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LA QUESTION DU NIGER PREMIERS ÉTABLISSEMENTS

le commandant Bouet-Willaumez fit signer un traité d'amitié et de commerce. En 1857, nous acquîmes d'une peuplade voisine Grand-Popo, puis en 1864 Agoue et Porto-Seguro. Mécontent de nos progrès, le gouverneur de Lagos voulut intervenir, et prétendit annexer le petit royaume de Porto-Novo, notre voisin immédiat. L'amiral Laffont de Ladébat le prévint, et en d 863 signa avec le roi Mecpon un traité de protectorat et d'alliance, qui momentanément écarta tout danger de ce côté. Mais un malentendu ayant éclaté l'année suivante entre l'amiral et le roi nègre, le protectorat fut évacué. Les Anglais en profitèrent, et bien que l'amiral en se retirant eût pris soin de réserver les droits de la France, une flottille sortit de Lagoset vint bloquer le rivage contesté. Devant les protestations des résidants blancs, le blocus fut levé, et les Anglais se retirèrent, mais ils reparurent l'année suivante. Une seconde fois, ils durent lâcher prise. Toutefois la situation resta très tendue jusqu'en 1883, époque oii la France renouvela son traité de protectorat avec Porto-Novo. Cette mesure fut complétée en 1883 par l'installation de petites garnisons à Grand-Popo, Kotonou et Porto-Novo. En même temps la question de frontières fut réglée avec le Togo allemand, (24 décembre 1885) et avec le Portugal, qui en 1887 abandonna purement et simplement les vieux droits historiques qu'il possédait sur le littoral dahoméen.

Par contre, la colonie de Lagos nous suscita de graves embarras. Désireux de conserver pour eux le trafic du Dahomey, les Anglais en 1887 s'établirent militairement tout autour des lagunes intérieures, et jusqu'aux portes de Porto-Novo. Le difi'érend dura deux ans : un modus Vivendi provisoire, établi en 1888, ouvrit les voies aune transaction qui ne fut signée que le 10 août 1889. Notre frontière maritime était dès lors assurée et reconnue par nos voisins, mais nous les retrouverons de nouveau devant nous, lorsque quelques années plus lard nous nous heurterons à Behanzin, qui non content de nous fermer le chemin de l'intérieur, prétendit jeter à la mer les intrus qui étaient venus s'installer sur le rivage.

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C'est ainsi que pendant le dernier siècle, chacun de nos mouvements sur la côte d'Afrique a été surveillé, et dans la mesure du possible contrecarré par nos concurrents d'outre-Manche. Jusqu'ici, il est vrai, nous n'avons eu à signaler que des engagements d'avant-garde, mais ces préliminaires étaient indispensables pour mettre en éviilftnce le maintien de la tradition de la politique anglaise. C'est malgré elle, et en dépit de sa persévérante opposition, que nous avons pris pied dans le pays. Une fois débarqués kl question du Niger était entre eux et nous virtuellement posée

CHAFITBE SEFTIËHE

[Suiie) LA MABCUE AU FLEUVE ET LE PARTAGE DU BASSL\

L — Ln. région aigèncanc et le cours du fîouTO, — P(ïïitiquo (la TAuglcterr& pour s'y réserver lo monopole du commerce oC do In, navigation. — Sa m ail ta a\oc la France.

IL — Premiers établiasfîmciiLs des FVanfais et des Anglais dans Iob boaches du Kiger. — CrèaLion do compagnies t^omniorcial^s bu 1S80, — Sir George Taubman Gùldio, et le comte dtj Semelle. — Rivalité des maisons françaises et aii^daiiies, et ruine lie nos établifiscments eu 1884, — La Franee abandonne la lutte et quitte le delLa*

m. — Les Fraiiçaitt Cïpulaéa des bouches du Niger veulent aborder le problême à revers, — Ils s'installent sm- lo haut fleuve, et progreôseut npidemeut en suivant son cQUrs. — Les? Anglais les arrêtent à Say. — Traitô du 5 août 1890.

