LA QLERELLE D^ALGER — LES PRÉLIMINAIRES
Il devenait urgent d^agir si Ton voulait éviter une expulsion complète.
Ce n'est donc pas à la suite d'un coup de tête que les ministres de Charles X se déterminèrent à envoyer une armée à Alger. Encore moins faut-il y voir un complot machiavélique comme le voulurent d'incorrigibles libéraux du temps pour forcer la main aux électeurs de 1830 et préparer les voies à des mesures violentes ^. Tous les documents de l'époque prouvent surabondamment que M. de Polignac et ses collègues étaient animés d'un instinct national puissant, qui leur montrait la France menacée dans un domaine qui était le sien, et les poussait en avant pour ne pas la laisser supplanter par des concurrents dangereux. On était provoqué, et l'occasion était vraiment trop belle pour la laisser échapper. Quant h savoir ce qu'on ferait d'Alger après la victoire, la question restait indécise. Tout le monde proposait une solution : colonisation, occupation militaire, cession à la Turquie ou à l'Egypte sous le contrôle français, partage entre les puissances de TEurope, réorganisation des
1. n faut lire les brochures et les journaux de Tépoque ainsi que les débats des chambres, pour comprendre jusqu'où peut aller Tesprit de parti. D'après l'opposition libérale, « la guerre d'Alger n'était qu'un essai inutile de distraction sur l'opinion publique, une diversion vainement essayée en faveur de la gloire contre la liberté ». (Journal des Débats, 7 mars 1830.) — « C'est d'institutions que la France a besoin, écrivait un député, M. Delaborde, et non pas de conquêtes ; c'est d'un territoire compact, libre, fertilisé par le travail, et non pas d'une colonisation superflue. y> {Brochure adressée aux chambres sur la guerre d'Alger. ) — « La France s'indignera d'une opération aussi mesquine que funeste. » (Débats, 2 avril. ) — « Qu'y a-t-ilau fond de cette expédition ? II y a de mauvais ministres sans majorité qui croient niaisement échapper à leur sort avec du bniit et de la fumée. Il y a une pensée malveillante et injurieuse pour l'armée, car on rêve peut-être d'ébranler avec des grades, des pensions, des honneurs, son respect pour nos lois et sa fidélité au trône constitutionnel. Il y a enfin l'espoir insensé défaire d'une victoire contre Alger une victoire contre nos libertés, et de transformer la gloire qu'on espère acquérir en un moyen de corruption et de violence. » (Débats, il mai. ) — Voir également dans les Souvenirs et noies biographiques de M. Nisard des détails intéressants sur l'opinion publique relativement à l'affaire d'Alger, 1. 1, p. 34.
chevaliers de Malte, établissement (Fun nouveau dey protégé par la France. On s'en remettait à Tavenir et aux circonstances du soin d'adopter une de ces formules, niîiis une idée supérieure dominait tout le débat: c'est que, sous une forme ou sous une autre, Tinfluence françaiso devait s'établir sur la côte d'Afrique. Du jour où le drnpeau de la France serait arboré sur la casbah, on n'y tolérerait plus un pouvoir barbare qui ne vivait que de nï|)!ncs et de pirateries, et le pays d'Alger entrerait dans le monde civilisé à l'ombre de nos couleurs.
Personne ne s'ytrompaen Europe, quelles qu'aientétéles procantions diplomatiques dont ait cru devoir s'entourer M. de Polignac. « Ce n'est pas pour un coup d'éventail qu'on dépense 100 millions et qu'on expose quarante mille hommes, disait M. de Metternich à l'ambassadeur de Fiante. Prétendez-vous que vos troupes quitteront Alger aussi lot après la prise de la ville ? C'est inadmissible ; si vous vous borniez à détruire les places barbaresques sans rien changer à l'état du pays et sans rien créer qui puisse sulïHister, votre expédition n'aura servi à rien. La piraterie ircummencera dès votre départ, et tout sera à recommencer. D'ailleurs, à supposer môme que votre gouvernement se contentât pour tout dédommagement de ses saii îfices, de l'éclat d'une brillante passe d'armes, la nation ne le permettrait pas. Tout vous poussera à fonder sur la cote d'Alger un établissement durable : le souci de votre sûreté intérieure, comme le désir bien naturel de n'avoir pns dépensé en vain votre or et le sang de vos soldats^. »
Un langage analogue était tenu par M. de Nesselrode à notre chargé d'affaires à Pétersbourg 2, et par M. de Bernstorflànotre envoyé à Berlin, M. Mortier. Le ministre diri-; géant de Prusse était môme à ce sujet d'une rare franchise : « Ce n'est pas, disait-il à M. Mortier, lorsque vous aurez pris Alger, que vous pourrez vous llatter d'avoir détruit sans
^ . M. de Rayneval au prince de Polignac, 5 février, 25 mars 1830 ( . i Ipi i res étrangères) .
