Le comte Mole au général Sébastiani, 22 février
2. Signalons cependant un petit fait qui montre combien l'Angleterre tenait à ce qu'il fût bien établi que la question demeurâiit entière et que personne ne pût prendre son silence pour un acquiescement. M. Guizot ayant eu l'occasion à la tribune de la chambre, en janvier 1842, de faire allusion à une conversation survenue entre M. de Sainte- Aulaire, alors ambassadeur à Londres, et lord Aberdeen, chef du Foreign Office, avait prêté le langage suivant au ministre anglais : c Je suis bien aise, aurait-il dit, de m'expliquer catégoriquement avec vous sur ce point (notre occupation d'Alger). J'étais ministre en 1830. Si nous remontions à cette époque, j'aurais beaucoup à dire, mais je prends l'affaire telle qu'elle est en 1841, et je vous déclare que nous considérons maintenant l'état des choses en Afrique comme un fait accompli contre lequel je n'ai plus à faire aucune objection. > Lord Aberdeen écrivit aussitôt à lord Gowley, ambassadeur à Paris, pour protester contre le langage qu'on lui prétait. < Je n'ai jamais dit, rectifia-t-il, que je n'avais plus d'objection à faire contre l'établissement des Français à Alger, mais bien que je n'avais pas pour l'instant d'observations à faire sur ce sujet, et que mon intention était de garder le silence. Je pensais en effet qu'après dix ans de silence, l'heure
sion de notre guerre avec le Maroc, « la plus grosse question, prétendait Aberdeen, qui ait surgi entre les deux puissances depuis 1830 ». — « Que la France tire un seul coup de canon au Maroc, disait un jour sir Robert Peel, el la guerre éclatera ! » Ceci n'empêcha pas noire ambassadeur de notifier le 12 juin au cabinet anglais Touverture des hostilités avec le sultan de Fez. « Je le regrette profondément, répondit Aberdeen. N'ôtes-vous donc pas satisfaits de ce que vous détenez en Algérie et vous faut-il toujours autre chose ^ ? » — Le 8 juillet, le cabinet fut interpellé à la chambre des communes. « Que se passe-t-il sur la côte d'Afrique, lui demanda-t-on, et qu'est-ce que l'Angleterre compte faire pour empêcher le Maroc de devenir une deuxième Algérie ? » Le ministre protesta que jamais il ne permettrait à la France de s'installer au Maroc. Quant à l'Algérie, l'affaire était toujours pendante : « Nous n'avons pas eu à reconnaître l'état de choses qui règne actuellement à Alger, dit-il; notre consul M. Saint- John qui réside en cette ville n'est pas accrédité auprès du gouvernement français, mais il exerce ses fonctions en vertu de l'exequatur qui lui a été délivré par l'ancienne régence. » Quelques jours après le chef du Foreign Office tint un langage identique à l'ambassadeur de France.
Malgré les clameurs de l'opinion anglaise et l'extrême malveillance du cabinet de Saint-James, la France passa outre. Le prince de Joinville et le maréchal Bugeaud eurent vite raison de la puissance du sultan. La paix fut rétablie, et la solution de la question algérienne encore une fois ajournée.
On n'eut guère le loisir de s'en occuper à nouveau durant les dernières années du règne de Louis-Philippe.
actuelle n'était pas propre aux objections ; mais parce que ces objections n'ont pas été formulées il ne s'ensuit pas qu'elles n'existent plus. J'ai expliqué à l'ambassadeur de France l'erreur qu'il avait faite. Vous voudrez bien de votre côté donner lecture de cette dépêche à M. Guizot. » (Documents présentés à la chambre des lords, 1844.)
1. Dépêche de M. de Sainte-Aulaire, ambassadeur à Londres (Documents inédits).
Entre la France et l'Angleterre, les rapports s'aigrissaient chaque jour, en dépit des eflforts de M. Guizot. SiTincident du Maroc s'était dénoué à l'avantage delà France, Taffaire Pritchard se termina pour elle par une grave blessure d'amour-propre. Deux ans plus tard, notre diplomatie prit sa revanche et triompha dans la campagne matrimoniale qui devait, disait-on, unir à jamais les maisons de France et d'Espagne. Puis survint la tourmente de 1848 qui bouleversa l'Europe entière.
