LA QUERELLE D^LGER LES PRÉLIMINAIRES
la Méditerranée, et par contre-coup, y ruineraient notre commerce. » Et M. de Bernstorff, racontant cette anecdote à M. Mortier, ajoutait : « Je ne pus m'empôcher de témoigner au ministre anglais ma surprise d'un aveu qui dépeignait si bien Tégoïsme de la politique anglaise : elle demande avec instances l'abolition de la traite des noirs, mais refuse de rien faire pour empocher les tortures de toute espèce que les blancs ont à supporter en Afrique'. »
Ceci n'était pas une manière de voir personnelle à lord Castlereagh. A chaque page de la correspondance des ministres anglais de 1830, on trouve la môme idée exprimée sans détours. Lord Aberdeen ne manquait pas une occasion de le rappeler h son ambassadeur à Paris, lord Stuart 2, en même temps qu'il le répétait constamment au duc de Laval ^. Avec son frère, sir Robert Gordon, il était plus explicite encore : « Il est bien évident, lui écrivait-il, que ces Etats sont un repaire de pirates et de bandits, et qu'un changement serait un grand bienfait pour l'humanité. Mais nous avons toujours toléré ces inconvénients, sauf à réprimer leurs excès, plutôt que d'en permettre la disparition, ce qui sans aucun doute donnerait naissance à toutes sortes de difficultés ^. »
Peut-être môme les Anglais avaient-ils d'autres motifs encore pour désirer le maintien du slatu qtio, mais ceux-là étaient difficiles à mettre en avant dans une discussion officielle. On en trouve la trace dans la correspondance de nos consuls qui signalent de temps à autre des ventes significatives de bâtiments et de munitions faites par des agents anglais aux puissances barbaresques, et l'on peut se demander s'il ne convenait pas à l'Angleterre d'entrete-
1. Le baron Mortier au prince de Polignac, 30 janvier 1830 (Affaires étrangères ).
2. Dépêches de lord Aberdeen à lord Stuart du 1er février et du 23 mars 1830 (Record Office, Londres ).
3. Mémorandum de la conversation tenue entre le duc de Wellington et le duc de Laval, le 2i janvier 1830 (Papiers de Wellington, op. cit.).
4. Dépêche de lord Aberdeen à sir Robert Gordon, ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, 25 janvier 1830 ( Record Office, Londres).
nir sous main les hostilités entre ces pirates et les petites puissances de la Méditerranée, pour écarter une concurrence gênante dans le commerce du Levant et de la Barbarie . De cet état a'esprit, on trouve sinon la preuve, du moins un indice assez caractéristique dans un fait singulier qui se passa après la campagne anglo-française de 4824 sur les côtes d'Alger. Le capitaine Spencer, de la marine royale britannique, se rendit alors auprès du dey pour lui déclarer que, désormais, TAngleterre ne se mêlerait plus jamais des différends de la régence avec les petits États chrétiens. « Elle en a assez, dit-il, de se faire le don Quichotte des autres nations. » Toutefois elle se réservait la protection des sujets du roi de Sardaigne, « probablement, ajoutait notre consul, pour laisser le champ libre aux industrieux Génois et leur permettre de supplanter Marseille dans un commerce dont cette cité avait autrefois le monopole ^ ».
Ainsi les régences n'étaient pas un atout insignifiant dans le jeu de TAngleterre. Si ce pays tenait à leur existence, ce n'était pas seulement parce que leur disparition s'opérerait au profit de la France ; c'est aussi parce qu'il en tirait des avantages particuliers. Elles lui sei'vaient à régulariser et à endiguer le commerce de ses rivaux dans la Méditerranée; en même temps, ses propres navires, n'ayant rien à craindre des corsaires barbaresques qui avaient tout intérêt à les respecter, trouvaient dans les ports d'Algérie les ressources dont ils pouvaient avoir besoin. Aussi lord Cowley, ambassadeur britannique à Vienne, qui fut l'un des premiers au courant de nos desseins, s'étonnait-il de ne pas recevoir d'instructions immédiates de son gouvernement : « Je ne sais pas, écrivait-il dès le 3 janvier 1830, quelle peut être l'opinion du
1. En ce sens voir une dépêche du consul du roi à Tunis, 31 décembre J81Ç {Affaires étrangères). Voir également les dépèches de M. Deval, consul du roi à Alger, et un rapport confidentiel du 15 janvier 1825 adressé auî ministre des affaires étrangères par M. Guérard, sous-directeur attaché à la direction des affaires politiques [Affaires étrangères, fonds divers).
