‹ France et AngleterreChapitre 25 sur 100 · Voir Correspondance de M. Saint-John · texte numérisé non relu

Voir Correspondance de M. Saint-John

3. Correspondance de M. de Lesseps, passim ; Rapport de M. d'Aubignosc, chargé d'une mission secrète à Tunis, 30 avril 1830 (Affaires étrangères).

entretient tant de vaisseaux dans la Méditerranée. Il est vrai que nous aussi nous avons une forte escadre en mer et que cela pourra les intimider ^ »

Pendant qu'elle attisait le feu sur la côte d'Afrique, l'Angleterre s'ingéniait à entraver nos préparatifs. Comme les bâtiments nous manquaient pour transporter quarante mille hommes en Afrique, M. d'Haussez avait voulu recourir aux armateurs anglais. Lord Aberdeen leur fit aussitôt défense de laisser noliser leurs vaisseaux 2. « Mais cela s'est toujours fait, insista le duc de Laval, et en ce moment môme, toute l'Europe nous offre des navires. — Je ne dis pas non, répondit le ministre, mais c'est contraire aux usages de ce pays^. «Bien plus, le gouvernement britannique intervint dans le même sens auprès des petites cours du Midi. Les Deux-Siciles et la Sardaigne en furent intimidées. Elles n'osèrent ,pas repousser ouvertement notre demande, mais se répandirent en lamentations sur la situation qu'on leur faisait. « Que dira-t-on en Angleterre ! répétait-on d'un bout à l'autre de l'Italie *. »

En Espagne, il falluttoute l'énergie de M. de Saint-Priest, notre ambassadeur, et une lettre pressante de Charles X au roi Ferdinand pour triompher de la pusillanimité du cabinet de Madrid. La France avait demandé à l'Espagne d'autoriser nos vaisseaux à se ravitailler dans ses ports, notamment aux Baléares. M. de Salmon s'en montra fort ému, et en référa aussitôt à l'ambassadeur anglais. « Que dois-je faire? dit-il à M. Addington. Les projets des Français ne sont pas pour plaire à votre gouvernement : vat-il s'y opposer par la force ? » M. Addington était un homme d'une courtoisie et d'une droiture irréprochables.

1. Conversation du comte Pozzo avec M d*Oubril (Rapports de police du 31 mai 1830 [Archives nationales, procès Polignac].)

2. « J*ai refusé à Laval Tautorisation de noliser des vaisseaux anglais. Je prépare une circulaire en ce sens à tous nos consuls. » (Aberdeen à Wellington, 13 avril [Papier* et correspondance de Wellington]. )

3. Le duc de Laval au prince de Polignac, mars 1830 (Affaires étrangères).

4. Voir Correspondance de Turin, de Florence, de Naples {xi/faires étrangères).

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Il sentait le bon droit de la France, et répugnait à agir sourdement contre elle : « Faites ce que vous voudrez, lui ropondit-il. Est-ce mon affaire de vous fixer les limites dans lesquelles vous pouvez prêter assistance à vos voisins *? » M. de Salmon ne fut pas satisfait de la réponse. Il dépêcha un courrier à Londres pour avoir un avis plus précis. Il faut croire qu'il ne fut guère encourageant, car les perplexités du cabinet espagnol ne firent que s'accroitre : « Ce que vous nous demandez est bien grave, disaiton à M. de Saint-Priest : qu'arrivera-t-il si l'opposition de FAngleterre fait échouer votre entreprise ? Nous resterons seuls exposés aux vengeances des Barbaresques 2. » On n'aurait rien pu obtenir de ce gouvernement effaré que FAngleterre tenait dans sa main et dirigeait à son gré, si la nation ne s'était en quelque sorte révoltée contre la faiblesse du pouvoir. Peu de peuples avaient eu à souffrir autant que les Espagnols des déprédations des corsaires. Aussi la nouvelle de l'expédition française avait-elle été accueillie par eux avec enthousiasme. C'était la guerre sainte qui recommençait contre les infidèles, la vengeance longtemps différée, mais enfin certaine, et tous les souvenirs revenaient en foule des luttes héroïques qui avaient affranchi la terre espagnole de la domination musulmane. Les piètres hommes d'Etat de Madrid furent impuissants à enrayer l'élan national. Dès que paraissait au large le pavillon français, les populations maritimes lui faisaient f(^te. On acclamait nos matelots ; on recueillait nos malades; vivres, rafraîchissements, agrès, tout était donné aussitôt que demandé. Finalement, le gouvernement débordé laissa faire, et après plusieurs mois d'atermoiements, il finit par ratifier après coup ce qu'il n'avait pu empêcher.

