‹ France et AngleterreChapitre 47 sur 100 · L'AFFAIRE TUNISIENNE · texte numérisé non relu

L'AFFAIRE TUNISIENNE

L — L'orcupatîon du Ja TunUio est la conséquoncn de Ia conijtiéte de rAlgérÏB* — Tradiiîon tonslsnto cit» la politique françaUe à cet éj^ard. — Tfaditiona contraire de Tltalie et de TAngioterre.

II. — Comment la question tuniiiienjat' vint k être ponéo au cougrèi de Berlin. — Volte-face de l'Aiigktcrro. — Eatretien de lord Sa.lisburj et do SI. Waddiii^lon* — Tunis et la qucàtion de Cbyprtj.

11 L — Négrocialionsf poiitérieur«a au c on gréa. — L'ejcpèditïon française de 1881, et le traité du Bardo. — Réclamations de TAug^lelerre suivies d'un pAïuipt arongement.

IV\ — Conclusion sur l'attitude de ]a France et de l'Angleterre dans le léglement de la question tunisienne.

(f La questîOû tunisienne est aussivieille que la question atgiirienne. Elle en est contemporaine. Un bon Français peut-il supporter la pensée de laisser à d'autres qu'à une puissance faible, amie ou soumise la possession d'un territoire qui est, dans toute l*acception du ternie, la clef 4e notre maison ^ ? »

C'est dans ces termes à la fois nets et concis que M, Jules Ferry présenta Ta fia ire de Tunis au parlement. Itendons hommage à cet é minent homme d'Etat. Quel qu'ait été son rôle à d*autres heures, il a eu du moins à un haut dogré la compréhension claire et saine des choses coloniales. Bien plus ilaeu le courage infiniment rtire dans une démocratie jalouse et ignorante de s'élever au-dessus des passions mesquines et des combinaisons étroites d'une politique de couloir; de travailler pour le pays et non pour une coterie : exemple salutaire et digne de mémoire,

Tunis et Alger étaient en eflet les deux éléments d*une Même question^ et Ton peut s'étonner qu il se soit écoulé

1. Jules Ferry, Discours à la chambre des tiéputés^ 5 novembre ISSl.

un demi-siècle avant que nous nous soyons d(^cidés à compléter notre œuvre, car la seconde opération était la conséquence inévitable de la première. Entre les deux pays, leur sol, leur population, point de difiFérences sensibles : aucune frontière naturelle ne les sépare ; de larges vallées les unissent. Là comme ici, on trouve les mêmes races, les mômes mœurs, les mêmes croyances. Flanquée à Test par les plaines désertiques de la Tripolitaine, à Touest par les montagnes abruptes et les tribus farouches du Maroc, l' Algérie-Tunisie forme un bloc fortement uni, que l'histoire, la géographie et l'ethnographie contribuent à cimenter de façon indissoluble. Elles sont la dépendance et le complément Tune de l'autre. Pouvait-on admettre deux maîtres dans une seule et même contrée ? Fallait-il que l'anarchie désolât indéfiniment cette province détachée de notre empire méditerranéen, laissant ainsi suspendue au-dessus d'elle l'éventualité toujours menaçante d'une intervention étrangère?

Aucun de nos gouvernements ne la jamais pensé. Depuis l'époque de la conquête d'Alger, ce fut la préoccupation constante de tous les hommes qui se succédèrent au pouvoir d'écarter toute influence européenne de la régence, d y maintenir le statu quo, en attendant que les circonstances nous permissent de la rattacher à notre domaine. M. de Polignac sacrifiait inconsciemment à celte idée lorsqu'il négociait avec Mehemet-Ali l'établissement d'un système franco-égyptien sur tout le littoral nord de l'Afrique. Il s'y conformait également au lendemain de la chute d'Alger, en envoyant une escadre à Tunis pour imposer au bey l'amitié de la France, l'abolition de l'esclavage et le respect des chrétiens. De même le maréchal Clauzel, qui, donnant à la même idée une forme originale mais un peu prématurée, imagina de lier partie avec la maison régnante de Tunis, et d'installer sur toute la côte, depuis la Tripolitaine jusqu'au Maroc, des princes tunisiens sous la suzeraineté de la France. Le gouvernement du roi Louis-Philippe désavoua son représentant, mais il resta fidèle au principe, et lorsqu'en 183S la Porte,

