‹ France et AngleterreChapitre 49 sur 100 · Annual Register · texte numérisé non relu

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encore moins acquiescer à tout arrangement contraire aux droits établis de la Grande-Bretagne. Vous voudrez bien parler en ce sens à M. Barthélemy-Saint-Hilaire, ajoutant que si le gouvernement anglais peut de quelque façon faciliter un prompt règlement de la question pendante, il est prôt à employer dans ce but toute l'influence dont il peut disposer ^. »

Lorsque cette dépêche arriva à Paris, l'affaire de Tunis était bien près de recevoir sa solution. Le 12 mai, en effet, le général Bréart se présenta au Bardo et imposa au bey le traité de protectorat qui lui avait été expédié de Paris. M. Barthéiemy-Saint-Hilaire en envoya immédiatement copie à l'ambassadeur d'Angleterre : il le remerciait de sa proposition de médiation, mais, ajoutait-il, en présence des résultats acquis, cette proposition était désormais sans objet. Il terminait en exprimant le désir que le traité du Bardo fût bien accueilli à Londres, car il ne portait aucun préjudice aux droits et intérêts de l'Angleterre 2.

Les succès de nos troupes, et le brusque dénouement de l'expédition causèrent quelque émotion à Londres. La presse reprocha avec amertume au gouvernement ce qu'elle appelait sa coupable condescendance, et on aflFecta dans les cercles maritimes et militaires un vif émoi à la pensée de voir la France maîtresse de points stratégiques et commerciaux aussi importants que Tunis et Bizerte. Le cabinet anglais, qui s'était laissé devancer par les événements, chercha à regagner une partie du terrain perdu. Le 14 mai, lord Lyons passa une note à M. Barthélemy-Saint- Hilaire, où il observait que le traité qui lui avait été communiqué était peu conforme aux déclarations de M. Jules Ferry, qui avait maintes fois répudié devant la chambre et le sénat toute idée de conquête ou d'annexion. Il redoutait particulièrement l'effet que produirait sur l'opinion anglaise la transformation de Bizerte en une place navale de premier ordre. Enfin, il se plaignait de ce que M. Bar-

i. Dépêche du 7 mai 1881 {Livre jaune). 2. Lettre du 14 mai 1881 [Ibid.).

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Ihelemy-Saint-Hilaire eût envisagé dans sa lettre Téventualitt^de la revision des traités existant entre l'Angleterre et la réagence j et réclamait formellement le maintien de la convention anglo-tunisienne de 1875, qui accordait à la Grande-Bretagne les plus larges faveurs.

M. Barth<5lemy-Saint-Hilaire, peu désireux de soulever imc discussion sur ces points délicats, répondit d'une façon assez évasive. Il glissa légèrement sur le caractère de notre occupation, car il sentait bien que sur ce chapitre Topposition de l'Angleterre était de pure forme. En matière coloniale, les mots occupation militaire, conquête, annexion, protectorat, ont au fond un sens identique, et si au début d'une expédition, les hommes d'État usent volontiers d'euphémismes, ce sont de simples précautions oratoires destinées à amadouer les parlements qui votent les crédits et les chancelleries étrangères qui témoignent de rinquiétude. Il garda la même réserve sur la question de Bizerte, s'abstenant néanmoins de prendre aucun engagement pour l'avenir. « Quelles que soient, dit-il, les entreprises que des sociétés privées semblent devoir tenter H Bizerte, il n'entre nullement dans nos projets de dépenser auJQurdhui les sommes énormes, et de commencer les travaux gigantesques, qui seraient nécessaires pour transformer cette position en un port militaire pouvant servir de base à des opérations de guerre maritime. » Sur la question des traités existants, le ministre français fut plus explicite. Ils seraient scrupuleusement respectés, mais, expliqua-t-iK u il était à prévoir que sous Tautorité francise, des progrès rapides seraient réalisés en Tunisie, et <|ue les conventions exigées jadis d*unEtat à demi barbare par les puissances chrétiennes, n'auraient bientôt plus de raison dVHre ». Lorsque ce temps serait arrivé, on pourrai! entamer des négociations pour mettre ces instruments diplomatiques en harmonie avec le nouvel état de choses.