IV. — Tentatives des Franc ai s pour pallier les conséquencei que îea Au- Klaia prétendirent tirer du traité de IS90. — Le commandant Mouteil dan» le Born&u. — Les deui raîsaiun'î Miïou dauii rAdamaoua,

V. — Manœuvres de l'Anjj^leierru pour détruire les résultats acquis par Jïiïon dans l'Adauiaoua et par Montoil dans le Bornou, — Traité angloalleiaaîid de 181Ï3 qui pari âge l'Adam aou a entre T Angleterre et l'AUemagne.

— Invasion de RahaJi, dans le Bornou. — Attitude des Anglais en cette rirconstHitife. — Leurs pourparlers avoc RaV^all et Fadûl-AIlali* — Chute de rampire de Rabali et étaldissument déflûiiif de la domination anglaise dans l'Adamaona et le Bornou.

VI. — Tentatives do la France pour gagner le Nîger par l'uueat en prolongeant rbinterland de ses colonies cûtières. — Efforts da l'Angleterre pour empeclier Texpansion de laGuïnèe^dc la Cûte d'Ivoire et du Dahomey.

— Samory et les An^rliis, — B^xanzin,

VU. ^- Dernière phase do la question du Nigen — L'expansion du Dahomey vers le bas fleuve. — Prétcutiun» an^flaises do 1S95. — Missions français ae*du commandant Decûsur, du capiiaint* Band, du ro m mandant Tuutêe (1395). — Mission anglaîjie du capitaine Lu^r^^ard. — L'aîïaire de î Ardent. — Campag-no de presse et polémiques.— Recul du cabinet Bourfreois et cvacuatiou d'Arenberg-, — Ouverture des uégùciatious (janvier IBWj, ^ — Eiamen lie la situation : les traites Fergusson, — Le csibiuet Mèlinc. — SuspenEÎon des ^léguciations (jniu lS9l5). ^ Misâioiis françaincs et anglaises de 189(3 et 1897.— Hiipristi des négociations (sepreinbre 1^117). — Violences dos polémiques anglaises. — M. Chamberlain à la chambre des communes* — Campag^ue d^intimidation contre la France. — Signature de la convention du

14 juin ims.

YIIl. — Résumé de la question du Ï4iger et conclusion.

Lorsque Mungo-Park, le grand précurseur de Fexploration africaine, vit pour la première fois se développer à ses pieds la masse imposante des eaux du Niger, il fut saisi « d'une profonde et religieuse émotion » à l'aspect de ce fleuve majestueux qui roulait pesamment vers l'Orient ses flots tout élincelanls des feux du soleil : « Je courus au rivage, raconte-t-il, et après avoir bu de ses eaux, je levai les mains au ciel, en remerciant avec ferveur le Tout-Puissant de ce qu'il avait couronné mes efl'orts d'un succès aussi complet. »

Tous les voyageurs qui ont parcouru l'Afrique ont éprouvé la môme impression, lorsque après la rude traversée des déserts, des savanes et des forêts, sur une terre implacable et hostile, sous un ciel de feu, ils arrivaient enfin aux rives de ces fleuves immenses qui portent la vie d'un bout à l'autre du continent noir. Là est le port, le salut : c'est la voie ouverte, soit vers le retour, soit au contraire vers les lointains mystérieux ; c'est l'abondance, un sol fertile et peuplé, Texislence assurée. Mieux que toute dissertation politique ou économique, cet instinctif sentiment de repos, de sécurité, de bien-être, met en évidence le rôle de ces grands agents de la civilisation, et puisque c'est le sort des biens de ce monde d'exciter les convoitises et d'être souvent entre les peuples une source de discordes, il laisse prévoir également les dangereuses compétitions dont sont parfois l'objet ces eaux bienfaisantes. Tel fut le cas du Niger, qui suscita parmi les puissances coloniales de longues rivalités à peine assoupies aujourd'hui. Pour en bien apprécier la gravité, pour concevoir comment la possession du Niger fut dans l'Afrique occidentale le pivot de la politique de la France et de l'Angleterre, il convient donc, avant tout, de faire connaître le fleuve et les terres qu'il arrose.

