Tocqueville
iiich,esl d'être ignorants de tout ce qui n'est pas F Angleterre *. » Qu'un autre peuple que le peuple anglais ait le droit de grandir, de s'enrichir, de se répandre au dehors, il ne peut l'admettre ; c'est une atteinte insupportable à ses intérêts, et il ne saurait la réprimer avec trop de rigueur.
Tels nous vîmes les Anglais au cours de l'histoire. Doués de toutes les qualités qui font les grands peuples, il n'en est pas une qu'ils n'aient exagérée au delà de toute mesure. Fortement ancrés au milieu de l'Océan, à l'abri de tous périls, hypnotisés par l'aspect de leur grandeur, pourvus d'une confiance sans bornes dans leur propre infaillibilité, ils ont agi dans le monde comme s'ils étaient seuls, refusant de croire à l'existence d'autres droits et d'au- Ires intérêts que les leurs, et insoucieux des rancunes qui s'amoncelaient autour d'eux, ils se sont complu avec orgueil dans leur « splendide isolement ». « Croyez en Dieu et tenez votre poudre sèche », disait Cromwell à ses puritains. Avec une légère addition, cette formule devient la devise qui depuis des siècles est gravée au cœur de tout Anglais : « Croyez en Dieu et à l'Angleterre^ et tenez votre poudre sèche. »
Li destinée de l'Angleterre était donc de lutter contre toute puissance qui voudrait avoir des ports, des vaisseaux et des colonies. C'est à ce titre que son ennemie séculaire fut la France. On a vu que cette lutte avait été longue et Jure. Au dix-huitième siècle, elle nous coûta un empire immense. Évincée d'Asie et d'Amérique, la France, sous Napoléon, voulut prendre sa revanche en Europe, et elle
i. Metternich, Mémoires, t. V, p. 62 et t. VI, p. 338.
engloba sous sa domination toutes les nations maritimes du continent. De nouveau, l'Angleterre se dressa contre elle : Waterloo fut le dénouement de cette seconde partie du drame. En 4845, va s'ouvrir un autre acte (nous n'osons pas dire le dernier) : c'est celui que nous voudrions raconter.
Le dix-neuvième siècle marqua pour la France le réveil de son activité coloniale. Le mouvement se dessina dès 4845, et des écrivains de talent ont pu signaler sous la Restauration la renaissance des vieilles traditions qui, au dix-septième siècle, avaient fait la France si grande ^. Pendant longtemps, il est vrai, cette renaissance fut entravée par rindiiférence, voire même par l'hostilité de l'opinion publique et gouvernementale. Ni Charles X, ni Louis-Philippe, ni Napoléon III n'eurent une véritable politique coloniale, et les débuts de notre expansion furent l'œuvre du hasard pi utôt que le résultat d'un plan réfléchi. Mais quelles qu'aient été les raisons politiques, militaires, maritimes, commerciales, ou simplement les motifs d'amour-propre, qui, sous ces trois princes, nous entraînèrent en Afrique, en Asie et en Océanie, il n'en est pas moins vrai qu'alors furent posés les premiers jalons, et fut ouverte la route où nous nous engageâmes plus tard avec tant d'ardeur.
Ce n'est qu'après 4870, lorsque la France vaincue et mutilée eut pansé ses plaies, que notre mouvement colonial prit une réelle ampleur. On parut alors comprendre que, de nos jours, l'expansion d'une race hors de ses frontières est la condition de sa durée, la forme
1. Marcel Dubois, les Colonies françaises, p. 101 et suiv. Christian Schefer, la Politique coloniale de la Restauration {Annales des sciences politiques, mai 1901, mai 1902).
moderne de la lutte pour la vie, et que, dans ce temps de concurrence universelle, qui n'avance pas recule, et qui recule est submergé par le flot. Certes, les conseils prudhommesques des docteurs ne manquArent pas pour entraver cette salutaire expansion. Au parlement et dans les sociétés savantes, des politiques profonds et subtils expliquèrent que le sage ne court pas après la fortune, mais l'attend dans son lit, que rien ne vaut le travail du laboureur qui retourne son sillon autour du clocher de son village, et que bien fous sont ceux qui sèment aux quatre vents les forces du pays, au lieu de les appliquer au vieux sol national. Ces sophismes, grâce k Dieu, ne prévalurent pas contre Topinion arrêtée de M. Jules Ferry, à qui revient Thonneur d'avoir entamé franchement la campagne. Ils furent sans force également contre la phalange intrépide des explorateurs, des officiers et des missionnaires qui, telle qu'un flot irrésistible, se répandit en Afrique et en Asie. Libre aux prophètes de malheur de voir une cause de faiblesse dans la constitution de cette « plus grande France ». L'avenir dira que l'œuvre fut belle et utile.
