Mockler-Ferrymacn, Impérial AfHca
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Contre les 25 millions de l'Angleterre, la lutte devenait impossible. Nos commerçants, ruinés par les prix dérisoires consentis par leurs rivaux, et abandonnée par la mère patrie, cédèrent à la force. En octobre 1884, la National African company racheta pour quelques centaines de milliers de francs les deux maisons françaises avec leurs comptoirs, leurs marchandises et leurs bateaux. Quelques mois plus tard, le commandant Mattei rentra en France. Le jour de son départ, une grande foule encombrait le port. Tous les chefs de la région étaient venus escortés de leurs fidèles, pour supplier le commandant de ne pas les quitter, lui jurant fidélité, et promettant d'apporter tous les produits de leur sol dans nos factoreries ; touchante manifestation qui prouve l'influence considérable que nos compatriotes, après quatre années de séjour, avaient su prendre parmi ces populations primitives. Mais le sort s'était prononcé contre nous : notre pavillon fut amené; les Anglais restèrent maîtres absolus dans toutes les bouches du Niger.
Notre retraite constituait pour les Anglais une grande victoire, mais ce n'était jusque-là qu'une victoire économique : l'écrasement d'une maison de commerce par une maison rivale mieux outillée et puissamment soutenue. En droit, il n'en résultait, pour les vainqueurs, aucune souveraineté politique. Le moment était venu pour le gouvernement anglais de récolter la moisson que ses commerçants, lancés en éclaireurs, avaient semée pour le plus grand profit de la métropole. Le 10 juillet 1885, une charte fut donnée à la National African company, qui devint dès lors la Royal Niger company, compagnie souveraine, chargée pour le compte de l'Etat de gouverner et de protéger les territoires concédés. Ces territoires étaient définis de la façon la plus vague ; mais, forte de sa charte, la compagnie alla aussitôt de l'avant et se posa en souve-
raine de tout le bassin inférieur du Niger et de la Benoué. Celte prétention excessive n'allait pas tarder à la faire entrer de nouveau en contact avec la France.
Pendant que se déroulaient les événements que nous venons de raconter, nous avions en effet progressé d*uiie façon non interrompue sur le haut et le moyen fleuve.
Au colonel Brièrede Tlsle^ nommé en 1876 gouvemeui du Sénégal, revient Thonneur d'avoir repris l'œuvre Je pénétration interrompue depuis le départ du générnl Faidherbe. Après quelques années occupées à la pacifî<;ation des régions côtières, il entama hardiment la marc lu* en avant. En 1879, il était à Bafoulabé, sur le Sénégal, i*l Tannée suivante, le parlement votait la construction <1ij premier tronçon du chemin de fer (Kayes à Bafoulabi^, destiné à relier le Sénégal navigable au Niger. En 1881, nous arrivâmes pour la première fois sur le Niger, mais il fallut encore lutter deux ans contre les bandes d'Ahmadnii et de Samory avant de pouvoir y fonder un établissement définitif. Enfin, le 7 février 1883, le colonel Borgnis- Desbordes inaugura le poste de Bammakou, qui, soigneusement fortifié, fut aussitôt désigné comme le terminus du chemin de fer transnigérien. Les années suivantes, 1883 à 1890, furent employées à ruiner la puissaiurr' d'Ahmadou ; la prise de Segou-Sikoro, sa capitale, marqini la fin de sa domination sur le haut fleuve, et nous lil encore gagner plus de 300 kilomètres de terrain (aviil 1890). Entre temps, le lieutenant de vaisseau Caron,monlr sur une simple canonnière, avait poussé une reconnat^isance jusqu'à Kabara, le port de Tombouctou (août 1887 .
Ces nouvelles alarmèrentvivementles Anglais. Ahmaduii détruit, nos bateaux naviguant librement sur le Nigri\ on pouvait s'attendre d'un jour à l'autre à voir nodr' pavillon arriver sur le bas fleuve. Coûte que coûte il fallail arrêter nos progrès.
Alors commença en Angleterre une campagne de presse véritablement extraordinaire. Tout d'abord, des récîls parurent de divers côtés qui représentèrent le Niger, depuis Say jusqu'aux approches de la mer, comme radicalemetil
innavigable. Son cours, disait-on, n'était qu'une succession de rapides et de cataractes^ et rien n'était plus illusoire que de considérer ce torrent comme un enjeu de prix pour la concurrence européenne. Comme le procédé ne paraissait pas réussir, on voulut ensuite nous intimider et nous éblouir, par un exposé fantaisiste des progrès gigantesques réalisés par la Royal Niger Company au cours des années 1885-1890. A en croire les journaux et les hommes politiques du Royaume-Uni, la compagnie avait échelonné ses postes jusqu'à Say sur le Niger, et envoyé des reconnaissances jusqu'en vue de Tombouctou. A Test du fleuve sa suprématie était établie sur tout le Sokoto et sur les nombreux Etats vassaux qui en dépendaient : le Rornou avec la grande ville de Kouka sur le lac Tchad, le Damergouet TAyr au nord, TAdamaoua au sud *. Dans ces conditions, Tombouctou était légalement l'extrême limite où pouvait être tolérée l'influence française.
La prétention était réellement stupéfiante, et la prudence la plus élémentaire aurait dû conseiller à notre diplomatie de n'accepter ces bases de discussion qu'après les avoir dûment contrôlées. Rien au surplus ne paraissait moins urgent qu'un traité de délimitation. Le moyen fleuve et les pays qu'il traverse étaient à peine connus ; Français et Anglais ne s'y étaient jamais rencontrés. Il eût été bien temps d'aviser lorsque les explorateurs auraient fait leur œuvre et que les têtes de colonne des deux nations concurrentes seraient a la veille de se heurter.
On n'en jugea pas ainsi à Paris, et à la première ouverture des Anglais, notre gouvernement accepta de discuter leurs propositions. La discussion aboutit le 5 août 1890 à la signature du traité le plus malencontreux de notre histoire africaine.
On y avait introduit trois questions absolument diffé-
1. Dans un discours prononcé le 16 juillet 1891 à l'assemblée générale de la Royal Niger company, lord Aberdare a exposé cette thèse en détail, se plaignant même de ce que le traité de Tannée précédente n'eût pas donné pleinement gain de cause à la compagnie.
renies, et n'ayant enlro elles aucune espèce de rapports : celles de Madagascar, de Zanzibar et du Niger. i
En premier lieu, la France reconnaissait le protectorat exclusif de rAugleterre sur Zanzibar, renonçant ainsi au condominium institué par le traité de I8C2,
En échange, TAngleterre reconnaissait le protectorat de b France sur Madagascar tel qu'il résultait du traité, franco-malgache de 1885,
Le dernier article était ainsi conçu :
a Le gouverne ment de Sa Majesté Britannique reconnaît la zone d'influence de la France au sud de ses possessions méditerranéennes, jusqu'à une ligne de Say surle Niger à Banoua sur lo lac Tchad, tracée de façon à comprendre dans la zone d'action delà compagnie du Niger tout ce qui appartient équitablement au royaume deSokoto, la ligne restant à déterminer par les commissaires qui seront nommés,,,
E( Les commissaires auront également pour mission de déterminer les zones d'inlluence respectives des deux pays dans la région qui s'étend à l'ouest et au sud du moyen et «lu haut Niger, jj
Avant d'aller plus loin, il importe de bien préciser Im portée de cette convention.
