Times, janvier
LA QUESTION DU MOEft — LK PARTAGE Dt BASSIN 285
pu dire le Times et ses confrères, mais un instrument précieux dont ils étaient en droit d'attcndro les (dus grands services.
Pendant qneSamory, inspiré et soutenu par les autorités de la CïHe d'Or, retardait considérablement Tcxpansion de notre CdLe d'Ivoire et notre marche au Niger, une cam- (laçne en tout point semblable se déroulait au Dahomey, La France s'était résolue en 1892 à faire valoir ses droits sur Thintorland de Kotonouet de Porlo-Novo< Sans parler de TintértH liunianitairequi commandait de détruire aux portes des établissements européens un hideux repaire de barbarie, le Dahomey avait pour nous une importance capitale. C'est par te Dahomey en etfet que nous avions le plus de chances de gagner le bas Niger. En outre, si jamais une voie ferrée devait relier le moyen ou le bas lleuve h un port français, elle ne pouvait aboutir qu'Sl Kotonou ; voilà pourquoi les Anglais avaient pendant si longtemps mis tout en œuvre pour nous éloigner de ce rivage.
Débarqués malgré eux, nous fûmes longs à profiter de notre avantage, et pendant près de quarante ans, notre influence ne s'étendit pas au delà du petit royaume de Porto- Novoet du rivage immédiat de la mer. Les rois d^Abomey gardaient toujours leur fai'ouche indépendance. Entre eux et nous la paix était chancelante et des deux cùtés on restait sur le qui-vive. La crise linale débuta en 1890 par une courte guerre que l'incurie et la mauvaise volonté de notre parlement empêchèrent de pousser à fond : on osa nif^me conclure avec le roi Bchanzin un traité au moins regrettable qui nous constituait ses tributaires^ etnousaccepldmes de lui payer annuellement 20 000 francs pour la conservation de Kotonou. La paix ne dura que quelques mois, Behanzin profita de cereq)it pour accroître ses armements grâce au concours des maisons aUemandes et anglaises établies sur la côte, et aux conseils d'un noir, sujet anglais deLagos, du nomdeHeudry Dosciovo, qui possédait toute sa confiance et le dirigeait dans ses opérations commerciales et militaires. Lorsqu'il jugea le moment opportun, il rompit la trêve et se jeta sur nos postes. La réplique fut
décisive. Le 17 novembre 1892 le colonel Dodds entra à Abomey et mit fin à la tyrannie sanguinaire qui désolait ce beau pays. Behanzin, traqué de tous côtés, se réfugia dans la brousse. De là, il eut Taudace d'adresser aux nations de TEurope un appel pour implorer leur intervention. Rédigée en anglais par les soins de son fidèle Hendry, celte protestation fut aussitôt accueillie par la presse britannique, qui ne dédaigna pas de commenter sérieusement Textraordinaire phraséologie du trop fameux Roi-Requin, (( J'en appelle, disait-il, à toutes lesnationsdu monde pour qu'elles ne permettent pas qu'une grande puissance comme la France, possédant les armes modernes les plus destructives, foule aux pieds et extermine un peuple qui ne lui a rien fait, et dont le seul crime est d'être ignorant et faible. J'adresse cet appel à la philanthropie et à l'humanité des grandes nations civilisées ! »
La philanthropie de TEurope ne s'émut pas de ces protestations, et le colonel Dodds, sans s'arrêter aux susceptibilités des Anglais de Lagos, poursuivit activement ses opérations. Behanzin^ abandonné de tous ses partisans, finit par se rendre à discrétion le 25 janvier 1894. Le 22 juin suivant, la colonie du Dahomey et dépendances fut définitivement constituée sous l'autorité d'un gouverneur
Avec notre prise de possession du Dahomey, s'ouvre le dernier épisode de la question du Niger. Ce fut certainement le plus grave, non sans doute qu'il y ait eu sur place des violences comparables à celles dont avait souffert l'expédition du commandant Mizon, mais les longues et ardentes discussions qui se prolongèrent pendant plusieurs années entre Paris et Londres amenèrent dans les rapports des deux pays une tension des plus dangereruses qui à cetains moments provoqua de sérieuses inquiétudes.
