Debidour, Histoire diplomatique de l'Europe
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juge de camp, il n'y avait pas à s'en préoccuper. Les Autrichiens au contraire étaient à ménager. Lord Salisbury leur proposa la Bosnie et l'Herzégovine, et la proposition fut adoptée en dépit de la mauvaise humeur du prince Gortchakoff et des récriminations des Turcs. Cette affaire réglée, les Anglais s'occupèrent de la France.
Le 7 juillet 1878, lord Salisbury vint trouver M. Waddington, alors ministre des affaires étrangères et représentant de la France au congrès. Il lui communiqua confidentiellement la convention anglo-ottomane du mois précédent relative h Chypre, et lui demanda dans quelles conditions il pouvait compter sur son agrément. M. Waddington, pris au dépourvu, fut assez embarrassé pour donner une réponse ferme ; la conversation se maintint quelque temps dans les généralités, et les deux interlocuteurs examinèrent la situation que ce nouvel état de choses créait aux puissances méditerranéennes, en particulier à la France et à l'Angleterre.
Peu à peu lord Salisbury précisa le débat. Il fît entrevoir la possibilité pour la France d'obtenirune compensation qui balancerait les avantages reconnus à la Grande-Bretagne, à la Russie et à l'Autriche. LaTunisie était tout indiquée : » Le régime actuel ne peut durer indéfiniment, dit le ministre anglais, et dans notre opinion c'est à vous qu'il appartient de présider à la régénération de ce pays. Jusqu'à quand laisserez-vous Carthage entre les mains des barbares? Faites dans la régence ce que vous voudrez. L'Angleterre ne s'y opposera pas ; nous respecterons vos décisions et acceptons d'avance toutes les conséquences que peuvent impliquer pour la destination ultérieure de Tunis le développement naturel de votre politique. »
M. Waddington, surpris de la confidence, resta sur la réserve. Il répondit que la situation géographique et politique de la régence forçait assurément la France h n'y admettre d'autre influence que la sienne, mais que le gouvernement de la République n'avait pour l'instant aucune velléité d'annexion ; il se bornait à revendiquer l'entière liberté d'agir à Tunis ainsi que l'exigeraient ses
intérêts. Lord Salisbury prit acte de cette déclaration et le soir môme, lord Beaconsfield, pressenti par le ministre français, confirma le langage de son collègue.
Il n'y avait à coup sûr dans ces conversations officieuses ni engagement ferme de la part du cabinet britannique, ni marché définitivement conclu, mais Tidée était lancée, les jalons posés, et cela suffisait aux représentants de l'Angleterre pour les affranchir de toute crainte du côlé de la France. Aussi dès le lendemain, 8 juillet, se décidèrent-ils à communiquer officiellement au congrès le traité du 4 juin précédent, ajoutant que les ordres étaient déjà donnés pour l'occupation immédiate de Chypre. Le prince GortchakoflF, irrité et stupéfait, voulut prolester, mais le comte Andrassy et M. Waddington demeurèrent impassibles. Une fois de plus, il dut céder.
Ce fut la dernière séance du congrès. Quatre jours plus tard, il clôturait ses travaux et ses membres se dispersaient. Le prince Gortchakoff rentra à Pétersbourg humilié et aigri, tandis que lord Beaconsfield triomphant s'en retournait à Londres oîi l'attendaient les acclamations de tout un peuple. De son côté, M. Waddington n'avait pas lieu d'être mécontent de sa campagne, im peu efifacée peut-être mais néanmoins fructueuse. Il s'en ouvrait complaisamment à l'ami qui l'accompagnait à la gare, lui racontant avec animation les incidents et les scènes des jours précédents. Au moment de monter en wagon, il conclut gaiement en frappant sur sa poche : « Mon cher, je rapporte là dedans la Tunisie *. »
L'affaire n'était pas conclue cependant, et M. Waddington s'en aperçut aussitôt qu'il entreprit d'obtenir laconfir-
i . Les documents officiels publiés sur le congrès de Berlin ne contiennent naturellement pas trace de l'incident tunisien. Nous avons pu le reconstituer au moyen de la correspondance échangée ultérieurement entre les cabinets de Londres et de Paris, et surtout grâce aux récits de certains contemporains à même d'être fort bien informés.
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mation officielle des entretiens de Berlin. Dès le 23 juillet, il écrivit à notre ambassadeur à Londres, M. le duc d'Harcourt, pour le mettre au courant de la situation. U lui adressa une sorte de procès-verbal de ses conversations avec les ministres anglais, Tinvitant à communiquer sa dépêche à lord Salisbury et à en provoquer une réponse. Il y eut quelque embarras à Londres, où l'on n'avait pas compté que l'échéance fût si proche. A la communication du duc d'Harcourt, le chef du Foreign Office répondit par une dépêche à son ambassadeur à Paris, lord Lyons, où sans nier le fond des choses, il chicanait sur les mots et s'appliquait à en atténuer la portée. « L'Angleterre, y disait-il, n'a jamais méconnu que la présence de la France en Algérie lui donnait le pouvoir d'exercer avec une force décisive une pression sur le gouvernement de la Tunisie. C'est un résultat que le gouvernement britannique a depuis longtemps reconnu comme inévitable, et accepté sans répugnance. Mais, il y a une forte nuance entre approuver un fait et céder à la nécessité imposée par les circonstances. L'Angleterre ne peut aller au delà. D'ailleurs l'événement auquel on fait allusion est certainement très éloigné *. »
En même temps qu'il nous faisait adresser cette réponse ambiguë lord Salisbury s'occupait à rassurer la partie adverse. La presse en effet s'était emparée de l'incident, grâce à quelque indiscrétion ; et la nouvelle avait causé une émotion assez vive à Tunis et à Constantinople. Le consul britannique, sir Robert Wood, en avait écrit à son gouvernement, et demandé l'autorisation d'opposer un démenti aux bruits qui couraient dans la régence. Cette autorisation lui fut accordée le 7 août dans les termes les plus formels, et le consul reçut Tordre de dire au bey que jamais l'Angleterre n'avait offert la Tunisie à la France. Quelques jours plus tard, sir H. Layard, ambassadeur à Constantinople fit au sultan une déclaration analogue.