Dans toute la région immense qui va de la Méditerranée à la limite septentrionale du bassin du Congo, d'une part; de l'Atlantique aux confins du Nil, de l'autre; sur une étendue approximative de 13 millions de kilomètres carrés, égale à trente fois celle de la France, le Niger est le seul

hk Ot:ESTION Dr ?J1(ÏRR — LE PARTAGE DC BASÏ51N 23 i

grand fleuve navigable. Une exception unique pourrait lire faile pour le Sénégal, sur lequel les bâtiments légers remontent jusqu'à Kayes, niaîs le Sénégal, il est facile de s en rendre compte, n'est que le complément du système nigérien. Tous les autres cours d'eau maritimes, depuis la Tri poli ta ine jusqu'au Congo, ne sont la plupart du temps que des torrents impraticables. Quelques-uns peuvent être utilisés de façon intermittente, sur 30^ 100, parfois 200 kilomètres dans l'inlérieur, mais aucun d'eux n offre une voie commerciale pratique et sérieuse.

En dehors des bassins cùtiers, les eaux qui tombent sur ces vastes étendues alimentent deux systèmes hydrographiques: le syslème intérieur du lac Tchad, et le syistème maritime du Niger, Autour d'eux se sont groupés les grands foyers de population et de richesses, car Ih où va Teau, la est la vie ; partout ailleurs, c'est le désert.

Le Niger prend sa source par 900 mètres d'attitude, à 300 kilomètres à vol d'oiseau de la côte de Sierra-Leone. Pendant \ TîOO kilomètres environ, il coule au nord-est, jusqu'aux environs de Tomhouctou, La, il s'infléchit brusquement, au sud-est d'abord, puis franchement au sud, et vient déboucher dans le golfe de Guinée, après un cours de près de 4 aOO kilomètres. 11 a tracé ainsi un demi-cercle immense, enfermant dans une sorte déboucle un territoire d'environ 2 800000 kilomètres carrés, égal en superficie à toute l'Europe centrale. Sur la rive gauche, non loin de son embouchure, il reçoit un affluent considérable, la Benoué, qui s'enfonce profondément dans le cœur du continent. Un très grand nombre d'autres rivières viennent sur la rive opposée grossir son cours, mais aucune ne mérite de mention spéciale. Toutes proviennent de trois massifs montagneux, le Fouta-Djallon, le Mont-Mina, etl'Alakora, dont l'altitude varie de SUO à 1 000 mètres; belle et riche région de forêts et de pïUurages, sillonnée de torrents. Entre la montagne et la mer, c'est une côte basse, marécageuse et trop souvent malsaine. Sur l'autre versant, la savane se développe à perte de vue jusqu'au fleuve. Tel qu'il est, l'ensemble du pay^ se prête admirablement à

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une exploitation fructueuse, et si, en maint endroit, il supporte encore les funestes conséquences d'une longue période de guerres, de dévastations et de famines, l'expérience prouve qu'il n'attend que la paix pour s'épanouir.

