La Rochefoucauld, Mémoires, t. 111, p
o8 CHAPITRE DEUXIÈME
Il ne manquait pas d'esprit, mais il était complètement dépourvu de tact et de discrétion. Il croyait remplacer ces qualités essentielles en exagérant ses allures naturellement raideset cassantes, ce qui lui attira parfois, de la part des ministres et du roi lui-môme, des rebuffades restées fameuses *. Si on ne Taimait guère à Paris, on s'en plaignait journellement à Londres. On lui reprochait ses dépêches rares et vides, pleines d'obscurités et de contradictions, affirmant un jour ce qu'il niait le lendemain, dénaturant sciemment ou non les déclarations des ministres français, et prenant avec ses instructions des libertés qu'auraient seuls pu excuser un succès éclatant ou une situation personnelle considérable. Lord Aberdeen le protégeait quand môme, mais il avait fort à faire pour le défendre contre le duc de Wellington qui aurait voulu le rappeler. Celui-ci ne pouvait pas le souffrir. « Il serait bon, écrivait-il un jour à son collègue du Foreign Office, de donner un sérieux avertissement à Stuart sur la manière dont il s'acquitte de ses fonctions. Il ne s'occupe pas de savoir s'il se fait comprendre des ministres français, ni s'il comprend ce que les ministres français le chargent de nous transmettre... Je vous renvoie ses dépêches. Il n'y a rien dedans, et le peu qu'il y a est inintelligible. Je ne pense pas qu'il ait compris lui-môme ce qu'il écrivait 2. » Les termes sont durs : la suite des événements montrera s'ils étaient immérités.
Nous venons de faire la connaissance des principaux personnages qui occuperont la scène au cours de ce récit. Il n'y en a qu'un que nous ayons réservé jusqu'ici, car son rôle, moins apparent peut-être, et partant plus difficile à
4. Palmerston, Journal à Paris, 12 janvier 1829. « Lord Stuart n'a pas réussi depuis son retour ici. Lorsqu'il est parti, tout le monde croyait que c'était pour toujours, et mille histoires se répandirent sur son compte. Il s'est en outre conduit fort impoliment à Tégard de son prédécesseur. » Voir aussi CastcUane, Mémoires^ t. 11,1 p. 2o6 et 346 ; D'Haussez, Mémoires^ t. II, p. lo7 etsuiv.
2. Le duc de Wellington à lord Aberdeen. Lettres du 21 juillet, 21 et 31 août 1829 ; 16 et 17 avril 1830 (Papiers et correspondance de Wellington).
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analyser, n'en eut pas moins d'un bout à l'autre une action prépondérante : c'est le roi Charles X.
On a souvent critiqué durant le dernier siècle la politique étrangère et coloniale de la France. On a surtout blâmé l'imprévoyance de certains de nos hommes d'Etat qui aventurèrent leur pays dans des situations délicates, sans avoir préparé le terrain, et qui, du jour au lendemain, dans des circonstances sérieuses, en face de complications imminentes, se trouvèrent isolés, indécis, ignorant les opinions elles vues des tierces puissances ; pour tout dire en un mot, battus d'avance. Depuis vingt ans, cette préparation diplomatique insuffisante nous a valu en matière coloniale des échecs sensibles. En 1830, au contraire, lors de TafTaire d'Alger, la solidité de notre position extérieure nous permit de marcher avec la plus grande audace. Soutenus comme nous l'étions par le continent, nous avons pu braver sans crainte la jalousie de l'Angleterre.
Ce sera l'éternel honneur de la restauration qui en 1814 avait reçu une France brisée et mutilée, mise à l'index par une coalition avide de vengeances et de représailles, d'avoir, quinze ans après, laissé une France respectée et honorée dans les conseils de l'Europe ; ayant par trois fois, sur terre comme sur mer, affirmé les armes à la main son indépendance reconquise, justement orgueilleuse de voir toutes les cours se disputer à nouveau son alliance. — Tel fut le résultat de l'habile direction donnée par Louis XVIII et Charles X à notre politique extérieure.
Sans doute, il faut rendre hommage aux hommes distingués, parfois même illustres, qui durant cette période se succédèrent aux affaires étrangères. Mais n'est-ce pas déjà pour un roi une qualité éminente que de savoir choisir et garder ses serviteurs ? Sans doute aussi, le seul fait de voir l'héritier des Bourbons remonter sur son trône antique était aux yeux de l'Europe le meilleur gage de sécurité que la France pût donner, et préparait les voies à son retour dans le concert des puissances. Mais, tout en opérant, par le seul fait de leur présence, la réconciliation de leur pays avec les vieilles dynasties,
Louis XVIII et Charles X devaient prendre garde de ne rien sacrifier des droits et de l'honneur de leurs peuples. Tel fut leur constant souci. Jusqu'au bout, ils surent faire bénéficier la nation du prestige de leur couronne comme du crédit de leur gouvernement, et Thistoire qui a ce privilège de juger d'un règne d'après ses résultats doit rendre justice à ces derniers descendants de la grande race qui fit la France.
Le roi Charles X, à son avènement, avait trouvé fort avancé ce travail de reconstitution. Au congrès de Vérone la France avait reconquis droit de cité en Europe, et ia guerre d'Espagne, de quelque façon qu'on l'envisage, avait été pour nous une victoire morale considérable. Le nouveau roi s'appliqua à fortifier ces avantages, et sut profiter habilement de toutes les occasions qui s'offrirent à lui. Son règne, troublé à l'intérieur par les approches de la révolution, ne manqua pas de grandeur au dehors, et à ce point de vue il offre de curieux rapprochements avec celui de Louis XVI. Les deux frères avaient d'ailleurs certains traits de ressemblance. Tous deux étaient bons et justes, mais également faibles et entêtés, et c'est ce mélange d'entêtement et de faiblesse, la plus redoutable infirmité d'un chef de peuples, qui conduisit l'un à l'échafaud et l'autre à Goritz. Comme Louis XVI, Charles X n'avait aucune idée des transformations survenues depuis un demi-siècle dans les esprits ; seul et isolé au milieu de son peuple, 1830 fut pour lui une surprise comme 1789 l'avait été pour son frère. Mais, à l'exemple de Louis XVI, il reprenait une véritable supériorité dès qu'il s'agissait des questions extérieures. Comme lui, il devenait alors un autre homme, car s'il ignorait tout de la France, il connaissait fort bien son Europe. Très soigneux et très entendu en ces matières, jaloux de son autorité, il ne laissa jamais à personne le soin de diriger la politique de son pays, lisant toutes les dépêches importantes, dictant les réponses à faire, recevant les ambassadeurs et discutant lui-même leurs propositions. Avec M. de Polignac, son ami et son homme de confiance, il accentua
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encore cette collaboration de chaque jour, lui donnant la direction, le redressant lorsqu'il s'égarait, et, au besoin, n'hésitant pas à mettre en avant la personne du roi * .
