Lord Chatham, Discours, décembre
mémoire comme celle de Tun de nos plus terribles ennemiSf mais on ne peut s'empêcher d'admirer l'indomptable k^nacildde cet homme qui resta toujours fidèle à lui mem;i ; quija veille de sa mort, se fit en des jours tragiques porter à Westminster pour supplier une dernière fois la chambre de repousser tout accommodement avec la France, et s'abattit à son poste de combat, après avoir rempli jusqu'au bout ce qu'il jugeait être son devoir d'Anglais. Son langage a toujours trouvé un écho au fond de l'âme anglaise. Il a incarné toutes les passions et les plus intimes pensées de ses compatriotes; il les a servies avec une constance et une ardeur sans pareilles. Aussi sa mémoire est-elle conservée parmi eux comme celle d'un de leurs plus grands hommes.
Est-ce à dire que lord Chatham, ses contemporains et ses descendants aient nourri contre les Français une haine de race? Assurément non, et la preuve en est que bien d'autres nations ont subi de leur part des assauts plus terribles encore. Xon seulement contre la France, mais aussi contre tous ceux dont ils crurent avoir à redouter ïi la concurrence maritime, commerciale et coloniale », ils prononcèrent l'anathème du vieux Caton : Delenda Carthago^ C'est ainsi, qu'au seizième siècle, l'Angleterre n'eut de cesse qu'elle n'eût écrasé la puissance navale de TEspagnc, et ne fit sa paix avec elle qu'après la destruction de t( rinvincible Armada ». Au dix-septième siècle, elle tourna toutes ses forces contre la Hollande, dont les flottes rivalisaient avec les siennes : son but atteint, elle lui ouvrit les bras, et le stathouder devint roi d'Angleterre, Plus tard, ce fut le tour du Danemark. De nos jours enfin, l'Allemagne et les Etats-Unis lui causent d amers soucis. Si elle pouvait quelque chose contre ces
nouveaux venus, nul doute qu'elle les traiterait comme elle traita jadis l'Espagne, la Hollande et le Danemark.
C'est qu'en effet la nature, qui a fait de l'Angleterre une île, lui a imposé des conditions d'existence que les gouvernements ne sont pas libres de modifier à leur gré, et qui d'âge en âge, au fur et à mesure de la transformation économique du monde, font sentir leur poids avec plus de rigueur. « Bloc de fer et de houille isolé au milieu de TOcéan», usine gigantesque, où s'élaborent tous les produits nécessaires à l'homme, l'Angleterre ne peut vivre sans Céchaiige, Seul, le commerce lui permet de nourrir son peuple d'ouvriers ; seul, il lui permet de maintenir en activité la grande ruche laborieuse qui couvre la majeure partie de son sol. De là, son souci grandissant détenir la mer libre, et par une exagération bien humaine, sa passion d'être seule maîtresse de la mer : « Prenez-y garde, disait-on un jour au parlement, la mer vous sert en même temps qu'elle vous menace ; elle vous porte, mais elle vous assiège. La situation de cette île est telle qu'il n'y a pas de milieu pour elle entre ôtre toutepuissante et n'être pas. Aussi fut-elle toujours conquise, jusqu'au jour où, en subjuguant la mer, elle devint à son tour maîtresse du monde. L'Angleterre sera la victime de la mer, le jour où elle aura cessé d'en être la reine ^. »
Ces paroles sont le véritable credo que tous les Anglais récitent non seulement des lèvres mais du cœur. Depuis des siècles, ils ont poursuivi avec la môme âpreté le triomphe de leur foi. Aussi tout pavillon étranger a-t-il été pour eux un pavillon ennemi, et le jour où sa concurrence devenait dangereuse, ils n'hésitèrent jamais à l'attaquer. Pour
i. Discours de M. Urquhart, député, à propos du droit de visite, janvier 1862.
assurer leur suprématie maritime, tous les moyens leur furent bons. Tantôt, on les vit partir subitement en guerre ; taiilùt, artifice prudent dont ils usèrent sans scrupule, ils allumèrent Tincendie en Europe et semèrent la discorde entre les peuples ; puis, suivant de l'œil TafiFaiblissement de leurs rivaux, ils intervinrent au bon moment pour recueillir le fruit des bouleversements qu'ils avaient provoqués. Aujourd'luii môme leur conviction n'a pas faibli, et tous les ans retentissent à Westminster les mômes paroles : « Les Hottes de l'Angleterre doivent être supérieures à celles de toutes les puissances de l'Europe coalisées. »
Ce n'est pas tout cependant que d'avoir des bateaux. Les bateaux ne sont pour l'Angleterre que le moyen de transporter les produits de ses usines : mais encore faut-il avoir des clients pour les acheter. Si le client manque, r usine cliùme, le bateau rentre au port, et l'Angleterre meurt de laim.
