Johnston, Colonization in Africa, p
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se prépara à la lutie. Elle se tourna vers le Portugal qui s'épuisait en réclamalions stériles pour faire respecter par les nouvenux venus des droits historiques prescrits depuis deux siècles et demi, et lïpousant bruyamment ses intérêts, le poussa en avant. De là, le traiti'* du 26 février 1884 signé entre les cabinets de Londres et de Lisbonne, aux termes duquel la souveraineté du roi de 1 Portugal était reconnue le long du rivage de L Atlantique, entre les 8* el 5'* parallèles de latitude australe, c'est-à-dire sur remboucliure et les deux rives du Congo, Il était expressément stipulé que dans la région susdile, le Portugal renonçait à toute prétention sur Tintérieur au delà d'une zone maritime d'une centaine de kilomètres de largeur. En revanche, il promettait d'ouvrir le tteuve à la libre navigation et concédait à TA ngle terre le traitement de la nation la plus favorisée. Un tarif de douanes était prévu ainsi que des règlements de navigation ; enfin une Cùmmission angb>- portugaise serait installée a Noki, pour assurer la perception des droits et faire la police du fleuve-
Le procédé était babile : c'était un coup droit porté à la France et h la Belgique, car la possession du fleuve et de tout le bassin cential n'avait de valeur que si le débouché sur la mer était libre. Or, ce débouché restant aux mains du Portugal, l'Angleterre élait certaine d'y garder sa [ilace. Depuis plus de deux cents ans, ce pays évoluait dans son orbite : elle le tenait par les mille liens de la politique, du commerce et de la finance. D'ailleurs, elle prenait ^oin de se réserver à ses cùtés une situation prépondérante ; par Tinstitution d*une commission mixte, elle se ménageait pour l'avenir tous les prétextes possibles d'in- IcTvention, et en fin de compte, si Tonne pouvait éviter les moyens violents, mieux valait se quereller avec le [Portugal, isolé et sans appui en Europe, qu'avec la Belgique, Etat
neutre sur lequel toutes les puissances ont les yeux jalousement fixés.
Grande fut Témotion à Bruxelles lorsqu'on y apprit la conclusion du traité du 26 février. On y vit non sans raison la ruine de toutes les espérances entretenues depuis huit ans, car le condominium anglo-portugais ne laissait aucune place aux ouvriers de la première heure. Le roi Léopold en appela aussitôt à la France et à TAUemagne. Il leur fit entendre que leurs intérêts politiques et commerciaux auraient, autant que les siens, à souffrir, si on laissait TAnglelerre faire la loi au Congo. La réponse ne se fit pas attendre. M. de Bismarck adressa immédiatement une protestation à Londres et à Lisbonne : deux mois plus tard, il informa officiellement le Reichstag des projets des Belges, et déclara que le gouvernement impérial leur était favorable. En même temps il convia toute l'Europe à envoyer ses représentants à Berlin pour examiner les conséquences qui devaient résulter du nouvel état de choses. De son côté, la France avait consenti, en faveur de l'association, une démarche qui équivalait de sa part à une reconnaissance formelle. Aux termes des lettres échangées les 23 et 24 avril entre M. Jules Ferry, alors président du conseil, et M. Strauch, président de l'association, le gouvernement français s'engageait « à respecter les stations et territoires libres de l'association, et à ne pas mettre obstacle à l'exercice de ses droits ».En échange, l'association promettait de donner à la France un droit de préemption « si, par des circonstances imprévues elle étaitamenée un jour à réaliser ses possessions ».
Devant ces manifestations réitérées, le cabinet anglais céda, et le 26 juin, le chef du Foreign Office déclara qu il renonçait à soumettre à la reine la ratification du traité avec le Portugal. L'association était victorieuse, et avec elle la France et l'Allemagne. Quelques mois après, la conférence, se bornant à enregistrer les faits acquis et acceptés de tous, consacra, selon l'expression de M. de Courcel, « l'entrée de l'association dans la vie ijiternationale ». L'Angleterre était définitivement écartée du
Congo, où seuls la France et FÉtat indépendant allaient se trouver en tête à tête.
