M. Dubois, les Colonies françaises, p
C'est en effet une singulière illusion de croire à la solidarité des nations européennes en matière de colonisation. L'illusion ne date pas d'hier. Le général Faidherbe luimême Tavait partagée, et il a prôné quelque part Talliance de la France et de l'Angleterre pour l'exploitation de toute l'Afrique occidentale. L'acte de Berlin avait voulu donner force de loi à ces chimères : il avait proclamé la liberté des fleuves, la neutralité d'une moitié de l'Afrique, et tracé de vastes unions douanières entre les puissances copartageantes. L'avenir dira si cette théorie est bien humaine qui prétend empêcher le propriétaire d'être maitre chez lui : il dira si TEtat qui a conquis un pays et assumé toutes les charges de sa mise en valeur, peut être astreint, en vertu d'un principe supérieur, à en partager les fruits avec les étrangers. En tout cas, l'expérience qui, depuis une vingtaine d'années, se poursuit en Afrique ne nous prépare guère à la réalisation de ce rêve humanitaire. Quelles que soient les subtilités de la diplomatie, l'histoire de chaque jour prouve que dans un traité comme celui qui est intervenu en 1898 entre la France et l'Angleterre, les seules stipulations certaines et durables sont celles relatives aux frontières territoriales. Chaque partie contractante trouve toujours le moyen d'agir à sa guise dans le lot qui lui a été assigné. On peut donc être assuré qu'en dépit des clauses économiques du traité du 14 juin, nous serons seuls maîtres sur le haut et le moyen Niger, tandis que les Anglais seront libres et indépendants sur le bas tleuve et la Benoué. En bon français, ceci équivaut à dire que l'Angleterre nous a reconnu un domaine immense et magnifique, mais qu'elle en a conservé la clef.
La faute n'en est pas à nos négociateurs de 1898, qui ont défendu pied h pied une situation mauvaise et ont tiré des événements le meilleur parti possible. Encore moins est-elle imputable à la phalange héroïque qui, à travers mille dangers, a promené nos couleurs du Sénégal au golfe de Guinée et de la mer au lac Tchad, marquant trop souvent d'un sang généreux les étapes de cette rude croisade. La responsabilité de Téchec final aboutit en majeure
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partie aux gouvernements qui de, 1880 h 1884, ont laissé périr Tœuvre entreprise dans les bouches du Niger piu* quelques hommes de cœur et d'intelligence, et, sourds à tous les appels, sont restés impassibles devant celte lutte inégale où TAngleterre, à coups de millions, expulsa notre drapeau du domaine qu'elle avait assigné à son ambition. Peut-être cette faute capitale aurait pu être atténuée dans ses conséquences, mais le cabinet de 1890 prit soin de la compléter et de nous enlever les dernières chances qui nous restaient.
En regard de ces erreurs, on ne peut s'empêcher d'admirer la sûreté avec laquelle les Anglais surent distinguer le but à atteindre et préparer leur victoire.
Assurément, il ne faut pas remonter trop haut. Lorsqu'il y a quatre-vingt-sept ans, les Anglais cherchèrent à nous éloigner du Sénégal, lorsque pendant le demi-siècle suivant ils s'appliquèrent sans relâche à contrarier nos tentative s d'installation sur la côte africaine, ils obéissaient peut-être h leur instinct qui est de redouter de notre part toute velléil<5 coloniale, mais ils ne pouvaient guère réaliser l'objet précis du litige. C'est à peine si le Niger était alors connu : en tout cas, sa valeur comme voie de pénétration était totalement ignorée. Mais très vite leurs vues se dessinèrerH clairement. A peine l'importance du fleuve fut-ell<' seulement présumée, que l'Angleterre jeta sur lui son dévolu, et dès lors, d'année en année, sa politique se précisa et s'affermit. Du moment qu'il existait un grand fleuve, il appartenait de droit à l'Angleterre, à l'exclusion de tous autres, et au fur et à mesure des découvertes géographiques, ses prétentions s'accentuèrent, d'abord sur la voie navigable elle-même et plus tard sur les marchés qu'elle desservait. Puisqu'il y avait des rivaux dans la place il fallait donc sans tarder les expulser ou les maintenir à l'écart.