Le grand fleuve qui l'enserre dans ses longs replis n'est actuellement navigable que sur les deux tiers de son cours. Sans doute, de hardis explorateurs comme le commandant Hourst et le commandant Toutée l'ont suivi sur presque toute sa longueur. Un troisième, le capitaine Lenfant^ est même parvenu à remonter avec une flottille de ravitaillement depuis l'embouchure jusqu'à Say, triomphant à force d'énergie et d'audace d'obstacles jugés infranchissables. Mais ce sont là des tours de force difficiles à renouveler. Dans la réalité, la navigation n'est pratiquement et commercialement possible que sur 2 900 kilomètres environ. Elle commence sur le haut fleuve à Kouroussa, situé à 300 kilomètres des sources, et s'étend sans aucune difficulté sur un premier bief de 400 kilomètres jusqu'à Toulimandio. Là, on se heurte malheureusement à une série d'obstacles qui se succèdent pendant 70 kilomètres, et rendent le passage sinon impossible, du moins extrêmement précaire. La voie libre reprend à Koulikoro, et se poursuit jusqu'à Ansongo pendant 1 700 kilomètres, puis les difficultés recommencent. Jusqu'à Say, elles ne sont pas insurmontables, mais de Say à Boussa, c'est une succession de rapides souvent dangereux. Au-dessus de Boussa, l'obstacle est presque infranchissable; enfin après de véritables cataractes, s'ouvre jusqu'à la mer un nouveau bief de 1 000 kilomètres facilement accessible. Ajoutons qu'à mi-chemin de cette dernière section, débouche sur la rive gauche la Benoué, que, dans la bonne saison, les vapeurs remontent sans rompre charge jusqu'à Yola, à 1 000 kilomètres du confluent.

De ces brèves indications, il résulte que le Niger à lui seul est une voie insuffisante pour drainer les richesses du vaste bassin que ses eaux ont fécondé, car la majeure partie de son cours navigable est sans communication

LA QLI-STIO.N DU MGEIt LE PARTAGE DU lUSSjN 233

directe avec la mer. Force était donc de suppléer par des chemins de fer à l'imperfection des voies naturelles.

Trois solutions étaient en présence, La première, de kaucoup la plus pratique et la plus avantageuse, consis- Jail à établir une ligne de Boussa à Say, à relier ainsi le lias fleuve au moyeu Heuve en longeant sur une longueur de oOO à tiOO kilomètres la région des cataractes et des rapides. En second lieu, on pouvait joindre le haut Niger au Sénégal, Celte solution était évidemment inférieure a la précédente, car le Sénégal, sur la plus grande partie de son cours, n'est pas navigable toute Tannée, et les courants d'échanges suivent les fleuves plutôt qu'ils ne les remontent. Enfin, il était encore possible de relier directement à la mer soit le haut fleuve, soit le bas fleuve, par une ligne transversale iiboulissanlaun port dugolfc de Guinée.

Pour s'assurer le monopole de l'exploitation du bassin nigérien, il fallait donc avant tout se maintenir inébranla- Meuient h renibouehure du fleuve. On se réservait ainsi l usage exclusif du bief maritime de t 000 kilomètres allant de la mer ù Boussa. ainsi que celui de la Benoiié. C'était l'exploitation assurée de tout le bassin intérieur, de TAdaniaoua et du Sokoto, la pénétration directe par eau jusqu'à moins de 400 kilomètres du Tchad, En outre, on se ménageait la possibilité d'utiliser à son seul profit la voie ferrée qui reliera sans doute un jour Boussa à Say. On devait ensuite s'opposer aux efforts des autres puissances pour s'enfoncer dans T intérieur et gagner le ileuve par terre, ce qui avec le temps eût permis à des concurrents avisés de détourner à leur avantage tout ou partie du trafic nigérien.

Telle fut la double politique que TAngleterre a constamment suivie contre nous. Tout autour du bassin nigérien, elle organisa une surveillance incessante. Dans le sud, elle nous expulsa de rembouchure, et, en dépit des traités, réussit pendant longtemps à en fermer l'entrée à tout Davire battant pavillon franruis. Prostrés de nos légitimes espérances, dépouillés des riches comptoirs que nous possédions dans le delta, nous essayâmes alors d'aborder

le problème à Tenvers. Profitant de Tavance considérable que nous avions au Sénégal, nos ofHciers redoublèrent d'efforts pour percer jusqu'au grand fleuve. A peine arrivés à la section navigable, nous mimes à flot des canonnières, qui se laissant aller au fil de Teau portèrent au loin notre pavillon et l'amenèrent jusqu'aux confins du bas fleuve. Mais alors nous retrouvâmes devant nous les Anglais. Depuis qu'ils nous avaient évincés du delta, ils y avaient constitué une compagnie puissante, qui du premier coup prétendit étendre sa souveraineté depuis la mer jusqu'au Tchad. Rienne légitimait cette audace qui n'avait pour elle ni le droit ni même la force. Néanmoins, nos diplomates, fâcheusement inspirés et sans même contrôler les affirmations de nos concurrents, signèrent, en 1890, un traité funeste qui nous arrêta à Say sur le Niger, à 1600 kilomètres de l'embouchure, et nous écarta du Sokoto, du Bornou et de l'Adamaoua, c'est-à-dire du joyau de l'Afrique occidentale.