Cette action personnelle du souverain, qui, à défaut de tout autre avantage, aurait toujours eu ce résultat immense d'apporter dans la gestion de nos intérêts cette application soutenue et cet esprit de suite, qui, en politique extérieure surtout, sont le premier gage du succès, eut sous les deux règnes des conséquences remarquables. Louis XVI rendit à la France le rang qu'elle avait perdu sous Louis XV. Il vainquit et humilia l'Angleterre, fit reculer ht Prusse, consolida son système d'alliances, reconstitua une belle armée et une marine puissante. De même, Charles X rétablit, malgré l'Angleterre, notre situation en Orient et dans la Méditerranée : il fit ce qu'il voulut en Grèce et à Alger ; il jeta les bases d'une entente cordiale avec la Russie et la Prusse, et à la nation qui le déposséda, il légua une France forte, riche, guérie de ses blessures, et en relations amicales avec les deux plus grandes puissances du continent.
Ce fut pour Charles X une juste récompense que d'assister au triomphe de sa politique ferme et prévoyante et de voir l'antique bannière fleurdelisée flotter sur les remparts d'Alger. Pourquoi faut-il, hélas, depuis un siècle, que les plus belles heures de notre histoire nationale soient assombries par le souvenir de nos discordes civiles? Laissez passer quelques jours ; où seront-ils ceux qu'en
1. Sur le rôle personnel du roi, dans l'affaire d'Alger, voir Pasquier, t. VI, p. 199 ; Guemon-Ranville, Journal d'un ministre, passim et notamment p. 55, 79, etc. ; d'Haussez, Mémoires. — Voir également aux Affaires étrangères de très nombreuses minutes annotées et corrigées de la main du roi, et aux Archives nationales (CC. 549. Procès Polignac), plusieurs billets du roi à son ministre. M. de Polignac a rendu lui-même justice à son roi avec une modestie qui lui fait honneur : € Restait^ a-t-il écrit, à protéger l'expédition contre toute malveillance extérieure et à en assurer ainsi le succès. Ce devoir fut accompli, mais l'honneur en revient au roi. Il mena tout, prescrivit toul, dirigea tout: je ne fus que son premier secrétaire. » {Etudes historiques et politiques, par le prince de Polignac, p. 23 i.)
d'autres temps on eût honorés comme de bons serviteurs du pays ? Le roi pourchassé par l'émeute se hâtait vers l'exil ; Polignac, traqué comme un malfaiteur, était pris et jeté en prison ; d'IIaussez, Torganisateur deTexpédition, errait sur les grandes routes couvert d'un déguisement d'emprunt ; Bourmont, le vainqueur, à qui une destinée clémente avait permis sinon d'effacer, du moins do racheter en partie la faute de sa vie passée, en était réduit à mendier un asile sur un brick étranger ; enfin tout l'édifice de la vieille monarchie française s'effondrait sans retour.
La restauration méritait mieux cependant que cette lamentable débâcle. D'autres régimes nous ont procuré peut-(Hre de plus éclatants triomphes : il y eut des temps où notre prépondérance politique et militaire fut plus indiscutée; mais je ne crois pas que nous ayons connu beaucoup d'époques plus atlachantes, aussi pleines de séduction, de grâces et d'espérances. D'un coté, une génération nombreuse, grandie dans le$ souvenirs tragiques de la tourmente révolutionnaire et le culte de l'épopée impériale, qui, arrivée à l'âge viril, apportait dans toutes les branches de l'activité humaine, dans la paix comme dans la guerre, en politique intérieure ou extérieure, dans l'art et la littérature, les ardeurs fécondes d'une jeunesse indisciplinée mais vigoureuse ; — de l'autre, des rois, et une éminente pléiade d'hommes d'Etat, respectueux du passé, gardiens fidèles des formes traditionnelles qui avaient fait jadis la grandeur du pays. Elan irréfléchi et généreux, prudence et sagesse, que n'eùt-on fait de la France si ces deux forces s'étaient alliées au lieu de se combattre, si les maîtres du jour, qui représentaient Page et l'expérience, avaient su utiliser les jeunes et bruyantes passions qui s'agitaient au-dessous d'eux !
La destinée ne le permit pas. Entre le roi et son peuple se creusa soudain un fossé sanglant, et depuis lors, toutes les rigueurs de l'histoire n'ont cessé de s'appesantir sur les vaincus de Juillet. Mais aujourd'hui, après soixante-dix ans écoulés, bien des colères sont éteintes. Nous ne com-
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prenons plus les cris de haine qui, du haut des barricades, insultèrent au monarque abusé et fugitif. Le fracas de la bataille arrive à nos oreilles comme la rumeur indécise et vague d'un autre âge, et cependant notre France d'Afrique se dresse au clair soleil dans toute la vigueur de sa maturité. Laissons donc là de stériles rancunes, et saluons respectueusement la mémoire du dernier Bourbon, glorieusement fidèle à la tradition de ses aïeux, qui, depuis dix siècles, avaient à chaque génération apporté une pierre à Tédifice national.
On a vu que la querelle d'Alger ouverte officiellement en 1827 avait eu de très lointaines origines, car la France et TAngleterre, partant de principes diamétralement opposés, n'avaient jamais pu s'entendre sur aucun point des côtes barbaresques. A Alger, à Tunis, à Tripoli leurs consuls s'étaient toujours fait une guerre sourde qui dégénérait parfois en querelle violente. Les archives de nos chancelleries nous renseignent abondamment sur cette histoire instructive. On y trouve à tout instant la preuve que, « de 1580 à 1830, nos agents ont vu les consuls anglais tout oser et tout prétendre. Ils étaient là, guettant les occasions de nous ravir notre suprématie, distribuant à pleines mains les piastres et les cadeaux, afin de tirer parti de nos moindres hostilités et de se faire adjuger nos comptoirs privilégiés pour approvisionner Port-Mahon et Gibraltar'^. « Cette rivalité s'accentua encore lorsqu'en 1827, la rupture survenue entre la France et Alger permit d'entrevoir de graves événements. A Tunis, les rapports devinrent impossibles entre les consuls des deux puissances, M. deLesseps et sir Th. Reid. A Tripoli, ce fut mieux encore. Le représentant britannique, M. Warrington, pour se débarrasser de notre consul, M. Rousseau, Taccusa d'avoir
\. Correspondance des deys avec la France, par M. de Grammont ; préface, par M. Plantet.