La vraie bataille s'engagea vers 1880. A cette époque. Français et Anglais vivaient en paix dans les bouches du Niger. Leur situation était également florissante. Trentedeux factoreries d'un côté, trentre- trois de l'autre se
partageaient Texploitation du pays; en nombre pareil les vapeurs des deux nations sillonnaient le fleuve : il fallait en finir avec cette situation dangereuse.
L'Angleterre fit un gros effort, et souscrivit 25 millions de francs pour organiser la lutte : la France en donna 3 000. Trois ans après, nos nationaux, débordés de toutes parts et ruinés par leurs concurrents, s'avouèrent vaincus : notre pavillon abandonna pour toujours le delta du Niger.
L'embouchure nous était fermée : restait la source. En remontant le Sénégal, nous pouvions sans difficultés insurmontables gagner le haut Niger, jeter un chemin de fer entre les deux bassins, et nous créer ainsi un débouché commercial par le nord du Soudan. Puis notre base d'opérations solidement établie, nous pouvions espérer progresser le long des rives du fleuve et nous étendre petit à petit jusqu'aux approches du grand bief maritime dont nous avions été expulsés. De 1885 à 1890 on poursuivit l'exécution de ce plan. 11 était en bonne voie lorsque les Anglais intervinrent. Avec une magistrale audace ils nous arrêtèrent à Say, prétendant, en vertu du droit de premier occupant, être les souverains maîtres de toutes les régions situées au sud de ce point. Notre diplomatie accepta leurs dires sans même avoir la curiosité de les vérifier : on exulta en Angleterre.
Le traité signé, la France s'aperçut qu'elle avait été jouée, et s'efforça de réparer le mal. Profitant de certaines obscurités dans le texte de la convention, et arguant des stipulations précises de l'acte de Berlin, nous voulûmes contester à l'Angleterre le droit de s'étendre dans des pays absolument indépendants, où son drapeau n'avait jamais paru. Nous lançâmes Monteil sur le Bornou, et Mizon dans l'Adamaoua. Il était bien tard. Peut-être avions-nous pour nous le droit naturel et l'esprit des textes, mais, il faut bien l'avouer, les apparences nous étaient contraires, et les stipulations arrêtées en 4890 nous enserraient d'un réseau captieux dont il était difficile de se dégager. Aussi les Anglais eurent-ils beau jeu
LA QUESTION DU îilGER LE PAHTAtiE BU BASSIN 323
de Dous accuser de mauvaise loi, Mizon^ traité en pirate, fut expulsé de la Benoué, son pavillon jeté à Teau, soa bateau et ses marchandises confisqués, ses compag^nons mis aux fers. Quant a Monteih qu'on ne pouvait atteindre, on s empressa de ruiner son œuvre en fermant aux Européens les pays qu'il avait traversés. Rabah et Fadel-Allah devinrent les plus précieux auxiliaires de la politique brilannique. Partout où les Français avaient devancé les Anglais, ceux-ci favorisèrent l'inva^^ion des barbares et prétendirent transformer les grands chefs esclavagistes en vassaux inviolables.
Une seule ressource nous demeurait. Le traité de i890 n'avait stipulé que pour la rive gauche et le champ restait libre sur la rive droite. Du Sénégal, dw la Guinée, de la Côte d*I voire, nos colon ne s s'enfoncèrent dans Thinterlaud, piquant droit sur le Xigor, rivalisant d'ardeur pour atteindre le fleuve et s*élablir en aval tfes rapides de Boussa. Alors FAnglelerre, devancée sur tous les points et incapable de nous tenir tête avec ses propres forces, chercha des alliés parmi les chefs indigènes: Samory devint le champion de sa cause dans Touest africain. La conquête du Dahomey, un nous menant jusqu'aux portes de la terre promise, précipita le dénouement. Encore un elTort et nous tenions la récompense de nos durs travaux^ mais TAngle terre veillait. Elle envoya en Afrique une véritable armée : une campagne artificieuse déchaîna contre nous les passions de tout un peuple. Dans la presse, dans les clubs, dans les réunions publiques, à Westminster même, on agita le spectre de la guerre, et le vieux procédé d'intimidation qui avait échoué en 1830, triompha en 1898. Hésormais, la Grande-Bretagne, seule maîtresse de la l^rande voie de pénétration de l'Afrique occidentale, peut attendre les événements en toute sécurité.