Celle répoiîfie fut peu goûtée à Londres, et lord Granville s*en plaignit à M. Challemel-Lacour, notre nouvel ambassadeur. « Ce serait manquer de franchise, lui ditil, que de vous laisser croire que Faction de la France

en Tunisie ait produit ici une impression favorable. Nous nous attendions à une exécution militaire, et vous nous appoitez un véritable traité de protectorat. Je veux bien cc[»endant ne pas insister sur cette contradiction entre les faits et le langage de vos ministres, mais ce que nous exigeons, c'est que rien ne soit changé à la situation de l'Angleterre en Tunisie. La convention de 1873 entre les deux pays restera entière : la commission iinanci^re internationale de 1865 continuera à fonctionner ; nos navires et notre commerce seront traités sur le même pied que le commerce et les navires français *. »

Ces réserves faites, et acceptées par la France, le gouvernement anglais s'abstint de prolonger sur le fond une discussion qui ne pouvait guère aboutir. Avant la fin de Tannée, il envoya à son consul à Tunis Tordre de ne plus communiquer avec le bey que par Tintermédiaire des autorités françaises. C'était reconnaître officiellement les faits acconiplis. Le l®"" janvier 1884, il fit un pas de plus dans la mt^me voie, en renonçant pour ses nationaux au bénéfice de la juridiction Consulaire. Enfin le 18 septembre 1897 il accepta un nouveau traité de commerce qui mit fin au régime anormal de 1875.

Cette attitude correcte des hommes d'État britanniques, ces négociations courtoises et rapides forment un heureux contraste avec les âpres discussions et les menaces qui avaient accueilli cinquante ans auparavant le début de notre action militaire et civilisatrice dans les États barbaresques. Sans doute, les Anglais n'avaient pas désiré voir notre drapeau flotter à Tunis et à Bizerte ; il y eut des tiraillements entre les deux gouvernements, et nous eûmes à lutter sur les lieux mêmes contre le mauvais

i. Toutes ces négociations, ainsi que le langage prêté aux hommes d'Etat lï auçaîs et anglais, sont résumés d'après les documents publiés dans l*i Livre jaune sur les affaires de Tunisie.

l'affaire TL-NISIENNE 211

vouloir et les in l ri gués des agents britanniques ^ Sans doute aussi, Topinion anglaise ne cacha ni ses défiances, ni sa jalousie, et ses récriminations trouvèrent à maintes reprises de vifs dchos dans la [tresse ou au parlement, mais ce ne furent, à tout prendre^ qutï des manifestations assez inoffensives qui n'eurent jamais un cfti-aclèrc alarmant.

Pareille attitude à laquelle nos voisins ne nous avaient pas accoutumés, et que nous ne retrouverons plus dans la suite, est la caractéristique de Tépisode tunisien. On n'en saurait découvrir la cause, si Ion considérait isolément cette page de notre tïistoire coloniale. Pour Tapprécier sainement, il faut la replacer dans son milieu et ne pas la tlislraire de Ttiistoire générale de TEurope, Des lors les faits s'expliquent d'eux-mêmes : on suit facilement la pensée de TAngleterre, et l'on cont^oit comment elle a [>u se trouver amenée h s'engager avec la France, sinon par un document écrit, du moins par une sorte de pacte moral qu'il était de son inténH même de respecter, Tunis était devenu la ran*,"on de Chypre, et pour obtenir carte blanclie dans TAsie Mineure, TAngleterre nous avait laissés libres d achever notre œuvre dans les Etats barbaresques,

Peut-iHre se trouvera-t-it des historiens pour regretter notre rùle en cette circonstance. Ils rappelleront que dans tout le cours du sifecle dernier la Franco s'était plu à paraître en médiatrice désintéressée aux assises solennelles que les puissances tenaient périodiquement pour remanier au gré de leurs appétits la carte de l'Europe; que si la «politique de marchandage» est excusable chez les peuples qui ont à constituer leur unité, elle ne convient pas à la France, et que ni sous la restauration, ni sons Louis- Philippe, ni au congrès de Paris, noire pays n'avait cru

J. Kotararaent dans la tameuse affaire de l'Enfida qui d'un bout à Tantre hit menée, sou^ tes ciu^pices du consul angLm, pai- )e juif Lévy, protégé anglais, ronsoillé et dirigé par l'avocat angliiis Broadley. De même dans TafTaire du général Ahmidah-ben-Ayed^ celle de la compagnie des eaux de Tunis, etc.

déchoir pour estimer les satisfactions morales plus haut que les avantages matériels.