C'est dans la réalisation de cette œuvre immense que la France se heurta de nouveau à l'Angleterre. Il n'y eut là rien que de parfaitement logique et de conforme aux données de l'expérience. Il eût été surprenant, en eiïet, que l'Angleterre, qui au dix-huitième siècle avait lutté pendant cinquante-huit ans pour arracher à la France ses domaines d'Asie et d'Amérique, se fût, au siècle suivant, résignée de gaieté de cœur à la voir fonder un nouvel empire colonial. Depuis 1815 jusqu'à nos jours la lutte n'a jamais cessé. Elle commença aussitôt après le rétablissement de la paix. Dès que la France réclama
rexécution des traités et voulut rentrer en possession des lambeaux de terre que la générosité de ses vainqueurs lui avait rétrocédés *, elle rencontra le mauvais vouloir de l'Angleterre. Avant de reprendre pied au Sénégal et aux Antilles, il fallut d'interminables discussions, et pour réserver nos droits éventuels à Madagascar, revendiquée par les Anglais comme une dépendance de Tîle Maurice, on dut négocier pendant des années. En 1830, Texpédition d'Alger faillit amener une guerre entre les deux pays, et pendant vingt et un ans, l'Angleterre refusa de reconnaître notre domination. En 1842, notre intervention à Tahiti provoqua de nouveaux orages. Plus tard, sous l'empereur Napoléon III, des incidents significatifs marquèrent notre prise de possession de la Nouvelle-Calédonie, et le début de notre politique indo-chinoise. Depuis 1870, les affaires se sont encore envenimées. Effrayés de notre ardeur, les Anglais, avec une ardeur non moindre, se sont jetés à la traverse. Partout où nous avons voulu débarquer, nous avons dû braver leurs réclamations, et si une fois à terre, nous avions l'audace de nous étendre, c'était une guerre de chaque jour, irritante et parfois dangereuse. Sur le Niger et sur le Nil, on faillit en venir aux mains ; à Madagascar la lutte ne fut pas moins vive ; au Siam, elle est loin d'être terminée.
Ceci n'a pas empêché les Anglais de se poser en victimes de l'ambition de la France : « Si Ton veut que nous arrivions à une meilleure entente avec la France, a ditua jour M. Chamberlain, il est nécessaire que les hommes
1. En Amérique, Saint-Pierre et Miquelon, la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane ; en Afrique une douzaine de comptoirs le long des côtes du Sénégal et de Guinée et l'île Bourbon ; enfin, en Asie, les cinq villes de l'Inde.
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politiques de ce pays renoncent une fois pour toutes à la tactique qu'ils ont suivie pendant tant d'années, et qui eut pour effet de contrecarrer, d'embarrasser la politique anglaise dans toutes les parties du monde, même dans le cas où la nation française n'avait aucun intérêt propre à sauvegarder... Partout, en Egypte, à Terre-Neuve, dans l'Afrique occidentale, à Madagascar, au Siam, en Abyssinie, en Chine, nous avons trouvé l'influence française s'exerçant sans aucun égard pour les susceptibilités britanniques et les intérêts anglais *. » On croit vraiment rêver en écoutant pareilles déclamations, et l'on douterait presque de leur authenticité, si le fougueux ministre des colonies qui en est l'auteur ne nous avait de longue date habitués à son intempérance de langage. Certes, nous ne prétendons pas que notre politique ait toujours été habile et prudente. On peut parfois l'accuser de témérité ; on peut trouver que nous n'avons pas toujours eu la notion du possible, que nous avons perdu notre temps en revendications théoriques et en protestations inopportunes, et fatigué nos adversaires par ce qu'ils ont appelé ironiquement « nos ambitions idéales ^ » . Les Anglais nous ont reproché « notre politique de coups d'épingle », suivant l'expression, plus spirituelle que juste, échappée à la plume imprudente d'un journaliste inconscient, mais qu'est-ce que ces coups d'épingle à côté des coups de boutoir que nous avons subis depuis cent ans? Au reste, M. Chamberlain, lui-même, a pris soin de rassurer ses auditeurs sur les conséquences de notre dévorante ambition. Deux jours après avoir complaisamment énuméré les redoutables