Commmandant Toutée, Rapport officiel
LA QUESTION DU KliiEll — LE PAHTA(ÎE DU BASSIN 297
cm IrionipliDr en y Jovani^aiit de quelques jours le commandant Decœur, mais il avait vraiment joué de malheur : il s'était adressé non pas au véritable chef» mais à un intrus quelconque, qui n'avait aucune autorité dans le pays et dont rengagement était nnL En lin les Anglais ne pouvaient contester deux points fort import^iiits : ils n'avaient jamais signifié aux puissances, dans la forme officielle, les traités dont ils pré tendaient aujourd'hui tirer avantage, d*où ii ri^sultait, conformément à Tacte de Berlin, que ces traités étaient sans valeur au regard îles tiers. En oulre^ les Anglais étaient restés entièrement inconnus dans toutes les régions qu'ils revendiquaient. Sans doute, on ne pouvait dans l'espèce exiger Tapplication rigoureuse des prescriptions de l'acte dellerlin relatives à roccupation etfective ; mais était-il vraiment excessif de demander que des droits aussi légers que ceux qui résultaient pour l'Angleterre d'une dislributiou d'imprimés, fussent appuyés d'une influence quelconque dans les principaux centres de population, ou d'un embryon, si primitif fût-il, dorganisalion politique *? Or cette oiganisation n'existait nulle part, pas plut^ daus les régions (éloignées de l'intérieur, ce qui eût été excusable, que sur les bords mt^mes du Niger, et le commandant Toutée en fournit une preuve amusante lors de son arrivée à Uadjibo* Il fallut vingt-cinq jours à M. Watts, l'agent anglais de Lokodja, qui se prétendait administrateur du pays, pour connaître l'arrivée des Fran<;ais, alors que trois ou quatre jouis de navigation en pirogue séparaient les deux localités ^
1. S«uL ou pPËiàque tàen]y lo traité de ËouËsa, qui datait di^ février 18^U, avait tail Tobjet en WH d'utif^ Mgnîfi<:ation diplitmatique quelques jour? avant rurrivée du commandatit Toutée, Eviderunient les An|îlais se souciaient peu de produire publiquement et de soumettre i la discussion d'aussi bizarres înstnujienls diplomatiques,
2. <4 .-, Au sujet de cette lettre (la liHtre de protestation de M. Watts au cùmïDandant Toutée), vous remaïquerez, Monsieur le ministre, tfue sa date est à elle seule très suggestive. M, Watts me dit en effet que la rive droite en face de lïadjibo est territoire britannique, et que c'est lui qui L'adniinistre .. Ainsi un détachement de plus de
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Notre situation était toute différente, et les traités rapportés par nos officiers avaient autrement de valeur que les formules de Fergusson, en dépit des cachets imprimés au moyen de boutons d'uniforme, qui les authentiquaient. Nulle part, nos chefs de mission n'avaient éprouvé de difficulté pour faire accepter leurs propositions. Leur tâche, il est vrai, était simplifiée grâce au prestige que nous avaient valu nos victoires sur les Dahoméens. La terreur inspirée par ce peuple fameux s'était étendue fort loin, et jusque sur les bords du Niger, les populations avaient, souvent à leurs dépens, appris à le redouter. Aussi la chute de Behanzin avait-elle été partout saluée comme une délivrance, et un grand lustre en avait rejailli sur ses vainqueurs. «Je sais que c'est toi qui as bombardé Abomey, dit un jour le roi de Boussa au commandant Toutée; maintenant nous pouvons dormir. Toutes les méchancetés des hommes du Dahomey sont finies, et toi tu n'es pas méchant. » L'année suivante, le roi d'Ilo félicita le commandant Bretonnet « d'avoir si bien cassé Behanzin». Par contre notre protégé de Porto-Novo,lebon roi Toffa, jouissait d'une réputation extraordinaire. On l'avait connu jadis pauvre et besogneux, tremblant devant son terrible voisin : aujourd'hui on le retrouvait richement vêtu, grassement doté, vivant tranquille dans une oisiveté dorée. L'heureuse fortune, qu'il devait à la protection de la France, n'était pas sans faire quelque envie à ses collègues de
quatre cents hommes acrive le 13 février sur le Niger. Il s'y installe, non pas dans un endroit caché, mais sur un point de passage des plus fréquentés, droit en face d'un gros village... et c'est vingt-cinq jours plus tard qu'un Anglais < chargé d'administrer le pays » apprend cette invasion, trente jours plus tard qu'il s'en indigne. Encore faut-il ajouter que la résidence de cet administrateur est reliée à l'endroit envahi par l'artère de communication la plus puissante, la plus directe et la plus rapide qu'on puisse désirer. Mais le nom, l'existence même, dudit administrateur sont profondément inconnus des gens de Badjibo et bien loin alentour. Aussi n'a-t-il pu apprendre notre arrivée que par la rumeur publique, comme un événement dont il n'y avait pas lieu de le prévenir, comme un fait divers ne l'intéressant en aucune façon... » (Commandant Toutée, Rapport officiel.)
LA UUBSTION DU MGER — LK PARTAGE Dtï BASSIN 299
rînl(5rieiir, et son histoire, colport<^e par les caravanes, ampliJîee par T imaginât ion enfantine des noirs, prc^disposâiL partout les esprits en notre faveur. De là, lalacilité avec laquelle nos officiers circulaient dans tout Thinterland dti Dahomey, Taceueil souvent triomphal qu'ils recevaient dans les principaux centres de population, et Tempressement avec lequel tous les chefs se rangeaient 50US notre drapeau. De notre côté, nous ne négligions rien pour assurer à nos clients une protection eiïective, et nos colonnes sillonnaient constamment le pays, garantissant partout Tordre et la sécurité.