LAFFAIIIE TUNISinXNE 1 StH

qui venait de faire réoccuper Tripoli, entreprit de restaurer son autorité à Tunis, 1 amiral Hugon reçut Tordre de barrer la route a la flotte ottomauf^. Le sultan céda, au grand déplaisir de T Angle terre ^ Dix ans plus lEtrd, il renouvela sa tentative sous une autre forme et dt^pt^cha k Tunis un de ses officiers, porteur d'un lirninn d'investiture pour le bey. Celui-ci, à Tinstigation du consul de France, répondit n i|u"iL teûaii librement de ses pères la souveraineté de Tunis et qu'il n'avait nul besoin d'une investiture quelconque '^ )K

Le gouvernement de Napoléon lit ne se départit jamais de cette ligne de conduite, et il eut plusieurs foii? h faire preuve de la même vigilance an cours des périodes d anarchie sanglante qui désolèrent la régence à cette époque. C'est ainsi qu'en 4H54, la Porte ayant manifesté rinlention d*y rétablir Tordre, SL Drouyn de Lhuys manda à notre ambassadeur M. de Mo us tiers de s'y opposer. Le sultan, qui avait a cette époque des sujets plus pressants de préoccupation, céda facilement aux représentations de la France, « Il faut quelque chose entre la Porte et nous, disait à ce sujet XL de Moustier ; si lu Tunisie n'existait pas, il faudrait Tin venter ^. n -

Une dernière alerte eut lieu en 1864, à l'occasion d'une insurrection dirigée contre le bey et son ministre Khereddin. Le sultan rassembla des troupes et des vaisseaux

\. D^pêf.ho du général Sébasliani, ïimbassaiïetïr à Londres, rendant compte d'uiK- conversai ion avec lord PnlmiTston, iH'Xi. — M. Guiiot a réâumé en quelques lipnes^ dans ses Mémoires, la poliUqut! fït-rsisianle du gouvernement de Juillet dans l'Afrique du Nord : a Une lïscadre turque, dtl-il, sortait presque chaque année de la mer de Marmara pour aller faire sur la côfe tunisieime une démonstration plus on moins menaçante. Mais nous tou lions le maintien du nialu quo, et chaque fois qu'une escadre turque s^appro^-hait ou menaçait de s'apprortier de Tunis, nos vaiss^eaux &*appnjehaientd(? eette rôte aTec ordre J".' protéger le bey contre toute entreprise Je:? Tures, »

*i. Le fait est ru p port f^ dans une dèpijche de M. Ilarthelémy-Snint^ Hilaire, ministre des affaires étrangères, à M, Tissot, ambassadeur à ConstantiDople, 18 avril laHl.

3, Dépêclie précitée de M- Barthélemy-Saint-Hilaire,

et annonça Tintention de venir mettre les rebelles à la raison. Le cabinet des Tuileries envoya immédiatement un corps d'observation h Tebessa et prévint la Porte que si elle persistait dans ses idées, nos soldats seraient à Tunis avant les siens. De nouveau la Porte recula, et renonça à ses velléités d'intervention.

Contre les prétentions des autres puissances, la France ne faisait pas moins bonne garde. Deux d'entre elles, l'Italie et l'Angleterre, étaient à redouter. Dès 1830, le cabinet de Turin avait montré quelque jalousie de notre expédition à Alger. Battu de ce côté, il avait reporté toute sa sollicitude sur Tunis, où les consuls sardes, profitant de l'importance croissante de la colonie italienne, ne tardèrent pas à fortifier leur situation. En 1871, on put croire que la question tunisienne allait être tranchée en faveur de l'Italie. Avant même que l'unité du jeune royaume fût assurée et son existence légalement reconnue, Tambitiou l'entraînait au delà de la Méditerranée. Des démêlés financiers, comme il en surgissait chaque jour à Tunis entre le bey et les Européens, lui avaient ménagé un prétexte commode. Déjà le consul Pinna avait amené son pavillon; une escadre et un corps de débarquement étaient réunis à Gènes, lorsque notre chargé d'affaires à Florence, M. Rothan, intervint avec une rare présence d'esprit, et finit par obtenir la révocation des ordres donnés. Ce fut un beau succès diplomatique. Il passa inaperçu en son temps au milieu des catastrophes qui accablaient notre malheureux pays, mais c'est aujourd'hui une raison de plus pour rendre à son auteur Thommage qui lui est dû ^

Si l'Italie était à redouter, l'Angleterre l'était bien davantage. Ce n'est pas qu'elle ait jamais eu des prétentions arrêtées sur Tunis. Sans doute elle avait pu envisager

1. « ... Vous avez très utilement procédé ; vous avez arrêté le départ de l'escadre italienne pourLa Goulette, et grâce à votre intervention, les intértHs français ont été sauvegardés. Je vous réitère, au nom du département, l'expression de ma reconnaissance pour votre ferme et intelligente conduite. » (Dépêche de M. Jules Favre à M. Rothan, 30 mars 1871.)