A dater de ce moment, l'attitude de la Grande-Bretagne va subir un revirement complet. Jusque-là, elle n'avait jamais cessé de témoigner à l'association une mauvaise volonté caractéristique, soit qu'elle refusât en 1876 de participer à son œuvre, soit qu'elle cherchât en 1884 à lui arracher les fruits de son initiative. Mais du jour où elle vit la partie perdue, elle ne songea plus qu'à faire sa paix avec son heureuse rivale. Bien plus, l'Angleterre déploya en faveur des Belges autant de zèle qu'elle en avait mis jadis à leur nuire. Est-ce donc que ses sentiments envers eux en fussent modifiés ? Assurément non : mais puisque les événements avaient tourné contre elle, qu'elle n'avait pu ni s'installer au Congo, ni même faire adjuger ce riche joyau à un client soumis et docile comme le Portugal, elle comprit que la meilleure solution était d'y introduire une puissance neutre et internationale, « simple expression diplomatique », née d'un congrès et qu'un congrès ultérieur pourrait toujours dissoudre. Si, en effet, la France, déjà maîtresse de la rive droite du fleuve, parvenait à étendre son influence sur le reste du bassin, la partie était définitivement perdue pour l'Angleterre. Au contraire, en y favorisant l'établissement de l'association, il lui était permis de garder quelque espoir dans l'avenir. Voilà pourquoi le cabinet anglais, virant subitement de bord, soutint énergiquement les jeunes ambitions de l'Association internationale. A Berlin, ses représentants réclamèrent pour elle les bassins de TOgowé et du Kwilu où seule la France avait des droits ; ils se firent les plus ardents défenseurs de la liberté du commerce et de la liberté de navigation, et contribuèrent, plus que tous autres, à donner au nouvel Etat son caractère de communauté largement ouverte à toutes les initiatives *.
i. Aussi les Anglais furent7ils les premiers à se plaindre lorsqu'on s'aperçut plus tard que TAssociation internationale était en réalité une affaire purement belge et avait établi au Congo un véritable mo-
opole commercial et industriel.
Plus tard, lorsque à la conférence de Bruxelles (1890), certains i:itats, notamment la France, édifiés sur les inconvénients que pouvait avoir pour les vieilles puissances coloniales un abandon trop complet de leurs droits de souveraineté, essayèrent de reviser les conventions de Berlin, ils se heurtèrent à l'opposition irréductible de la Grande-Bretagne ^. Quant au droit de préemption de la France concédé par les Belges en 1884, elle refusa toujours d'en admettre la validité. Sir Edward Grey Ta formellement déclaré le 15 février 1895 à la chambre des communes 2.
De cette habile volte-face, TAngleterre pensait retirer un double avantage : l'un immédiat, se ménager dans l'Etat indépendant un allié précieux dont elle pourrait user le cas échéant pour arrêter ou du moins pour contrarier notre expansion; l'autre, plus éloigné et aussi plus incertain^ ne se réaliserait qu'au cas où viendrait à s'écrouler le fragile édifice construit en Afrique par le roi Léopold.
En ce qui regarde la première éventualité, les événements ne tardèrent pas à lui donner raison. On verra
1. Notamment en ce qui concerne les questions de douanes et le droit de visite.
2. Le 5 février 4895, la France et la Belgique avaient signé un accord portant réglementation du droit de préemption de la France sur les territoires de l'État du Congo, au cas où le roi souverain serait amené à céder ses États à la Belgique. Â la suite de la publication de cet arrangement, un incident se produisit à la chambre des communes. M. Yerburgh demanda au gouvernement... 3** si un arrangement quelconque de la Belgique, pour donner un droit de préemption sur le territoire du Congo à une puissance quelconque, était valide sans le consentement des grandes puissances ; 4° si le consentement des grandes puissances avait été donné à l'accord en question. Sir Edward Grey répondit que la question soulevait des points qui pouvaient faire le sujet de négociations entre les gouvernements intéressés, et qu'il ne pouvait donner de réponse définitive. Toutefois, il pouvait, provisoirement du moins, répondre par la négative. Aucune communication officielle n'avait été faite au gouvernement de la reine au sujet des arrangements survenus entre la Belgique et la France, et entre la Belgique et Ti^tat liEre. Le droit de préemption de la France n'avait pas été reconnu..