Cependant, en dépit de tous nos avantages, et malgré la pressante argumentation des commissaires français, les délégués anglais refusèrent de rîen abandonner de leurs prétentions; ils les formulèrent le 27 avril dans une note ofticielle véritablement stupélîante. Diaprés celte note, les Anglais réclamaient comme frontière commune une ligne qui, partant d'un point situé sur la limite orientale du Dahomey, par 0*2G'4r' de longitude est de Paris et le 9* degré de latitude nord, suivait ce parallèle jusqu'il sa rencontre avec h? V degré de longitude est, pour se confondre ensuite avec ce méridien jusqu'à son intersection avec le prolongement d'une ligne tirée directement de Say a Barroua. Ce tracé nous écartait de toute la région du bas Niger, car nous ne touchions le fleuve qu'à Karamana, à près de 300 kilomètres au dessus des rapides de Uoussa ; estait nous demander d'abandonner la presque totalité des résultats acquis par le commandant Toutée. En outre, dans rhinterland de la Côte d'Or, h^a Anglais réclamaient leMossi, leGourounsi et tout le pays situé jusqu'au Niger au-dessus de Say, si bien que notre Dahomey était réduit à une longue et étroite bande de territoire, isolée du Soudan, resserrée entre deux colonies anglaises et n'ayant sur le lleuve qu'une base d'une centaine de kilomètres do longueur *.
1. Voir la dépêche de M. lianotaux au baron de Courcel, i2 décem*
A ces prétentions incroyables, nos délégués ripostèrent en réclamant tous les territoires situés sur la rive droite du Niger au nord du 8* parallèle : on était donc fort loin de s'entendre. A la lecture de notre contre-proposition, les Anglais crièrent au scandale, et pour appuyer leur résistance, ils produisirent tout un lot de télégrammes sensationnels arrivés fort opportunément du Niger. La Royal Company faisait en effet de son mieux pour peser sur les délibérations de la commission. Tandis que la France avait envoyé partout des ordres pour suspendre la marche de nos missions et rester dans Texpectative jusqu'à la décision des commissaires, sir G. Taubman Goldie était secrètement parti pour l'Afrique. Il s'en fut en toute hâte jusqu'à Boussa, d'où un déluge de nouvelles extraordinaires s'abattit sur l'Europe. Tantôt, on annonçait le massacre de la mission Toutée contre laquelle s'étaient soulevés les indigènes exaspérés de notre intrusion. On s'apercevait ensuite que la mission était depuis longtemps dissoute, et que son chef se reposait tranquillement à Paris. Tantôt sir G. Taubman Goldie faisait annoncer son retour à Akassa : « Le roi de Boussa, télégraphiait-il, maintient avec fermeté le traité qu'il a signé en 1890 avec les Anglais. Il refuse formellement d'en conclure avec les missions des autres nations, et la Royal Niger company a profité de ses bonnes dispositions pour disséminer ses postes dans tout le Borgou et le pays des Ilorins. » « Vous voyez bien, disaient alors les commissaires britanniques, que nous tenons tout le pays : vous ne voudriez pas nous forcer à évacuer des postes occupés par nos soldats. »
Les Français essayèrent d'une transaction. Le 22 mai, ils renouvelèrent leur proposition du mois précédent, mais en substituant le 9® parallèle au 8^. Nous abandonnions ainsi 200 kilomètres en bordure du fleuve, et reportions la frontière un peu au-dessous de Badjibo. Les Anglais refusèrent de discuter sur ces bases, et devant cette fin de non-recevoir, on résolut de suspendre les négociations : à la fin de mai, la commission s'ajourna sine die.
Sur ces entrefaites un nouveau gouvernement avait pris
en France la lourde succession de M. Bourgeois, M, Miiline arrivait au pouvoir dans des circonstances particulièrement délicates ^ Au dedans, la situation était des piuîi troubl<k's, et la chambre, violemment agitée, marchandait chaque jour au cabinet un appui chancelant. Au dehors, liiorizoo n'était rien moins que serein : de tous côtés, avaient surgi entre l'Angleterre et nous une foule de questions épineuses, quirestaient en suspens et entretenaient unmalaise f^énéral. Sur le Niger, en Egypte, en Tunisie, à Madagascar, au Siam, à Terre-Neuve, il fallait veiller et se tenir sur ses gardes. La tâche n'était donc pas aisée pour MM. Hanotaux et Lebon qui avaient accepté les portefeuilles des affaiixis étrangères et des colonies. Ils n'auraient demandé qu'à dégager le terrain et à liquider au plus tôt la question du Niger, mais les résultats négatifs où les commissaires avaient abouti après quatre mois de pourparlers, prouvaient avec évi<lence que la base des négociations avait été mal choisie. Jusquelà, on avait travaillé sur pièces, c'est-à-dire sur les innombrables traités que les représentants des deux nations avaient obtenus, parTintrigue ou la persuasion, de Tignorance, de la cupidité ou de l'apathie des chefs noirs. Ce travail, qu'on a fort irrévérencieusement comparé à un jeu de petits papiers, était resté stérile, et pour sortir de cette impasse, il fallait fournir à la commission d'autres éléments de discussion.
On résolut donc de mettre les commissaires en présence non plus seulement de chiffons de papiers sur lesquels on pouvait épiloguer indéfiniment, mais d'une situation de fait qui ne pût prêter à contestation. Procéder sur l'Iieure à l'occupation effective des territoires litigieux, c'était, pensait-on, le seul moyen de donner forqe et valeur à des titres de propriété restés douteux. Dans celte voie décisive, les Anglais nous avaient malheureusement devances. On a vu, en effet, que tandis que nous avions cru devoir pardéférence arrêter ou rappeler nos missions dès l'ouverture delà conférence, la Royal Niger company avait au con-