Tout d\ibord, elle ne s'appliquait qtfaux régions situées sur la rive gauche du Niger, L*ex pression a une li^^ne de Say sur le Niger à Barroua sur le lac Tchad », ne laisse aucun doute à cet égard. Les Anglais soutinrent un jour que, dans Tcsprit du traité, ctHte ligne de démarcation devait être prolongée sur la rive droite, de Say jusqu'à la merj sinon te dernier paragraphe donnant missiou aux commissaires de déterminer les zones d'inlluonce des deux pays à Touest et au sud du Niger n'aurait pas eu de sens : mais celte théorie est insoutenable. Si la ligne Sny-Bar-^ roua avait dû tUre prolongée sur la rive droite^ le traité l'aurait dit. Une stipulation aussi grave ne saurait ôtrft 3ûus-entendue, En outre, la frontière Say-Barroua devait être tracée, ce sont les propres expressions du traité, de façon à réserver à V Angle terre tout ce qui appartenait équitaàlement au royaume de So/ioio. On avait donc le
droit d'en conclure que tout ce qui ne relevait pas du Sokoto, était laissé en dehors de la convention en Tétat de res nullius.
Enfin un principe général pouvait être invoqué par les deux parties en présence dans l'application du traité, principe supérieur à toute convention particulière, établi lors de la conférence de Berlin, et qui liait les puissances signataires de l'acte. Cette conférence, réunie en 4884 sur l'initiative de M. de Bismarck, avait rédigé une sorte de code international, dans le but de prévenir les conflits et d'atténuer les dangers d'une concurrence sans frein. Il avait été stipulé, que toute puissance prétendant à la souveraineté ou au protectorat d'un territoire était astreinte h deux obligations. Elle devait d'abord notifier officiellement à tous les gouvernements signataires de l'acte de Berlin, le titre (traité ou annexion par droit de conquête) qui légitimait ses prétentions ; elle devait en outre prouver qu'elle entretenait dans les territoires revendiqués une autorité suffisante pour les faire respecter par les indigènes. Sans doute ces termes étaient fort élastiques, et l'on pouvait discuter indéfiniment sur la valeur de l'expression « autorité suffisante ». Mais le principe n'en existait pas moins, et nous étions en droit d'en réclamer l'application.
En résumé, la convention du 5 août 1890 ne s'appliquait qu'au cours môme du Niger et aux pays de la rive gauche, à l'exclusion de ceux de la rive droite. Sur le fleuve, la frontière était fixée à Say ; sur la rive gauche, le Sokoto et ses dépendances étaient reconnus à l'Angleterre : le tout, sous réserve que les deux parties fussent capables de justifier que, dans les zones ainsi déterminées, leur influence respective avait été préalablement et officiellement établie, soit par des traités régulièrement publiés, soit par une occupation effective.
Ceci posé, quelle était la situation exacte des choses en août 4890?
Sur le Niger, les Anglais n'avaient jamais poussé de reconnaissances au delà de Boussa, et leur dernier poste se trouvait à 300 kilomètres plus bas, à Egga. Le fait a été
dlabli d'une façon péreniploire par le commandant Totitée et le commandant Hourst, lors de leurs ex^dorations hydrogruphîquesi. Le commandant Toutée a raconté luimême comment il avait fait celte étonnante découverte. Parti du Dalïomey dans les premiers jours de 1893, il s'était approché du Niger avec la plus extr*^me pinidencft craignant de se heurter à des postes anglais. En février, il arriva à Badjiho, à 100 kilomètres au-dessous de Boussa; là. aucune trace d'occupation. En interrogeant les naturelsj le commandant apprit que sept anni^es auparavant^ an vapeur s'était échoué en face du village : à peine remis à flot» il était reparti, et depuis lors aucun hlanc n'avait paru dans le pays. Fort intrigué, notre officier, avant de poursuivre sa route vers le nord^ comme le portaient ses inslructions, résolut d*en avoir le cœur net. 11 descendit le (leuve en pirogue h la recherch*^ du pavillon britannique. Cinq jours durant il ne vit rien. Le sixième, il aborda à Geba ; là, il trouva un nègre qui débitait un peu de sel pour le compte de la Uoyal Niger compauy. Ce u^g^e lui apprit que le premier hlanc résidait à Egga, à 200 kilo- Diètres plus has. Celait un M.Nickolson, qui lui-même relovait deFagent de la compagnie installé a Lokodja.
Revenu àBadjibo^ le commandant Toutée reprit sa route vers Boussa. A 2a kilomètres en amont, à Leaba/il trouva un autre nègre décoré du nom pompeux de sir Byron Macaulay, et qui se présenla h lui comme le représentant de la compagnie. C'était à vrai dire pour la compagnie un médiocre honneur* Sir Byron Mucaulay voulut en eflet proOler du passage de la mission pour renouveler à ses «lëpens sa provision de sucre. Le vol fut découvert par les habilantsdu village, qui mécontents d'avoir élé soup{,onnés à lort, voulurent assommer le coupable. 1/ageut de la Royal Niger company o*eut d'autre ressource que d'implorer son pardon de Tofficier et de se mettre sous sa protection.
Ainsi il avait avéré qu'en iSîlo, le dernier poste de la Royal Niger company était h Êgga, à 600 kilomètres de la mer : au-dessus de ce poste, la compagnie n'entretenait
que deux misérables baraques habitées chacune par un nègre. Comment alors qualifier l'assertion du gouvernement anglais, qui affirmait en 1890 avoir des postes jusqu'à Say, à i 000 kilomètres au-dessus d'Egga, et des droits éventuels jusqu'à Tombouctou, à 1300 kilomètres de Say?
Passons maintenant sur la rive gauche. Pour nous imposer le traité de 1890, les Anglais avaient argué d'une convention passée en 1885 entre la compagnie du Niger et le sultan de Sokoto. Deux agents anglais, MM. Thomson «t Seago, avaient en effet paru dans le pays vers cette époque : avaient-ils réellement obtenu un traité du sultan ? le fait est resté indécis. En tout cas, ce traité ne figure nulle part, et n'a jamais fait l'objet d'aucune communication diplomatique. Lorsque le commandant Monteil séjourna à Sokoto en 1891 , lors de son grand voyage du Niger au Tchad et à Tripoli, il chercha à se rendre compte des choses. Personne ne put lui présenter un texte quelconque et le sultan se défendit vivement d'avoir jamais rien signé. Il reconnut seulement le passage, quelques années auparavant, de voyageurs anglais venus pour acheter des terres dans ses Etats. Il les avait éconduits, sous prétexte que le Coran interdisait l'aliénation en faveur de chrétiens de toute terre appartenant à des croyants, et depuis ce temps, aucun Anglais n'avait paru dans le pays. Aussi le sultan ne fit-il aucune difficulté pour signer le traité d'amitié que lui présentait Tofficicr français. Par conséquent, s'il est avéré que les Anglais avaient pénétré les premiers dans le Sokoto, il est non moins évident qu'aucun traité officiel n'avait consacré leurs droits, qu'ils n'y avaient conservé aucune relation et que leur influence y était nulle *.