Cette question des débouchés commerciaux est relativement récente. Jadis, il suffisait à l'Angleterre pour assurer sa prospériL<^ d'avoir la mer à sa disposition. L'industrie était dans Tenfance, et les besoins infiniment supérieurs à laproduction. Aujourd'hui, la question est devenue vitale, car la production a grandi partout d'une façon formidable et menace Je dépasser la consommation. Aussi, plus il est devenu évident que la force comparative des Etats se mesurerait dans l'avenir à leur puissance financière industrielle et commerciale, plus est devenue vive ce qu'on a appelé la chasse au client. C'est ainsi qu'aux guerres politiques ont succédé les rivalités économiques, aux querelles de frontières, la « vente à main armée ».
Nulle part ces conditions nouvelles de la lutte pour la vie ne furent ressenties avec plus d'intensité qu'en Angle-
terre. Le moindre ralentissement de son commerce extérieur se traduisant chez elle par des crises ouvrièrt*s et de dures souflFrances, la recherche des débouchés cr>mnierciaux devint de bonne heure le principe dirigeant de sa politique. De là, l'avidité avec laquelle elle se jeta sur loiis les pays neufs où elle espérait trouver des clients h servir. De là, ces compétitions sans nombre, ces grandes luttes qui ont ensanglanté le monde, et qui, de Taveu môme des plus illustres Anglais, ne sont que des rivalités de marchands ** « Cette guerre est juste, a dit sir Cecil Rhodes en parlant delà guerre du Transvaal, car elle a pour objet de protéger le drapeau britannique, qui représente aujourd'hui le plus grand actif commercial du monde entier 2.» Et plus récemment encore, lord Roseberry prononçait à Mansion- House,au milieu d'acclamations enthousiastes^ ces paroles significatives: « Il faut que l'Angleterre se défende contre les peuples qui grandissent autour d'elle. Qu'est-ce que la question de Chine ? C'est une question de chemins de fer, et le récent incident où l'on nous montre Russes et
4. De là également le soin méticuleux avec lequel les Anglais ont profité de la guerre pour détruire sur le continent toutes h s usines et manufactures de leurs concurrents. Leurs alliés eux-mêmes n'étaient pas à l'abri de leurs procédés. Les contemporains ont remarqué qu'après le passage en Espagne et en Portugal des armées anglaises (1808-1815), il ne resta pas dans ces pays une seule industrie debout. C'était autant de clients gagnés pour les manufactures britanniques. — Dans le même ordre d'idées, il faut remarquer que la guerre du Transvaal a été provoquée par une compagnie commerciale, la Cliai* tered; qu'une autre compagnie commerciale, la Royal Nigi-r cump.iny, a failli provoquer une guerre entre la France et l'Anfrlc terre. Il en est de même aux Etats-Unis, où la guerre contre l'Espa^'ne a été, dit-on, provoquée par un syndicat commercial désireux daccaparer les sucres de Cuba.
2. Discours pr nonce à Kimberley à l'occasion de la délivrance de la ville par l'armée de lord Roberts.
i 8 INTRODUCTION
Anglais, l'arme au bras de chaque côté d'un rail, est une frappante allégorie. Il y a cent ans, un grand homme, William Pitt, a défendu son pays contre un ennemi formidable et dans des circonstances dramatiques. Ceux qui gouvernent aujourd'hui ont une tâche moins brillante peut-Ctre mais tout aussi glorieuse... Que vaut une armée, que vaut une flotte dans la politique d'une nation ? Elles ne valent qu'autant qu'elles servent à défendre et à faire prospérer le commerce de cette nation. Certes, je ne suis pas pessimiste. Parmi toutes les nations du monde, j'estime que c'est l'Angleterre qui a le plus de chances de connaître un avenir glorieux et prospère, mais je vous le dis, Messieurs, parce que c'est mon intime conviction, vous ne trouverez honneur et profit qu'en faisant de la politique une affaire commerciale ^. »
Au service de cette idée juste en soi et légitime, l'Angleterre a déployé une persévérante habileté qu'on louerait sans réserve, si trop souvent elle n'avait été accompagnée d'uiio rudesse de touche que Tamour de la patrie ne suffît pas a excuser. Absorbé par le souci de ses intérêts, l'Anglais a toujours ignoré la politique de sentiments : il se bat pour ses intérêts et non pour des idées. Jamais peuple n'a poussé plus loin le culte de cette dangereuse maxime, salm patriœ suprema lex, et, à force de la pratiquer, il en est venu inconsciemment à se persuader « que de deux causes en hitle, celle-là seule était juste qui servait le mieux ses inti^rèts^». Voilà pourquoi ses yeux sont comme couverts d'un voile dès qu'ils se tournent vers l'étranger. « Le pire défaut des hommes d'Etat anglais, a dit M. de Metter-
{. Discours du 21 mars 1900.