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réventualité d'y trouver une compensation à notre établissement en Algérie, et les avis répétés de M. Drummond Hay, consul d'Angleterre à Tanger, dont le comte Walewski s'était à bon droit inquiété, n'avaient pas été sans trouver quelque écho au Colonial Office ^. Mais ces velléités n'allèrent jamais bien loin. Par contre, l'Angleterre resta longtemps intraitable sur le principe de l'intervention française. A la question tunisienne, disait-on à Londres, il n'y a d'autre solution que le maintien du statu quo, car le jour où l'on verrait Tunis et Bizerte réunis à l'Algérie, la liberté de la Méditerranée serait à la discrétion de la France. Pour amener les hommes d'État anglais à modifier leurs vues, il fallut un concours extraordinaire d'événements, suite de la guerre russo-turque de 1877, qui, en ouvrant à leurs ambitions des horizons plus étendus, relégua la question tunisienne à l'arrière-plan.

Jusque-là, c'est-à-dire pendant près d'un demi-siècle, la politique de l'Angleterre à Tunis fut exactement celle qu'elle avait suivie à Alger. Tous nos mouvements furent épiés, toutes nos démarches censurées, au point que lord Palmerston voulut s'opposer en 1836 à notre expédition de Constantine, en raison du voisinage de la frontière tunisienne 2. Les consuls anglais s'unirent aux agents italiens pour ruiner notre influence. En 1830, M. Read fit de vains efforts pour faire échouer la mission de l'amiral de Rosamel. Son successeur, sir Richard Wood, un des hommes les plus remarquables de ce corps consulaire auquel la politique de la Grande-Bretagne est redevable d'une bonne partie de ses succès, réussit à se faire à nos dépens une situation des plus solides. Il avait mis tous ses soins à fortifier dans la régence le parti turc, servant ainsi les

i. Voir la dépêche déjà citée du comte Walewski, ambassadeur do France, au baron Brenier, ministre des affaires étrangères (chap. iv'.

2. Voir précédemment (chap. iv) les dépêches du général Sébastiani, ambassadeur à Londres, et de M. de Sainte- Aulaire^ ambassadeur à Vienne, celle-ci relatant un propos de M. de Metternich, lequel affirmait tenir de source certaine que la conservation de Constantine amènerait une rupture entre la France et l'Angleterre.

vues de son gouvernement, qui visait à restaurer l'autorité ottomane, de façon à rendre impossible toute intervention française. Durant la crise de 1864, on le vit courir de ville en ville pour organiser des manifestations en l'honneur du sultan. Son plan ayant échoué, il changea de système, et entreprit de donner à ses compatriotes la haute main dans toutes les affaires financières et industrielles de la régence. En quelques années, il réussit à leur faire concéder les chemins de fer de Tunis à La Goulette et de Tunis à la frontière algérienne, ce qui mettait aux mains de l'Angleterre toutes les voies d'accès vers la capitale ; heureuse application de cet axiome de la politique anglaise, que la pénétration économique est le prélude nécessaire de toute action diplomatique ou militaire *.

Pareille situation ne pouvait durer indéfiniment. Le moment approchait où l'état d'anarchie et de décomposition, dans lequel se débattait la régence, allait aboutir à une intervention étrangère, et chaque jour de retard augmentait pour nous le risque de nous voir devancés. D'ailleurs, l'intérêt même de la sécurité matérielle de nos possessions algériennes nous commandait de détruire à nos portes un foyer d'agitations et d'intrigues qui gagnait de proche en proche, et que le gouvernement beylical était incapable de supprimer *. Aussi l'éventualité d'une occu-

1. L'Angleterre ne conserva pas longtemps ces concessions. A la compagnie anglaise du chemin de fer de La Goulette fut bientôt substituée une compagnie italienne. Quant à la société qui avait reçu la concession du chemin de Tunis à la frontière, elle ne put réunir les capitaux nécessaires et son titre devint caduc. M. Roustan, notre consul général, en profita en 1875 pour faire transférer la concession à une compagnie française qui mena Tentreprise à bonne fin.