fait assassinerun voyageur anglais, le major Laings, disparu au cours d'un voyage d'exploration aux environs de Toinbouctou, et de s'cMre approprié ses papiers. M. Warrington réussit à soulever contre lui le bey et la populace, si bien, que M. Rousseau, blessé dans son honneur et inquiet poixr sa sûreté, dut rentrer en France. Traduit à la demande du cabinet de Londres devant une commission d'enquête, M. Rousseau n'eut pas de peine à démontrer son innocence, et le rapport du baron Hély d'Oissel, député de la Seine- Inférieure, qui instruisit l'affaire, fit bonne justice des inventions mensongères du diplomate anglais ^
Mais le nœud des intrigues anglaises était à Alger, Là, nous avions affaire à un homme d'une intelligence remarquable, extrêmement actif, fort peu scrupuleux, connaissant merveilleusement son terrain, et pourvu à notre endroit d'une animosité qui allait jusqu'à la passion. M. Saint-John, c'était son nom, arrivé à Alger en 1827, peu de temps après le rappel de notre propre consul M. Deval, avait immédiatement pris position contre la France. Il réussit assez vite à s'insinuer dans les bonnes grâces du dey et déploya une rare ingéniosité pour empêcher toute espèce de raccommodement. Le gouvernement français, depuis le départ de son représentant, avait confié ses intérêts au consul de Sardaigne, le comte d'Attili, et celui-ci ne cessait d'envoyer à Paris des plaintes contre son collègue et des lamentations sur sa propre impuissance. « Le dey ne veut rien entendre, disait-il dans son style pittoresque. Ajouterai s-je, Monsieur le comte, à la honte de quelques-uns de MM. les consuls, que je n'ose pas nommer, lesquels, abandonnés à leurs passions, et par un raffinement d'intrigues, n'hésitent pas à profiter encore de la circonstance pour troubler les affaires, et osent per-
i. Affaires étrangères, fonds divers^ Tnpoli. — Après la prise d'Alger l'amiral Rosamel fut envoyé à Tripoli avec une escadre pour obtenir satisfaction du bey. Celui-ci fit les excuses les plus complètes et paya 400000 francs d'indemnité, malgré l'opposition violente de M. VV^arrington qui amena son pavillon et, de sa propre autorité, déclara la guerre à la régence. Il fut aussitôt désavoué et rappelé.
LA QUERELLE d'aLGER — LES PRÉLIMINAIRES 65
suader le dey à repousser tous les moyens d'accommodement, en l'assurant que la France aurait cédé parce qu'elle n*est nullement dans l'intention de lui faire la guerre ^. » «Tenez bon, disait un jour M. Saint-John au dey Hussein, la France cédera à la fin, car vous serez soutenu par l'Angleterre 2» ; et M. d'Attili en transmettant cette information, raccompagnait des réflexions suivantes : « Un pareil langage, quoiqu'il puisse ôtre regardé comme frivole et prononcé par un fanatique, ne laisse pas que de produire un mauvais efl^et auprès de ces gens, et M. le consul ne réfléchit pas que si son gouvernement connaissait sa conduite il serait très blâmé ^. »
Qu'aurait dit Thonnôte M. d'Attili, s'il avait connu la correspondance de M. Saint-John ? Pendant deux ans et demi, le consul anglais ne laissa pas partir un courrier sans envoyer à Londres de volumineuses dépêches *. On les retrouve aujourd'hui aux archives du Foreign Office, et elles ne nous laissent rien ignorer du rôle joué à Alger par les représentants de T Angleterre, comme de Fappui qu'ils trouvaient dans leur gouvernement. Un fait est
1. Voir la correspondance du comte d'Attili avec M. de la Ferronnays, ministre des affaires étrangères (notamment la lettre du 22 décembre 1828) ; et avec le comte de la Bretonnière, commandant Fescadre devant Alger (notamment la lettre du 3 novembre 1828) {Affaires étrangères). — L'autre consul désigné dans ces lettres est un sieur Magliulo, consul de Naples, sorte d'intrigant véreux qui ne tarda pas à être désavoué et révoqué.
2. Le tîomte d'Attili à M. Filippi, consul de Sardaigne à Tunis, 31 janvier 1829 {Affaires étrangères).
3. Le comte d'Attili à M. de la Bretonnière, janvier 1829 {Affaires étrangères).
4. « Il arrive très fréquemment des bâtiments de guerre anglais, et par une fatalité inconcevable, ils précèdent toujours de très près les parlementaires, ou bien ils se trouvent aux époques où il y a quelques opérations importantes en négociation. » (Le comte d'Attili à M. de la Bretonnière, 29 juillet 1829.) On peut rapprocher cette lettre des journaux des consulats anglais tels qu'on les trouve au Record Office. On y rencontre presque chaque semaine la mention suivante : t Arrivée du bâtiment de Sa Majesté le X... Le consul remet au commandant des dépêches importantes pour les ministres de Sa Majesté et lui recommande de les faire porter à Londres par exprès. »
fifi CHAPITRE DEUXIÈME
[lEirticulièrement caractéristique. Il date de décembre 1829, lors du passage à Alger de Halil-pacha, envoyé par le sultan auprès du dey pour Tinviter à céder aux récla- Diations françaises. Arrivé à bord d'un navire anglais, il lijf présenté à M. de la Bretonnière par le consul Sainl- Jolm, qui ouvertement parut faire tous ses efforts en vue tir favoriser un arrangement. Mais, au moment précis où il faisait montre d'un si beau zèle, il écrivait à Londres |)oiir expliquer comment il s'y était pris pour faire échouer \v)i négociations : « Le comte d'Attili, pour faciliter les rlioses, avait employé quelques arguments sonnants en faveur des principaux conseillers du dey. J'en ai fait prtHenir Sa Hautesse qui est entrée en fureur et a fait ijr^fendre aux négociateurs français de descendre à terre *. » l'^l le pauvre M. d'Attili tout déconfit d'écrire à M. de la Bretonnière : « Je tiens à Thonneur plus qu'à la vie et Yuns m'avouerez, Monsieur le comte, qu'il est plus qu'humiliant d'être supplanté par un pareil individu ^. »
D'autres fois, M. Saint-John rendait compte des armeni^'nts du dey et de ses propres démarches pour lui procura i' des armes et des munitions : « L'artillerie du dey est commandée par des officiers anglais, écrivait-il. Le capitaine Quin leur a recommandé de se tenir cachés et de ue se montrer nulle part ^. » Ainsi, de tout ce qui précède, somble-t-il que M. de la Bretonnière n'exagérait rien, lorsqu'il écrivait au ministre de la marine : « Je suis bien porté à croire, Monseigneur, que sans toutes les intrigues et les perfides conseils de M. le consul d'Angleterre, tout se serait arrangé au gré de nos désirs^. »
1 . Correspondance de M. Saint-John avec M. Hay, sous-secrétaire (l'l:tatau Colonial Office, passim et notamment lettre du 28 janvier 1^:10 (Record Office, Londres).