LA QUERELLE d'aLGER — LES PRÉLIMINAIRES 47
gouvernement de Sa Majesté sur le plan de la France, mais je crois devoir vous rappeler que durant la dernière guerre (la guerre contre la Turquie), alors que j'étais ambassadeur de Sa Majesté en Espagne, ce sont les Etats barbaresques qui ont fourni à notre flotte et à notre armée une grande partie de leurs approvisionnements, et je ne vois pas comment on aurait pu assurer ce service sans leur concours. Aussi était-ce alors la politique du gouvernement de Sa Majesté de proléger ces États, sans toutefois étendre cette protection à leurs entreprises flibustières contre le commerce des autres nations ^. »
Voilà les raisons générales et spéciales, politiques et commerciales, avouées ou non avouables, qui faisaient que l'Angleterre ne voulait pas de la France à Alger, et quand elle y fut, qu'elle mit vingt ans à s'y résigner.
De 1827 à 1830, enefl"et, elle se multiplia pour entraver nos projets, piodigua les mesures d'intimidation, voire même les menaces, et tenta vainement d'entraîner l'Europe à sa suite. De 1830 à 18S0, elle persista à refuser toute valeur légale à notre occupation militaire. Ce n'est qu'en 1831, que le gouvernement anglais, forcé de remplacer son consul à Alger, finit par s'incliner devant les faits accomplis, et sollicita l'exequatur des autorités françaises.
Menaces ouvertes de guerre suivies d'un quart de siècle de protestations, tel fut laccueil que fit la Grande-Bretagne à la résurrection de notre activité maritime. L'histoire vaut donc la peine d'en être contée, mais avant d'exposer les longues péripéties de celle brillante passe d'armes peut-ôtre sera-t-il intéressant de faire connaître les adversaires en présence.
Lorsque le 11 juin 1827, M. Deval, notre consul à Alger,
1. Lord Gowley à lord Aberdeen, 3 janvier 1830 {Record Office, Londres ).
reçut de son gouvernement Tordre de cesser toutes relations avec le dey et de rentrer en France, on n'avait aucune idée, dans le cabinet de M. de Villèle, des conséquences de cet acte auquel on n'attachait qu'une importance secondaire. Seul, M. de Clermont-Tonnerre, ministre de la guerre, eût été disposé à en profiter ^. L'administration de M. deMartignac, qui quelques mois plus tard remplaça M. de Villèle, tombé sous le poids de son impopularité, ne voulut rien entreprendre. D'ailleurs, le ministre des affaires étrangères, M. de la Ferronnays, était hostile à toute intervention, et déclarait nettement qu'il serait fou de mettre en balance le désir de châtier le dey d'Alger avec le danger d'une guerre contre l'Angleterre 2. Pendant deux ans on s'en tint donc à un blocus dispendieux, très fatigant pour les équipages comme pour les vaisseaux et qui, malgré le dévouement de nos marins, resta entièrement inefficace ^. C'est à M. de Polignac, puissamment soutenu par le roi Charles X, que revient l'honneur d'avoir engagé résolument la France dans sa voie. Lorsque la nouvelle de l'attentat commis sur la Provence parvint à Paris, M. de Polignac venait d'arriver au pouvoir ( 9 août 1829 ). On sait l'accueil que lui réservait la France. Inquiétude et tristesse chez les amis éclairés du trône; menaces et récriminations furieuses chez les adversaires. Depuis soixante-quinze ans
4. Rapport au roi par M. de Clermont-Tonnerre, lu au conseil le 16 octobre 1827. « L'Angleterre pourrait voir avec jalousie ces préparatifs et chercher à entraver Votre Majesté dans cette grande entreprise, mais Fétat de cette puissance est devenu tel aujourd'hui qu'elle est forcée de souhaiter le repos avant tout. » (Archives de la guerre.)