Tout cependant n'était pas perdu, car le champ restait libre sur la rive droite et dans l'intérieur de la boucle. En prolongeant l'hinterland de la Guinée et de la Côte d'Ivoire, nous pouvions atteindre le haut et le moyen fleuve, et, par un chemin de fer, relier le Niger navigable à la mer. Au sud, le Dahomey nous ofl*rait une base d'opérations plus précieuse encore. Là, nous étions à portée du delta, et en excellente position pour gagner la rive droite du fleuve et, rouvrir la question du Niger maritime. Au pis aller, un chemin de fer reliant Kotonou à un point quelconque situé sur le fleuve aux environs de Boussa aurait remplacé pour nous la voie fluviale monopolisée par nos rivaux.

Alors, entre Français et Anglais commença une lutte de vitesse acharnée, où nos officiers déployèrent une haute valeur et une prodigieuse activité. Sur beaucoup de points leur dévouement ne fut pas stérile, en Guinée notamment et dans la Côte d'Ivoire. Mais au Dahomey, où les événements faillirent un jour mal tourner^ nous dûmes abandonner la majeure partie de nos avantages. Quant aux

Anglais ils furent présents partout. Si parfois ils reculèrent, ils ne le firent que vaincus par Tévidenco, et surent toujours garder Tessentiel. Au nord comme au sud, nous les trouvâmes sans cesse en face de nous, soit pour nous contester les résultats les plus indiscutables de nos missions, soit même pour soutenir secrèlemcnt les potentats indigènes qui nous barraient le chemin, et profiler, pour pêcher en eau trouble, des tortueuses combinaisons de la politique noire.

Dans cette longue histoire de la question nigérienne, les deux peuples firent preuve de la même ondtirance et de la même ténacité. Seule, la récompense ne fut pas égale, et l'Angleterre sut réserver pour elle la part du lion. Cette part, cependant, ne suffit pas encore aux fervents apôtres de la Greater-Britain, pour qui le bassin entier du Niger était de droit une terre britannique. L'un d'eux, écrivain distingué, qui a élevé un monument remarquable à la gloire de l'impérialisme anglo-saxon, a déploré ouvertement que son pays ait toléré la présence de la France dans Touest africain : « Si depuis vingtcinq ans, a-t-il écrit, nous avions eu un peu plus de prévoyance, nous aurions pu nous assurer, dans son entier, le marché de l'Afrique occidentale ^ "Aveu intéressant, et qu'il fait bon retenir avant de jeter un coup d'oeil d'ensemble sur les affaires du Niger.

La question nigérienne, qui existait à l'état latent entre la France et l'Angleterre depuis la découverte il u grand fleuve, n'a pris un caractère aigu que depuis un quart de siècle environ. Jusque-là, les connaissances geogra|iliiques étaient trop vagues pour permettre aux deux pays de prendre nettement position.

Notre première apparition dans les bouches du Niger remonte à 1841. C'est à cette date que le commandant

i. Mockler- Ferry mann, Impérial A frica.