D'ailleurs, à supporter môme que l'infructueuse visite de MM. Thomson et Seago au sultan de Sokoto eût consli-
1. Jusqu'en 1902, les Anglais ont été incapables de pénétrer à Sokoto et à Kano, qui sont restés complètement indépendants et rebelles à toute influence européenne. Ce n'est qu*à la fin de cette année qu'ils se sont déterminés à briser la puissance militaire du sultan. LVcupation effective dont ils revendiquaient le bénéfice en 1890, n'a donc ^té effectuée que treize ans plus tard.
LA QUESTIOIS DÏJ NIGER — LK PAliTAGR Dl BASSIN 247
tuë pour les Anglais ledroit de première occupation, quelles pouvaient ùivo lesconséqucnceî* lerritoriales de ce fuit? En d'autres termes, jusqu'où s'étendait Tempire deSokolo?
Les cartes anglaises ont r habitude d'imposer le nom d'empire de Sokoto à toute la région comprise entre le Niger, la Bertoué, le lac Tchad et le Sahara, C'est là une simple fantaisie géographique qui ne repose sur aucune donnée réelle et que toutes les miseions qui ont parcouru ce pays depuis quinze ans ont réduite à sa juste valeur.
Le commandant Monteil, le seul Europiîen qui avant 1 902 ait traversé le pays dans toute sa largeur, résidant plusieurs mois dans chacune des villes principales, a parluitemeut délîni sa situation politique. En réalité, il existait à Sokoto un sultan et un gouvernement fortement organisé, mais son autorité ne se faisait sentir que dans les environs de sa capitale. Plus loin, un certain nombre d'Etats vassaux reconnaissaient plus ou moins vaguement sa suzeraineté : tels étaient à Test le royaume de Kabbi,le Katsena au nord, les royaumes de Gando, de Zofara, de Kano au sud ; plus loin encore, dans la vallée de la Bcnoué, TAdamaoua ctîeJtourî, Entre le suzerain et ses feudataires les liens étaient des plus lâches, et plus croissait la distance^ moins ils devenaient visibles. Si Tautorité du sultan était à peu près respectée dans le Kano et le Gando, elle était nulle dans l'Âdamaoua etle Mouri,dontles émirs étaient pratiquement indépendants. Seul un lien religieux paraissait rattacher ces peuples divers au sultan de Sokoto. De m{^me les anciennes régences de Tunis et d'Alger, depuis longtemps allVanchies de la suzeraineté eilcctive du commandeur des croyants, reconnaissent encore aujourd'hui sa suprématie spirituelle.
En dehors de ces régions, d'autres pays, revendiqués par les cartographes anglais comme dépendant du Sokoto, en étaient entièrement détachés. Tels étaient au nord le Damergou, TAyr et le royaume de Zinder. S'il y avait jamais pu avoir le moindre doute k cet égard, il nosaui'ait subsister après le passage dans ces régions de la mission Foureau-Lamy, qui a rapporté sur elles les données les plus précises. Tel était également, h Test, l'empire du
Bomou qui s'étend depuis le Kano jusqu'au lac Tchad, et dont la capitale, Kouka, apparut aux yeux émerveillés du commandant Monteil comme la plus puissante métropole politique et commerciale du centre africain.
De cette longue discussion il résulte avec évidence que le traité du S août 1890 n'avait aucune raison d'être. Sur le Niger, les Français étaient à peine arrivés à Tombouctou, tandis que les Anglais n'avaient jamais dépassé Leaba. Entre ces deux points extrêmes, sur près de 2000 kilomètres, aucun pavillon européen n'avait pénétré. Comment, dans ces conditions, pouvait-on tracer une limite qui ne fût pas purement et simplement arbitraire ?
Il en était de même sur la rive gauche. Les Anglais arguaient bien d'un traité, mais ils n'avaient jamais pu le présenter, et ils étaient entièrement inconnus dans le pays ; en outre la majeure partie de ces contrées étaient indépendantes du Sokoto. La situation était donc assez dangereuse pour les Anglais. La France, en effet, qui sur le haut Niger occupait une situation avantageuse, pouvait en fort peu de temps descendre le fleuve, créer des postes, s'étendre dans les pays riverains, et aux prétentions théoriques de la Royal company opposer une situation de fait inébranlable. Voilà pourquoi la compagnie, prévoyant le péril, voulut brusquer les événements. En nous imposant hâtivement la convention de 1890, les Anglais firent un coup de maître qui décida de la partie. Sans doute ils étaient dans leur rôle, mais comment juger la conduite de ceux qui, se laissant prendre au piège qu'on leur tendait, acceptèrent de signer un traité sans rien connaître de la géographie ni delà situation politique des régions intéressées. Les Anglais eurent beau jeu. Us nous dirent : Nous sommes a Say ; demain nous serons à Tombouctou, et nous les crûmes sur parole. Ils nous dirent encore : Le sultan de Sokoto est notre allié et notre vassal, et nous ne leur demandâmes même pas de produire leur titre. Ils ajoutèrent enfin : Tous les pays situés au nord de la Benoué jusqu'au Tchad et au Sahara sont tributaires du Sokoto et par conséquent nous
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appartiennent^ et nous ne fîmes aucune objection. Jamais bluff aussi audacieux no réussit plus complètement.