Lorsque Tordre fut rétabli, et que le gouvernement du prince-président chercha à orienter sa politique extérieure, l'attitude défiante, sinon hostile, des puissances continentales rejeta une fois de plus la France du côté de l'Angleterre. Le prince préludait ainsi à la politique qui devait faire combattre côte à côte les armées de France et d'Angleterre sous les murs de Sébastopol. Rarement les relations officielles entre les deux pays furent empreintes de plus de cordialité. Tout devint matière à compliments et congratulations, et notre expédition de Rome, qui en d'autres temps eût soulevé bien des orages, ne provoqua que d'insignifiantes observations.
C'est dans cette atmosphère favorable que la question algérienne apparut pour la dernière fois. Un incident prévu depuis longtemps allait en hâter la solution. M. Saint- John, qui pendant vingt-cinq ans était resté consul à Alger, parvenu à un âge fort avancé^ sollicita sa retraite (janvier 1851). On ne put la lui refuser, et il fallut pourvoir à sa succession. Or, un nouveau consul ne pouvait être installé à Alger qu'avec l'exequatur des autorités françaises. Tant que M. Saint-John était demeuré en fonctions, la France, peu désireuse de soulever des incidents inutiles, et l'Angleterre, qui" avait tout intérêt à laisser la question en suspens, avaient été tacitement d'accord pour laisser dans l'ombre la situation singulière de cet agent qui exerçait à Alger des fonctions officielles, sans avoir jamais reçu d'autre investiture que celle du dey Hussein. Lorsqu'il s'en alla, il devint nécessaire de prendre un parti. II y eut alors à Londres quelque vel-
LA QUEUËLLE d'aLGER APIIÈS LA CONtjVÊTE ! 83
It'ilé de résistance qui iiuiui<^tèi"eut le comte Walewski, notre ambassadeur, h Le hasard, éci'iviUjl coulldentielle*ment le 1*' novembre 1854, a porté h ma coiinaissuïice un renseignement dont je crois utile de vous rondre compte. Il existe a rAniiriuilé un rapport de Ji Drummond Hay * très recommandé h l'attention des lords de l'amirauté par lord Palmerston. Ce rapport traite de la possession de l'Algérie par la France, des conséquences de cette possession relativement k h navigation de la Méditenani5e, des craintes qu*elle peut inspirer pour Tavenir et enfin des moyens dont on pourrait user pour empêcher son agrandissement et y faire contrepoids. La question de lexequatur du consul d'Angleterre y est longuement discut<5e et enfin la prise de possession de Tunis en temps opportun y est indiquée comme le meilleur moyen de contrecarrer la prépondérance que donne à la France sa conquête de î'Algt^rie -.m
Cependant le cabinet français, qui tenait à en finir, s'appliquait autant que possible à diminuer I*importance du litige. Les exequatur, disait-on, sont des ailaires courantes instruites et mises au point par les bureaux ; il n'y avait aucune raison pour transformer en aiïaire d'Etat un aussi mince JncidenL Ministres et ambassadeurs avaient bien d'autres soucis. Finalement le Foreign OiTicc n*osa pas insister. Il comprit qu'il ne gagnerait pas grand chose k remettre en discussion une siluatiou de fait acceptée par toute l'Europe» et qu'une prescription déjà longue avait ratifiée. Il évita d'évoquer FafTairej et laissa les événements suivre leur cours naturet. En août 18*"4,le nouveau consul anglais M. Bell transmit à Londres une lettre du général Pélissier, gouverneur de l'Algérie, qui l'invitait à solliciter pour lui et ses collègues d'Oran, de
i. M. Drummond lUy, consul g(5nérnl d'An^îtrlùrre à Tanger, était Tune des pi?rsonnolîtés îos pins considérables lît tes plus éconlëcs du Colonial Office.
