‹ France et AngleterreChapitre 3 sur 100 · Ibid., t. V,p · texte numérisé non relu

Ibid., t. V,p

redevint pour les hommes d'Etat britanniques « le perturbateur universel contre lequel il fallait organiser une croisade en règle ^ » et pendant tout le reste du règne de NapoIf5on III, jusques et y compris la catastrophe finale, il est permis de se demander quels furent, pour nous, les bienfaits de Talliance anglaise.

Le roi Edouard et M. le président Loubet seront-ils plus heureux que leurs augustes prédécesseurs? Certes leur bonne foi est entière : rien n'autorise à mettre en doute la sincérité de leurs sentiments, d'autant plus que des cliefs d'État qui cherchent à se tromper, n'ont guère rhabitude de payer ainsi de leur personne ^ ; mais il faut bien avouer que les précédents ne sont guère encourageants, et que les manifestations courtoises des tôles couronnées et des ambassadeurs, voire môme celles des peuples, ont eu jusqu'ici peu d'influence sur la marche des événements.

Voilà bientôt mille ans en effet qu'une bonne partie de rhisLoirc d'Europe est faite de la rivalité delà France et de l'Angleterre, chacune cherchant des alliés dans les Etats

1 . La reine Victoria à lord John Riissell^ au sujet de Tannexion de la Savoie, a février 1860. — Voir Ollivier, VEmpire libéral, t. IV, p. 412.

2. On pyul rappeler ici un mot de Tempereur d'Autriche à l'empereur de Russie, lors d'une discussion survenue entre eux au moment du congnis de Berlin (1878). L'empereur Alexandre, après avoir vivement presstî l'empereur François-Joseph d'entrer dans ses vues, n'avait pu an obtenir qu'un engagement évasif. La conversation avait lieu en cih(3min de fer ; au moment où le train entrait dans la gare où devait descendre le tsar, celui-ci, nerveux et impatient, se leva pour prendre con^é de son hôte : « Enfm, lui dit-il, quel que soit l'engagement de Votre Majesté, puis-je au moins compter sur son exécution? — Sans doute, répondit en souriant, l'empereur François-Joseph ; lorsque nous voulons mentir, Votre Majesté sait bien que nous nous servons de nos ministres. » (Récit d'un témoin,)

inférieurs. Depuis Tavènement de Guillaume le Conquérant jusqu'à la fin du seizième siècle, la guerre fat à Tétat endémique entre les deux pays, et ce qu'on est convenu d'appeler la guerre de Cent ans n'est qu'un court épisode de ce duel sans précédents. De temps à autre apparurent des trêves passagères, mais pas un seul des vingt-deux souverains, qui depuis l'arrivée des Normands (1066) jusqu'à la mort d'Elisabeth (1603), se succédèrent à Londres, ne vécut en paix avec les rois de France.

De la dynastie des Stuarts nous n'eûmes guère à souffrir, mais l'Angleterre de son côté ne tira d'elle ni gloire ni profit. De 1603 à 1688, on ne compte que trois ruptures sans conséquence (expédition des Anglais contre La Rochelle (1627) — alliance de Louis XIV et des Hollandais contre l'Angleterre (1667) — alliance de l'Angleterre et de la Hollande contre Louis XIV (janvier-juillet 1678). Depuis le onzième jusqu'au dix-neuvième siècle, jamais aussi longue période de paix ne dura entre les deux peuples : il est vrai qu'on en dut le bénéfice, non pas à des raisons politiques, mais uniquement à des motifs d'ordre religieux et dynastique, et que le peuple anglais, la jugeant aussi contraire à ses aspirations qu'à ses intérêts, ne la supporta qu'en frémissant. Aussi la chute des Stuarts et l'avènement de Guillaume d'Orange furent-ils salués en Angleterre comme une délivrance et un retour aux véritables traditions nationales. Dès lors, et jusqu'en 1845, les guerres vont se succéder avec une intensité furieuse : guerre de la ligue d'Augsbourg (1688-1697), guerre de la succession d'Espagne (1701-1711), guerre de la succession d'Autriche (1742-1748 J, guerre de Sept ans (1754-1763), guerre d'Amérique (1778-1783), guerres de la révolution et de l'empire (1793-1801, 1803-1815). Six cents ans de

luttes iniiilerrorapucs, suivis d'une paix chancelante de quaUevingts années; puis sept grandes guerres échelonnées en moins d'un siècle et demi, — non plus un de ces rudes siècles du moyen âge, oii les hommes bardés de fer ne marchaient que IMpée au poing, mais un siècle de civilisation rariinée, épris de sensibilité, passionné pour les sciences, les artSj les idées philosophiques et humanitaires, où les peuples n'aspiraient qu'à savourer « la douceur de vivre », — tel est le bilan du passé.