La France ne pouvait manquer de s'apercevoir de cette action sourde de la diplomatie anglaise. Sur tous les points

1. M. Addington à lord Aberdeen, 22 et 27 mars, 22 avril 1830 [Kecùrd Office, Londres),

2. Correspondance de M. de Saint-Priest, passim ( Affaires étrangères).

de TEurope elle se sentait en butte au mauvais vouloir de ses agents qui s'ingéniaient a nous susciter des embarras et à soulever contre nous l'opinion des cours et des chancelleries. M. de Polignac fit tùte partout avec beaucoup de présence d'esprit. Il ne craignit même pas de se plaindre à Londres, et certain jour où les ministres anglais se montraient plus pressants que de coutume, l'occasion lui parut bonne de repousser leurs instances en leur prouvant qu'il n'ignorait rien de leur attitude peu amicale^. Lord Aberdeen, piqué au vif, protesta avec aigreur, mais le coup n'en était pas moins porté. En même temps, M. de Polignac, dans une circulaire adressée à tous nos ambassadeurs, les mettait en garde contre les dispositions de leurs collègues anglais, et les invitait à neutraliser, autant qu'il était en eux, l'effet de leurs discours 2.

Cette tâche était particulièrement délicate à Vienne, où M. de Metternich se répandait en prédictions sinistres k notre endroit. Lui-même heureusement avait si grand'peur de provoquer un éclat qu'il se tenait immobile, et,

1. « Je n'ai rien à ajouter à mes précédentes communications, d'autant plus que celles-ci (je regrette de le dire, mais les ministres de Sa Majesté britannique apprécieront la sincérité de mes paroles) ont été aussitôt suivies de la part de plusieurs agents anglais à Textérieur et notamment à Constantinople, Alexandrie, Madrid et Tunis, des démarches les plus propres à faire échouer les projets dont nous venions de livrer le secret à leur gouvernement... Cette conduite nous a été pénible... et un simple sentiment de convenance doit nous empêcher de répondre à la demande que nous adresse le cabinet de Londres... Vous donnerez lecture de cette dépêche à lord Aberdeen. » (Le prince de Polignac au duc de Laval, 15 avril [Affaires étrangères].)

2. « Quoique le cabinet de Londres ait hautement désavoué les discours peu convenables qu'avaient tenus quelques-uns de ses agents à l'étranger au sujet de notre expédition, il nous revient de différents côtés que le corps diplomatique de l'Angleterre en général continue à s'exprimer sur cette affaire dans des termes peu favorables au succès de nos armes... Dans ces circonstances il nous paraît utile de vous donner l'exacte mesure de notre situation vis-à-vis de l'Angleterre par rapporta cette grave question... pour que vous puissiez en tirer les éléments de vos conversations et la direction de votre ligne de conduite. » (Dépêche-circulaire du 8 mai [Affaires étrangères],)

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tout en prodiguant de bonnes paroles à l'Angleterre, n'avait garde de faire ouvertement cause commune avec elle^. La situation était plus facile à Berlin et à Pétersbourg, où depuis l'abandon de la combinaison égyptienne, on nous encourageait de toutes manières. « Je fais les vœux les plus ardents et les plus sincères pour votre succès », disait M. de Bernstorff, et comme notre envoyé lui témoignait sa reconnaissance : « lin'est pas admissible, insistait le ministre, que la France, ou tout autre grand État du continent, doive demander à l'Angleterre la permission de tirer vengeance d*une injure. Si vous avez quelque discussion avec elle nous désirons que vous ayez le dernier mot. — Permettez-moi de prendre acte de vos paroles, interrompit M. Mortier. — Soit, reprit M. de Bernstorff, qui ne partit pas regretter de les avoir prononcées 2. »