Comment le Congo échappa à l'Angleterre. — Fondation du Gabon français : M. de Brazza. — Fondation de l'Association internationale africaine. — Le roi Léopold et Stanley. — M. de Brazza sur le Stanley-Pool. — L'Angleterre entre en scène. — Elle veut arrêter à la fois l'Association internationale et la France, — Le traité anglo-portugais. — Intervention de l'Allemagne. — La conférence de Berlin. — Fondation du Congo français et de l'État indépendant. — L'Angleterre évincée du Congo se rapproche des Belges pour arrêter l'expansion de la France. — Comment va se poser la question de l'Oubangui et du Nil.
C'est la plus étrange anomalie de Thistoire d'Afrique que le Congo ait échappé à TAngleterre. Le Congo, en effet, avec ses nombreux affluents, constitue le plus beau système fluvial du continent noir. Sur les trois quarts de son cours (3 000 kilomètres sur 4000) il peut en toute saison porter des vapeurs d'un tonnage relativement considérable, tandis que ses principaux tributaires, parfois plus importants que le fleuve lui-môme, sillonnent de 15000à 20 000 kilomètres de voies navigables un bassin de 3 millions et demi de kilomètres carrés. Sur ce territoire, aussi grand que l'Europe entière moins la Russie et la Suède, le soleil et Teau ont exercé une influence merveilleuse : tous les voyageurs qui l'ont parcouru sont unanimes à en vanter la richesse et la fertilité. La majeure partie est encore recouverte de la mystérieuse forêt dont Stanley nous a laissé d'émouvantes descriptions, réserve inépuisable, où les essences les plus variées se développent avec une extraordinaire intensité. Lorsque la forêt ne couvTe pas le sol, la savane étend à l'infini ses plaines herbeuses parsemées de hautes graminées et de bouquets d'arbres. Là, prospèrent l'élevage et la culture, au milieu de popula-
lions denses et industrieuses. En somme cet immense pays, admirablement arrosé et dont le sol vierge ne demande qu'à produire, riche en forêts, en mines, en pâturages, en plantations, suffisamment peuplé pour fournir à la colonisation la main-d'œuvre nécessaire *, était un excellent champ d'opération pour une nation hardie et entreprenante. Comment ne tomba-t-il pas dans le lot de TAngleterre ? Comment celle-ci dut céder le pas à la France et à la Belgique ? Le fait eat assez surprenant pour attirer notre attention^.
Notre première apparition au Congo remonte au dixhuitième siècle : les traditions locales ont même conservé le souvenir du passage de nos missionnaires et de nos commerçants, et la presqu'île qui ferme au nord Testuaire du fleuve a gardé le nom de Pointe française. Mais aucune action politique n'avait encore été tentée dans ces parages, lorsqu'en 1838, le commandant Bouet Willaumez y fut envoyé avec mission de choisir un emplacement pour créer un poste de refuge et de ravitaillement. Il négligea le Congo par respect pour les prétendus droits historiques du Portugal qui depuis deux siècles étaient tombés dans l'oubli, et s'arrêta à l'embouchure du Gabon. Des traités ,|
passés en 1839, 1841 et 1844 avec les chefs indigènes nous autorisèrent à débarquer et à nous étendre dans tout le bassin du fleuve. Quelques années plus tard fut fondée Libreville, destinée à devenir la capitale de nos établissements.
Cette colonie extrêmement chaude et malsaine ne semblait pas avoir grand avenir : pendant quarante ans, elle végéta sans bruit, en dépit de quelques tentatives d'exploration dirigées par les du Chaillu, Braouzec, Serval, Genoyer, Marche, de Compiègne et plusieurs autres. Il fallut attendre l'arrivée de M. de Brazza pour la tirer de sa léthargie.
i. On évalue la population du bassin à vingt-cinq ou trente millions d'habitants.