Le 4 novembre 1890, M. Hibot, alors ministre des aiïaires étrangères, monta à la tribune pour défendre son ŒU7re vivement attaquée par tous ceux qui connaissaient un peu les choses d'Afrique ; « Nosprogn>s, dit-il, ont été plus lenis que ceux des Anglais. Nous sommes descendus jusqu'il Torabouctou, tandis que les Anglais remontaient jusqu'à Say. Ils s'y sont fortement installés, y ont étiibli leur inilueiice, et ils ont eu la prétention de pousser leurs reconnaissances jusqu'à la boucle du Niger, c'est-à-dire jusqu'à 800 kilomètres dr* Say, à Buurrouni, d'où ils pouvaient menacer Tombouciou et nous créer à Tarriére de nos possessions méditerranéennes de graves dlflîcul- -tés... Nous avonsobtenu, dims cette convention, que vous critiquez si vivement, que les Anglais ne dépasseraient pas Say, Nous avons gagné ainsi 800 kilomêl^tres de navigation sur le Niger, el la possession de Say nous assure des avantages pour la délimitation de notre iniUiencedans ta boucle du Niger.., Vous me direz ; Pourquoi n'avezvous pas revendiqué ces villes florissantes du Sokoto? Nous n'avons pu le faire }ïarce que les Anglais avaient déjà passé des traités avec le Sokoto. Ils n'auraient pas consenti à reculer. C'est un avantage pour nous qu'ils aient renoncé à étendi'e plus loin leuraction vers le nord, et qu'ils nous aient laissé un libre acc^s au Tchad, où ils ne pouvaient manquer de nous devancer, et d'où ils auraient pu nous exclure- n
Presque en môme temps, lord Salisbury expliquait en ces lei'mes l'économie du traité qu'il soumellait au vote de la chambre haute : *< Les deux actes réglant la situation nouvelle à Zanzibar ei ri Madagascar n'auront pas beaucoup d'eiïet dans la pratique. Notre intluence à Zanzibar ne sera en rien affectée par la modification du traité de 1862. Celle de la France à Madagascar, que nous ayons ou non reconnu son protectorat, ne changera pas„* l^es pays situés au sud des possessions frani^aises de la MédiU^rranée sont ouverts à Taction de la France : selon la doc-
trine moderne de rhinterland, le gouvernement français était eftectivement fondé à y réclamer certains droits. Assurément, autant que je le sache, aucune autre puissance n'a de prétentions sur ces pays En regardant la carte et en mesurant les degrés, on pourrait, il est vrai, trouver que la France a affirmé ses droits sur une trop vaste étendue de terrain. Mais il faut juger ses acquisitions non seulement par leur étendue, mais aussi par leur valeur. Or, le territoire en question est ce qu'en agriculture on appelle un sol léger, très léger. Le coq gaulois qui aime à gratter la terre pourra y user ses ergots. En fait^ c'est le désert du Sahara, et par conséquent la valeur de ce qu'acquiert la France est proportionnellement diminuée. Quant à la région fertile qui comprend le Sokoto et tout ce qui en dépend équitablement, elle reste entièrement à l'Angleterre. Je crois donc que la compagnie du Niger a considérablement bénéficié de ce traité*. » Rapprochez l'un de l'autre ces deux discours, et la moralité de cette histoire apparaîtra clairement.
S'il est vrai qu'un traité ait pour objet de lever les difficultés pendantes entre les contractants, jamais convention n'alla plus à l'encontre de son but que celle du 5 août 1890, car de sa rédaction défectueuse, de ses obscurités peutêtre voulues, découlèrent entre la France et l'Angleterre une longue suite d'âpres discussions qui, certain jour, faillirent aboutir à un conflit. 11 ne fallut pas moins de huit années, pour que les deux parties se missent d'accoixl sur la valeur des termes acceptés si légèrement par nos diplomates.
Deux questions également graves les mirent aux prises : La ligne Say-Barroua devait-elle se prolonger sur la rive
i. Tel était aussi l'avis de la compagnie, qui, dès la signature du traité, s'empressa de faire pan-enir officiellement et publiquement ses remerciements à lord Salisbuiy.
LA Ut ËSTION DU mV^KH — LE PAKTAriE DU BASS1K 231
droite jusqu'à la frontière de lii Cote d'Or? Les Anglais soutinrent d'abord raffirmative, mais cette prétention ^taît si exorbitante qu'ils finirent par l'abandonner.
Sur la rive gauche, comment pouvait-on fixer la frontière au parailMe Say-Barroua, puisque celte frontière ne devait observera l'Angleterre que ce fpii dépendait équitabkmfint du Sùkoîo ? Or, non seulement le Damergou, TAyr, le pays de Zinder, mais aussi le Bornou étaient notoirement indépendants, et comme W était impossible de tracer une ligne de Say à Barroua sans laisser le Bornou dans la sphère d'influence britannique, les deux propositions étaient inconciliables. Les Anglais prétondirent anssilot que la première seule était admissible, et lord Salishury le déclara sans ambages devant la chambre des lords : a La compagnie du Niger, dit-il, avait fait un traité avec le Sokoto, mais elle n'en avait fait aucun avec le BomoUj et ce pays était ouvert aux opérations de quiconque pourrait persuader au sultan du Bornou d'entrer en arrangement avec lui, 11 est donc avantageux qu'une ligne ait été tirée qui donne a la compagnie du Niger la part de beaucoup la plus grande de la rive ouest du Tchad. «
Par contre, les Français adoptèrent naturellement le système opposé. On le trouve clairement exposé dans une dépC*che que JL Ilanotaux, alors ministre des affaires étrangères, écrivit à notre ambassadeur a Londres, le baron de CourccL « Vous n'ignorez pas, lui dit-il, que dans notre pensée, Tarticle 2 de lu déclaration du ;î août 1890 avait pour objet de déterminer la limite de Thinterland de nos possessions méditerranéennes et de la sphère trinlluencc britannique, sans cependant restreindre pour ce qui nous concernait la faculté d'accéder, par le sud^ aux territoires, autres qae ceux du Sokoto, situés au sud de la ligne Say 'Barroua K w
La convention de 1890 manquait donc de clarté, et t'ott devait prévoir ([u'un autre traité deviendrait ultérieurement nécessaire, pour en préciser la portée etlesconsé-
1, Dépêche du 18 janvier 1898 {Livre jaune]-
quences. Un peu imprudemment peut-être, nous voulûmes profiter de cette incertitude poumons créer, en opposition aux prétentions anglaises, une situation de fait qui nous mît en meilleure posture lorsque la discussion serait rouverte, et poussés par le dépit de nous être laissés jouer par nos rivaux, nous cherchâmes hâtivement une revanche. Notre plan fut très simple.
Dans rimmense quadrilatère revendiqué parles Anglais, il fallait au plus vite déterminer les pays indépendants du Sokoto, et y établir notre influence. Avec de Ténergie, de l'ensemble et un peu de bonheur, on pouvait encore espérer reprendre possession du Bornou et de TAdamaoua, faire du Tchad un lac français, et relier le Soudan au Congo à travers les pays nigériens.
Le plan conçu, on passa immédiatement à l'exécution. Monleil fut envoyé au Bornou et Mizon dans TAdamaoua. Pendant ce temps, Crampel, Brazza, Maistre, Ponel, partaient du Congo pour venir donner la main à nos missions du Tchad et de la Benoué.
