Talleyrand, Mémoires^ t. Il, p
LA QUERELLE d'aLGER APRÈS LA CONQUÊTE 161
comme le seul moyen de reprendre contact avec l'Europe. Le roi Louis-Philippe en eut la conscience immédiate, mais il sentit également combien dangereux était l'expédient. A son bon vouloir, l'Angleterre ne mettrait-elle pas une condition impérative : l'évacuation immédiate du territoire algérien ?
A peine Louis-Philippe eut-il vu le péril qu'il se hâta de mettre son ambassadeur en garde contre les insinuations qui pourraient lui être faites. « L'affaire d'Alger, déclara-t-il à M. de Talleyrand, forme la partie la plus délicate de votre mission. » Il repoussa hautement toute idée d'évacuation, dont, par une regrettable et injuste concession aux rancunes du jour, il voulut charger la mémoire de Charles X et de ses conseillers : « Ce serait, dit-il, contraire à notre dignité et à nos intérêts. Les derniers événements qui ont mis enfin d'accord la France avec son gouvernement nous permettent de suivre une poUtique moins timide. La France se doit de résoudre cette importante question dans un sens plus honorable plus utile et plus prévoyant ^. »
Ce ferme langage était méritoire, car le roi n'avait aucune illusion sur l'opinion des hommes politiques qui s'étaient ralliés autour de son trône.
Parmi eux, en effet, il ne s'en trouva guère qu'un seul pour soutenir et défendre notre œuvre africaine : ce fut le maréchal Soult ; pendant des années le vieux soldat resta sur la brèche et sut arracher de haute lutte les crédits nécessaires à la parcimonie malveillante de la chambre 2. Mais la bourgeoisie éclairée et enrichie sur
1. Instructions de M. le prince de Talleyrand (Documents inédits).
2. De ces sentiments, on trouve la preuve dans la lettre suivante que le maréchal écrivit au duc d'Orléans, certain jour où l'opposition parlementaire paraissait le plus vive contre l'Algérie : Saint-Amand, iS octobre 4835. « Et pourquoi, je le demande, ferait-on pareil aban- <ion, alors que les premiers frais sont faits, que l'opinion générale est familiarisée avec l'idée de notre permanence et de notre accroissement en Afrique, que l'immensité est devant nous, que, par notre prépondérance dans la Méditerranée, et en prenant pied en Orient, Qous pouvons être les régulateurs du berceau du monde ou, du moins,
qui s'appuyait la nouvelle monarchie n'avait qu'un goût fort médiocre pour tout ce qui dépassait son horizon immédiat : « Il serait heureux, disait-on couramment à la chambre, que nous n'ayons jamais conquis Alger : telle est ma conviction profonde, affirmait M. Piscatory. » « La possession d'Alger, ajoutait M. Passy, rapporteur du budget de la guerre, est dangereuse et onéreuse : je la donnerais volontiers pour une bicoque du Rhin. » Et M. Dupin, renchérissant encore sur ses deux collègues, déclarait c( que la colonisation était une chose absurde et qull fallait hâter le moment de libérer la France d'un fardeau qu'elle ne pourrait ou ne voudrait porter longtemps*. » M. Thiers, soit comme député, soit même comme président du conseil, ne cessa jamais de tenir le langage le plus équivoque'^. Enfin notre
faire compter avec nous ceux qui prétendent en régler les destinées ? Si, par rinde, l'Angleterre est devenue un État colossal, sans l'aveu duquel rien ne peut être définitif en politique, pourquoi, nous Français, laisserions-nous échapper la belle et unique occasion qui se présente de recueillir des avantages correspondants qui à leur tour nous feront exercer une influence justement méritée? Ce serait l'Inde française que je fonderais, et je donnerais tous mes soins aux développements successifs de cette grande idée aussi féconde en gloire qu'en prospérité... Pour le roi et pour la France il faut du grand et non du mesquin, qui est décevant, flétrit la gloire et devient ruineux. Aussi, si ce dernier avenir était réservé à nos possessions d'Afrique, pour rien au monde, je ne voudrais que votre nom s'y trouvât associé... i» ( Papiers du maréchal Soult, Archives d'Epoisses, )