Pour l'un et Tautre, en effet, l'heure décisive avait sonné. Jusque-là, la compagnie du Niger avait réussi à nous
LA QUESTION DU NI^ER — LE PAIlTAfiE DTJ BASSIS 287
écarter du bas ileuve el des riches régions qu*elle convoitait. Elle nous avait arrêtés h Say ; elle nous avait expulsés du delta, de la vallée de la Benoué et de tous les pays situés entre le fleuve et son affluent de gauche, Boi^tait la rive droite. Si nous parvenions à Ty devancer, elle devait renoncer au monopole commercial et politique qui était son but et sa ru i son d'être*
Quant à nous, maîtres du Dahomey, c'est-à-dire d'une bande de territoire large d'une centaine de kilomètres entre le Togo allemand et le Lagos anglais, il nous était impossible de laisser nos voisins réduire notre possession à Tétat d'enclave maritime. Nous n'avions plus qu'une seule chance d acquérir un débouché sur le Soudan méridional et le Niger inférieur : il fallait en profiter.
Avec les Allemands, la discussion bien qu'assez longue et compliquée fut des plus courtoises. Nos missions sVHant dès le premier jour heurtées à celle du lieutenant de Carnap qui opérait dans rhinterlanddLiTogo, les cabinets de Berlin et de Paris se mirent d'accoi-d pour délimiter le plus promptement possible leurs zones d'influence respectives, el le traité du 23 juillet 1897, en arrtHant l'expansion du Togo un peu au nord du 11** parallèle, laissa le champ libre à notre Dahomey,
Avec les Anglais, au contraire, les négociations plusieurs fois interrompues, accompagnées des polémiques les plus ardentes et semées d'incidents très vifs, ne furent définitivement closes que le 14 juin 1898, par un traité qui lit une 1res large part aux prétentions de nos rivaux*
Dès 1890-1891, époque de notre première guerre contre Behanzin, >L ramiral de Cuver ville, alors commandant supérieur sur les côtes du Dahomey, avait précisé dans un rapport l'avantage considérable que nous pourrions retirer d'un établissement solide dans le pays, ce qui nous donnerait, à quelques journées du Niger, une base d'opérations précieuse,
^avertissement ne fut pas perdu, et aussitôt que les campagnes décisivesde 1892-1893 nous eurent rendus maîtres de la situation, on songea klii marche en avant. Une
première mission conduite par le D' Hess, échoua (1893). Son chef fut blessé dans une rencontre avec les indigènes, et elle dut revenir à la côte sans avoir obtenu de résultats. Le mouvement ne se décida franchement qu'en 1894. Tout rhonneur en revint à M. Ballot, le premier gouverneur du Dahomey, qui dans cette campagne de quatre ans fit preuve des plus rares qualités de décision, de prévoyance et d'habileté, en môme temps que d'une énergie à toute épreuve.
M. Ballot, qui, dans le courant de 1894, s'était déjà avancé fort loin au nord, avait fondé sur le 9* parallèle le poste de Carnotville, destiné dans sa pensée à devenir la base de nos opérations. Cette heureuse initiative ne fut pas sans inquiéter les Anglais, et les avertissements nous furent prodigués pour nous insinuer qu'aucune chance ne nous restait d'ouvrir à notre Dahomey un chemin vers rhinterland, car tous les pays situés sur la rive droite du Niger, depuisSay jusqu'à l'embouchure, appartenaient à la Royal Company. Depuis 1885, disait-on à Londres, la compagnie n'avait jamais cessé de progresser : un de ses principaux agents, le métis Fergusson, avait parcouru en tous sens cette immense région, et avait obtenu plus de quatre cents traités de protectorat des chefs qu'il avait visités. D'ailleurs, le traité franco-anglais de 1890 avait déjà tranché la question, car dans l'esprit des négociateurs, le parallèle Say-Barroua adopté comme frontière à l'est du Niger devait être prolongé à l'ouestjusqu'à sa rencontre avec les limites déjà arrêtées des anciennes colonies anglaises. En un mot dans le grand quadrilatère borné par le Niger, la mer, la frontière de la Côte d'Or et de la Côte d'Ivoire jusqu'à son intersection avec le prolongement de la ligne Say-Barroua, tout était anglais, à part la petite enclave allemande du Togo, et celle plus petite encore des royaumes de Porto- Novo et d'Abomey. Telle était la théorie ardemment soutenue par la compagnie du Niger et par la presse britannique. Fort heureusement la fâcheuse expérience de 1890 avait porté ses fruits, et nous avions appris à nous défier des affirmations souvent téméraires de nos voisins.
