut plus de quatre-vingts ans pour savoir en profiter.
Cette longue histoire n'est guère à notre honneur, et je ne crois pas qu'aucune autre nation ait à son actif, en matière coloniale, une aussi copieuse série de fautes, de maladresses et d'inconséquences. De tous les gouvernements qui se succédèrent chez nous, au siècle dernier, aucun ne sut comprendre ni accomplir franchement sa tâche. La Restauration elle-même, qui cependant eut le mérite de contraindre l'Angleterre au respect des traités, s'arrêta à mi-chemin. Il est vrai qu'en 1829, Charles X paraissait disposé à regagner le temps perdu, mais la révolution de juillet arrêta brusquement l'œuvre commencée. Sous Louis- Philippe, on eut peut-être, par intervalles, quelque velléité d'agir, mais tout se borna à deux ou trois traités d'amitié
l'île de la Réunion. La raison en est sans doute que celte île ne possédait aucun mouillage pour les vaisseaux de haut bord, et que Port-Louis, à l'île de France, et Mahé, aux Seychelles, suffisaient amplement aux besoins des flottes anglaises. Remarquons d'ailleurs que par ce même traité de 1814, l'Angleterre obtenait les anciens établissements hollandais du Gap, sous prétexte que, depuis qu'elle en avait pris possession en 1806, la Hollande était devenue province française, de sorte qu'elle régnait désormais en souveraine, dans toute cette région de l'océan Indien, où nous avions jusqu'alors gardé une primauté indiscutable. 1. Johnston, Colonization in Africa, p. 266.
b L AFFAIRE DE MADAGASCAR.
passés avec de vagues principicules de la côte occidentale, et on n'en tira aucun parti. Sous Tempire, ce fut mieux encore : un jour vint où, par suite de circonstances imprévues et inespérées, il n'y aurait eu qu'un mot à dire et un geste à faire pour asseoir définitivement l'influence de la France chez les Hovas. On laissa tomber l'occasion sans daigner s'en occuper. Bien plus, on suivit les insinuations de l'Angleterre qui, ayant vu le péril, s'empressa de le détourner. On convint avec elle d'une sorte de condominium à Tananarive, et on reconnut officiellement à la reine des Hovas le titre de reine de Madagascar : deux erreurs capitales qui pesèrent lourdement sur l'avenir. De nos jours enfin, le gouvernement de la République, instruit par l'expérience et décidé à en finir, paya aussi un large tribut à cette fatalité qui, depuis un siècle, s'est acharnée sur notre politique malgache. Une première tentative mal combinée, mal engagée et médiocrement poursuivie, aboutit à ttn arrangement hybride et, neuf ans plus tard, tout fut à recommencer. Une rude expédition, qui nous coûta près de 10.000 soldats, nous amena enfin à Tananarive, mais cette victoire sembla tout d'abord n'ouvrir qu'une nouvelle ère d'erreurs et de difficultés. En moins de huit mois, on imposa à la reine Ranavalo deux traités différents, et trois ministres successifs appliquèrent, dans l'île, quatre systèmes politiques complètement opposés, au grand dommage des progrès de notre influence et pour l'inextricable confusion de nos négociations avec les puissances étrangères. Fort heureusement, un ministre avisé sut découvrir et envoyer à Tananarive l'homme capable de réparer les fautes de la métropole. Le général Galliéni rétablit partout l'ordre matériel et moral; grâce à lui la question de Madagascar se trouva close et la grande île put s'orienter librement dans la voie du progrès et de la civilisation.
En définitive, rien de plus étrange et de plus illogique que la destinée de Madagascar depuis un siècle : rien de