‹ France et AngleterreChapitre 50 sur 100 · SUR LA COTE OCCIDENTALE D'AFRIQUE · texte numérisé non relu

SUR LA COTE OCCIDENTALE D'AFRIQUE

I. — Fondation de nos comptoirs dn Sénégal. — Leur rétrocession p»r TAngleterre en 1814. — Expédition et naufrage de la Méduse. — Les Anglais refusent d'exécuter le traité. — Comment la France finit par obtenir «atisfaction.

II. — Résumé de nos' opérations sur la côte d'Afrique depuis 1814. — Persévérance avec laquelle les Anglais les ont contrecarrées. — L'occupation du littoral et la délimitation des bassins côtiers. — Le Sénégal et la Gambie anglaise. — Le Gabon. — La Guinée française et Sierra-Leone. — La Côte d'Ivoire et la Côte d'Or. — Le Dahomey et Lagos. — Ouvertnre de la question du Niger.

On est convenu d'attribuer une fort lointaine origine à nos colonies de la côte occidentale d'Afrique, et l'on rappelle complaisamment que des marins dieppois, naviguant dans ces parages dès le quatorzième siècle, y avaient installé des comptoirs d'échanges. A vrai dire, il ne subsistait rien de ces établissements, lorsqu'on 1637 Je capitaine Lambert et Jannequin de Rochefort firent leur apparition au Sénégal. Ils explorèrent le fleuve et près de son embouchure fondèrent Fort-Saint-Louis. La colonie ne prospéra guère, d'autant que l'attention de la métropole, séduite par les merveilles de l'Amérique et de l'Inde, était peu attirée par le littoral aride de l'Afrique. Cependant, quelques postes furent créés aux environs, à Portudal, Rufisque, Joal, qui avec les îles d'Arguin et de Gorée à nous cédées par les Hollandais, constituèrent pendant longtemps la totalité de nos possessions africaines. Lors du désastreux traité de Paris de 1763 qui consomma la ruine de notre

LA QUESTION DU NIGER PREMIERS ÉTABLISSEMEiNTS 21 H

premier empire colonial, ce maigre domaine subit le sort commun et fut acquis par les Anglais. Il nous fut restitué en 4783 par le traité de Versailles, mais les guerres de la révolution ne tardèrent pas à interrompre toute communication entre la France et la côte d'Afrique. En 1809, les Anglais s'emparèrent de nouveau de nos comptoirs et en firent une dépendance de leur colonie de Sierra-Leone. Enfin le traité de Paris du 30 mai 1814 vint une deniière fois modifier la situation. L'article 8 stipulait « que Sa Majesté Britannique, tant en son nom personnel, qu'au nom de ses alliés, s'engageait à restituer à Sa Majesté très chrétienne, dans les délais qui seront ci-après fixés, lea colonies, pêcheries, comptoirs et établissements de tout genre que la France possédait au l*"" janvier 1792 dans les mers et sur les continents de l'Afrique, de l'Amérique et de TAsie ».

Le gouvernement français se mit aussitôt en devoir de réoccuper nos établissements sénégalais, et une expédition fut dans ce but armée à Brest sous le commandement du maréchal de camp Trigaut de Beaumont. Les Cent- Jours arrêtèrent son départ, et tout resta en suspens durant de longs mois.

Les nouveaux traités confirmèrent les stipulations de 1814, mais au lieu de la restitution pure et simple prévue Tannée précédente, l'Angleterre nous imposa Tobligation du rachat. La France s'inclina devant la force et paya *.

i. Aux termes de la convention du 20 novembre 1815, la France était tenue de payer une contribution de guerre spéciale pour inclemniser les Anglais des confiscations et, en général, de tous les dommages qu'ils avaient eu à souffrir par suite de la guerre. Un état estimatif des sommes à payer devait être dressé par une commission anglo-lrançaise, mais en attendant le règlement définitif des comptes, le fiouvernement français devait consigner à titre de garantie, entre les mains du gouvernement britannique, un titre de rente de 3 millioTi?i et demi (ce qui au cours du jour, représentait un capital de 50 millions environ). Par l'article 16, il était stipulé que l'Angleterre diffén-niit, jusqu'à la consignation du dépôt de garantie, la rétrocession tïes colonies françaises.

Les fonds furent versés à Londres, quelques semaines apri's la signature de la convention.

Ce point réglé, rien ne s'opposait plus ace que la France allât replanter son pavillon sur la côte d'Afrique, et des ordres furent envoyés en ce sens à Rochefort.