LA QUESTION RU NIGEÏï LE PARTAGE DU «ASSlN 289
Aussi, avant de négocier, le gouvernement français voulutil s éclairer, et dans les derniers mois de 1894 de nombreuses missions quittèrent le Dahomey pour aller recon- ! naître les régions conteslées.
Le 8 novembre 1804, le commandant Decœur et le capitaine Baiid partirent de Carnotville et s'avancèrent au nord-est, vers le Niger, Le 25, ils étaient a Nikki, capitale Ju pays Bariba, où ils signèrent un traité avec le sullari, Puis la mission se scinda en deux groupes. Le capitaine Baud fila dîreclement sur Say^ où il arriva le 31 janvier 1893, et obtint du roi nn traitL^ qui confirmait celui signé par le commandant Monleil en 18Î)L 11 y fut rejoint quelques jours après parle commandant Decœur, qui avait fait nu long de'lour par le Gonrma pour traiter avec le roi de (.e pays. De nouveau réunis, les deux officiers descendirent le Niger, s'ariètant à Ilo et à Boussa dont les sultans acceptèrent notre protectoraL En avril, ils t'-taient de retour a Carnotville, Pendant que le commandant Decœur rentrait en France, le capitaine Baud, poursuivant sa campagne, repartait dans la direction de Touest, en conlournant le Togo allemand, traversait le Gourou nsi et Irailiiit régulièrement avec tous les chefs qu'il rencontrait sur son chemin. 11 revint par la Côte d'Ivoire l\ Grand- Bassam où il arriva en mai 189o,
De son côté M. Ballot était allé à Nikki et à Boussa (janvier 1895) pour contrôler et confirmer laclion de ses subordonnés. Il était suivi de près par le commandant Toutéc qui, parti également du Dahomey, débouchait au commencement de février h Badjibo, Nous avons déjà eu l'occasion de parler du voyage de cet officier, qui, pensant faire son entrée dans une ville anglaise, ainsi que le lui avaient annoncé les agents de la Royal company, ("ut stupéfait de se trouvera Badjibo en pleine nature complètement vierge, sans aucune trace d'Européens : u Mes lettres et documents, écrivit-il dans son rapport au ministre, ont dû vous apprendre tout le néant de la légende que les Anglais ont su établir, et qulls s'efforcent dVUendre, sur le développement de leurs établissements et de leur
influence dans les territoires du moyen Niger. Cette légende n'est qu'une immense mystification, dont la première victime a été le négociateur de la convention de 1890. Nous-mêmes, plus spécialement mis en garde que qui que ce soit contre les prétentions anglaises, nous nous apercevons chaque jour que nous ne les avons pas assez méprisées ^ » Assuré désormais, autant par ses propres démarches que par le témoignage des chefs indigènes, que le dernier poste anglais était établi à Egga, à 200 kilomètres en aval du point qu'il avait atteint, M. Toutée n'hésita pas à créeràBadjibo un établissement permanent qu'il nomma Arenberg, en l'honneur du président du comité de l'Afrique française. Puis, après y avoir installé une petite garnison, il remonta le fleuve. A la fin de mai il arriva à Say , d'où il s'avança jusqu'à Tchi-Farca, à quelques journées de Tombouctou, ayant ainsi relié d'une manière qu'il croyait définitive nos postes du bas Niger à nos possessions du nord. Ce résultat obtenu, il revint sur ses pas, revit Boussa, où le roi lui fit un accueil des plus chaleureux, demandant lui-même à signer un traité de protectorat, et revint en France par les bouches du Niger.
Cependant les Anglais n'étaient pas restés inactifs. A la première nouvelle de nos intentions, ils avaient envoyé sur les lieux un homme dont l'énergie bien connue était pour eux un gage de succès. Le capitaine Luggard, le héros des guerres de religion de l'Ouganda, s'était enrôlé depuis peu sous le drapeau de la Royal Niger company. Ses états de service faisaient espérer qu'il ne reculerait devant aucun moyen pour défendre la cause qui lui était confiée. Débarqué à Akassa le 28 août 1894, le capitaine Luggard était à Géba le 9 septembre, d'où il télégraphia en Europe qu'il allait partir avec douze cents hommes et plusieurs vapeurs pour Boussa et le Borgou. En réalité, il remonta presque seul jusqu'à Boussa pour chercher à traiter avec le roi, et obtenir de lui des lettres d'introduction auprès