A Pétersbourg, l'opinion ne nous était pas moins favorable, et l'empereur Nicolas nous témoignait publiquement sa chaleureuse approbation. « Je ne comprendrais pas que des susceptibilités extérieures pussent vous influencer, disait-il un jour au duc de Mortemart. Il est vraiment temps que les intérêts trop étendus d'une seule nation ne viennent plus mettre obstacle à des mesures d'ordre et de philanthropie qui intéressent tous les peuples civilisés. » Fort de ces encouragements, le duc de Mortemart pouvait tenir le plus ferme langage ; il n'y manquait pas, sachant bien que ses paroles ne seraient pas sans écho, et auraient d'autant plus de poids que tout le monde savait Tamitié dont l'honorait l'empereur. Aussi répondit-il « très vertement », ce sont ses propres expressions, au prince Albert de Prusse, qui, bien que complètement acquis à nos idées, avait eu Timprudence de lui demandera haute voix, au cerclede la cour, si nous ne redoutions pas des oppositions étrangères : « Monseigneur, lui dit-il, le roi de France ne redoute personne : il méprise les

t. Le comte de Rayneval au prince de Polignac, passim, et notamment dépêches des 16, 17 et 29 mai 1830 (Affaires étrangères), 2. M. Mortier au prince de Polignac, 8 mars (Affaires étrangères).

110 CHAPITRE TROISI ÈME

jalousies et marche droit son chemin. Il fera en cette circonstance tout ce que commandent sa dignité, ses intérêts et ceux de l'humanité. Si quelqu'un entame une discussion de principes, nous en appellerons au monde civilisé, et si une querelle plus sérieuse s'élevait, nous la soutiendrions avec des moyens qui pourraient étonner singulièrement nos adversaires ^. »

L'Angleterre se donnait ainsi beaucoup de mal et n'arrivait à rien. Elle avait arrêté Mehemet-Ali, ce qui n'avait servi qu'à précipiter nos propres armements. Elle nous avait offert son concours, puis, par un brusque revirement, elle s'était employée de son mieux à semer les chausse-trapes sur notre chemin. Mais rien n'entravait nos préparatifs. Toulon regorgeait déjà de vaisseaux et de troupes, et le langage de notre gouvernement était plus assuré que jamais. Il fallait donc trouver autre chose.

C'est alors que l'Angleterre, sans rien interrompre de ses multiples démarches tant sur les côtes d'Afrique, qu'auprès des cours du continent, entreprit d'obtenir du sultan qu'il ramenât la paix entre la France et Alger, Pendant le temps môme qu'elle encourageait la résistance du dey et lui cherchait des alliés, moins d'un mois après avoir fait échouer les dernières tentatives de conciliation -, elle fit appel, par une singulière contradiction, à la Porte, et la pressa de réduire à l'obéissance son vassal rebelle. Par là, elle s'imaginait pouvoir encore prévenir notre expédition qu'elle s'était d'autre part efforcée de rendre inévitable. L'expédient venait un peu tard ; en outre il avait bien peu de chances de succès. Pour qu'il réussît, il aurait fallu que la suzeraineté de la Porte sur Alger fût réelle, et que le sultan fût capable d'y faire respecter ses

1. Le duc de Mortemart au prince de Polignac, passim, et notamment dépêche du 16 mars (Affaires étrangères),

2. Voir le récit de la mission à Alger d'Halil-pacha, en janvier 1830, chap. II, p. GG.

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ordres. Or, celui-ci savait parfaitement à quoi s*en tenir et n'était nullement pressé de fournir la démonstration publique de son impuissance. Delà une véritable comédie qui mettra une note gaie dans cette longue querelle.