2. Sur les origines et la création de TÉtat du Gongo^ on peut consulter notre livre de la Conquête de l'Afrique, chap. i et suiv.
326 CHAPITRE HLITIÈME
C'est en 1872 que M. de Brazza, alors tout jeune enseigne de vaisseau, profita d'un hasard de croisière pour visiter les petits postes insignifiants qui constituaient notre colonie. Vingt-cinq ans plus tard, il était commissaire général du gouvernement dans le Congo français ; son autorité s'étendait depuis la mer jusqu'aux confins du bassin du Nil. En vingt-cinq ans, il avait parcouru par luimême des dizaines de milliers de kilomètres en régions inconnues, sacrifiant sans compter sa fortune et sa santé pour le bien du pays; il avait lancé de tous côtés, dirigé, soutenu de ses deniers une légion d'explorateurs ; il avait, avec autant d'habileté que de bonheur, défendu nos droits contre les Anglais, les Allemands et les Belges, ardents à nous disputer le terrain ; sans verser une goutte de sang, il avait obtenu non seulement la soumission, mais Tamitié de peuplades nombreuses, donné à la France quelquesunes de ses plus belles provinces d'outre-mer, et, avec des ressources dérisoires, assuré sur des étendues immenses le respect de son nom et de son autorité. Son œuvre achevée, un ordre survint qui le rappela en France, où pour prix de ses longs et durs travaux, ce fondateur d'empire trouva une disgrâce à peine déguisée... et le grade de lieutenant de vaisseau en disponibilité. Certes, le peuple de France est intelligent et généreux. Alors comment expliquer qu'on y oublie sans pitié tous ceux qui s'élèvent au-dessus du niveau commun ? Pourquoi [ne pas honorer de leur vivant les bons serviteurs du pays au lieu de s'en remettre à la postérité du soin de témoigner à leur mémoire l'estime et la reconnaissance de la patrie ?
Débarqué pour la première fois en 1872, M. de Bi'azza commença sa carrière africaine par de courtes reconnaissances topographiques ; puis, en 1874, il partit pour rintérieur avec une mission du ministre de la marine. Son but était de découvrir une voie de communication facile entre la côte et le Congo navigable, en amont des cataractes qui encombrent son cours inférieur *. En quatre
1. On sait que le Congo, après avoir tracé à travers tout le centre
ans il explora les bassins de TOgowé et de rAlima : il reconnut môme le cours de la Likona; enfin, en 1878, exténué, malade et manquant de tout, il revint sur ses pas, sans avoir pu réaliser son dessein, mais ayant jeté les bases de notre future colonie.
Pendant ce temps, des événements considérables s'étaient passés qui eurent une influence décisive sur les destinées île r Afrique.
C'était le moment où se manifestait en Europe un très vif sentiment de curiosité provoqué par les sensationnelles découvertes des grands explorateurs africains. Les récits de Schweinfurth, de Cameron, de Nachtigal, de Rohlfs, de Grant, de Baker, avaient levé un coin du voile qui jusque-là avait caché aux yeux les mystérieuses profondeurs du continent noir. Les misères de la traite et de l'esclavage avaient ému les âmes sensibles, et par-dessus tout l'épopée de Livingstone et sa mort si belle et si noble au bord du Banguelo en 1873. A ces sentiments philanthropiques et humanitaires se mêlaient aussi des conceptions plus matérielles, et les ambitions coloniales commençaient à poindre de part et d'autre. Bref l'Afrique devenait à lamode et peu à peu conquérait sa place dans les préoccupations des gouvernements.