Les temps modernes ont été plus calmes, et, depuis 18i5, aucun cliamp de bataille n'a revu face à face les armées de France et d'Angleterre ; môme, chose presque unique dans rhistoire, elles ont combattu un jour côte à côte pour une cause commum*. Cependant, les relations des deux pays ont traversé des crises graves : on ne compte plus les incidents et les querelles qui ont surgi entre eux. Sauf Tépisode de la guerre de Crimée qui fut une brillante exception, sur aucune question, en aucun point du globe, les deux gouvernements n'ont marché d'accord : parfois, comme en 4830, en 1840, en 4898, on fut à deux doigts d'une rupture.

Cette histoire est bien faite pour surprendre. Qu'est-ce en elïet que TAngleterre, sinon la première colonie de la « plus grande France » ? Du jour oii les chevaliers français du duc de Normandie subjuguèrent les peuplades quasi barbares de la Grande-Bretagne, et les entraînèrent de force dans Torbite de la civilisation gallo-romaine, n'eûtil pas été naturel de prévoir un tout autre avenir pour les deux grandes puissances de l'Occideflt? Rien ne séparait alors la France de l'Angleterre. Depuis le Rhin et les Alpes jusqu'aux rivages de la mer d'Irlande, commandait une race unique, mélange de Latins, de Francs

et de Gaulois, qui sur tous les autres peuples de la future Europe, avait une avance de plusieurs siècles. Les Capétiens comme les Plantagenets n'eurent-ils pas alors le droit de caresser le rêve d'un seul et vaste empire, qui eût pris la tête de la civilisation ? Les Français du continent, unis aux Français des îles, n'avaient-ils pas toutes les chances de devenir sans contestation possible les maîtres du monde?

Le sort en décida autrement. Ce n'est pas ici le lieu de disserter sur les raisons qui provoquèrent une rupture irrémédiable entre les deux branches de la môme famille. On en a accusé des querelles dynastiques et des jalousies royales, mais c'est faire aux rois une part bien large que de les croire capables de diriger les événements au gré de leurs caprices. En réalité, la race conquérante fut en Angleterre impuissante à assimiler la race vaincue. Les Normands y jouèrent le rôle tenu jadis par Rome dans les Gaules. Us furent le levain qui fait lever la pâte, Tétincelle d'où jaillit la lumière, mais ils ne purent aller plus loin. Les Saxons retrouvèrent bientôt l'avantage du nombre. Confondus avec les étrangers du continent, ils constituèrent avec eux un groupement nouveau, qui, séparé du reste du monde par une infranchissable barrière maritime^ se façonna dans l'isolement, et conserva, par la suite, des allures, des mœurs, et des idées toutes spéciales. L'Angleterre, fille de la France, et vivifiée par le sang latin, oublia ses origines pour suivre ses destinées et vivre de sa vie propre. C'était son droit, mais dès lors se creusa entre les deux pays un fossé qui ne fut jamais comblé.

Beaucoup cependant ne voulurent pas accepter cette conséquence fatale du divorce des deux peuples. Au delà comme en deçà du détroit, il se trouva des hommes, et non

des moindres, qui mirent toute leur autorité et tout leur cœur à ménager un rapprochement entre la France et l'Angleterre. Ils refusèrent d'admettre que deux peuples aient grandi ensemble pour se heurter au lieu de se rapprocher, pour devenir des concurrents et non des amis. A cette loi d'airain, ils prétendirent opposer une doctrine moins rigoureuse, et soutinrent que rien ne saurait prévaloir contre la communauté du sang et de la civilisation : « Nos deux pays n'en font qu'un, disait un jour à un Français le souverain actuel d'Angleterre ; je me sens plus chez moi à Paris qu'à Londres. » Ce langage étonnera peut-ôtre ceux qui ne connaissent pas le roi Edouard, mais en parlant ainsi, ce prince affable et courtois n'a fait que traduire sous une forme imagée le penchant très réel qui porte ses compatriotes à rechercher des voisins dont ils goûtent l'esprit et le caractère. La France de son côté leur rend la pareille, et il a fallu chez nous forger un mot spécial pour donner un nom à cet instinct. Depuis le dix-huitième siècle, !'« anglomanie » n'a-t-elle pas compté de nombreux adeptes dans les classes les plus élevées de la société ?