2. Rapport au roi par M. de la Ferronnays, lu au conseille 19 janvier 1828 (Affaires étrangères),
3. A tout instant la croisière était forcée de prendre le large en raison de l'état de la mer, et d'aller relâcher aux Baléares ou en Sardaigne. Le blocus était si insuffisant que les corsaires d'Alger purent encore, en 1827 et 1828, s'emparer de quatre navires, dont deux français (Voir Revue africaine, n» 71, Devoulx, op. cit.). De son côté, le consul anglais de Marseille écrivait le 9 avril 1830 : « Les Français maintiennent devant Alger un blocus si ridicule que la Pelorus a pu y entrer sans être visitée. » (Lettre du consul Turnbull à M. Morier consul général d'Angleterre à Paris [ Record Office, Londres] . )
LA QCERELLE d'aLGER LES PRÉLLMINAIRES 49
rhistoire a gardé pour lui toutes ses sévérités. Elle n'a voulu voir dans cet homme que le fossoyeur inconscient delamonarchie, et la catastrophe de Juillet a imprimé sur son front un stigmate ineffaçable. Il serait injuste cependant que Terreur du chef de parti effaçât les mérites du ministre des affaires étrangères qui sut donner à son pays une si mâle attitude : non pas que les défauts de M- de Polignac ne se retrouvent jusque dans la manière dont il mena l'affaire d'Alger. On pourra par instants lui reprocher son manque de jugement et la facilité avec laquelle il s'entêta dans des idées fausses et dangereuses. Mais, cette opiniâtreté qui faisait le fond de son caractère, devenait chez lui un don précieux, lorsque chargé de soutenir devant la France et l'Europe les décisions définitives du conseil du roi, de les faire accepter par les uns, de les imposer aux autres, il savait tenir tête aux adversaires de l'intérieur, comme aux ennemis du dehors. Contre lui, il avait les deux chambres, une grande partie de la presse et de Topinion, la presque totalité des officiers généraux de la guerre et de la marine, enfin le Dauphin lui-môme '^ ; tandis qu'en Europe, TAutriche, indifférente en apparence, mais au fond malveillante, et l'Angleterre, violemment hostile, auraient suffi, en d'autres temps, pour faire reculer un ministre moins ancré dans son audace. A cette audace, parfois proche de la témérité, qui le perdit durant la crise de Juillet, mais qui dans l'affaire d'Alger le servit à souhait, joignez un profond souci de la gloire et de la dignité de la France, une rare habileté de langage ; dans la discussion un mélange d'incroyable hauteur et de bonhomie familière qui déroutait l'adversaire, tantôt l'arrêtant net par des mots que n'eût pas désavoués un Richelieu ou un Louvois, tantôt
1. « J'espère que tant d'honneur pour le pays, tant de gloire pour nos armées de terre et de mer auront un peu réconcilié avec cette expédition le prince généralissime et grand amiral, qui de mon temps entrait en grande irritation quand il entendait seulement prononcer le nom d'Alger. »(M. de la Ferronnays à M. de Polignac, 1" août 1830.)
renguirlandant avec toutes les finesses de la langue diplomatique ; grand seigneur, avec les défauts des hommes de cette race mais aussi avec leurs qualités éminentes, que Napoléon estimait h leur juste valeur, lorsqu'il disait « qu'il n'y avait qu'eux pour savoir le faire parler à l'Europe».
Promu directement de l'ambassade de Londres à la charge de premier ministre, le prince de Polignac emportait avec lui toute la sympathie et les espérances du gouvernement britannique. Anglais dégoûts et d'allures, lié et apparenté par son mariage avec la haute société du Royaume-Uni ^,il s'était en outre concilié les bonnes grâces du cabinet du duc de Wellington par son attitude accommodante dans les affaires grecques 2. Aussi le duc ne cessait-il de prôner le bon esprit et l'habileté de l'ambassadeur de France. 11 croyait le tenir dans ses filets et ne doutait pas qu'il pût compter sur lui pour le règlement de toutes les affaires d'Orient^, si bien que, lorsque à la fin de 4828, la guerre russo-turque fut entrée dans une phase aiguë, et que l'Angleterre se prit à chercher partout des alliés pour s'opposer avec eux à la marche envahissante des Russes, le gouvernement britannique crut faire un coup de maître en favorisant de tout son pouvoir l'élévation du prince de Polignac.