Les pauvres Turcs étaient bien embarrassés : ils n auraient pas demandé mieux que de faire plaisir à tout le monde, mais il n'y* avait vraiment pas moyen de satisfaire en même temps le général Guilleminot et sir Robert Gordon. Leur seule préoccupation venait de la Russie qui se tenait toujours l'arme au bras le long de leur frontière rétrécie. Quant aux Algériens, ils s'en souciaient fort peu, sauf pour être de fort méchante humeur contre ces pirates turbulents et incommodes qui leur mettaient sur les bras une affaire si désagréable, juste au moment où ils avaient le plus besoin de Tappui des puissances de TOccident : a Mais laissez-nous donc tranquilles avec les gens d'Alger, disait-on au général Guilleminot, ce sont des bandits que le sultan déteste et qui ne lui ont jamais causé que du tort. Nous n'avons rien de commun avec eux. Entre la régence et nous il n'y a qu'un lien religieux ^. » — Voilà qui est parlé, se disait l'ambassadeur, nous n'aurons pas de difficultés de ce côté. Mais tout aussitôt survenait sir Robert Gordon : « Est-il possible que vous vous laissiez ainsi bafouer par un sujet révolté ? Envoyez-lui des ordres. Imposez-lui de faire la paix avec la France et tout sera terminé. — Soit, reprenait le Reiss Effendi, je vais lui envoyer Taher-pacha, le grand amiral de l'empire : c'est un haut personnage et on lui obéira. — A la bonne heure, mais hàtez-vous, car le temps presse. » Mais alors, le général Guilleminot arrivait tout courant au palais : «Qu'est-ce que j'apprends ? Vous envoyez Taher-pacha à Alger. Que va-t-il y faire ? C'est le mortel ennemi de mon pays. — Mon grand ami, disait doucement le ministre turc, si nous le faisons, c'est pour vous être agréable. Il va porter à Hussein Tordre de vous donner satisfaction.

1. Le général Guilleminot au prince de Polignac, 5 janvier (Affairet étrangères).

D*ailleurs il ne partira qu'avec un membre de votre ambassade. — Pour cela non ! le dey a canonné nos parlementaires, et nous ne nous exposerons plus à un pareil affront. L'heure des négociations est passée, et pas un membre de mon ambassade ne partira pour Alger. — En ce cas, répondit le Reiss Effendi, Taher restera ici ; nous aurions fait une démarche de concert avec vous pour vous donner un témoignage d'amitié, mais nous n'agirons pas seuls : nous n'avons rien de commun avec Alger ^. »

Peu de jours après, c'était à sir Robert Gordon de revenir à la charge : « Décidément vous vous jouez de nous, disait-il fort aigrement au Reiss Effendi ! Pourquoi Taher n est-il pas encore parti ? — Je vous promets qu'il partira dès que nous^serons d'accord avec la France, répondait le Turc de plus en plus gêné, mais jusqu'ici la France ne veut pas négocier. Alors qu'irait faire notre envoyé à Alger ? — L'Angleterre l'exige : vous allez vous engager par écrit à le faire partir immédiatement, et me donner un mémoire relatant tout ce qui s'est passé à ce sujet entre vous et le général Guilleminot. — C'est bien, c'est bien, je penserai à cela. »

« Quel serin ! maugréait sir Robert Gordon en racontant à son frère les tergiversations de son interlocuteur ; on ne peut rien en tirer, je vais tâcher d'obtenir quelque chose du seraskier. » Il alla le trouver dès le lendemain : « Pourquoi, lui dit-il, voulez-vous vous brouiller avec nous, vos seuls amis? Ne savez-vous donc pas que les Français et les Russes s'entendent ensemble pour vous dépouiller ? — Eh ! je le sais bien, mais que voulez-vous que je fasse ? Je croyais Guilleminot intègre et probe et voilà qu'il refuse d'envoyer un négociateur avec Taher ! — Ne vous occupez pas de Guilleminot : faites partir le pacha ; obtenez du dey qu'il donne toute satisfaction à la France, et nous nous chargeons du reste. — Je veux bien essayer, si Sa Hautesse le permet, déclara le seras-

1. Correspondance du général Guilleminot, passim, et notamment dépêche du 6 janvier.

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kier ^. » Et il manda Taher-pacha : « Tu vas partir pour Alger, lui dit-il ; c'est Tordre du sultan. Les Anglais le désirent, mais les Français ne veulent pas négocier. Ta mission est donc très difficile, et ta responsabilité considérable. Si tu t'en tires bien, tu auras les trois queues ; sinon, je te le déclare ici, ta tôte tombera '^. »