Un homme se rencontra qui entreprit de coordonner les efforts individuels et d'utiliser les dévouements et les bonnes volontés. C'est dans ce but en effet que le roi Léopold réunit à Bruxelles, au mois de septembre 1876,
africain une immense courbe de près de 4000 kilomètres de long, vient se heurter à quelque distance de l'Atlantique à la chaîne des monts de Cristal qui séparent la côte des plateaux de Tintérieur. Là^ il forme un grand lac auquel Stanley a donné son nom ( Stanley-Pool ), et sur les bords duquel s'élèvent au nord Brazzaville, la capitale du Congo français, et au sud Léopoldville, la capitale de l'Etat indépendant. Au-dessous du Stanley-Pool, le Congo se fraye un passage à travers les gorges des montagnes. C'est une formidable succession de trentedeux cataractes qui pendant 200 kilomètres se précipitent d'étage en étage avec une impétuosité que rien n'égale. Pour suppléer au fleuve impraticable on a créé un chemin de fer qui relie le Pool à Matadi, point où s'arrête la navigation maritime.
une conférence internationale où figurèrent des voyageurs, des géographes et des hommes politiques de tous pays. La France, rAllemagne, l'Angleterre, l'Autriche, la Belgique, les États-Unis, la Russie et Tltalie y étaient représentés. Les discussions durèrent trois jours, durant lesquels on s'en tint aux généralités les plus vagues. Le roi, président de la conférence, fit le discours d'ouverture : « L'honneur de l'Europe, dit-il, exigeait que l'on ouvrît à la civilisation ces immenses régions encore inconnues. La conférence aura le devoir de conduire cette croisade de la science, de l'humanité etdu progrès digne du dix-neuvième siècle. » En se séparant, l'assemblée vota la création d'une Association internationale africaine, chargée de mettre en pratique les idées qu'elle avait émises. Cette association aurait son siège à Bruxelles, où elle serait représentée par une commission permanente composée de MM. de Quatrefages pour la France, Nachtigal pour l'Allemagne, sir Bartle Frère pour l'Angleterre, et le baron Greindlpour la Belgique. Le roi Léopold s'en réserva la présidence.
La commission décida immédiatement que la côte orientale d'Afrique serait le principal théâtre de ses opérations. C'était là en effet que la traite exerçait ses plus cruels ravages : c'était par Zanzibar qu'on pouvait le plus facilement atteindre les repaires des grands chefs arabes et la région des lacs. Divers comités nationaux se fondèrent pour envoyer des expéditions dans l'intérieur. En quelques années six missions belges, deux allemandes et une française quittèrent la côte.
Mais déjà s'étaient éveillées les défiances des Anglais. Derrière les manifestations humanitaires du roi des Belges et de ses adhérents, ils avaient très vite discerné des appétits moins désintéressés : ils avaient compris tout ce qu'avait de fallacieux le caractère international qu'on prétendait donner à l'association, et ne doutaient pas que cette chimère disparût très vite pour laisser libre cours aux ambitions individuelles. En réalité c'était le partage de l'Afrique qui se préparait, et les membres de l'association n'étaient que des prétendants' aux dépouilles du
continent. Or ceci ne pouvait convenir à TAngleterre, car elle avait déjà dans l'Afrique orientale une situation prepond (Crante qu'elle ne se souciait pas de partager avec de nouveaux arrivants. Aussi se hâta-t-elle de séparer sa cause de celle de l'association : on rappela de Bruxelles sir Bartle Frère, qui fut remplacé au sein de la commission par M. Sandford, ancien ministre des Etats-Unis en Belgique.
Telle (liait la situation lorsque Stanley, qui depuis 1874 avait quitté le rivage de Tocéan Indien, apparut soudain aux bouches du Congo (août 1877). Ce voyage, dont le retentissement fut prodigieux, provoqua à Bruxelles un brusque revirement d'opinion. Autant la côte orientale et les lacs avaient jusque-là captivé l'attention générale, autant Tengouement public se porta vers le Congo, le grand émissaire des régions inexplorées. L'Association internationale se hâta de se mettre sur les rangs. Elle abandonna la tâche ingrate et difficile qu'elle avait entamée dans Test, et jeta son dévolu sur le moderne Eldorado dont l'existence venait d'être révélée au monde.