Durant une centaine d'années les hasards de la politique favorisèrent singulièrement les hommes qui entretinrent ces généreuses illusions. Par trois fois, en effet, nos incartades révolutionnaires, en alarmant les vieilles monarchies absolues du continent, nous conduisirent à faire à Londres les premières ouvertures. Dès 4814, nous nous étions instinctivement tournés vers l'Angleterre, où nous trouvions meilleure compagnie et des desseins plus pacifiques qu'à Berlin ou àPétersbourg. En 1830 également,Louis-Philippe inclina vers l'alliance anglaise, car il n'avait pas le choix : tout le monde nous boudait ; seule, l'Angleterre conscn-

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laîtïi Trayer avec nous en raison duplabir particulier que lui causait la chute de la maison de Bourbon, et pour nous détacher de relations conlinontciles suspectes à ses inlérèls. Enfin, renipereur NapoU^on Ili, tenu ï\ l'indt^x par une Europe ellVayée, n'eut h son tour d'autre ressource que de s'adj-essor h la Grande-Bretagne.

C'est ainsi qut\ trois re[ïrîses différentes, Talliance anglaise fut prônée chez nous comme le fondement indispensable de notre politique extérieure. De ^830 à 1848, le parti au pouvoir tint ce principe pour article de foi. CMtait Tépoque où Ton se complaisait en discussions académiques sur rorigîne commune des deux dynasties régnantes ; où Ton comparait volontiers n la révolution anglaise de 1G88, les te trois glorieuses de Juillet » ; où Ton opposait à TEurope, encore courbée sous le joug autocratique du droit divin, Tuniondes deux grandes nations libérales de TOccident. Le prince de Talleyrand et M, Guizot furent les deux plus illustres représentants de celte école : « Ce sont, écrivait le premier, les p^ogr^s de la civilisation qui formeront désormais nos liens de parenté. Nous devons donc chercher à nous rapprocher davantage des gouvernements où la civilisation est le plus avancée : c'est là que sontnos vraies ambassades de famille. Ceci conduit naturellement à regarder l'Angleterre comme la puissance avec laquelle ilnous convient d'entretenir le plus de relations. Quelquesuns des cabinets qui marchent sous la banni^^e du droit divin^ont en cemoment des velléités de coalition: ils peuvent s entendre parce qu*îls ont des principes communs; aussi, lorsque ces cabinets se parlent, ils s'entendent bientôt ; ils soutiennent leur droit divin avec du canon. L'Angleterre et nous, soutiendrons Topinion publique avec des principes. Les principes se propagent partout et le canon

n'a qu'une portée dont la mesure est connue^. » Quant à M. Guizot, ses convictions n'étaient pas moins vives, et il s'employa de tout son pouvoir à cimenter Talliance des deux pays, que devaient unir « le plus matériel et le plus efficace des liens : la conformité des politiques ^ ».

Tout échoua cependant : une triple expérience a montré ce qu'ont valu, ce qu'ont duré ces alliances éphémères. Aujourd'hui, que le recul des temps permet de voir les faits dans leur ensemble, il devient même difficile de qualifier d'alliances ces contrats léonins par lesquels la Grande-Bretagne, profitant de nos malheurs, de notre intempérance politique, ou de nos engouements passagers, nous louait sa protection le plus cher possible, et comme prix de ses faveurs, exigeait l'abandon de nos ambitions les plus légitimes et les plus modestes. Aussi les ententes cordiales de 1814, de 1830 et de 1833 apparaissent-elles, aux yeux de la postérité, non pas comme l'application d'un système rationnel d'équilibre international, mais comme des nécessités de circonstance, comme d'heureux expédients pour traverser une passe difficile ; et cela est si vrai que leurs partisansles plus déterminés, ceux-là mômes qui élevaient leurs idées à la hauteur d'un concept philosophique, laissaient parfois, dans l'intimité, percer leurs doutes et leurs craintes. Dès 1834, M. de Talleyrand avouait qu'on avait tiré de l'alliance anglaise tout ce qu'elle pouvait donner d'utile : «Puisse-t-elle, ajoutait-il avec inquiétude, puisse-t-elle ne nous rien donner de nuisible ^ ! »

1. Le prince de Talleyrand, ambassadeur à Londres, au général Sébastiani, ministre des affaires étrangères (Mémoires de Talleyrand, t. m, p. 413).

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