2. Dès 1864, il avait fallu mobiliser des troupes algériennes pour empêcher que l'insurrection de la Tunisie ne se propageât chez nous. Les tribus des Khroumirs, campées sur le territoire de la régence mais indépendantes de fait, passaient journellement la frontière, sans qu'il nous fut possible de réprimer ou de punir leurs incursions. De 1870 à 4880, nos officiers signalèrent deux mille trois cent soixante-cinq incursions de ce genre ayant abouti à des pillages et à des meurtres. En 1878, un navire français, V Auvergne, échoué sur la côte, fut pillé

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palion militaire était-elle depuis longtemps admise ea principe, et un parfait accord existait sur ce point entre nos agents dans la régence et le gouvernement. Dès lHt5i, le colonel Campenon, qui résidait à Tunis en qualité de membre de la mission militaire française, sollicitait rt>ïivoi de troupes pour étouffer l'insurrection. Quatre ans plus tard, une note du ministère des affaires étrangères laissait prévoir l'intention d'occuper la partie sud de la régence, pour prévenir toute tentative d'occupation étrangère ou de révolte : « Ce serait, y lisait-on, un moyen terme qui permettrait de concilier l'existence du beylick comme souveraineté indépendante, avec les garanties que réclament non seulement les intérêts de nos nationaux, mais ceux qui se rattachent d'une manière plus générale pour la France à la question tunisienne. » M. de Botmiliau, notre représentant à Tunis, ne cessait de mettre le gouvernement en garde contre les dangers d'une plus longue abstention : C'est l'anarchie qui règne en Tunisie, répiHaitil constamment, et l'anarchie entraîne nécessairement Toccupation étrangère... Si nous nous trouvons un jour devant le dilemme de laisser une autre puissance occuper la Tunisie ou de l'occuper nous-mêmes, le doute, je crois, ne serait pas permis, et tout en regrettant une pareille nécessité, nous devrions nous en emparer. » Enfin, le 28 décembre 1871, il concluait formellement en ces termes :of.le ne crois pas que l'occupation de la régence puisse désormais être évitée ^ » — Dix ans plus tard, les événements donnaient raison à notre prévoyant consul général.

Ce n'est donc pas M. Jules Ferry qui a inventé la question tunisienne. Elle existait depuis longtemps et luimême ne manqua pas de déclarer que la campagne de 1881 était l'épilogue du drame dont le premier acte s'était

par les naturels, sous les yeux des autorités beylicales impuissantes- En 1880, le Centoni subit le même sort (Voir Livre jaune, et dtscouiT de M. Jules Ferry).

1. Dépêches de M. de Botmiliau, passim, et notamment celles du 19 octobre, 21 et 28 décembre 1871. Voir également le Livre jawieci le discours de M. Jules Ferry, déjà cilé.

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déroulé en 1830 sous les murs d'Alger. Au cours de la discussion qui s'engagea devant les chambres il se réclama hautement des gouvernements qui l'avaient précédé, de la monarchie de Juillet comme de l'empire, « dont la politique également positive, constante, absolument rebelle à toute compromission... dénote une suite d*idées, une unité de desseins et de conceptions tout à fait remarquables » : paroles qu'on n'aurait môme pas la pensée de relever en d'autres temps, mais qui pour Tépoque étaient vraiment courageuses, car nos misérables divisions intestines empêchent trop souvent nos hommes d'Etat de reconnaître et de respecter les lointaines traditions de notre politique nationale.

Le principe admis, restait à préparer l'exécution, et surtout à obtenir de l'Europe la liberté d'agir. La Russie, occupée en Orient, se désintéressait de la question. De même l'Allemagne, qui ne voyait pas d'un mauvais œil notre activité se tourner vers les choses coloniales. Seule des grandes puissances du continent, l'Italie était passionnément hostile à nos projets, et le sentiment national se soulevait à la pensée qu'on pût renoncer à la Tunisie, terre promise des émigrants siciliens et calabrais, à peine séparée de la métropole par un simple canal maritime.