2, Le comte d'Attili à M. de la Bretonnière, 17 décembre 1829 ( A ffaires étrangères ) .
:l Lettre de M. Saint-John à M. Turnbull, consul d'Angleterre à Vlirseille, envoyée par celui-ci au Colonial Office, 9 avril 1830 {Record i^ffUiey Londres ).
K M. de la Bretonnière au ministre de la marine, décembre 1829 i \yckives de la manne).
LA QUERELLE d'aLGER LES PRÉLIMINAIRES 67
Le cabinet français finit par perdre patience. Sans soupçonner, évidemment, la gravité des faits, il se rendait compte que le consulat d'Angleterre était Tâme de la résistance à Alger, et M. de Polignac s'en plaignit à lord Stuart. Celui-ci le prit de très haut, et comme le ministre français n'avait pas voulu lui montrer la correspondance du comte d'Attili, lord Stuart déclara qu'eu présence d'accusations aussi vagues, il ne pouvait s'engager à obtenir une enquête de la part de son gouvernement*.
M. de Polignac insista et chargea le duc de Laval de faire de nouvelles représentations à lord Aberdeen. Le noble lord se montra très blessé ; son agitation fut extrême, et il s'appliqua sans tarder à justifier la conduite de ses agents : « Au reste je m'informerai, dit-il, mais je vous affirme, ainsi que je l'ai déjà écrit à Stuart, que vos accusations si outrageantes pour nous sont parfaitement injustes 2. » L'enirevue terminée, Aberdeen envoya au Colonial Office la plainte officielle de l'ambassadeur, en demandant qu'on lui fournît les éléments de la réponse. Là-dessus, il y eut quelque désarroi dans les bureaux. « Je viens de recevoir votre lettre, répondit M. Hay, le soussecrétaire d'Etat des colonies, et je crains que nous ayons quelque difficulté à vous rendre une réponse satisfaisante. 11 n'y a rien heureusement dans la correspondance officielle de M. Saint-John qui ait trait à son intervention dans la querelle de la France et du dey. Il n'en parle jamais que dansles lettres joa/V/cw/xèr^^ qu'il m'adresse ^.)) Pour plusde sûreté, on demanda à Saint-John s'il n'avait pas commis quelque imprudence de langage. La réponse ne se fit pas attendre. « Je puis vous affirmer sans équivoque, déclara
i. Lord Stuart à lord Aberdeen, 29 mars 1830 {Kecord Office, Londres),
2. Lord Aberdeen à lord Stuart, 13 avril 1830 {Record Office, Londres).
3. Lettre privée et secrète de M. Hay, sous-secrétaire d'Etat des colonies à M. Blackhouse, sous-secrétaire d'Etat du Foreign Office, 23 mai 1H30 {Record Office, Londres),
le consul, que je n'ai jamais parlé à Tétourdie. Mon opinion n'est connue que de personnes en qui j'ai toute confiance, et dont j'ai trop bonne opinion pour croire qu'elles puissent me trahir*. » Le cabinet de Saint-James fut pleinement rassuré, et lord Aberdeen s'empressa de faire adresser à lord Stuart quelques extraits de la correspondance officielle de M. Saint-John, pour être présentés à M. de Polignac. « Sa Grâce verra, dit-il, qu'il n'y a rien dans la conduite de notre consul qu'elle puisse prendre en mauvaise part. » Si l'honorable M. Saint-John n'avait pas écrit à M. Hay tant de lettres particulières, il demeurerait donc acquis, sur la foi de lord Aberdeen, qu'il fut à Alger le plus fidèle et le plus loyal de nos alliés.
Pendant que ces premiers engagements se déroulaient aux avant-postes, la véritable bataille s'engageait en Europe. Elle débuta vers la fin de 1829 par un curieux épisode où s'égara l'humeur aventureuse de M. de Polignac, et sur lequel on doit insister, parce qu'il montre à la fois combien chez nous l'opinion, en ce qui regarde notre entreprise algérienne, fut longue à se fixer, et comment, dès la première heure, l'Angleterre maintint les traditions de sa politique méditerranéenne ; nous voulons parler de la tentative faite pour combiner entre notre pays et l'Egypte une alliance contre les pirates barbaresques.
Cette idée n'était pas neuve chez M. de Polignac : elle lui avait été toujours chère ; on en trouve trace dès 1814 dans une note de sa main, au sujet d'un projet d'expédition contre Alger, où il envisageait l'éventualité de lier la question des régences à celle de l'Egypte, afin d'établir l'influence morale ou matérielle de la France sur toute la rive méridionale de la Méditerranée ^. Aussi s'empressa-
1. M. Saint-John à M. Hay, 18 mai 1830 {Record Office, Londres).
2. € Une expédition contre les Barbaresques présente une grande
LA QUERELLE d' ALGER LES PRÉLIMINAIRES 69
t-il de profiter de la première occasion qui s'offrit à lui de faire de son rêve une réalité.
L'occasion s'offrit en septembre 1829. Vers cette date, M. de Polignac reçut un jour, de la part de deux personnages tout récemment arrivés d'Egypte, une demande d'audience secrète, en vue, disaient-ils, de lui communiquer un message du vice-roi Mehemet-Ali.
L'audience accordée, M. de Polignac se trouva en présence de M. Drovetti, consul de France à Alexandrie, et du marquis de Livron, un Français qui, après toute une vie d'aventures, était devenu général au service du pacha d'Egypte. Ces deux envoyés exposèrent le but de leur mission. Le pacha, disaient-ils, ayant appris le différend qui s'était élevé entre la France et les pirates barbaresques, proposait au gouvernement du roi de se charger d'y mettre un terme. Il s'emparerait des trois régences de Tripoli, de TuDis et d'Alger, et les réunirait à son domaine égyptien placé lui-même sous la souveraineté du sultan. Déjà il avait civilisé l'Egypte à son plus grand profit comme à celui des puissances de l'Europe; il était tout prôt à agir de même à l'égard des nations encore barbares qui vivaient le long des côtes de la Méditerranée. Seulement, comme l'entreprise serait lourde pour ses finances, il demandait à la France son concours pécuhiaire qu'il proposait de fixer à 28 millions. 11 réclamait en outre quatre vaisseaux de ligne qui lui seraient cédés en pleine propriété. Enfin la France s'engagerait à le garantir contre toute démonstration hostile des tierces puissances.