2. M. de Bourgoing, chargé d'affaires à Pétersbourg, au prince de Pt>]itrriac, 28 mai 1830 {Affaires étrangères).
jpH^^iJMl,
LA QUERELLE d'aLGER LES PRÉLLMINAIRES
retour la puissance des Barbaresques. Vous n'arriverez à vos fins qu'en exigeant une bonne indemnité territoriale et en vous établissant définitivement dans le pays ^ »
Quant à l'Angleterre, elle se rendait parfaitement compte de la situation. « Nous savons très bien que votre intention est de proliter de cette guerre pour vous établir en Afrique », disait lord Aberdeen à notre ambassadeur, et comme celui-ci protestait, assurant, ce qui était vrai, que son gouvernement n'avait aucune idée arrêtée pour Tavenir: « Soyez siir, reprenait le ministre anglais, que vous serez entraînés bien au delà de ce que vous déclarez et cela ne peut nous convenir ^. »
Ces perspectives, en effet, déplaisaient fort à TAnglelerre. Klle ne s'était jamais fait faute de déclarer que le maintien du statu quo dans la Méditerranée était un des principes essentiels de sa politique. Aussi toutes les fois que la question de la piraterie et de l'esclavage était revenue sur le tapis, elle avait fait tous ses efforts pour l'étouffer. On n'hésitait pas à Londres à déclarer que le mal était bien exagéré, que le temps avait assagi les Algériens, que le bombardement de 181 6 avait été une leçon efficace et suffisante. Le bagne des chrétiens n'était plus qu'un mythe, et la piraterie, une légende des temps passés ^. A cette argumentation de circonstance, les Algériens se chargeaienteux-mc^mes de répondre. De 181 7 à 1827, entre le bombardement de lord Exmouth et le blocus de la flotte française, les corsaires barbaresques avaient pris vingtsix navires, espagnols, génois ou napolitains pour la plupart, dont ils avaient tiré un bénéfice de 700 000 francs environ*. Lors de l'entrée de nos troupes à Alger elles trouvèrent
i . M. Mortier, ministre de France à Berlin, au prince de Polignac, 24 avril, 27 mai 1830 'Affaires étrangères ).
2. Le duc de Laval au prince de Polignac, 10 niai 1830 (Affaires étrangères),
3. Cf. Playfair, consul d'Angleterre à Alger, The scourge of Christendùm et Bibliographie générale de l'Algérie.
4. Voir le Registre des prises maritimes de la flotte d* Alger, documents officiels de l'ancienne régence, publiés par M. Devoulx dans la Revue africaine en 1871. La dernière période décennale avait été certaine-
dans le seul bagne du port cent vingt-deux esclaves dont quelques-uns étaient enfermés depuis trenteansetplus.Ils y seraient morts ainsi que tous les malheureux qui avaient été jetés dans les prisons de l'intérieur, sans l'intervention de la France. Tout ceci n'avait pas empêché certain jour lord Castlereagh d'expliquer à M. de Bernstorff comment l'existence de ces pirates était plus utile que nuisible aux véritables intérêts de l'Angleterre. « Si parfois, lui avaitil dit, nous avons des contestations avec eux, nous les réglons par des sacrifices d'argent, et rarement nous sommes obligés d'en venir h des moyens coercitifs. Ces deux alternatives conviennent bien mieux à la politique anglaise que la destruction des régences, ce qui inévitablement aurait pour résultat l'élévation, sur les côtes d'Afrique, d'Etats qui, unis à la France, détruiraient notre influence dans
ment beaucoup moins fructueuse que les précédentes pour les corsaires. Ils avaient été gênés en 1816 et en 1824 par les flottes française et anglaise^ et en outre, depuis la lin des guerres de l'empire, la France faisait de nouveau tant bien que mal la police de la Méditerranée. De 1805 à 1815, le nombre des navires capturés avait été de quatre-vingt-huit, et la valeur des cargaisons de 8 millions environ. Il y avait donc un réel progrès en 1830, bien que la sécurité du commerce fût encore loin d'être complète. Il faut d'ailleurs ajouter aux pillages des corsaires les tributs et redevances que les puissances chrétiennes consentaient à payer aux régences pour éviter un plus grand mal. Jusqu'en 1830, l'Angleterre, les Etats-Unis, la Sardaigne, la Hollande, Hanovre et Brème payaient 15000 francs à chaque installation de consul (et pour accroître ses revenus, le dey exigait perpétuellement des changements de personnel). La Suède et le Danemark payaient un tribut annuel de 4 000 piastres fortes en munitions navales et matériel de guerre, et en outre, tous les dix ans, une somme de 30 000 piastres fortes pour obtenir le renouvellement de leurs traités. Le Portugal et les Deux- Siciles versaient tous les ans 44000 piastres fortes. La Toscane et l'Espagne fournissaient un présent consulaire de 25 000 piastres fortes. La France ne payait rien et avait exigé pareille immunité pour Rome, mais en fait, elle était souvent obligée d'acheter la complaisance du dey. En 1815, il avait fallu lui verser 100 000 francs. A Tunis et à Tripoh la situation était la môme. Toutes les nations qui y entretenaient des consuls étaient taxées à raison de 20000 à 25 000 francs. En 1827, la Suède avait dû livrer cent vingt-huit canons et des bois de construction. (Voir un rapport adressé au ministre des affaires étrangères en 1829 [Affaires étrangères, fonds divers].)