Le commandant Monteil partit le premier. Le 15 janvier 1891 , il arriva à Say. Avant de franchir le fleuve, il séjourna pendant six mois sur la rive droite, parcourant les régions encore inconnues du Macina, deLiptako,de Bourroum,etc., de façon à fortifier notre situation dans le pays, et à relier définitivement au Niger Thinlerland de la Côte d'Ivoire. Ces travaux préliminaires effectués, il passa sur la rive gauche, visita successivement Sokoto et Kano, et vers le commencement de 1892, atteignit Kouka, la capitale du Bornou. Reçu en grande pompe par le sultan, il demeura auprès de lui pendant quatre mois. De la propre bouche de son hôte, il connut la mésaventure arrivée Tannée précédente à l'expédition anglaise que la compagnie du Niger, prévenue de nos projets, s'était hâtée d'envoyer dans le Bornou. Cette expédition puissante et bien armée, partie de Ribago sur la Benoué au début de 1891, était arrivée un mois après à Kouka. Le major Macintosh qui la commandait essaya d'entrer on relation avec le sultan, et l'invita à signer un traité d'alliance. Le sultan le reçut
LA QIESTION DL ÎNIGl^B LÉ PARTAGE BU BASSIN 233
polimenl^ mais ne voulut rien conclure. Il refusa même ions les cadeaux qu'il lui destinait^ Aux insistances de l'officier anglais, il répondit qu'il ne voulait avoir aucun rapport avec les gc*ns de l'Occident, et finit par lui conseiller de partir au plus vite, s'il voulait éviter un malheur. Le major eut la sagesse de comprendre. Il plia bagage et revint h son point de départ par le plus court cliémin. Telle est rhistoire exacte et complMe des rapports de,bi (irande-Bretagne avec le Bornou avant Tarrîvée de notre mission. Aussi le commandant Monte iL à son retour en France, put-it à bon droit se flatter d'avoir le premier noué avec ce peuple rîche, puissant et déjà pourvu d'une demi-civilisation des relations d'aniitîé et de bon voisinage.
Pendant que Monte il menait h bien son magnifique raid du Nigei' au Tchad et à la Méditerranée, de graves événements se ptissaient dans le Bas-Niger et la lîenoué.
Le lieutenant rie vaisseau Mizon avait quitté la France le 10 septembre 1890, sous les auspices du comité de rArrique française et du syndicat du haut-Benilo, dans Ir dessein de remonter le Niger et la Benoué, deux cours d'eau sur lesquels Tac te de Berlin assurait la libre navigation. Arrivée dans la ïlMule-Benoué, l'expédition devait se scinder en deux parties : Tune, sous le commandement de Mizon, se dirigeant au nord-est, atteindrait le Baguirmi et la l'égion méridionale du Tchad, où elle opérerait sa jonction avec Crampel, qui, parti de TOubangui, serait sans doute arrivé dans ces parages; puis, se rabattant au sud, Mizon et Crampel rallieraient nos postes du Congo par la vallée de la San;^ha, 1 /autre, dirigée par le cypîtaîne Silvestre, piquerait droit au nord vers le Bornou, oCi elle donnerait la main h Monteil. Le plan était hardi, mais pouvait être fécond en résultats, car s'il réussissait, la grande victoire diplomaliquequc les Anglaisavaient Tannée précédente remportée par sui"[ïrise, était sensiblement atténuée dans ses conséquences. La Royal company s'en émut : elle résolut tTemp tâcher Mizon de passer.
L'expédition franraise avait pris terre le 10 -octobre à
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l'embouchure du Niger, et s'était engagée immédiatement dans une des bouches du fleuve, la rivière Forcados. Pendant quelques jours, tout alla bien; mais, dans la nuit du 15 au 16, elle eut à subir une violente attaque d'une tribu de Patanis. Mizon gravement blessé put néanmoins poursuivre sa route, et le 17, il arriva au poste anglais d'Agbéré. Là, il se fit connaître de Tagent de la compagnie, M. Bedford, et dans une lettre officielle, lui exposa le but de son voyage. M. Bedford se borna à prendre acte de sa déclaration : quant à l'agression dont la mission avait été victime de la part d'une tribu soumise à l'Angleterre, et dans le voisinage immédiat des postes de la compagnie, il en rejeta toute la responsabilité sur Tofficier français qui avait, dit-il, commis une triple infraction aux règlements de la navigation du Niger: i° en pénétrant sans autorisation préalable sur le territoire britannique ; 2** en naviguant dans la rivière Forcados, alors que le seul estuaire autorisé était celui d'Akassa ; 3° enfin, en débarquant illégalement sur la rive pour renouveler sa provision de bois. Les Patanis avaient donc pu croire légitimement à un acte de malveillance de la part des étrangers *.
Le lendemain, un vapeur transporta la mission à Akassa, où les blessés devaient recevoir les soins que nécessitait leur état. Là, résidait l'agent général de la compagnie, M. Flint. Il demanda à Mizon s'il était muni d'une autorisation de la compagnie pourpénétrer sur son territoire. Sur sa réponse négative, l'agent général lui déclara que la navigation du Niger étant libre, il ne s'opposerait pas à son départ, mais qu'il devait lui interdire de descendre à terre sur aucun point des rives du fleuve et de ses affluents 2. Autant valait dire à M. Mizon que son voyage
1. Lettre de Mizon au président du syndicat du haut Bcnito, 17 janvier 1891.
2. Lettre de Flint à Mizon, 22 octobre 1890 : « J'ai l'honneur de porter à votre connaissance que les instructions reçues du conseil de la compagnie à Londres portent qu'il serait contraire aux lois et règlements de la compagnie de vous laisser pénétrer sans son consentement sur les territoires du Niger. Je dois aussi vous dire que la navi-
LA QUESTION DC .^ir.KR LE IURTAItE DU BASSIN 235
s'arrÈteraîtïi Akassa. C'ost ce que M. le prince d'Arenbei'g, pi't^sîdcnt du coraittS de l'Afrique française, fit observer, noasans humour a la chambre fies dc^pult^ le 22 janvier suivant : « Vous voyez, disait-il, la théorie ; on dit aux voyageurs : Si vous voulez passer, il faut demander Fautorisation k la compagnie- Elle vous l'accordera si c'est son bon plaisir. Si vous ne la demandez pas, vous pouvez cependant continuer, mais nous vous prévenons que vous ne pourrez faire voire commerce qu'au milieu de la rivière avec d<5fense expresse d approcher des bords,.. C'est une manière comme une autre d'entendre la liberté commerciale* H serait beaucoup plus loyal et beaucoup plus franc de dire ; Nous fermons compl^tement la route. En effet, le faible tonnage des bateaux et la force du courant rendent indispensable un frc^qucnt ravitaillement pour prendre du charbon et du bois. »
Quoi qu'il en fût, force était de se soumettre aux exigences des Anglais. M. Mizon télégraphia à Londres pour avoir Tautorisation de ta compagnie. Il attendit la réponse pendant près de deux mois, Profitant du délai, M. Flint organisa hâtivement et mit en marche la mission Mac Intosh, chargée de devancer les Fran<^ois au Bornou : on sait le sort qui l'attendait a Kouka. Fofin le 10 décembre, quand il fut bien avéré que la saison propice était passée et qu'il ae restait pas un pied d'eau dans la Benoué, M. Flint imnonça h Mizon qu il avait reçu delà compagnie les pouvoirs nécessaires pour l'autoriser à partir. Il lui remit en même temps la lettre suivante : " Monsieur, j'ai rhonneur devons informer que le conseil de la Royal Niger Company vous a autorisé ainsi que votre personnel à poursuivre votre route sous les conditions suivantes :
w r Vous déclarerez en transit vos armes, vos munitions, vos effets et bagages»
(12*" Vous observerez les lois et règlements des territoires du Niger.
pation de la rivière est libre, mais cjue, si tous n'êtes pas muni de riiutoripation en question, û nous sera impossible de vous laisser toucher terre en aucun endroit desdits territoires, n
« 3** Vous VOUS engagerez à ne pas vous servir de vos armes à feu aussi longtemps que vous n'aurez pas dépassé les territoires de la compagnie, c'est-à-dire Yola, sur la rive sud de la Benoué, et dOO milles au delà de Ribago sur la rive droite.
