William Cobbett
guère possible de justifier par le très légitime souci de sa sécurité et de sa grandeur la levée de boucliers que provoqua chez elle Texécution de nos projets. On ne peut y voir qu'un de ces entraînements irraisonnés qui porte si souvent le peuple anglais à considérer comme une offense personnelle toute initiative heureuse d'un de ses voisins, tout succès maritime et colonial remporté par un pavillon étranger. Cette perpétuelle jalousie, exagération maladive de la sensibilité patriotique, fut à mainte époque de rhistoire la cause immédiate des erreurs de la politique anglaise et entraîna aux pires témérités ce peuple en général froid et prudent. En 1830, notamment, il ne craignit pas de rompre en visière avec la presque unanimité de l'opinion européenne, et réduit à ses seules forces, sans alliances, sans appui, sans môme cette force morale que donnent le droit et la justice, il osa provoquer un éclat qui faillit conduire à une rupture ouverte. C'était, il faut l'avouer, estimer très haut son prestige et sa puissance : aussi bien était-ce escompter trop largement la timidité de ses voisins ; c'était en un mot commettre la faute que M. de Bismarck jugeait être la plus à redouter de la part d'un homme d'Etat : « sacrifier au parti pris et faire dépendre ses résolutions d'une antipathie ou d'une prédilection pour les pays étrangers et leurs gouvernants* «.
On ne s'y trompa guère en Europe, et tout le monde prévit que nous sortirions vainqueurs de cette passe
4 . « Je n'ai de ma vie eu de sympathie pour aucun autre pays étranger que pour l'Angleterre et ses habitants, et encore aujourd'hui il y a des heures de ma vie où cette sympathie réapparaît. Mais ces genslà ne veulent pas que nous les aimions, et je verrais avec la même satisfaction nos troupes tirer sur les Français, les Anglais, les Autrichiens ou les Russes, si Ton me prouvait qu'il y va d'une politique prussienne saine et bien réfléchie... Pour moi, l'idéal de l'homme politique qui s'occupe d'affaires étrangères consiste à être dénué de parti pris et à préserver ses résolutions des influences d'une antipathie ou d'une prédilection pour les États étrangers et leurs gouvernants. »( Prince de Bismarck au général de Gerlach [Pensées et souvenirs^ t. I, p. 222]. )
LK QUERELLE d'aLGER — APRÈS LA CONQUÊTE 187
d'armes. A Berlin el à Pétersbourg on ne tarissait pas sur l'imprudence et la vanité de cette agression, et l'empereur d'Autriche lui-même disait à M. de Rayneval : « Soyez tranquille : ils feront leurs embarras, mais ils n'iront pas plus loin ^ » C'était l'impression générale que l'Angleterre s'était aventurée à la légère, et qu'en dépit de sa mauvaise humeur, a il en serait de la conquête d'Alger comme il en avait été de la guerre turque et des affaires de Grèce que la Russie et la France avaient menéesjusqu'au bout, malgi*é son opposition ^ ».
L'événement donna raison à l'opinion publique européenne. Au reste, l'Angleterre, qui avait mal engagé la partie, multiplia les fautes pendant tout le cours de la discussion. Dans sa passion contre la France, il semble qu'elle ait perdu tout sang-froid, et loin d'adopter une ligne de conduite ferme et raisonnée, elle s'abandonna tout entière aux impressions du moment, modifiant son attitude à chaque incident nouveau, se contredisant perpétuellement, et contrariant elle-même ses propres intrigues. Tantôt le cabinet de Londres excitait nos ennemis d'Alger, encourageant le dey à la résistance, et lui persuadant qu'il trouverait toujours un appui auprès de lui : il lui cherchait des alliés, lui fournissait des soldats et des munitions, s'ingéniait à faire échouer les tentatives d'accommodement, faisait tout, en un mot, pour rendre la rupture inévitable. Tantôt, au contraire, il pressait le sultan de s'entremettre pour forcer son pseudo-vassal à céder, et arrêter ainsi notre expédition. Un jour la Grande- Bretagne nous offre sa coopération militaire ; le lendemain, elle retire sa proposition. La perspective de nous voir installés à Alger l'épouvante ; et si le cabinet français commet l'imprudence de charger le pacha d'Egypte de venger nos injures, lui promettant de lui laisser toutes ses conquêtes sans rien garder pour lui, au lieu d'applaudir
t. M. de Rayneval au prince de Polignac, 29 mai 1830 (Affaires étrangères), 2. La princesse de Lieven à lord Grey, 29 mars 1830, op. cit.
à cetle combinaison bâtarde qui, dans le fond, n'aurait pas changé grand'chose au statu quo et nous aurait écartés des rivages d^Afrique, elle n'a de cesse qu'elle Tait fait échouer. Elle se plaint de nous voir disposer de notre conquête à notre gré sans consulter personne; et si le cabinet des Tuileries l'invite à se joindre aux puissances pour délibérer en commun sur le sort futur d'Alger, elle refuse avec humeur. Il semble vraiment que, durant cette période, les hommes d'Etat anglais et leurs agents n'aient eu, comme le disait M. de Polignac, « d'autre plan arrêté que celui d'agir partout et en toute occasion dans un sens opposé à celui de la France * ».