Sans pordre un jour, elle s'adressa à Stanley. MM. Greindl et Sandford, délégués du roi Léopold, vinrent l'attendre à Marseille (janvier 1878); ils firent luire à ses yeux les plus riches espérances, et sollicitèrent son concours pour assurer au pavillon étoile d'or le bénéfice de ses découvertes, Stanley accepta. Une société en participation fut créée pour faire les fonds, sous le nom de Comité d'études du liant Congo, et dans le plus grand secret, on se prépara pour une action immédiate.
Cne seule difficulté inquiétaitl'Associationinternationale dans son audacieuse entreprise : qu'allait faire la France? M. Je Brazza venait de terminer son premier voyage. Il avait reconnu une bonne partie du bassin inférieur du Congo^ et ses explorations nous conféraient des droits certains sur ia rive nord du fleuve. A peine de retour, il sonpait u repartir, d'où un danger sérieux et une redoutable concurrence pour l'association.
Les Belges essayèrent d'y parer en mettant la main sur M. de Brazza. A leur instigation, le coriiité français se
I PI ijpjw
réunit, et lui proposa d'entrer à son service. Il s'agirait de conduire une expédition dans le bassin de TOgowé parallèlement à celle que Stanley dirigerait le long du Congo.
M. de Brazza déjoua la ruse. Il mit en relief les intérêts de la France qui ne pouvaient se confondre avec ceux du roi Léopold, et les droits de premier occupant que lui avait conférés son voyage. Il n'irait au Congo, conclut-il, qu'en qualité de représentant du gouvernement français. Devant cette déclaration formelle, l'association, rebutée par M. de Brazza, s'adressa à M. Mizon, alors enseigne de vaisseau. Celui-ci accepta de devenir son mandataire. Mais comme il n'était pas prêt à partir, et qu'il ne connaissait rien du pays oii on l'envoyait, M. de Brazza, sur la demande du comité français, consentit à l'aider de son expérience. C'est sur ses indications que M. Mizon, deux ans plus tard, s'installa à Franceville, où il trouva des approvisionnements, du matériel et des marchandises que M. de Brazza y avait réunis à son intention ^
Libre de tout engagement envers l'étranger, M. de Brazza surveilla attentivement les allées et venues de Stanley, car le profond mystère dont on entourait ses mouvements et ses projets l'intriguait au plus haut degré, et il importait de ne pas se laisser prendre au dépourvu.
Dès le début de 1879, Stanley, h hord de V Albion, était
1. De ces incidents est née une légende perfidement répandue par Stanley, qui a voulu faire de M. de Brazza le mandataire de l'Association internationale, mandataire doublement* infidèle, puisqu'il aurait employé au service de la France les fonds à lui fournis par le roi des Belges, et livré à notre pays les territoires explorés et occupés par lui au nom de l'association. Cette légende a acquis droit de cité en Belgique et en Angleterre, où l'on regrette de la voir adoptée par des hommes de la valeur de M. Wauters ( VEtat indépendant du Congo ). de M. Johnston ( Colonization in Africa)^ et de M. II. R. FoxBoume {Civilisation in Congoland ). Le récit qu'on vient de lire, qui s'appuie exclusivement sur des documents originaux et inédits, rétablit les faits dans leur vérité. On peut encore ajouter que les sommes dépensées par M. de Brazza pour venir en aide à M. Mizon se sont élevées à 35 000 francs, alors que l'association ne lui en av ait confié, pour cet objet, que 20000.