Six mois plus tard, le 9 juillet 4816, un petit canot franchissait péniblement la dangereuse barre de Saint-Louis, et touchait au port. Les passagers à demi morts de faim et de fatigue furent conduits chez le lieutenant-gouverneur anglais, sir Thomas Brereton,oùils se firent connaître. L'un était le capitaine de vaisseau de Chaumareys, de la marine royale française, Tautre le colonel Schmaltz, « commandant supérieur pour le roi de la côte d'Afrique depuis le cap Blanc jusqu'à l'embouchure de la Gambie ». C'est dans ce déplorable équipage que nos malheureux compatriotes venaient reprendre possession de nos colonies africaines*. Leur odyssée avait été navrante. Ils avaient quitté le mouillage de l'île d'Aixle 17 juin 1816, à bord de la frégate la Méduse, avec un nombreux personnel civil et militaire. Le nom seul de ce malheureux navire resté tragiquement célèbre dans les fastes de notre marine, nous dispensera de relater les péripéties de leur traversée. Echappés au désastre, les deux chefs de l'expédition trouvèrent heureusement à Saint-Louis trois corvettes, qui, parties de France avant eux, les avaient devancés dans leur marche, et les troupes embarquées sur ces bâtiments, jointes aux survivants du naufrage, leur fournirent le moyen d'accomplir leur tâche, malgré l'accueil extraordinaire qu'ils allaient recevoir des autorités anglaises.

Dès le lendemain de son arrivée, le colonel Schmaltz informa sir Thomas Brereton de sa mission, le priant de donner des ordres pour que son personnel pût débarquer et s'établir à terre. Le lieutenant-gouverneur répondit qu'il n'avait reçu aucune instruction relative à la rétrocession de Saint-Louis, et qu'il lui était impossible de laisser débarquer les troupes et les fonctionnaires fran-

1. Les incidents relatifs à la reprise de possession du Sénégal ont fait l'objet de la part de M. V. Tantet d'un récit fort intéressant qui a paru deuis la revue hebdomadaire d'avril 1895. Nous lui avons emprunté pour le présent chapitre beaucoup de faits et de documents.

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çais. (!onlraint Je? rester à l'ancre dans une rade ouverte, le colonel SchmaUz du( chercher un mouillage plus sur que celui de Saint-Louis, et envoya ses trois vaisseaux à Dakar. En même temps il écrivit au gouverneur gi^néral Mac Carlhy, en résidence h S terra- Leone, de qui dépendait le commandant de Saint-Louis, pour lui faire connaître ofliciellement son arrivée. 11 lui communiqua ses instructions qui lui prescrivaient « de reprendre possession de nos (.Uablisnements si^mégalais, et rautorisaient à traiter avec qui de droit du mode de la restitution ï>. A cette pièce, le colonel Schmall/. en joignit une autre qui dans son esprit devait prt^venîr toute diriiculte ; c'était la copie de Lonlre de restitution envoyé par lord Bathurst à M, Mac Cartiiy lui-mi'^me, et dont le ministt>re anglais avait envoyé le double au gouvernement frani^rais. Il était daté du 20 février 181 tj, et conçu dans les termes suivants: «Monsieur, Je vous transmets ci-joint copie de Tordre donné le 30 juillet 1814 pour la remi*>e des forts et établissements du Sénégal aux commissaires désignés par le gouvernement français pour en prendre possession, et je désire que vous preniez les mesures nécessaires pour mettre à exécution les instructions qui y sont conlonues. »

>L Mac Carthy répondit le 2 août par une lettre dilatoire où il se déclarait prôt à opéi-er la remise ties places, aussitôt qu'il pourrait disposer des moyens de transport suffisants pour évacuer les fonctionnaires et les troupes britanniques sur Sierra-Leone. En attendant, il autorisait les malades et !e personnel civil français h débarquer à Gorée.

Le colonel Sclimattz essaya de profiter de cette permission, mais il se heurta au mauvais vouloir du commandant de (jorée, qui refusa a nos malades Tentrée de rhOpital : il fallut louer une maison particulière* Défense fut faite aux chirurgiens et pharmaciens militaires de débarquer ; di^fense égale nient de nous fournir aucuns vivres ou médicaments ; défense de melire à terre ni matériel ni provisions; enfin défense atout bèitiment de commerce français de communiquer avec le port. Pour parer à des besoins

urgents, le colonel Schmaltz envoya une goélette explorer repave de la Méduse sur le banc d'Arguin. Au prix de mille dangers, on put en retirer quarante barils de farine qui empêchèrent notre petite troupe de mourir de faim à la porte des magasins anglais. Encore sir Th. Brereton faillit-il saisir ces débris de la cargaison, sous prétexte que le sinistre ayant eu lieu dans les eaux britanniques, répave appartenait à ses nationaux.

Le colonel Schmaltz, poussé à bout, protesta avec indignation auprès des autorités britanniques. En même temps, il se plaignit à Paris des entraves qu'on lui suscitait : « Toute la conduite des Anglais, écrivit-il au ministre de la marine, n'est qu'un échafaudage d'humanité et de bonne volonté dont l'effet est honteusement annulé ^. » Avec M. Forestier, intendant général de la maison du roi, il fut plus explicite encore, et accusa formellement les Anglais de vouloir traîner les choses en longueur pour lui rendre la situation intenable et le forcer à s'éloigner : « Je ne crois pas me tromper, dit-il, en pensant que la réponse du gouverneur en chef a été dirigée par Tespoir que les peines déjà supportées, les maladies qui en résulteraient, et le défaut absolu de subsistances me détermineraient à quitter la côte, et Ton est en droit de conclure que les Anglais calculent avec une froide barbarie la destruction des sujets de Sa Majesté. »

Cette opinion, pittoresquement exprimée, n'était pas, ainsi qu'on le verra tout à l'heure, dénuée de tout fondement ; heureusement, le gouvernement français, prévenu à temps, ne demeura pas inactif. Il transmit à Londres les plaintes du colonel Schmaltz, et réclama l'exécution des traités. Le cabinet britannique lui donna immédiatement une satisfaction officielle en envoyant à ses représentants des instructions péremptoires dont le texte ne laissait rien à désirer : « Comme il est très important, écrivit lord Bathurst àsir Th.Brereton d'éviter les soupçons que votre refus peut avoir fait niutre sur la

i. Lettre à M. du Bouchage, ministre de la marine.