idée morale et politique. Elle donne une direction d'utilité générale à cette humeur guerrière répandue en Europe à la suite des derniers événements, qui tôt ou tard servira les intérêts de quelque cabinet ambitieux. Elle offre à quelques puissances de l'Europe la faculté de se débarrasser des mécontents que la carrière des armes peut seule satisfaire. Enfin, elle peut procurer à la France, si elle mène cette expédition avec adresse, des ressources commerciales immenses, et lui frayer un jour la route de TEgypte... Ce dernier point demande une attention particulière... » (Note pour Sa Majesté au sujet d'un projet d'expédition contre les Barbaresques, par le comte Jules de Polignac [Affaires étrangères.],)
La proposition, qui nous semble aujourd'hui extravagante et chimérique, pouvait en ce temps-là ne pas paraître telle à tout le monde. Depuis la légendaire expéditioa de Bonaparte, TEgypte était restée très en faveur en France, où Ton suivait avec attention et sympathie la transformation de ce pays. Mehemet-Ali avait habilement profité de ces dispositions. Il n'avait rien négligé pour attirer chez lui les aventuriers de bonne volonté auxquels la chute de l'empire avait créé des loisirs. C'étaient des officiers français qui avaient organisé son armée, créé son artillerie et sa marine. Malgré les événements de Grèce qui avaient mis aux prises Français et Egyptiens, Tengouement n'avait pas diminué chez nous, engouement d'ailleurs exagéré et irréfléchi, car tout n'était pas à louer dans l'œuvre de Mehemet dont les procédés de gouvernement sentaient le tyran oriental plus encore que l'homme de génie.
Fort ambitieux et dénué de tout scrupule, Mehemet- Ali se sentait à l'étroit en Egypte. La souveraineté du sultan, si peu gênante fût-elle, l'humiliait. Il se sentait bien supérieur à lui en force et en puissance, et il aspirait à voir TEgypte régénérée prendre en Orient et dans l'islam la place de l'empire turc vieilli et impuissant. Aussi recherchait-il avec empressement tous les prétextes pour sortir de ses frontières, s'imposer à l'Europe et jouer son rôle dans la politique générale. L'occasion lui avait paru propice en 1824, lorsque le sultan, affolé par une longue suite de revers, avait fait appel à son concours pour réduire la Grèce soulevée. L'apparition de la flotte et de l'armée égyptiennes fut une révélation pour l'Europe, mais la tentative n'en fut pas moins malheureuse et lui coûta cher en hommes, en argent et en vaisseaux. Loin de le décourager, cet échec ne lui inspira que le désir de prendre sa revanche, et à peine le canon de Navarin avait-il détruit ses espérances de conquêtes en Morée qu'il se tourna ailleurs. Notre rupture avec Alger lui ouvrit de nouveaux horizons, et dès 1827, il fit à M. Drovetti des ouvertures que celui-ci s'empressa de transmettre à son gouvernement; mais le cabinet de
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M. de Villèle, peu soucieux d'accroître les difficultés que lui donnait déjà le règlement des affaires grecques, ne fit pas de réponse. Le vice-roi persista néanmoins, et le 40 août 1829, il eut avec notre consul général au Caire, M. Mimault, une conversation décisive. « Croyez-moi, lui dil-il, j'ai soixante-huit mille hommes de troupes, vingt-trois vaisseaux, 100 millions de revenus. Seul par ma position, par mes moyens d'action et mon influence, je suis capable, si on ne me lie pas les mains, de mettre un terme à voire guerre avec Alger K » M. Mimault qui ne demandait qu'à être convaincu céda, et il autorisa MM. Drovetti et de Livron à porter en France les propositions du pacha.
M. de Polignac était pressé d'agir. L'offre de Mehemet- Ali lui apparut comme une occasion inespérée de réaliser ses projets avec le moindre risque. 11 partageait d'ailleurs les illusions de la plupart de ses contemporains sur la puissance et le génie de Mehemet, et sans s'arrêter à l'étrangeté de la combinaison, il répondit favorablement aux envoyés du pacha. Puis il les congédia en leur recommandant un secret absolu, pour lui laisser le temps de recueillir les avis de ses collègues avant de présenter l'affaire au roi et à son conseil.
MM. de Livron et Drovetti quittèrent l'hôtel des affaires étrangères enchantés de l'accueil qui leur avait été fait. Quelques jours après, désireux de hâter les choses et sans se préoccuper des recommandations de M. de Polignac, ils allèrent trouver le ministre delà marine. M. d'Haussez était fort pointilleux ; il trouva peu convenable d'avoir été tenu à l'écart des négociations, et les procédés de son collègue accrurent ses mauvaises dispositions à l'égard d'un projet qu'il jugeait déjà des plus difficiles, pour ne pas dire impraticable. Il éconduisit sans façon les deux ambassadeurs, se plaignit^ réclama, fit du bruit, si bien que, dans les premiers jours d'octobre, M. de Polignac se vit forcé de soumettre prématurément l'affaire au conseil.
i. Correspondance de M. Mimault {Affaires étrangères).
La séance ouverte, il prit la parole et exposa la situation. Il parla longuement des injures subies par la France et de sa volonté dV mettre un terme. Il fit ressortir l'inefficacité du blocus et des bombardements, et la nécessité d'une attaque par terre pour ruiner la puissance du dey d'Alger. Là-dessus tout le monde était d'accord. Puis il en vint aux propositions de Mehemet-Ali. Il insista vivement sur les avantages qu'il y voyait. On débarrasserait TEurope du fléau de l'esclavage et de la piraterie sans courir les chances d'une expédition hasardeuse. L'appui moral et financier de la France, son alliance étroite avec le plus puissant prince de TOrient suffiraient à fortifier considérablement son prestige et son influence dans la Méditerranée. En résumé, la France bénéficierait de tous les avantages d'un succès militaire sans exposer un homme, et sans donner à l'Europe le moindre prétexte de réclamation. Ces avantages lui avaient paru si décisifs qu'il avait accueilli sans hésiter les ouvertures du vice-roi. Il n'attendait que l'assentiment du conseil pour traiter, et déjà un officier avait reçu l'ordre de partir pour Alexandrie muni de ses pleins pouvoirs. Il était à Toulon attendant ses dernières instructions.
Là-dessus, le Dauphin s'emporta, déclarant que toute expédition en Algérie était une folie et qu'il n'y fallait pas songer. M. de Bourmont prit ensuite la parole. Partisan d'une mesure énergique il aurait voulu que le roi envoyât ses propres troupes à Alger : « On ne peut, dit-il, admettre que le roi de France fasse, à prix d'argent, venger ses injures par un barbare qui ne vaut guère mieux que celui d'Alger. D'ailleurs pareille expédition est impossible. Le pacha se vante et n'en viendra jamais à bout. C'est à peine s'il a quinze mille réguliers et vingt mille Arabes, et c'est avec ces forces qu'il entreprendrait une marche de 3000 kilomètres dans le désert ! Pour moi, le pacha encaissera notre argent et restera chez lui. Si, par impossible, il se décidait à marcher il essuiera un désastre, et dans les deux cas nous serons couverts de ridicule. »
M. d'Haussez appuya vivement cette opinion. Il ajouta
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que, lui ministre, il ne consentirait jamais à ce que quatre vaisseaux qui avaient longtemps porté avec honneur le pavillon du roi fussent abandonnés à un chef de Bédouins. MM. de Courvoisier, de Chabrol, de Guernon- Ranville opinèrent dans le même sens. Finalement, le roi, résumant la discussion, accepta Tavis de la majorité et invita M. de Polignac à retirer son projet.