« 4* Vous ne voyagerez pas au travers des terres sans avoir au préalable obtenu l'assentiment du conseil de la compagnie à Londres.
«En considération de ce qui précédera compagnie vous accorde le droit de passage, et vous permettra de toucher aux ports d'entrée dans les territoires du Niger pour vous procurer le combustible et les provisions que vous demanderez. »
Cette lettre était la plus étonnante violation du droit des gens et des stipulations essentielles de l'acte de Berlin *. Toutefois, le commandant Mizon, pressé de quitter Akassa pour sauver ce qui restait de son personnel décimé par l'inaction et les fièvres, signa l'engagement qu'on exigeait de lui. Il demanda seulement qu'on lui envoyât un exemplaire des règlements de la compagnie auxquels se référait chaque jour l'agent général, ainsi qu'un croquis des territoires britanniques, de façon à éviter de nouvelles contestations. M. Flint le renvoya à Londres sous prétext-e qu'il n'avait pas qualité pour satisfaire sa demande. Autant valait rester trois mois de plus à Akassa. M. Mizon exaspéré passa outre. Comme le comique ne perd jamais ses droits, M. Flint lui réclama avant son départ 1 050 fr. 60
1. Voici, relativement à la navigation du Niger, les principales règles arrêtées en 1884 par la conférence de Berlin :
ArL 26. La navigation du Niger, sans exception d'aucun des embranchements ni issues de ce fleuve, est et demeurera entièrement libre pour les navires marchands.
Art. 27. Elle ne pourra être assujettie à aucune entrave.
Art. 28. Les affluents du Niger seront à tous égards soumis au même régime que le fleuve dont ils sont tributaires.
Art. 30. Les règlements que la Grande-Bretagne établira pour la sûreté et le contrôle de la navigation seront conçus de manière à faciliter autant que possible la circulation des navires marchands.
LA gUESTiON DU MGER — LE PARTAGE DU BASSIN 257
pour frais de télégrammes tîchangés à son sujet entre la compagnie et ses agents,
M> Mizoû élait p[Lrti, mais il n'était pas au bout de ses peines. Arrivé h Lokodja, il dut attendrejusqu'en juin que le niveau des eaux ait remonté dans la Benoué. La compagnie, en le retenant cinquante jours sur la côte, lui avait fait perdre six mois. Il profita de cet arrêt forcé pour faire visiter son bâllmeot par un mécanicien delà compagnie ; puis la crue survenant, il s'engagea dans la rivière. Soudain la machine refusa de fonctionner. En recliercliant l'avarie, on s'aperçut qu'une des pièces essentielles, qui venait d'&lre ri^par<^e àLokodja, avait été percée de trous h boulons si profonds qu*clle était traversée de part en part el s*élait rompue au premier efifort : ingénieux moyen d'empêcher les gens d'avancer I
Plus loin, la mission rencontra M. Mac Intosh qui rêve- Dait de son infructueux voyage au Bornou. Fort aimablement, rAnglais inviia M. Mizon et ses officiers à prendre passage sur son bateau. ^lizon déclina l'offre, préférant profiter du voyage pour entrer en relation avec les populations qui apparaissaient sur les rives. C'était précisément ee que voulait éviter Tagent de la compagnie. Il lui fit comprendre qu'il avait des ordres à son sujet, et Mizon dut se résigner.
Sous divers prétexte s j on perdit encore quinze jours, puis M. Mac Intosh prenani toute la mission à son bord la transporta jusqu'au delà d'Ibi. Là, il se sépara d'elle pour la devancer à Yola, Il se rendit auprès du sultan Zoubir et le prévint de Tar rivée du voyageur français, un ennemi dangereux lui dit-il, dont il était prudent de se méfier, Zoubir, plein d'alarmes, donna des ordres pour arrêter l'intrus et l'amener devant lui mort ou vif. Des hommes fureni apostés pour se saisir de sa [lersonne au débarquement. Un incident fortuit ayant retardé l'arrivée du bateau, l'alFaire manqua et le complot fut déjoué. Mizon, prévenu, débarqua seul, et avf'C une crânorie superbe demanda aussitiU audience au sultan. Dès letu premiers mots, le malenti^ndu fut éclairci : Tolficier admirablement reçu fut traité
en grand vizir, et autorisé à rester à Yola aussi longtemps que bon lui semblerait. Il y séjourna plus de cinq mois.
Cependant, le moment était venu de repartir. Quel serait le chemin du retour ? Les fatigues et les lenteurs du voyage avaient singulièrement réduit le personnel de la mission. Des cinq Européens débarqués Tannée précédente à la rivière Forcados, deux étaient morls. Un autre, le capitaine Silvestre, miné par la fièvre, avait dû revenir en France. Quant à Mizon, il restait infatigable, mais, privé de ses principaux lieutenants, il dut modifier son plan primitif qui était d'agir simultanément dans le Bomou et le Baguirmi. Or, il savait que Monleil opérait déjà dans le Bomou ; il venait d'apprendre que le major Mac Intosh avait complètement échoué dans son voyage à Kouka, et que le puissant empire du nord restait fermé à nos concurrents. Il pensa donc que rien ne pressait de ce côté. D'ailleurs, rengagement qu'il avait signé à Akassa lui interdisait de voyager sur la rive droite de la Benoué, que la compagnie se réservait tout entière, et il eût risqué, en passant outre, d'être arrêté par la force : il se décida donc à revenir au Congo par le sud-est. C'était dç beaucoup la voie la plus courte et la plus facile, fort avantageuse également au point de vue politique, car elle permettait de limiter Textrême hinterland du Cameroun où les Allemands n'avaient pas encore paru, et de les devancer sur la haute Sangha. Sa résolution arrêtée, Mizon quitta Yola à la fin de novembre 1891 : le 23 mars suivant, il prenait contact sur la Sangha avec notre poste de Djambali, et quelques jours après, se rencontrait à Comasa avec M. de Brazza. Trois mois plus tard il arrivait à Paris.