En fait, l'Angleterre a par trois fois laissé échapper l'occasion, soit d'arrêter notre expédition, soit d'en annihiler toutes les conséquences. Si elle avait laissé agir Mehemet-AIi, il est bien probable que nous ne serions pas aujourd'hui à Alger. Si elle avait pesé sur le dey, au besoin par une démonstration navale, pour l'amener à composition, la guerre aurait pu être évitée *^. Enfin si au dernier moment elle n'avait pas retiré ses offres de coopération militaire, offres que M. de Polignac avait déjà acceptées en principe, elle aurait évidemment partagé avec nous les bénéfices de la victoire.
Ces fautes et ces erreurs de la politique anglaise étaient si visibles qu'elles frappèrent tous les esprits en Europe, mais personne n'en fut plus choqué que M. de Metternich. 11 ne cachait pas à M. de Rayneval que son gouvernement avait une singulière chance d'avoir en face de lui des adversaires aussi peu adroits : « La conduite de ce cabinet, lui disait-il un jour, à propos de l'affaire d'Alger, n'est qu'imprévoyance et maladresse; il ne sort pas des hésitations et des contradictions : c'est bien sa faute si on en est arrivé à la situation actuelle ^ »
1. Instructions à M. de Laval, août 1829 {Affaires élrangcres).
2. Montalembert, ministre de France en Suède, Rapport au roi sur TafTaire d'Alger (Affaires étrangères).
3. M. de Rayneval au prince de Polignac, 29 mai i830 {Affaires étrangères) .
LA QUERELLE d'aLGEU APRÈS LA CONQUÊTE 189
Aux représentants mêmes de l'Angleterre, il ne ménageait pas de dures vérités : «Voyez-vous, disait-il un jour à Tun d'eux ^ j'ai prévu le danger de loin ; j'ai dit à voire gouvernement : Prenez garde, prévenez le mal, on ne m'a pas écouté : on a cru qu'il n'y avait pas de danger, ou que ce danger était éloigné, ce qui, chez vous où Ton vit au jour le jour, est regardé comme à peu près la même chose. On a attendu que le gouvernement français se soit bien compromis envers le public, qu'il ait fouetté le sang à la nation française, qu'il se soit engagé dans l'affaire de façon à ne plus pouvoir reculer, et alors enfm vous lui demandez des explications. Il vous les donne, mais tout cela n'aboutit à rien. Il dit : Nous ne voulons pas ceci, nous ne voulons pas cela, mais il n'en fera ni plus ni moins. C'est une colonie établie là, vous pouvez y compter, car vous ne ferez pas la guerre pour l'empêcher, et voilà où tout aboutit. » Et comme son interlocuteur protestait^ disant que personne ne pouvait prévoir les intentions de l'Angleterre, ni ce qui allait résulter de l'expédition : « C'est vrai, repartit M. de Mettemich, vous ne savez pas ce qui en résultera, mais vous savez très bien que, de toute manière, il ne peut en résulter que du mal. Si je me jette par cette fenêtre, je ne sais pas, il est vrai, si c'est le bras ou la jambe que je me casserai, mais je sais parfaitement que je tomberai dans le jardin, et que je n'ai aucune chance de m'envoler en l'air. Voilà votre situation : c'est celle du joueur qui a tellement compliqué ses paris que quoi qu'il arrive il faut qu*il perde, et tout cela est de votre faute. »
Ce jugement du vieil homme d'Etat autrichien est sévère, mais les Anglais ne doivent pas hésiter à le ratifier. Des événements de 1830, ressort pour eux celte morale qu'il est parfois dangereux de trop compter sur l'influence du prestige et sur le pouvoir de l'intimidation.
1. M. Chad, ministre d'Angleterre à Francfort. Lettre à lord Aberdeen dans laquelle il lui rend compte d'une entrevue qu'il venait d ayoir avec M. de Mettemich à son passage à Johannisberg, 18 juin 1830 {Record Office, Londres).
Les ultimatums et les menaces réussissent parfois ; mais parfois aussi on se heurte à des hommes qui savent y répondre, et il y a des époques où il vaut mieux s'en abstenir, lorsqu'on n'est pas bien décidé à employer ïullima ratio regum.
Les Anglais nous ont-ils aujourd'hui pardonné noire victoire ? Ont- ils pris leur parti de s'ôlre laissé devancer sur la côte barbaresque ? Ont-ils compris qu'un grand peuple a droit à sa place au soleil et que la France n'avait pas abusé de ce droit en prélevant sa part du continent africain ? Nous n'osons pas encore l'espérer, mais nulle part, grâce à Dieu, les préjugés ne sont étemels. Aussi viendra-t-il certainement un jour, où nos voisins d'outre-Manche souscriront à ce langage d'une belle impartialité, qu'il est consolant de citer après ces longues et irritantes discussions : « Tous ceux qui ont parcouru les rivages méridionaux de la Méditerranée doivent reconnaître de quel immense bienfait l'humanité est redevable envers la France pour sa conquête de l'Algérie. Et cependant, pour en prendre possession, la France a dû risquer une guerre avec la Grande-Bretagne. Bien plus, il a fallu vingt ans pour faire accepter par cette Angleterre civilisée et éclairée Tidée de son établissement définitif dans ce pays. C'est qu'en effet, tout ce que nous autres Anglais ne pouvons ou ne voulons pas faire par nous-mêmes, nous prétendons empêcher les autres de le faire ; et que nous regardons chaque succès obtenu par nos voisins comme dirigé contre nous, comme un attentat contre nos intérêts *... »