LA QUESTION DU CONGO \iM
paitl pour Zaïuibar, A Bruxelles, on saisit habiloment cette circonstance pour délourncr les soupçons. L'explorateur, (lisait-on, partirait comme en 1874 de la cAte orientale, et ierait une seconde (édition de son voyage. En fait, Stanley, en retournant h son point de départ primitif, avait eu deux buts : lancer les concurrents sur une fausse piste, et recruter parmi les Zanzibaris un personnel solide et «ùr. Ses préparatifs terminés, /'/Wézo/i quitta sans bruit Zanzibar, contourna rapidement tonte TAfrique, et Je ti août iS79, s'arrêta aux bouches du Congo, [/expédition prit terre à Banana, et le 2d, elle partit à la conquête du tieuve. Cinq steamers avec de nombreuses barques et allégea tran&porlaient rétat-major, la petite armée qui lui sei^^ait d*escorte, et un matériel considérable. En septembre, la Ooltille s'arrêta à Tcndroît où allait s'élever la station de Vivi. Les steamers furent démontés, et on s*engagea dans les montagnes en longeant la rive gaucbe du lleuve, « Ce fut une ppoque de terribles épreuves, dit M.Wauters, riiistoriographe attitré du Congo. L'expédition allait lentement dans ce pays sans routes, par les marais, par les ravins iaondds, se frayant un chemin à la mine à travers le roc, à la haelie à travers les forôts ^- j) Enfin j en décembre i 881, après deux années d'efforts, la colonne arriva au Pool. Stanley triomphait. De journaliste, il devenait fondateur d'empire : il allait planter sui" ce sol vierge le drapeau t^toilé d'or, lorsque à sa profonde stupeur le drapeau tricolore se leva devant lui : ta place était prise. C'est a M. de Braiza que nous sommes redevables de cette ])age élégante et glorieuse de notre histoire coloniale.
M. de Drazza en effet n'avait cessé de veiller sur nos ialér^ts. Le départ de Stanley pour Zanzibar Tavaitisurpris ; niais quand il vit l^j4M/o7i revenir au nord, passer le canal de Suez, puis le détroit de (librallar, le plan des Belges lui apparut clairement et son parti fut pris. 11 demanda et obtint des ministres des a (Ta ires éti-angorea et de la marine une mission et quelques subsides et hâta son départ. A la
*■ WiiHlers, VÉlal indépf^ndani du Congo ^ P' 2i.
fin de 1879, il arriva au Gabon, et, à la tête d'un petit nombre de laptots sénégalais, s'enfonça dans rintérieur. Il put marcher rapidement grâce aux intelligences qu'il s'était ménagées lors de son premier voyage, et tandis que la lourde et puissante expédition de Stanley se débattait péniblement dans les défilés des monts de Cristal, M. de Brazza, en septembre 1880^ déboucha victorieusement sur le Pool, devançant de quinze mois son rival. Là, sans perdre de temps, il signa des traités d'amitié et de protectorat avec les chefs du pays, obtint une concession du premier d'entre eux, le roi Makoko, et fonda sur la rive droite du Pool la station qui reçut plus tard le nom de Brazzaville. Puis, confiant la garde du pavillon national au second de l'expédition, le sergentMalamine,ildescendit le fleuve, et prit possession de la rive droite. Un an après arrivait Stanley, avec ses soldats, ses canons et ses steamers. Malamine le reçut gravement et lui rendit les honneurs au nom de la France : amère déconvenue pour l'orgueilleux Américain ; il ne nous Ta jamais pardonnée.
La partie, jusqu'à ce jour, n'était engagée qu'entre la France et la Belgique dissimulée sous le nom d'Association internationale africaine. Mais dès le moment où notre pays se trouva installé sur les bords du Congo, un troisième concurrent entra dans la lice : il s'agit naturellement de l'xVngleterre.
L'Angleterre n'avait dans la région que des intérêts insignifiants : toute l'attention de la métropole s'était concentrée sur la côte orientale, si bien qu'entre le Cameroun et le Congo, une seule maison anglaise était représentée par la très modeste factorerie de Boma. Cependant, les bruits qui depuis 1876 s'étaient répandus au sujet de l'existence d'une grande voie navigable débouchant sur l'Atlantique, ne lui avaient pas échappé, et le cabinet de Londres, soucieux de ne pas se laisser devancer, avait essayé de renforcer sa position sur la côte congolaise. De là, les offres plusieurs fois renouvelées de 1873 à 1877 pour échanger nos comptoirs gabonais contre la Gambie anglaise. On a vu dans un chapitre précédent que la combinaison avait échoué par
suite de rentôtement des maisons de Bathurst. Le gouvernement britannique, fort mal inspiré en la circonstance, refusa de passer outre à leur opposition : erreur grave de sa part qui pour lui devint très peu de temps après la source de vifs regrets. Quatre ans plus tard, en effet, M. de Brazza et Stanley avaient pris les devants et TAngleterre se trouvait évincée. Elle refusa cependant de s'avouer vaincue et jusqu'en 1885 elle déploya toute son ingéniosité pour pénétrer dans la place.