Cet ordre plongea Tinfortuné pacha dans de cruelles perplexités. Il voyait bien que ses maîtres ne savaient quelle conduite tenir, et qu'ils étaient enchantés de se débarrasser sur lui d'un fardeau qui les incommodait fort. Mais que devait-il faire ? Fallait-il se mettre du côté anglais ou du côté français ? Pour lui, il n'avait pas de préférence. Vieux musulman fanatique, il englobait tous les chrétiens dans la môme haine farouche. Il avait jadis commandé la flotte turque à Navarin, et il gardait une égale rancune contre tous ses vainqueurs. Mais il tenait avant tout à conserver sa tôte. Or, comme il ne doutait pas qu'il fût le premier sacrifié s'il mécontentait l'une ou l'autre partie, il s'efforça de les satisfaire pareillement. Il partirait, puisqu'on l'exigeait, mais il s'arrangerait pour arriver trop tard. Ce faisant, les Anglais n'auraient rien à dire, puisqu'il leur aurait obéi, et les Français ne lui en voudraient pas, puisqu'il n'aurait rien pu faire contre eux. Quant au sultan, il serait bien aise d'avoir échappé ainsi aux récriminations des uns et des autres, et s'il ne lui donnait pas les trois queues, il y avait du moins des chances pour qu'il lui laissât la tête.

Taher se déclara donc prôt à partir, et à sir Robert Gordon qui s'empressa de venir lui prodiguer encouragements et recommandations, il fit montre d'une belle confiance. « Soyez sûr, lui dit-il, que je réussirai selon votre désir^ car si je n'obtiens rien par la persuasion, j'ai l'ordre d'employer la menace, et certainement le dey craindra le cour-

1. Correspondance de sir Robert Gordon, pamm, et notamment dépêches des 26 février, l«r mars et 3 avriM830 [Record Office, Londres).

2. Le général Guilleminot au prince de Polignac, 30 mars (Affaires étrangères ),

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roux d'un grand prince comme le sultan. — Tant mieux répondit l'ambassadeur, mais hâtez-vous, car les Français seront bientôt prêts et l'expédition va partir. » Le pacha éluda la réponse : il attendait ses dernières instructions ; et puis, ne fallait-il pas que le général Guilleminot lui donnât des lettres dlntroduction pour l'amiral de Rigny qui croisait dans les eaux grecques, et serait capable de l'arrêter au sortir des Dardanelles ? A grand renfort de mauvais prétextes , il gagna ainsi les premiers jours de mai. Il se décida enfin à partir, navigua lentement et arriva vers le 20 en vue d'Alger. Là, il tomba dans l'escadre française qui bloquait le port, et fut envoyé à Toulon sous escorte. Chemin faisant, il rencontra la flotte qui venait de quitter la France et transportait l'armée en Afrique. M. de Bourmont le reçut à son bord. Il ne lui cacha pas qu'il était bien tard pour négocier, et qu'en tout cas, le gouvernement seul avait qualité pour recevoir son intervention.

Parvenu à Toulon, l'envoyé du Grand Seigneur écrivit à M. de Polignac pour lui demander une entrevue. On lui répondit fort poliment; des ordres furent donnés pour qu'il fût traité avec les plus grands honneurs ; mais, disait le prince, les exigences de la quarantaine étaient formelles, et il ne dépendait pas de lui d'en abréger les délais. En attendant on pouvait converser par lettres, et le gouvernement attendait que l'ambassadeur voulût bien lui faire connaître l'objet de sa mission. Pour gagner du temps, Taher prit le parti de se fâcher, et se répandit en récriminations sur l'atlitude du service de la santé. Une longue discussion s'ensuivit, jusqu'au jour où arriva la nouvelle de la prise d'Alger. Là-dessus Taher jugea qu'il en avait assez fait. Il leva l'ancre secrètement, et partit de nuit sans dire où il allait. Lorsqu'il rentra à Constant inople, il put se rendre cette justice que si personne n'avait eu à se louer de son intervention, personne non plus ne pouvait s'en plaindre, et le cas était assez difficile pour que cette solution fut de beaucoup la plus avantageuse.