2. Leitre rDafidentiulle du toaite Walew&kî au baron Brimior, miaistre des afîaircs étrangères, 1'** norembre 1B51 {Bonumenti imdiU)-
Bône et de Philippeville rexequatur des autorités françaises. Après quelques hésitations le cabinet anglais céda et adressa à Paris une demande en ce sens. L'exequatur fut accordé avant la fin de Tannée, et c'est par cette voie détournée que l'Angleterre finit par reconnaître officiellement la souveraineté de la France sur TAlgérie. Elle avait mis vingt et un ans à se résigner aux faits accomplis.
Nous voici arrivés au terme de ce long duel qui pendant un quart de siècle mit aux prises la France et l'Angleterre. Nous avons voulu en retracer en détail les longues péripéties, car de tous les dissentiments survenus avec nos voisins au cours de la reconstitution de notre empire colonial, la querelle d'Alger fut le premier en date et peut-ôtre le plus grave. Elle est également Timage fidèle de tous ceux qui suivirent. A toutes les époques, ce furent les mêmes jalousies, les mêmes reproches, les mômes tentatives d'intimidation. La tactique de nos rivaux n a jamais changé : seuls les dénouements ont varié, suivant les hauts et les bas de notre fortune politique ; mais si notre expansion coloniale a connu des revers, il n'était pas superflu de montrer qu'elle compte aussi de belles victoires.
De cette première victoire, il faut faire hommage pour la très grande partie au gouvernement de la restauration, et tout particulièrement à deux hommes, que nos passions politiques ont mis longtemps au ban de la nation, mais qui, en dépit de leurs erreurs, n'en furent pas moins, dans une heure difficile, les bons serviteurs du pays. Charles X eut un geste vraiment royal, le jour où, dédaignant les menaces de l'étranger, il ordonna le départ de ses troupes. Le prince de Polignac fut avisé et courageux lorsqu'il sut faire accepter par l'Europe
notre renaissance militaire et maritime et contraignit à rinaction l'Angleterre hostile mais impuissante.
Cette part faite, et une part très large, au roi et à son ministre, reconnaissons que leur tâche fut singulièrement facilitée par les fautes de leurs adversaires.
C'est une vieille habitude d'attribuer à la politique anglaise les plus rares qualités de prévoyance, et de rattacher tous ses actes à des plans longuement mûris et savamment préparés. Peut-être est-ce faire la part un peu trop belle au génie anglo-saxon. En tout cas, cette qualité est chez lui bien souvent balancée par le défaut contraire, et il n'est pas rare de voir ce peuple se lancer à l'étourdie dans les entreprises les moins étudiées et les plus téméraires. Orgueilleux de sa puissance, intimement convaincu qu'il a le droit, sinon « de mépriser toutes les autres nations », comme a osé le dire un de ses écrivains les plus populaires *, du moins de refuser toute espèce de supériorité à quiconque n'est pas de son sang, l'Anglais a, parfois, expié chèrement sa superbe présomption. Rendonslui d'ailleurs cette justice qu'il n'a jamais hésité à payer la rançon de ses erreurs, même au prix des plus durs sacrifices, vaillamment supportés. Ce n'est pas l'histoire de la guerre du Transvaal qui démentira le jugement que le vieux Commines portait il y a quatre cents ans sur ses ancêtres : « Il n'est rien plus sot, plus maladroit, que quand ils passent premièrement, mais en très peu d'espace ils sont très bonnes gens de guerre, saiges et hardis. »
Il est facile, dans l'histoire de la querelle d'Alger, de retrouver la trace de ce défaut du génie anglais.
On ne dira pas, en effet, que la conquête de l'Algérie par la France fût de nature à compromettre la suprématie « mondiale » de l'Angleterre. Elle avait déjà sur nous une avance bien trop considérable ; dans la Méditerranée même, elle avait une situation trop solide pour avoir le droit de s'effrayer de nos prétentions, et il n'est