M. de Polignac était têtu. Il tenait au projet qu'il avait inventé et ne devait pas Tabandonner si promptement. Toutefois, en présence de l'opposition qu'il avait rencontrée au conseil, et conscient peut-être de la valeur des objections qu'on lui avait faites, il l'amenda sensiblement. Le chiflFre de la subvention fut ramené de 28 à 10 millions. Les quatre vaisseaux de ligne devaient être prêtés pour la durée des opérations et non pas cédés. Enfin, et ceci était le plus important, la flotte française agirait de concert avec larmée égyptienne. Elle la suivrait pas à pas entre TEgypte et l'Algérie, assurerait son ravitaillement et le transport du gros matériel, et une fois sur le théâtre de la guerre, elle attaquerait par mer les places barbaresques que les Egyptiens assiégeraient par terre. En outre, la France fournirait un parc de siège et des troupes de génie et d'artillerie. Le 12 octobre, M. de Polignac se rendit aux Tuileries, son projet de traité en poche. A peine entré il le lut à demi-voix au roi qui demanda si le conseil avait été consulté. Sur sa réponse affirmative, le roi signa le papier et le rendit à son auteur. Tout cela ne dura que quelques minutes et fut terminé avant même que les autres ministres, qui arrivaient seulement et s'installaient, eussent compris de quoi il s'agissait. Le soir môme, des instructions partirent à l'adresse du capitaine Huder, Témissaire choisi par M. de Polignac, qui, depuis quinze jours, attendait à Toulon l'ordre d'embarquement.
Cet officier, retardé par des vents contraires, n'arriva que le 16 novembre à Alexandrie, et fut aussitôt reçu par le vice-roi. Les contre-propositions françaises furent médiocrement accueillies. Le pacha continua à réclamer quatre vaisseaux de quatre-vingts canons et ne consentit à réduire
sa demande de subsides qu'à 20 millions. Quant à la coopération de la Hotte française, il ne l'accepta pas contre les Barbaresques : « Là, dit-il, je veux agir seul. Vos vaisseaux ne devront servir qu'à me protéger contre les puissances qui pourraient me créer des embarras ou des dangers. — Quelles puissances, demanda le capitaine, est-ce le sultan ? » Mehemet se mit à rire : « Le sultan est un âne, dit-il, je ne lui demanderai rien et il ne fera rien. D'ailleurs pourquoi m'empôcherait-il de m'emparer des régences puisque je lui payerai un tribut spécial ? Si, par hasard, il osait me défendre d^agirà ma guise, je laisserais le peuple musulman juge de ma conduite, et il n'y a pas un croyant qui ne m'absolve d'avoir pris ces pays, quand je dirai que j'ai eu pour motif d'empôcher les chrétiens de s'y établir. Non, mon cher ami, le seul danger pour moi vient de l'Angleterre qui pourra s'opposer à mon expédition, et c'est contre elle que je veux être protégé*. » On ne put s'entendre, et Huder dut repartir chercher d'autres instructions.
L'affaire revint dans ces termes au conseil du 3 janvier. Depuis qu'elle était engagée, les préventions qui l'avaient accueillie trois mois avant s'étaient quelque peu assoupies. Du moins, les opposants, persuadés de son échec final, jugeaient inutile d'entamer des discussions prématurées, que l'amitié du roi pour M. de Polignac rendait toujours délicates ; ils préféraient temporiser et voir venir les événements. Aussi le rapport de M. de Polignac, qui concluait à verser 20 millions à titre de subvention et 8 autres millions pour remplacer les quatre vaisseaux qu'on refusait définitivement, fut-il adopté sans discussion. M. de Polignac renvoya le capitaine Huder à Alexandrie avec ces nouvelles propositions. 11 le chargea en outre de rassurer le pacha sur les intentions de l'Angleterre qui, disait-il, était loin d'entretenir des pensées hostiles contre la France ou l'Egypte. Le pacha pouvait compter sur l'appui
i . Rapports du capitaine Huder, passim, et notamment rapport du 2 décembre 1829. Correspondance de M. Miraault, passim {Affaires étrangères).
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énergique et les bons offices de la France. On ne lui imposerait pas une coopération militaire dont il ne voulait pas, mais la flotte française irait croiser devant Alexandrie pour le garantir contre toute intervention étrangère. Toutefois, M. de Polignac recommanda à son envoyé de ne pas transformer le traité en une convention d'alliance défensive et ofl'ensive, qui nous forcerait à partir en guerre contre l'Angleterre, si par imposible elle cherchait à arrêter l'entreprise du vice-roi *. Le capitaine Huder, muni de ces nouvelles instructions, repartit pour l'Egypte le 20 janvier.
Toutes ces allées et venues, ainsi que les conférences de Mehemet-Ali avec nos représentants, n'avaient pas été sans éveiller l'attention des gouvernements de l'Europe, de l'Angleterre en particulier. On soupçonnait quelque chose sans trop savoir ce dont il s'agissait. M. de Polignac restait impénétrable. Il ne voulait informer l'Europe de son plan que lorsqu'il pourrait la mettre en présence d'un fait accompli, c'est-à-dire d'un accord définitif conclu avec Mehemet-Ali, et en cela il avait parfaitement raison. Toutefois, il était bien difficile de ne pas mettre la Porte ottomane au courant. Quelle que fût la désinvolture avec laquelle le vice-roi traitât le sultan, celui-ci n'en était pas moins son suzerain effectif. 11 avait le droit de s opposer à l'expédition si elle lui déplaisait ; et déjà fort ombrageux de la puissance de son vassal, on pouvait craindre qu'il vît d'un mauvais œil cette puissance s'accroître démesurément. Ce qui était plus grave, il avait le pouvoir, malgré sa faiblesse, d'imposer sa volonté, car il lui suffisait de masser des troupes en Palestine et en Syrie pour immobiliser l'armée égyptienne ; et s'il protestait publiquement contre une guerre fratricide entre musulmans, la voix du chef religieux de l'islam ébranlerait peut-être la fidélité, encore douteuse à cette époque, des contingents du pacha.