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Pendant que TAngleterre frappait à toutes les portes et employait simultanément les expédients les plus divers pour nous arrêter, sans s'apercevoir qu'ils se contrariaient Jes uns les autres, elle entretenait directement avec la France une discussion active en vue d'intimider notre gouvernement, et d'en obtenir telles promesses qui auraient fait disparaître tous les avantages que l'Europe et nous-mômes étions en droit d'attendre de l'expédition. Rassurée sur le compte de Mehemet-Ali qu'elle voyait décidé à l'inaction, et jugeant que le cabinet des Tuileries ne se laisserait pas facilement détourner de ses projets, elle prétendit exiger de nos ministres des engagements publics et écrits qui les auraient contraints de rappeler nos troupes aussitôt après la prise d'Alger. Notre expédition n'aurait plus été que la réédition des bombardements que les pirates barbaresques avaient eu maintes fois à souffrir de la part des puissances chrétiennes ; rien n'aurait été changé sur la côte d'Afrique, et nous aurions dépensé en pure perte une initiative généreuse et un gros effort militaire.

Dans ces conjonctures, la situation du gouvernement français était assez délicate. En cédant aux réclamations de l'Angle terre, M. de Polignac se liait les mains pour l'avenir, et risquait en outre de soulever un orage en France, car bien que l'opposition blâmât son entreprise, toute reculade devant l'étranger aurait provoqué de furieuses clameurs ^ Par contre, en refusant de rien signer, on

1. 1 Je sais particulièrement qu'il a été donné parole au gouvernement anglais que sitôt Alger détruit, Tarmée française se retirerait^; le ministre peut le nier, mais Tavenir fera connaître la vérité.» (Brochure adressée aux chambres par M. Delaborde, déjà citée.) — « L'Angleterre s'inquiète à la vue des trente-deux mille Français franchissant la Méditerranée. Elle nous suppose des projets d'établissement ; elle nous fait trop d'honneur, parce qu'elle nous juge avec sa saine raison qui ne lui permet pas de penser que la punition du dey puisse être notre unique but. » (Journal des Débats, 2 avril. )

pouvait craindre d'indisposer TEurope à qui Ton ne manquerait pas de présenter notre expédition comme le réveil de nos ambitions conquérantes et guerrières, et le germe d'une nouvelle conflagration générale.

Dès le 12 février, Wellington avait tracé à Aberdeen la marche à suivre. « Prévenez Polignac, lui écrivit-il, que tout ce que nous lui laisserons faire en la présente occasion, sera quelque chose d'analogue à notre bombardement de 1816, à moins que, par une communication officielle Sa Majesté très chrétienne s'engagea ne pas établir l'influence française dans ce pays ^. » Lord Aberdeen à Londres, lord Stuart à Paris exécutèrent strictement leurs instructions, et réclamèrent sans tarder des déclarations conformes du duc de Laval et de M. de Polignac 2, Ceux-ci restant impénétrables, Wellington, fort de ses anciennes relations avec Charles X, lui écrivit directement pour se plaindre de ses ministres ^. Il devenait donc urgent de prendre une décision et d'arrêter les termes d'un manifeste qui exposerait le nouvel aspect de l'affaire d'Alger depuis l'abandon de la combinaison égyptienne.

La question fut portée au conseil dans les premiers jours de mars *. Après de longues discussions on pensa que, pour paralyser l'opposition de l'Angleterre et garder notre liberté d'action, le mieux était de faire de la destruction de la piraterie dans la Méditerranée une entreprise européenne, dont la France acceptait les périls et les charges, et dont toutes les puissances devaient partager avec elle les avantages. « Il convenait dès lors de ne traiter cette affaire qu'avec toutes les puissances à la fois, en y mettant la plus grande publicité possible, et en nous interdisant la faculté d'entrer en explications isolées avec aucune d'elles en particulier, ou d'en recevoir aucune communication

1. Lettre du 12 février 1830 (Papiers et correspondance de Wellington),

2. Le duc de Laval à M. de Polignac, 3 mars (Affaires étrangères); lord Stuart à lord Aberdeen, 26 février (Record Office, Londres),

3. Voir les Mémoires du maréchal de Castellane, t. II, p. 326.

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