Le plus pressé était d'arrêter Stanley ou mieux encore de Tenrôler. C'eût été un véritable coup de maître que de détourner ainsi au profit de l'Angleterre l'œuvre de l'association et de son mandataire. Il n'est pas douteux que le gouvernement britannique s'y soit employé de tout son pouvoir, et que Stanley de son côté ait complaisamment écouté les ouvertures qui lui furent faites.
Depuis la grosse déception qui l'avait accueilli sur le Pool, la confiance de Stanley dans Tavenir réservé à l'association avait beaucoup baissé. Il lui semblait difficile qu'un pavillon neutre et inconnu luttât avec avantage contre les vieilles puissances coloniales. Déjà on avait dû renoncer au projet primitif conçu à Bruxelles d'établir un chemin de fer entre Vivi et le Pool, le long de la rive droite, car cette rive, visitée par M. de Brazza, était revendiquée par la France. De ce fait, tombaient les riches espérances qu'on avait fait luire à ses yeux à Bruxelles *. Par contre, le service de l'Angleterf'e était plein de promesses : M.Mackinnon, directeur de la Compagnie anglaise de l'est africain, paraissait en voie d'obtenir sur la rive gauche la concession d'un chemin de fer de Matadi au Pool 2, et de ce côté Stanley était assuré de trouver
1. La pension de 25 000 francs, servie par TÉtat indépendant à Stanley, lui fut, dit-on, donnée à titre de compensation, et pour remplacer la participation financière qui lui avait été promise dans le chemin de fer.
2. On sait que le syndicat anglais dirigé par M. Mackinnon finit par être évincé et que les Belges surent rester seuls maîtres de Tentreprise.
gloire et profit. Aussi ne tarda-t-il pas à séparer sa cause de celle de Tassociatioii. En 1883, il abandonna ses fonctions de gouverneur du Congo, et, dans une lettre rendue publique, il pressa vivement TAngleterre d'intei-venir et de prendre le pays sous sa protection *. En même temps, le comité du haut Congo, agissant d'après ses conseils, le remplaça dans ses fonctions par un officier de Tannée des Indes, sir Frédéric Goldsmid, auquel succéda bientôt un autre Anglais, sir Francis de Winton. Tous deux, bien que représentants officiels du roi Léopold, « firent de l'administration purement anglaise », si bien que, selon l'expression d'un écrivain peu suspect, la question du Congo se transforma, et « prit les allures d'un véritable duel entre la France et l'Angleterre ^ ».
C'est alors que le roi Léopold, sentant sa proie lui échapper, demanda aide et protection à l'Allemagne. Il eut cette bonne fortune de trouver un avocat imprévu dans rhomme d'Etat qui faisait alors la loi en Europe. Pourquoi M. de Bismarck, jadis fort indifférent aux choses d'outre-mer, accepta-t-il de servir de parrain au nouvel Etat ? Etait-ce simple gracieuseté envers une dynastie allemande, vieille sympatliie entre les Hohenzollern et les Cobourg ? Etait-ce le désir de faire pièce aux Français qu'il n'aimait guère ou aux Anglais qu'il goûtait moins encore? ou bien obéissait-il à une idée plus profonde? Avait-il la secrète espérance que l'étrange édifice international dont on jetait les bases en Afrique n'aurait qu un temps, et que le meilleur moyen pour TAUemagne de se ménager au Congo des chances heureuses pour l'avenir était d'y installer les Belges ? Tout cela est resté le secret du redoutable chancelier. Quoi qu'il en soit, il fit aux ouvertures du roi Léopold un accueil empressé, et promit son appui au jeune Etat qui lui demandait la permission de vivre.
1. Lettre du 24 septembre 1883, à M. Johnston, consul et publiciste anglais, dont le rôle à Mozambique est resté célèbre lors du conflit anglo-portugais (1890-1891).