Gardons-nous de répudier ces traditions honorables. Elles ont jadis contribué à fortifier le bon renom de notre patrie, et cela seul suffirait à ne pas se montrer trop sévère, s'il était maintenant démontré que la France leur doit d'être restée stationnaire au milieu d'une Europe grandissante.

Mais le temps n'est plus où l'avance considérable que nous avions sur nos concurrents nous permettait des luxes coûteux. Déjà notre force relative a considérablement décru : si nous voulons garder ce qui en subsiste, il faut sans cesse aller de Favant.

Voilà pourquoi nos hommes d'État se sont grandement honorés, lorsqu'ils ont profité de l'occasion unique qui en 4881 s'est offerte à eux d'ajouter une province à notre empire colonial. Reste à savoir si leur politique, inattaquable dans son principe, fut également heureuse dans l'application ; si dans le grand marché ouvert à Berlin, la part de la France fut juste et la balance tenue égale entre elle et l'Angleterre.

Là-dessus, on pourrait épiloguer longuement et de façon fort peu concluante. Mieux vaut se borner à dire que la France, qui pour la première fois depuis ses désastres reprenait rang dans les conseils de l'Europe, se tira sagement d'une passe difficile. La critique ne reprendrait ses droits que si la question tunisienne avait été liée non seulement à celle de Chypre, mais aussi à celle de l'Egypte, car alors la disproportion des avantages obtenus par les deux parties eût été par trop considérable. Les Anglais ont voulu faire prévaloir cette thèse. Leurs journaux prétendirent un jour que Toccupation de l'Egypte par l'Angleterre avait été prévue à Berlin au même titre que celle de la Tunisie par la France; que l'Angleterre avait tenu ses engagements en acceptant notre action à Tunis, mais que la France avait manqué aux siens en protestant sans relâche contre la présence au Caire du drapeau britannique *.

1. En ce sens voir notamment les articles du Times des 15 janvier

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Rien n'est jamais venu confirmer cette théorie hasardée : ni les témoins oculaires, ni les documents publics ou inédits que nous avons pu consulter, n'ont fourni le plus léger indice en sa faveur. D'ailleurs, si les archives des chancelleries en avaient reçu le secret, il semble que les ministres anglais en auraient depuis longtemps extrait des preuves convaincantes, et clos la discussion par des arguments sans réplique. Au surplus les Anglais n'ont nul besoin, pour expliquer leur conduite en 4878 et 1881 de faire intervenir la question égyptienne, caries profits moraux et matériels qu ils avaient recueillis au congrès de Berlin leur permettaient de nous abandonner sans regret notre part de bénéfices. Si nous devenions libres de compléter l'unité de notre Afrique du Nord, l'Angleterre acquérait une situation formidable dans le bassin oriental de la Méditerranée. Elle tenait à sa discrétion « l'homme malade » de Constanlinople, et commandait tout le littoral entre Smyrne et Alexandrie. Bien pi us, elle allait gagner dans la Méditerranée une alliée précieuse, car l'Italie, déçue et frustrée de ses longs espoirs, brouillée pour longtemps avec la France, chercha aussitôt à Londres un réconfort et un appui. C'est de l'affaire de Tunis que date l'entente cordiale de l'Angleterre et de l'Italie: nous verrons plus tard le parti que la première sut en tirer en Egypte. Il y a quelques mois un homme d'Etat anglais, actuellement écarté du pouvoir, mais qu'un retour de fortune ramènera peut-être un jour au premier rang, se plaisait dans une conversation familière à rappeler certains faits contemporains de l'histoire de son pays : « Après tout, dit-il en terminant, nous aurions bien tort, nous autres Anglais, de nous plaindre de notre sort, cardans toutes les compétitions internationales où nous avons été mêlés, nous avons toujours fini par obtenir le meilleur morceau. » Les pages qui précèdent ne sont pas pour démentir la conclusion humoristique de Téminent leader du parti libéraL

et 1'' février 1895, et un article de Tamiral Maxse dans la National Renew, publié depuis en brochure de propagande : la France en Afrique,

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