Bouet-Willaumez débarqua à Bonny et entra en rapport avec les chefs indigènes. L'année suivante, il signa un traité avec le roi Eyamba de Vieux Calabar, aux termes duquel les Français étaient autorisés à venir commercer dans le pays. Le roi leur promettait son amitié et sa protection, s'engageant à les traiter aussi bien que les Anglais, qui avaient déjà quelques comptoirs dans ces parages. Français et Anglais s'établirent côte à côte, mais ces derniers, mieux outillés et vigoureusement soutenus, dominèrent promptement leurs concurrents. Forts de leur supériorité, ils voulurent, vers 1860, étendre leur rayon d'action, et fondèrent trois sociétés qui englobèrent tous les comptoirs britanniques de la région. L'expérience parut d'abord réussir, et l'influence anglaise s'étendit jusqu'au confluent de la Benoué. Mais ces sociétés, croyant n'avoir plus à redouter l'élément français, entamèrent entre elles une concurrence eff'rénée, qui les conduisit à la ruine. Successivement, la plupart des postes disséminés dans l'intérieur furent évacués, et les maisons anglaises végétèrent sur la côte dans un état voisin de l'indigence. De leur côté, les commerçants français avaient également éprouvé des déboires, et leurs établissements ne valaient guère mieux que ceux de leurs voisins. Telle était la situation, lorsqu'en 4879-1880, deux hommes également audacieux et énergiques entrèrent en ligne. L'un était anglais : c'était un simple officier du génie du nom de George Goldie Taubman. Le hasard de ses relations d'amitié et d'affaires l'avait conduit à mettre la plus grosse partie de son modeste avoir dans une des compagnies commerciales du delta, et sentant sa fortune sérieusement compromise, il était venu sur les lieux pour juger de la situation. Son parti fut vite pris. Pour rétablir les affaires, comme aussi pour résister efficacement aux entreprises des pays voisins, il jugea qu'il fallait compléter l'œuvre d'unification commencée quelques années plus tôt. Il se mit à l'œuvre immédiatement, et à force de persévérance et de diplomatie, il parvint à constituer, sous le nom de National African company, une société

puissante dans laquelle vinrent se fondre les diverses maisons anglaises. Le capital de la nouvelle société fut fixé au chiffre énorme de 25 millions de francs. George Goldie Taubman en devint directeur, et lord Aberdare, un des plus grands noms du Royaume-Uni, en accepta la présidence. De leur côté, les Français ne restaient pas inactifs. Presque en môme temps que George Goldie Taubman avait débarqué à Brass-River un ancien officier de tirailleurs algériens, le comte de Semelle, à qui la patriotique idée était venue de relever notre drapeau dans les bouches du Niger. Avec Taide de quelques amis, il réunit un capital de 500 000 francs, créa la Compagnie française de l'Afrique équatoriale, affréta une goélette et une chaloupe à vapeur, et en quatre mois fonda six comptoirs à Abo, Onitcha, Iglébé, Lokodja, Egga et Loko. C'était un beau début ; mais le malheur voulut que M. de Semelle tombât malade. Forcé de rentrer en France, il mourut en mer en octobre 1880, six mois seulement après son départ.

Sa mort fut un rude coup pour cette société naissante qui ne demandait qu'à vivre : néanmoins on ne perdit pas courage et on résolut de redoubler d'efforts.

Il y avait alors en France un homme que le hasard des événements avait poussé au premier rang : son rôle dans notre histoire a été diversement apprécié, mais personne ne lui a jamais refusé le plus ardent patriotisme. Comme M. Jules Ferry, son émule et son rival, il savait s'élever audessus des médiocres soucis de la vie parlementaire, et possédait assez de courage civil pour défendre les intérêts généraux et permanents de l'État contre les passions des partis et les appétits désordonnés des politiciens. C'était M. Gambetta. Il n'était pas encore au pouvoir, mais son autorité et son influence n'avaient jamais été plus grandes. Les hommes qui avaient entrepris de poursuivre Tœuvre de M. de Semelle s'adressèrent à lui et en reçurent un chaleureux accueil. Il comprit immédiatement l'importance de l'action engagée, le magnifique avenir qui s'offrait à la France si elle en sortait victorieuse, et il accorda sans