A l'assentiment de la Porte, M. de Polignac voyait en outre un avantage politique important : dégager entiè-
1. M. de Polignac à M. Mimault, 7 janvier 1830 (Araires étrangères).
rement la France vis-à-vis de TEurope. Le prince pensait pouvoir présenter l'expédition de Mehemet-Ali comme une simple opération de police, entreprise par le sultan dans l'intérieur de ses Etats, avec Tappui moral et financier d'un gouvernement ami, et il imaginait que, par ce moyen détourné, il écarterait toute sorte de difficultés et de froissements.
Ces conceptions étaient vaines : la suite des événements allait le montrer. De plus, une démarche auprès du sultan avait deux inconvénients graves : c'était d'abord de nous mettre dans une position très fausse, si le sultan refusait son consentement, et en outre de dévoiler le secret de nos opérations qui jusque-là avait été soigneusement gardé.
Notre ambassadeur à Constantinople, le général Guilleminot fut vivement frappé de ces difficultés, et il hésita longtemps avant d'exécuter ses instructions. M. de Polignac les avait rédigées dès le 10 octobre. Approuvées au conseil du 14, elles partirent immédiatement après, et arrivèrent à Constantinople au commencement de novembre. Or, ce n'est que le 1" décembre que le général fit sa première démarche auprès de la Porte. Il informa le Reiss Effendi des pourparlers engagés avec le vice-roi et de leur imminente solution : « Mais, ajouta-t-il, le roi mon maître, estimant qu'un pareil plan doit être concerté avec la Porte, m'a chargé de solliciter du sultan un iirman qui autorise l'expédition. » Puis il s'étendit sur les avantages que la Turquie retirerait de la combinaison. Elle ferait rentrer sous sa domination les trois régences qui, pratiquement indépendantes, ne lui payaient plus ni tributs ni impôts, ne lui fournissaient pas une recrue, et étaient pour le Grand Seigneur la source d'une foule d'humiliations et de désagréments. « J'ajouterai, continua le général, que si le sultan n'acquiesce pas à la proposition qui lui est faite, il ne pourra s'en prendre qu'à lui des suites inévitables de son refus. Sa Majesté a accepté TofiFre de Mehemet-Ali qui la dispense d'envoyer elle-même ses troupes à Alger ; mais si l'expédition égyptienne n'a pas lieu, Sa Majesté se verra contrainte, pour obtenir la satis-
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faction qui lui est due, de débarquer une armée sur la côte d'Afrique ; et en ce cas, elle ne saurait plus répondre des conséquences. L'importance de la mesure nécessitera des résultats plus éclatants. Alger sera détruit de fond en comble, ou bien, pour dédommager ses sujets des sacrifices pécuniaires et des peines que cette guerre leur aurait coûtés, le roi pourra se voir obligé de garder la possession des territoires que ses armes auront conquis^. »
Le plan présenté par le général Guilleminot n'avait au fond rien qui fût de nature à inquiéter ou à désobliger la Porte. Sans doute, le sultan était plutôt mal disposé pour son redoutable voisin d'Egypte, en qui il voyait, avec raison, un rival de gloire et d'influence plutôt qu'un simple tributaire, et il pouvait craindre de favoriser ses progrès. Mais si l'ambition inquiète de Mehemet-Ali l'entraînait vers les côtes d'Afrique, c'était pour son suzerain un moindre mal que de le voir paraître en Syrie et en Palestine. En tout état de cause, il ne devait pas déplaire à Constantinople que le vice-roi usât ses finances et son armée dans une expédition longue et prodigieusement difficile, qui pendant des années, paralyserait ses mouvements en Asie Mineure. Aussi le Divan, bien que surpris de là communication du général Guilleminot, et peu satisfait que le vice-roi, de sa propre autorité, se fût engagé si avant avec la France, ne fit entendre sur le moment aucune objection. Le Reiss Effendi convint môme que le projet était intéressant à étudier, avantageux pour la Porte, et il promit de l'appuyer auprès du sultan. L'ambassadeur put écrire à Paris que l'afifaire s'annonçait bien.
Grand fut l'étonnement du comte Guilleminot lorsqu'il s'aperçut, la semaine suivante, que tout était bouleversé. Le Reiss Effendi était inquiet et embarrassé. Il louvoyait, évitant de répondre aux questions pressantes du général.
1. Correspondance du général Guilleminot avec le département, passim et notamment dépêche du 2 décembre 1829 (Affaires étrangères).
«Jamais le pacha ne réussira, disait-il, et notre religion nous défend d'accepter votre plan. Est-ce bien d'ailleurs le moment de parler d'Alger quand la Russie occupe encore la moitié de la Turquie ? Tout ce que nous pouvons faire, c'est d'envoyer dans la régence un grand personnage de l'empire qui, de concert avec un membre de votre ambassade, interviendra auprès du dey et ramènera la paix. — Pardon, interrompit Guilleminot, je n'ai pas demandé la médiation de la Porte. Il ne s'agit plus aujourd'hui de mettre nos griefs en discussion, et le roi de France n'a pas besoin de Tassentiment de la Porte pour tirer vengeance de ses injures. La seule question est celle-ci : Sa Hautesse autorise-t-elle le pacha à signer son traité avec nous ?» Le Reiss Effendi était visiblement agité, raconte le général Guilleminot. Il se remit à divaguer, renouvelant par trois fois l'offre d'envoyer un médiateur ; puis soudain : « Mehemet est déjà trop puissant, s'écria-t-il, mais vous comprenez bien, général, que dans l'état actuel de l'empire, il y a des choses que nous ne pouvons avouer*. »
Ainsi, les propositions françaises accueillies en principe le 2 décembre, étaient repoussées le 9. Désormais, tous les arguments du général Guilleminot allaient échouer contre les réponses évasives de la Porte, qui metlait en avant la jalousie et la crainte que le pacha lui inspirait. Que s'était-il passé dans l'intervalle ? Sir Robert Gordon va nous l'apprendre.