Ces raisons n'étaient pas sans valeur, et si nous n'avions pas été établis en Algérie, personne n'eût été en droit de disputer Tunis à l'Italie. Mais si ce pays pouvait arguer de son voisinage et des intérêts de ses nombreux nationaux, ces arguments se retournaient contre lui, lorsqu'il prétendait nous les opposer, car entre la Tunisie et l'Algérie, il y avait des liens encore bien plus étroits qu'entre la Tunisie et la Sicile. 150 kilomètres de mer valaient plus comme frontière qu'une ligne conventionnelle tracée par la campagne, et l'on ne pouvait guère mettre en balance les intérêts politiques et militaires

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des doux puissances. Aussi, aux pmlestations du cabinet italien^ LHait-il facile à nos diplomates de riposter par des raisonnements identiques, mais beaucoup plus probants et laissant peu de place à la discussion. Cette discussion à vrai dire ne fut pas longue. Elle fut très vive, presque violente, et laissa malheureusement des traces pénibles dans les rapports des deux pays, mais le terrain tétait trop mauvais, et la situation de rilalie trop incertaine à celle époque pour qu'elle devînt dangereuse.

Le danger pour la France ne pouvait venir que de l'Angleterre, On devait mi^me s attendre de sa part à un vélo formeL Le mot, cependant, ne fut pas prononçai, et c'est peut-^tre la seule fois dans notre histoire coloniale moderne que ce pays ne chercha pas h s'opposera notre expansion au dehors. Le cas est assez rare pour être tUucîdï^.

Pour comprendre ce qui advint alors, il est nécessaire de revenir sur les événements qui, en 1877-1878, agitèrent si profondément toutes tes puissances européennes.

Le 23 avril i877, la Russie avait déclaré la guerre k la Turquie, et moins d'un an plus tard, ses troupes campaient aux portes de Constantinople : d'ofi, grosse rumeur d'un bout à lautredu continent \ chacun se prépara en vue d'un avenir mena^^ant. La Russie et TAng le terre, à la veille d'en venir aux mains pour la solution du problème oriental, cherchèrent partout des alliés.

L'Allemagne resta impénétrable, et h toutes les avances du prince Gortchakolf, M. de Rismarck répondit en se dérobant. Peut-ôlre ne lui déplaisait-il pas d'assister à un conflit armé entre les deux éternels antagonistes, qui lui eût fourni les meilleures occasions de pécher en eau trouble. Lu tout cas, le rote dVrhitre lui semblait avantageux, et, libre de tout engagement, il se sentait assez fort pour diriger les événements h son gré et en profiter au mieux de ses intérêts.

Avec rAutriche, le cabinet de Pétersbourg ne fut pas plus heureux. 11 avait essayé de s'entendre avec elle, mais, ellrayé de ses prétentions, et certain d'ailleurs que la cour de Vienne, dominée par TAllemagne, n'oserait jamais lui

donner un concours effectif, il coupa court à la négociation. Restait la France, qui bien que meurtrie encore de ses récents désastres, pesait d'un gros poids dans la balance. Depuis plusieurs années, elle avait travaillé avec succès à se rapprocher de la Russie, et en 1875, elle avait en des circonstances tragiques recueilli les premiers fruits de sa nouvelle politique. A l'heure présente, deux alternatives se présentaient pour elle : ou bien faire cause commune avec la Russie : à elles deux, tenir tôte à l'Angleterre, et tirer le meilleur parti possible du règlement des affaires orientales; ou bien se rallier plus ou moins ouvertement à l'Angleterre, et tâcher d'obtenir le prix sinon de son appui, du moins de sa neutralité bienveillante.

La première combinaison était séduisante : ses adversaires la jugeaient grosse de périls et destinée à provoquer une conflagration générale, mais elle n'en comptait pas moins dans le gouvernement français de nombreux partisans. L'Angleterre ne l'ignorait pas ; elle connaissait également les pressantes démarches faites par le cabinet de Pétersbourg pour entraîner la France à sa suite, et le voyage à Paris du général Ignatieff, ses mystérieux entretiens avec le duc Decazes, l'avaient remplied'alarmes. De là, les avances significatives qu'elle prodigua alors à notre pays ; de là, également, l'impatience avec laquelle elle attendit la chute du gouvernement du maréchal de Mac-Mahon, et les flatteries intéressées dont elle caressa la vanité des hommes nouveaux, qui chez nous montaient à l'assaut du pouvoir *. On savait, en effet, à Londres que les chefs du parti républicain n'avaient aucun goût pour l'alliance russe, et que le ministre des affaires étrangères qu'ils

1. Les contemporains ont gardé le souvenir de la campagne discrète menée en ï 877 par l'Angleterre auprès des chefs du parti républicain dont on escomptait Tarrivée aux affaires, pour les détourner de Talliance russe et préparer une nouvelle entente cordiale. C'était Tépoque où le prince de Galles rencontrait secrètement M. Gambetta chez une personnalité parisienne des plus en vue et travaillait à apprivoiser et à charmer le célèbre tribun : « Donnez-moi donc votre photographie, lui dit-il un jour; la princesse est désolée de ne pas vous connaître. » {Récit (Vun témoin.)