Deux années se passèrent sans que lai France osât pas-
i. Dépêche de lord Salisbury à lord Lyons, 7 août 4878.
ser outre. M. Waddington, satisfait de l'avantage moral qu'il avait rapporté du congrès, et hypnotisé parralliance anglaise, craignait d'en compromettre les résultats. Il sentait que les hommes d'Etat d'outre-Manche, sans nier la dette contractée envers nous à Berlin, n'auraient pas été fâchés d'en reculer indéfiniment le payement, et cela suffisait pour le maintenir dans la plus complète immobilité. Au reste, l'opinion publique l'approuvait pleinement. C'était Tépoque où Ton tenait pour un dogme intangible, que la France, à peine relevée de ses désastres de 1870, ne pouvait pratiquer qu'une politique de « recueillement », et l'on n'avait garde d'y manquer, sans s'apercevoir que le recueillement frisait bien souvent la pusillanimité ^. L'arrivée aux affaires de M. Jules Ferry vint rendre quelque fermeté à notre diplomatie. Le nouveau ministre eut le courage de braver à la fois des clameurs d'une opposition inconsciente et les doléances de TAugleterre. Le 4 avril 1881, il obtint du parlement avec les crédits nécessaires l'autorisation de préparer une expédition « qui devait mettre à l'abri d'une façon sérieuse et durable la sécurité et l'avenir de l'Algérie ». Quelques jours après nos troupes entrèrent en campagne.
Le gouvernement anglais demeura fort embarrassé : sans doute notre décision ne lui plaisait guère, et il ne manqua pas de le déclarer ouvertement au cabinet français, mais M. Gladstone et lord Granville, qui depuis un an avaient remplacé aux affaires les chefs du parti conservateur, étaient peu enclins à s'y opposer. Ni l'un ni l'autre ne se souciaient de soulever de nouvelles difficultés internationales, et la politique aventureuse de lord BeaconsfielJ
2. Mot du général Ignatieff, au sortir d'une entrevue décisive avec le duc Decazes qui avait décliné les pressantes ouvertures de Tempereur de Russie : « Il n'y a rien à faire avec la France, dit alors l'aide de camp du tsar, elle est dans une crise de pusillanimité. » Le mot était injuste en 1877, car le duc Decazes pouvait légitimement penser que l'heure était peu propice en France pour une politique d'aventures. En revanche on peut l'appliquer très justement à notre politique extérieure de 1878 à 1881.
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avait provoqué dans le pays, sinon une véritable réaction, du moins un évident besoin de repos et de tranquillité. D'ailleurs, le nouveau cabinet libéral se sentait lié parles déclarations de son prédécesseur. On avait beau torturer les textes, équivoquer sur les termes précis des déclarations de lord Saiisbury à M. Waddington, le sens géaéral de la démarche de l'ancien chef du Foreign Office était si clair qu'on ne pouvait s'y méprendre, et les Anglais euxmêmes le reconnaissaient^. Aussi lord Saiisbury refusat-il d'accéder à la demande du sultan (26 avril) et du bey, qui le pressaient de nous arrêter. Sa réponse fut « qu'il déplorait vivement que la France ait cru devoir soulever à son profit une nouvelle question d'Orient, mais que l'Angleterre, n'ayant aucun intérêt particulier dans les affaires de Tunis, n'avait pas de motif suffisant pour intervenir 2 ». Il se borna à nous offrir dans les termes les plus modérés ses bons offices pour ramener la paix entre la république et la régence. « Le gouvernement de la reine, écrivit lord Granville àlordLyons, nemet pas en doute la sincérité des déclarations du gouvernement français, telles que Votre Excellence les a formulées dans une dépêche antérieure, desquelles il résulte que la France n'a pas l'intention d'annexer Tunis, ou d'assumer la souveraineté de cette régence... Mais le bey et la Porte ont invoqué la médiation de l'Angleterre, et d'ailleurs tout ce qui touche à une province méditerranéenne intéresse TAngleterre. Aussi le gouvernement de la reine, sans vouloir donner une importance exagérée à l'affaire tunisienne, ni faire de proposition formelle de médiation, à moins d'y cHre invité par la France aussi bien que parle bey, ne saurait complètement ignorer les appels à lui adressés, et
1. Une publication semi-officielle, VAnnual Register de 1881 s'exprimait à ce sujet dans les termes suivants : a Bien que lord Saiisbury se soit défendu d'avoir suggéré une annexion pure et simple de la Tuniî'ie, il semble qu'il ait reconnu l'exactitude générale de la conversation telle qu'elle avait été reproduite par M. Waddington. »