L'ambassadeur d'Angleterre avait alors à Constantinople une situation prépondérante, et Tinfluence de la Grande-Bretagne dominait dans les conseils du sultan. Sans doute le pavillon britannique avait paru à Navarin, et puissamment coopéré à l'anéantissement de la flotte ottomane, mais, avaient déclaré les ministres anglais, « ce sinistre événement, dont Sa Majesté s'était senti profondément affligée, avait été le résultat d'un malentendu déplorable ^ wet depuis lors, ils avaient tout mis en œuvre
1. Le général Guilleminot au prince de Polignac, passim et notamment dépêche du 9 décembre.
2. Discours du trône à l'ouverture du parlement, 28 janvier 1828.
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pour le faire oublier. Il n'avait pas dépendu du cabinet de SainWames que l'expédition française en Morée n'eût pas lieu, et tout récemment encore, l'Angleterre, en arrêtant les Russes aux portes de Constantinople, venait de sauver ce qui restait de l'empire des sultans. Aussi le Divan n'aurait-il rien osé faire sans consulter sir Robert Gordon, et malgré les avis pressants du général Guilleminot, le Reiss EfTendi s'empressa de lui communiquer les propositions du gouvernement français. Sir Robert Gordon n'avait pas d'instructions : il se hâta d'en demander; mais comme il ne doutait pas de la réponse qu'il recevrait de son frère, il n'attendit pas que des ordres lui fussent venus de Londres pour prendre position. Il intervint vivement auprès de la Porte et n'eut pas de peine à obtenir que le lirman demandé pour Mehemet-Ali fût refusé ^ En même temps il prévint l'internonce d'Autriche, si bien qu'aux premiers jours de l'annéef 1830, l'Europe entière était au courant de nos projets.
Ces nouvelles, qui parvinrent à Paris au commencement de janvier 1830, n'étaient pas de nature à encourager M. de Polignac dans la voie qu'il avait choisie. Le premier engagement lui était nettement défavorable. Il persévéra néanmoins et voulut passer outre. Des dépêches du général Guilleminot il sut même tirer en sa faveur un argument qui lui parut décisif, soit qu'il y ait eu réellement malentendu entre lui et son ambassadeur, soit plutôt qu'il ait cru habile de profiter d'une légère imprécision dans le langage du général pour s'attribuer la victoire 2. U affecta
Rappelons ici qu*à la suite de la bataille de Navarin, Tarairal Codrington, qui commandait la flotte anglaise, fut relevé de ses fonctions, et le duc de Clarence, Théritier de la couronne qui occupait la charge de lord grand amiral du royaume, dut donner sa démission.
1. SirR. Gordon à lord Aberdeen, correspondance de décembre 1829 {Record Office, Londres).
2. La dépêche du général Guilleminot en date du 9 décembre contenait cette phrase : t Le Reiss Efîendi n'a montré quelque franchise que dans ce passage : L'ambassadeur connaît trop bien l'état et l'organisation de l'empire, et les rapports du gouvernement avec les provinces éloignées, pour ne pas comprendre qu'il est des choses que la Porte ne saurait avouer. » M. de Polignac répondit le 16 jan-
hautement d'être très satisfait de la réponse du Divan : « Nous ne pouvions espérer, écrivit-il à Guilleminot, qu'il consentît à favoriser ouvertement Texpédition de Mehemet-Ali. Les égards que nous aimons à montrer à la Porte nous prescrivaient de lui demander son assentiment, mais nous étions préparés à ce qu'elle se bornât à fermer les yeux sur l'entreprise. On conçoit que le gouvernement turc évite de se commettre, et se réserve la faculté de conformer son langage à l'événement. Cette pensée ressort évidemment de la réponse que vous a faite le Reiss Effendi, en disant que c'était là une de ces entreprises que la Porte ne pouvait avouer. » Et c'est alors que, joignant l'acte aux paroles, il envoya au vice-roi le capitaine Huder avec de nouvelles propositions, plus avantageuses que les premières, le pressant d'aboutir et l'assurant de son appui *. L'affaire étant ainsi virtuellement réglée entre la France et l'Egypte, car le projet emporté par le capitaine Huder ne pouvait qu'être accepté par Mehemet-Ali (et il le fut en effet), il ne restait plus qu'à informer officiellement l'Europe de ce qui allait se passer. Il était impossible de différer plus longtemps cette démarche. M. de Polignac se rendait bien compte que son secret était tombé dans le domaine public, et s'il avait pu en douter, lord Stuart se serait chargé de le détromper. L'ambassadeur était venu
vier: a ... Nous ne pouvions guère espérer que le Divan consentît à favoriser ouvertement Texpédition de Mehemet-Ali... On conçoit que le gouvernement turc évite de se commettre et se réserve la faculté de conformer son langage à l'événement. Cette pensée ressort évidemment de la réponse que vous a faite le Reiss Effendi, en disant que c'était là une de ces entreprises que la Porte ne saurait avouer. » Guilleminot répliqua le 5 mars : « Je dois rectifier, mon prince, l'interprétation conçue par vous d'un extrait de ma dépêche du 9 décembre... Ceci ne voulait pas dire que la Porte ne pouvait avouer l'entreprise du pacha et que, pour se prononcer, elle en attendrait l'issue. Le Reiss Effendi me donnait simplement à entendre que Mehemet-Ali était déjà trop puissant pour que la Porte voulût d'un projet dont le succès devait ajouter encore à la puissance de ce vizir. » Correspondance de Constantinople (Affaires étrangères),
{. M. de Polignac au capitaine Huder et à M. Mimault, janvier 1830 {Affaires étrangères).
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le trouver dès le 24 décembre pour lui parler des bruits qui étaient dans Tair et lui demander des explications : « M. de Polignac m'assura, dit lord Stuart, que c'était la première fois qu'il entendait parler d'une semblable affaire et qu'il m'autorisait très expressément à démentir formellement toute cette histoire'^. » « Lord Stuart, disait Wellington, ne comprend jamais ce qu'on le charge de dire aux ministres français, ni ce que ceux-ci lui répondent '-. » La dépêche que nous venons de citer tend à confirmer le jugement du noble duc, car nous nous refusons à supposer que l'ambassadeur ait arrangé les paroles du président du conseil pour excuser auprès de son chef son manque de perspicacité ^. Pareil langage dans la bouche de M. de Polignac aurait été par trop invraisemblable, à la veille de sa décision définitive, un mois après que les ouvertures faites au Divan avaient ébruité la négociation, et alors qu'il se préoccupait déjà de la manière dont il annoncerait les faits à l'Europe. C'eût été un jeu pour le gouvernement britannique de prendre le ministre français en flagrant délit d'imposture, et iln'y eût certainement pas manqué s'ilavait pu le faire. Il est infiniment plus probable que M. de Polignac, désirant gagner du temps, éluda la réponse, et que son démenti, si tant est qu'il en ait formulé, ne portait que sur l'existence d'une convention déjà signée. Quoi qu'il en soit, cette première conversation endormit les défiances de lord Stuart, et permit à M. de Polignac d'attendre les dernières nouvelles de Constantinople et du Caire. Quinze jours après, jugeant l'affaire à point, son parti fut pris. A une nouvelle démarche de l'ambassadeur, il répondit que sous très peu de jours, il serait à même d'informer officiellement les cours de l'Europe des résolutions du roi. Les 16 et 18 janvier des dépêches identiques
1. Lord Stuart à lord Aberdeen, 29 décembre 1829 (Record OfficCy Londres ).