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lenaienl en réservée, était depuis louglemps acquis ans idées anglaises. Aussi le cabinet britannique vit-il avec une satisfaction non dissimulée les élections d*octobre 1877, ravènement du cabinet Dufaure-Waddington, et la nouvelle orientation politique qui en fut la conséquence, lïfs lors, assuré que la Hussie ne trouverait d'appui ni k Vienne ni à Paris, et que rAllemagnc ne sortirait pas de son rôle a d'honot'^te courtier», lord Beaconsfield se sentit les coudéefï franches. Le 14 février 1878, les flottes angolaises passèrent les Dardanelles. Elles vinrent mouiller devant Constantinoplej avec optre de mettre h terre leurs troupes de débarquement, si rarmée russe entrait dans la capitale- L'empereur Alexandre temporisa et essaya de négocier. On parla vaguement d'un congrès chargé de rétablir Tordre dans la péninsule Balkanique ; puis, prenant soudain son parti et prt'^cipitant les derniers pourparlers, il arracha au sultan abattu le traité de San Stefano qui le mettait h sa merci, et équivalait a supprimer la Turquie au profit du vainqueur (^1 mars). Quinze jours plus tard, il notifia aux puissances qu il n'enverrait pas ses représentants au congres proposé, si l'on devait y mettre en discussion les clauses du traité qui intéressaient spécialement la Russie et la Turquie.

La ri poste de T Angle terre arriva sur T heure. Une seconde escadre vint renforcer la première en vue de Constantinople ; des troupes furent mobilisées aux Indes et a Malte, et lord Salisbury, qui venait de remplacer au Foreign Office lord Derby jugé trop timide, déclara officiellement que rAnglelcrre ne reconnaîtrait jamais le traité de San Stefano, car Tasservissement de la mer Noire à la Russie el l'anéantissement de Fempire ottoman étaient inconciliables avec ses légitimes intéri^ts (T' avril).

La Russie céda, Kpuisée par une rude guerre, isolée et sans appui en face de ta Grande-Bretagne menaçante, elle abdiqua ses prétentions, renonça par avance à la plus fraude partie des avantages qu'elle s'était ménagés à San Stefano, et reconnut sans restriction la souveraineté du congrès.

C'était le triomphe de TAngleterre, mais il lui ixîstait encore à profiter de sa victoire. Lord Beaconsfield s'adressa alors à la Turquie. « Il lui remontra qu'en face de la Russie victorieuse et irritée, il lui fallait un appui garanti par un traité. Cet appui, l'Angleterre était prête à le lui promettre, mais il était bien juste de le reconnaître par quelques sacrifices. Et voilà comment le divan fut amené à conclure secrètement, le 4 juin, l'étrange traité par lequel la Turquie chargeait l'Angleterre du soin de défendre au besoin ses possessions de l'Asie Mineure, promettait de réformer suivant ses avis et sous son contrôle l'administration de ses provinces asiatiques, et lui permettait d'occuper l'île de Chypre*. »

Sans doute, ce n'était pas là tout ce qu'aurait désiré l'Angleterre. A Chypre, elle aurait ardemment préféré l'Egypte, mais elle n'osa' pas aller si loin par crainte d'indisposer les puissances dont elle avait besoin sur le continent. Au surplus, la convention du 4 juin était déjà pour lord Beaconsfield un véritable coup de maître. Grâce à elle, l'Angleterre tenait à la face du monde la Russie en surveillance et le sultan en tutelle : de Chypre elle commandait tout le bassin oriental de la Méditerranée.

Le plan de l'Angleterre se développait ainsi avec une parfaite netteté. Elle avait sauvé la Turquie, mais avait eu soin de prélever par anticipation sa part de bénéfices. Restait à faire consacrer par l'Europe le triomphe de son double jeu. C'est à quoi ses représentants à Berlin, lord Beaconsfield et lord Salisbury, s'employèrent avec un art consommé.

Ils comprirent tout de suite qu'il fallait faire la part du feu, se montrer accommodants et chercher à satisfaire tout le monde. Ils joueraient au début le rùle de médiateurs désintéressés, sauf à se dévoiler le jour où ils auraient gagné les bonnes grâces et la reconnaissance de leurs collègues. L'Allemagne persistant à se tenir à l'écart, se bornant à marquer les points et à tenir les fonctions de

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