compter son puissant patronage à la jeune société désemparée. Forte de cet appui, celle-ci put doubler son capital et acheter un troisième vapeur. Du ministère de la guerre, elle obtint le concours d'un officier supérieur actif et intelligent, le commandant Mattei, qui devint Tagent général delà compagnie. Bien plus, le ministre des affaires étrangères conféra au commandant les fonctions d'agent consulaire, ce qui en faisait le représentant officiel de la France, et lui permettait de signer au nom du gouvernement des traités avec les chefs indigènes. Le commandant Matlei partit immédiatement pour se rendre à son poste. En quelques mois il créa plus de vingt comptoirs^ tant sur le Niger que sur la Benoué. Il planta notre drapeau jusqu'à Rabba à moins de 100 kilomètres des ra{)ides de Boussa. Sur la Benoué, il parvint à Ibi à 300 kilomètres du confluent. De nombreux traités d'amitié et de protectorat furent conclus avec les chefs riverains et envoyés à Paris pour ratification ; enfin une véritable flottille fut mise à flot. Elle comprenait six bâtiments de tout modèle jaugeant ensemble 568 tonneaux, qui sillonnaient constamment le fleuve et ses affluents. Encouragée par ces résultats, la compagnie porta son capital à 1 500 000 francs : en même temps se constitua une autre société, la Compagnie du Sénégal, qui vint joindre ses efi*orts à ceux de son aînée.

Notre situation à ce moment (4882) était fort belle. Elle était au moins égale, sinon supérieure à celle des Anglais ^ et l'habileté de quelques hommes de cœur avait presque réparé notre longue indifférence. Les Anglais eux-mêmes conviennent que les droits que nous avions alors acquis sur le bas Niger balançaient avantageusement les leurs. Tel est du moins l'avis d'un homme dont l'opinion n'est pas sujette à caution, car il n'a jamais cessé de combattre énergiquement notre expansion coloniale : « Il est fort

l.Nous avions trente-trois comptoirs dans le Niger, et les Anglais trente-deux. Sur tous ces incidents, on peut consulter avec fruit Tintéressant livre du commandant Mattei : Bas Niger, Benoué, Dahomey.

LA QLESrrON DO NIGER — LE PARTAGE DU BASSIN 239

heureux, a écrit ii ce sujet M. Mockler- Ferry mann que la question du Niger n'ait pas fait alors robjet d'un débat inÊernutionttl, car selon toute probabilité, les territoires du délia auraient dû être adjugés à nos voisins du continent ^ n

Nos succès, malheureusement^ furent sans lendemain. Les Anglais, fort alarmés, ouvrirent brusquement les hostilités. En août 1883, un ordre parti de Londres prescrivit à M. Mac Intosh, Lagent général de la National African Company, de baisser d'un quart la valeur de toutes les marchandises partout où existaient des comploirs français, La perle élait considérable pour la compagnie anglaise^ mais son énorme capital lui permettait tous lf>s saci-ifices. En même temps, des menaces et des démonstrations hostiles furent dirigées contre les chefs indigènes du delta que le commandant Matlei était parvenu à grouper autour de luL Ceux-ci, convoqués à Brass-River, avaient déjà accepté en principe un ti'ailé aux termes duquel ils reconnaissaient la suzeraineté et le protectorat de la France ; mais intimidés par l'altitude des autorités anglaises, ils n'osèrent aller plus loin. Le commandant Mattei s'empressa de signaler le danger. Il réclama de Fargent, des hommes et du raalériel, [>our résister a la concurrence, affermir notre action, et reconquérir laconliance ébranlée des indigènes. La compagnie fit de son mieux pour lui venir en aide. Elle décida de porter son capital à 3 millions; elle sollicita du gouvernement une subvention, olfrant en retour d'organiser un service régulier de navires à vapeur entre le Niger et la France ; elle lui demanda des officiers ou du moins quelques milices pour seconder les etTorts de son personnel. Mais son protecteur clairvoyant et avisé n'était plus. Depuis la mort de M. Gambetta(3J décembre 1882), elle avait perdu tout crédit auprès des pouvoirs publics et des puissances financières, et ses cris d'alarme ne forent pas entendus. L'appel de fonds échoua. Quant au gouvernement, il donna généreusement 3 000 francs*

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