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boDne foi du gouvernement btitanniqiK?, je votus ordonne, dans le cas où les élablissemenls du Sén<?gal et de Corée ne seraient pas encore rendns, de les remettre immédiatement après la rdceplion de la présente a l'officier quel qu'il soit de Sa Majesté très chrétienne, qui sera dûment autorisé à les recevoir, et qui prottuira Tordre donné par Son Altesse le Prince-RégenL pour leur rétrocession, m De Son côté, le gouverneur généial Mac Carthy reçut une lettre de bJûme analogue et des ordres précis « pour terminer une contestation qui paraissait vouloir mettre obstacle à la fidèle exécution du traité de Paris w.

Ces ordres, qui parvinrent à destination au mois d'octobre 1816, ne terminèrent rien. Toutefois, its eurent un premier résultat que Ton put considérer comme de bon augure- Sir Tb, Br ère ton, mécontent d'être officiellement désavoué, allégua le mauvais état de sa santé, et demanda son rappel. Le colonel Schmailz, enchanté do l'incident, lui oifrit aussitôt le passage à bord de la corveLle Loire qu il renvoyait en France. Mais il ne devait guère gagner au change, car le commandant Mackenzie, qui vint a Saint- Louis remplacei" sir Th. Brereton, suivit point par point la conduite de son prédécesseur. Pendant quatre mois encore, et en dépit des ordres impératifs de Londres, il réussit à retarder la remise des places; il alla jusqu'il contester au colonel Sclimaitz lepouvoii' de traiter de la rétrocession, alors que dès s4on arrivée, celui-ci avait envoyé copie de ses instructions au gouverneur général. Enfin, après sept longs mois d'atermoiements et de discussions, les Anglais finirent par céiler; les protocoles de rétrocession furent signés le 24 janvier 1817 pour Saint-Louis, et le 4;j février pour Gorée, et nous pûmes enfin rentrer dans les places abandonnées.

11 est difficile d'excuser en ces circonstances la conduite des autorités anglaises, qui firent preuve d'un manque absolu de bonne foi, et d'une rare inhumanilé. Quant au mobile qui les poussait, il apparaît assez clairement. Ce n'était pas seulement te souci légitime d'attendre la saison sècbe pour ramener dans les garnisons meurtrières

de Sierra-Leone et de la Gambie les troupes du Sénégal : ce n'était pas non plus le simple désir de gagner du temps pour terminer à leur gré des opérations commerciales avantageuses ^ Le véritable but du gouverneur britannique était de lasser notre patience et de nous forcer à repartir. « Il voulait profiter de raffaissement moral produit par la catastrophe de la Méduse^ qui inaugurait d'aussi lamentable façon notre rentrée dans nos anciennes possessions. Les événements étaient depuis quelque temps si pleins d'imprévu qu'on pouvait peut-être exploiter encore un revirement des choses. A la première chute de Napoléon, la colonie du Sénégal devait être restituée, et elle ne l'avait pas été. Qui sait si quelque nouveau changement politique ne surviendrait pas une fois de plus à cette époque tourmentée, qui permettrait de tout garder encore ^ ? »

Telles étaient à n'en pas douter les secrètes espérances des officiers et fonctionnaires anglais, car il serait impossible autrement d'expliquer leur attitude. Le colonel Schmaltz ne s'y trompait pas et sa correspondance en fait foi. Ses soupçons se seraient vite changés en certitude s'il avait pu lire les instructions que M. Mac Carthy envoyait à ses lieutenants. « Puisque vous avez permis aux Français de débarquer, écrivait-il au commandant de Gorée, mon intention n'est pas que vous les obligiez trop tôt à se retirer, mais dès qu'ils seront assez rétablis^

1. Pendant les sept mois que durèrent les pourparlers, les Anglais se hâtèrent d'enlever des comptoirs sénégalais toute la gomme disponible, qui constituait alors le seul article d'exportation ; en même temps ils inondèrent le pays de cotonnades, seul article d'importation, si bien que pendant les premières années de la réoccupati n française, le commerce fut absolument nul. Pareil fait se produisit également h la Martinique et à la Guadeloupe, rétrocédées à la même époque. On temporisa jusqu'à l'arrivée de deux vastes convois anglais qui saturèrent les deux îles de produits manufacturés, et embarquèrent tout ce qu'on put trouver de denrées coloniales, pendant que soixante bâtiments français ancrés en rade étaient empêchés de communiquer avec la terre. (Voir Tantet, op. cit.)

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