Le retour de Mizon, joint à ce qu'on savait du voyage du commandant Monteil, jeta l'alarme dans le camp anglais. Il apparaissait clairement que la France ne considérait pas comme définitives les stipulations vagues et élastiques de 1890. Nous étions décidés à serrer de très près le texte de la convention et à défendre le terrain pied à pied. La divulgation de certains incidents
dti voyage de Mizon envenima la discussion qui prit rapidement une allure des plus aigres. La compagnie du Niger meDa la campagae avec son àprelé accoutumée, et en juillet 18ÎJ2, lord Aberdare, Èi l'occasion de rassemblée générale de la société^ sous prétexte de réfoterles accusations portées contre son administration par la presse française, lança contre nous un véritable manifeste de guerre. Le déti fut relevé sans tarder. Le gouvernement français donna Tordre à Mizon de repartir immédiatement pour la Benoué et d'y poursuivre la tâche commencée. A son expédition politique et sctcntîbque était adjointe une mission purement commerciale, organisée sous les auspices de la Compagnie française de TAfrique centrale. M. Mizon avait la haute direction de Tensemble, assisté de renseigne de vaisseau llretonnet et de six autres Européens. H avait en outre à sa disposition une escorte de vingt tirailleurs sénégalais. Le 10 août 18î)2,les deuK missions s'embarquèrent h Bordeaux. Trois jours auparavant hMorning-Posl^ Torgane officieux de la Royal Niger Company, faisait entendre ravertissement suivant :« Si M. Mizon veut retourner à Yola, il est bien possible que nous l'invitions à y aller non par le Niger, mais par le Congo français, j>
Le Foreign Office calma la bouillante compagnie, et lorsque le 29 septembre les deux vapeurs de M. Mizon, la Mosca et le Sergenî-Malamine se présentèrent auxboucbes du Niger, l^agcnt général, M. Flint, leur laissa le libre passage. Il prétendit seulement percevoir des droits d'entrée sur les marchandises emportées par la mission. Sur la protestation du commandant, alléguant que ces marchandises étaient destinées à l'Adamaoua située en dehors du territoire de la compagnie, M. Flint n'insista pas, et les deux bâtiments partirent sous l'escorte de la chaloupe anglaise Rat lier, chargée de les surveiller.
Le2o octobre, Texpédition était dans la Benoué, à 200 ou 300 kilomètres de Yola, lorsque le Sergent-Malamme, qui calait beaucoup trop, s'échoua sur un haut fond. Six fois déjà il avait éprouvé le môme accident, ce qui avait consi-
dérablement retardé le voyage ^. La septième fut plus grave de conséquences, car à la lin d'octobre, les eaux baissaient rapidement, et tous les efforts pour le renflouer demeurèrent infructueux. Forcé d'attendre sur place la crue de Fannée suivante, M. Mizon dut modifier ses projets primitifs.
On se trouvait alors dans le Mouri, pays indépendant de FAdamaoua, et M. Mizon résolut d'entrer en rapport avec le sultan indigène. Il n'ignorait pas que la compagnie prétendait avoir un traité avec lui, mais plein de méfiance à cet égard, d'autant que ce chef était depuis deux ans en élat d'hostilités ouvertes avec les Anglais, il résolut de s'assurer par lui-même de la situation des choses. A ses ouvertures, le sultan répondit que les Français étaient les bienvenus sur ses terres, et le 28 novembre, il reçut solennellement M. Mizon dans son camp. II accepta un traité de protectorat, et sollicita immédiatement le concours de ses nouveaux alliés pour réduire certaines tribus pillardes établies à quelques journées de marche de la rivière. M. Mizon ne crut pas pouvoir repousser la demande de son protégé : il joignit sa petite troupe à Farmée du sultan, qui grâce à cette aide inespérée remporta une vicloire complète. Ce succès exalla la reconnaissance du sultan. Il réunit tous les chefs du pays, et dans une grande assemblée, jura amitié éternelle à la France : il désigna même Mizon pour son successeur, et dans cette nombreuse réunion de musulmans, l'idée d'être gouverné par un chrétien ne souleva pas une seule protestation. « Ainsi avait été faite avec quatorze tirailleurs noirs et quelques collaborateurs blancs, la conquête politique et morale d'un pays grand comme dix départements français 2. » Le il janvier 1893, M. Ward, médecin de la mission, et M. Vaughan, aide mécanicien, très éprouvés
1. Ceci répond aux accusations des Anglais qui ont prétendu que Mizon avait volontairement échoué son bateau, de façon à avoir un prétexte pour séjourner six mois dans le Mouri.
2. Bulletin du coiiiité de l'Afrique jrançais^y années 1892 et 1893, passim.
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par le voyage, et s'entendant mal avec leur chef, partirent pour la IVance emporlaut avec eux le traité signé par le sultan.
Ces nouvelles arrivant en Europe déterminèrent Texplosion de la crise qui se préparait depuis l'entrée de la mission dans les eaux du Niger. La Royal Company se répandit non plus eu récriminations mais en menaces ouvertes. Elle s'en prit à tout le monde, mdme au Foreign Office, qu*elle accusa de mollesse et d'imprévoyance. Par Turgane de son président, elle déclara que si jusqu'à présent elle n avait pas fait respecter par la force les droits impériaux dont elle avait la charge, c'était de sa part une simple condescendance qui allait avoir une fin*. <* Nous n'attendons plus que la crue de la Benoué, dit lord Aberdare^ pour aller attaquer, prendre ou délruire cette expédition sans foi ni loi, qui, sous le couvert d'une exploration scientifique, a commis des actes de piraterie '. >* En attendant le moment d'agir^ elle proclama le blocus de la rivière, et intercepta toute communicalion entre Mizon et» la France. A la Compagnie de l'Afrique centrale qui sollicitait Taulorisation d'envoyer du matériel et un personnel spécial pour renflouer le Serg^nl-Malumine^ elle répondit que sa demande était sans objet car elle prenait dès maintenant ses mesures pour expulser de vive force la mission et couler ses baleaux. En même temps la compagnie envoya à Akassa Tordre formel d'interdire l'entrée du Niger à tout Français quel qu'il fût, et adressa à notre gouvernement une demande d'indemnité de 2 millions et demi « pour les actes de piraterie commis parle cornmâudant Mixon ^ «.
Le noble lord était un peu yîf : fort heureusement il ne put réussir, en dépit de tous ses efforts, à provoquer Véckt qu'il semblait chercher. Les deux gouvernements convinrent que toute Taffaire se résumait en une contes-
1, Discours de lord Alierdare. i2 juillet 1893. 3, Lettre de lord Aberdare au Times, 14 septembre iS'J3. 3, Déclaration de M. Wallact*j âge ut de la campaguit' a Akassa, à H. DoeUé^r enToyé par ie guuvernemeot français auprès de M* Miioiu
'■^w^nimf^t^m
talion au sujet de la souveraineté du Mouri, et que cette question, loin de pouvoir être débattue sur place, devait être étudiée à Paris et à Londres sur le vu des pièces. M. Develle, alors ministre des affaires étrangères, envoya en conséquence à M. Mizon Tordre de revenir en France, oîi sa présence et son témoignage étaient nécessaires. Il consentit môme à faire évacuer le Mouri par nos forces jusqu'à la solution du litige, et prescrivit à la mission « de poursuivre sa route vers Yola en se conformant au programme scientifique et commercial convenu * ».