Wellington s'en est énergiquement défendu plus tard, lorsque les événements eurent tourné contre lui, mais les faits sont ici hors de toute contestation. Dès le mois de décembre 1828, il préparait ses batteries en confiant à Polignac qui partait en congé une lettre pour le roi, dans laquelle « il se disait heureux de profiter du retour d'un de ses plus fidèles et dévoués sujets pour se rappeler au
1. M. de Polignac, veuf en premières noces de Miss Campbell, avait épousé en 1825 la marquise de Choiseul, lille de lord Rancliffe.
2. M. de Polignac avait le premier, dans la conférence de Londres, accepte pour la Grèce la frontière de l'isthme de Corinthe, solution proposée par le gouvernement anglais, et avait même, sans y être autorisé, signé un protocole en ce sens. C'était une faute, mais le cabinet anglais lui en avait su le plus grand gré.
3. Voir Vitrolles, Mémoires, t. III, p. 298 ; Pasquier, Mémoires, t. VI, p. 147 et suiv.
LA QUERELLE d'aLGER LES PRÉLIMINAIRES 51
souvenir de Sa Majesté, au commencement de la nouvelle année, ajoutant qu'il ne pouvait donner au roi une plus grande preuve de son intérêt et de son attachement qu'en le suppliant de permettre à M. de Polignac de lui exposer la véritable nature de sa position et les dangers dont il était entouré ^ ».
De son côté lord Aberdeen écrivait à son ambassadeur à Paris pour lui recommander de ne rien négliger en vue de préparer Télévation de son candidat. « Je n'ai pas à vous rappeler, lui disait-il, l'opinion qu'on a ici de Son Excellence. Le prince a travaillé avec succès à conso* lider la bonne intelligence qui existe si heureusement entre les deux gouvernements et qu'il est de leur intérêt à tous deux de conserver. M. de Polignac est trop bon Français; il est trop attaché à Sa Majesté très chrétienne pour se mêler à ceux qui pensent ne pouvoir mieux prouver leur amour pour leur patrie qu'en affichant une haine invétérée pour l'Angleterre. Aussi toute modification dans le gouveniement qui, en profitant au prince de Polignac, permettrait d'utiliser ses sentiments éclairés, serait vue avec satisfaction par le roi notre maître ''^. »
Il n'était pas besoin des conseils de Wellington et d'Aberdeen pour déterminer Charles X à faire appel à riiomme qui depuis longtemps avait son affection et son intime coiifiance; mais l'intervention à peine dissimulée de l'Angleterre, et la satisfaction publique des ministres auglais à la nouvelle du succès de leur candidat, ne fut pas une des moindres causes de l'hostilité passionnée que rencontra le nouveau gouvernement. Le Journal des Débats en prit texte pour fulminer contre lui les plus vinilentes diatribes : « Nous avons un ministre qui ne sait guère parler qu'anglais, y lisait-on. Il faut du temps
1. Lettre citée par lord Palmcrston écrivant à son frère sir William Temple, 30 mars 1829 (Correspondance de lord Palmerston). \oir également une lettre de lord Grey à la princesse de Lieven, du 29 juillet 1829 ( Correspondance de lord Grey et de la princesse de Lieven ) .
2. Lord Aberdeen à lord Stuart, juillet 1829 ( Record Office, Londres),
pour rapprendre sa langue nationale lorsqu'on Ta oubliée pendant plusieurs années. Il paraît m(>me qu'on n'en retrouve jamais Taccent dans toute sa franchise et sa pureté *. » Et la princesse de Lieven, constatant Tunanime réprobation qui accueillait le cabinet, ajoutait « qu'il n'y avait pas un seul Français qui ne considérât M. de Polignac comme une marionnette mise en place par l'Angleterre ^ ».
Le gouvernement anglais venait de commettre une imprudence dont il n'allait pas tarder à se repentir amèrement. Il avait d'abord fait preuve d'une méconnaissance complète du caractère et des idées de M. de Polignac, qui, si sincère que fussent ses sympathies personnelles pour les Anglais, n'avait jamais cru que la France pût marcher avec eux la main dans la main. Il suffit pour s'en convaincre de lire les instructions qu'à peine installé aux affaires étrangères, il adressa à son successeur à Londres, le duc de Laval. Nulle part on n'a précisé avec autant de vigueur les motifs qui rendent si difficile une communauté de vues et d'intérêts entre les deux pays ^.