Ceci ne faisait pas l'affaire de la compagnie. Le rappel de M. Mizon ne lui suffisait pas, non plus que Tévacuation du Mouri. Selon la propre expression de son président, « il fallait faire disparaître jusqu'au dernier vestige de cette expédition de flibustiers, qui, quel qu'ait été son but primitif, avait pris une attitude aussi hostile envers la compagnie, etdont la présence prolongée dans les eaux du Mouri était, aux yeux des princes indigènes, le symbole du triomphe des Français sur les droits britanniques ^m. Les eaux étaient prêtes à monter dans la Benoué ; le moment décisif était donc arrivé.
Pendant que ces événements se passaient en Europe, le commandant Mizon, complètement isolé du reste du monde, poursuivait hâtivement l'organisation du protectorat du Mouri. Sans se préoccuper des menaces des agents de la compagnie, il avait créé plusieurs postes et établi diverses factoreries sur les bords de la rivière. Au mois de juillet, la saison devenant favorable, il se prépara au départ. Le 48, il put remettre ses bateaux à flot, et se mit en route pour Yola, après avoir installé au nouveau poste de Menardville, M. Nebout comme résident du Mouri. Quelques jours suffirent pour gagner la capitale du sultan Zoubir, qui, reconnaissant son hôte des années précédentes, lui fit un brillant accueil et signa le traité de protectorat qu'il lui présenta.
d. Lettre de M. Develle à M. Phipps, ministre d'Angleterre à Paris, juin 1893.
. 2. Lettre de lord Aberdare au Times, septembre 1893.
LA gUESTlOEf DU MGER LE PARTAGE DU IU9SÏ1H 2fi3
Cependant. M.Nebout, demeuré a Ménardvîlle avec quelques miliciens, fulavist^ le 12 août de l'arrivée imminente (les deux vapeurs anglais la Brnoué et le Nupé, cliargés de soldats de la compagnie. Juslement méfiant, il appela son monde aux armes et se tint i^ur la défensive. Quelques hetïres après les navires étaient en vue. Une chaloupe se dé lâcha du bord, et un officier anglais remit à notre résident un pli contenant la copie du télégramme que le gouvernement fran<^ais envoyait à Mizon pour le rappeler et ]iti enjoindre d'évacuer le Mou ri. L'ordre était formel, et M. Neboul u^avait pas à le discuter, 11 amena son pavillon et prit passage h bord de la Benoiu' pour rallier le gros de la mission. Le 19aofit,les deux vapeurs anglais rejoignirent les bateaux français mouillés devant Yola. A partir de ce moment, les événements vont se précipiter. Le 20, un officierdc la compagnie vint à bord de la Mosca réclamer le payement des taxes de douanes. Mizon répliqua en produisant le traité que venait de signer le sultan Zoubir d'où il résultait que TAdamaoua était devenu territoire français. ti J'ai évacué le Mouri, dit-il, parce que j*en ai ret^u Tordre, mais la question de TAdamaoua reste entière, et tant quelle n aura pas été tranchée en Europe par nos gouvernements, je resterai sur mes positions. » L'agent anglais, M. Wallace, insista. Mizon tint bon et se retrancha derrière ses instructions. La discussion se prolongea plusieurs jours. Finalement, M. Wallace, alléguant des ordres impératifs, déclara que si le commandant ne cédait pas dans les vingt-quatre heures, il ferait saisir ses bateaux (14 septembre).
Mizon donna Tordre de se préparer au combat. Le lendemain 15, une embarcation anglaise vint sommer k Sergent-Malamine. L adjudant Ghabredier qui commandait à bord répondit qu'il repousserait la force par la force, et les Anglais intimidés s'éloignèrent. Toute une semaine s'écoula sans nouvelle démonstration.
Cependant les eaux baissaient rapidement dans la Benoué, et Mizon, contraint d'obéir à Tordre qui le rappelait en France, ne pouvait plus longtemps différer son
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départ. Il prit ses mesures en conséquence. A Yola, il installa, du consentement du sultan Zoubir, le sergent Ahmed en qualité de résident de France avec une garde de huit tirailleurs ; devant la ville, il la,issdL le Sergent-Malamine^ désarmé et transformé en ponton-comptoir, sous le commandement de Tugent commercial, M. Huntzbuchler. Avec le reste de la mission, il s'embarqua le 22 septembre sur la Mosca^oxxT redescendre le fleuve. Le vapeur anglais Nupé le convoyait. Le soir môme, le Nupe\ prétextant une avarie, resta en panne : ce n'était qu'une ruse. A peine la Mosca disparue, il revint en arrière jusqu'à Yola, où le 23 au matin, il retrouva le Sergent-Malamine pacifiquement occupé à son négoce. Un officier des douanes se présenta annonçant qu'il venait saisir le bâtiment au nom de la compagnie. M. Huntzbuchler refusa de le laisser aborder. Aussitôt le Nupe\ armé en guerre, accoste notre bateau. Une compagnie de soldats anglais, M. Wallace en tête, saute à Tabordage. M. Huntzbuchler estarrôté, ses quatre matelots désarmés, le pavillon amené et jeté à Teau, les armes saisies. Puis M. Wallace fait couper les amarres ; il ordonne au mécanicien et au chauffeur de mettre la machine sous pression et de suivre le bâtiment anglais. Bravement, ils refusent d'obéir : on les met aux fers, et le Nupe\ prenant le Sergent-Malamine h la.remorque^ redescend la rivière à toute vapeur.
A Lokodja, en plein territoire anglais, il rejoignit la Mosca et l'arrêta. On n'osa pas confisquer ce bâtiment qui portait le guidon d'un officier de marine, mais tout ce qu'on trouva u bord, notamment un gros stock d'ivoire, fut saisi : la garnison anglaise de Lokodja prêta son concours à l'opération. Puis on laissa aller le bateau désarmé et allégé de tout ce qu'il portait. La seconde mission du commandant Mizon dans la Benoué était terminée *.
d. Cf. Bulletin du comité de l'Afrique française, pamm; Rapport et correspondance du commandant Mizon.
tA QUESTION DU MtiER LE PARTAGE DU lUSSlN 2Ù5
Loi*sque ces nouvelles parvinrent en Europe^ il s'éleva partout une grande clameur de réprobation contre la compagnie du Niger. La manière dont elle entendait la liberté du commerce et de la navigation, la dt^sinvolture avec laquelle ses agents foulaient aux pieds les stipulations les plus précises de Tac te de Berlin, et plus encore Voutrage fait à nn pavillon ami; tous ces actes oùTarbitrairele disputaità la violence soulevèrent ropiuiori. L'injure^ fut vivement ressentie en France. A la cliambre, M. Etienne se fil Técho indigné du sentiment public \ et le gouvernement porta à Londres de pressantes réclamations. La situation (5tait assez embarrassante pour le Foreîgn Office. Il ne voulait pas désavouer la compagnie, car, sur le fond du débat, il était d'accord avec elle, mais il lui était impossible d'accepter la responsabilité de ses procédés. Au reste, les plaintes affluaient contre elle de toutes parts. L'Allemagne s'unissait à la France pour protester contre les traitements infligés h ses nationaux sur le Niger* ; en Angleterre même se dessinait un mouvement hostile^. Le cabinet anglais résolut donc de temporiser