bientôt comment, en 1893-4894, TEtaldu Congo passa au rang de satellite de l'Angleterre ; il couvrit à son profit les approches de la vallée du Nil, et inconsciemment peutêlre, favorisa de tout son pouvoir le triomphe de la politique anglaise en Afrique.
L'histoire réserve-t-elle encore d'autres bénéfices à la Grande-Bretagne ? Les Anglais auront-ils vu juste en escomptant à leur profit la succession future du roi Léopold ou de ses héritiers? Là-dessus, il est bien imprudent de formuler des prédictions positives. Toutefois il est également difficile d'admettre que l'œuvre du roi des Belges n'ait rien à craindre de l'avenir. En Afrique comme en Europe, la Belgique a des voisins redoutables, et Thorizon paraît sombre pour les Etats neutres, « les Etats tampons » qu'une sage prudence avait jadis semés à travers le monde pour amortir les chocs et faciliter le jeu des rouages. Déjà des symptômes sont visibles en Angleterre qui montrent l'impatience avec laquelle on y supporte l'organisme artificiel inventé il y a vingt ans à Berlin. La politique commerciale des Belges, le monopole abusif qu'ils se sont assuré au Congo, ont soulevé à Londres bien des colères. Des incidents d'un autre ordre y ont provoqué en faveur de la race noire une de ces explosions de sensibilité, qui, en Grande-Bretagne comme ailleurs, ont souvent caché des desseins plus utilitaires. La presse est entrée en campagne ; les hommes politiques ont pris position ; le parlement môme a fait entendre sa voix, et on y a voté une motion invitant le gouvernement « à se mettre en rapport avec les autres puissances signataires de l'acte de Berlin, pour juger si l'Etat indépendant n'avait pas contrevenu à ses obligations ^ » . Que sorti ra-t-il de ce mouvement ? nul ne le sait, mais tout est possible.
1. Séance de la chambre des communes, 20 mai 4903. — Un livre extrêmement curieux, la Civilisation au Congo, Histoire d'une faute internationale, qui vient d'être publié à Londres sous la signature de M. H. R. Fox Bourne, mais qu'on dit avoir été inspiré en haut lieu, donne une idée fort exacte de l'opinion actuellement régnante en Angleterre. C'est un réquisitoire en règle contre l'Etat indépendant.
Une seule chose est certaine, c'est que le jour où s'ouvrira sur les bords du Congo un grand marché de ierritoires, TAngleterre en aura sa part. Certes elle devra compter avec l'Allemagne : la France également pourra lui opposer son droit de préemption, mais quoi qu'il arrive, les Anglais ne se retireront pas les mains vides.
Dans une préface d'une violence inouïe, sir Charles Dilke a écrit les lignes suivantes : « L'État du Congo, dénommé à tort c Etat libre « en souvenir de ses promesses, reconnu par l'Europe en raison des engagements pris en faveur des indigènes et en faveur des étrangers, fondé au nom du Dieu tout-puissant en vue du bien public, a été et est encore le modèle du plus odieux et du plus tyrannique des gouvernements... Si les faits racontés par M. Fox Bourne étaient connus du grand public européen, il serait impossible qu*il continuât à tolérer la rupture de toutes les promesses faites à l'Europe... Pour nous, sachant ce que nous savons, ce serait nous rendre complices du crime que de ne pas le dénoncer. » Voici maintenant la conclusion du livre : c C'est aux puissances signataires des actes de Berlin et de Bruxelles à juger, si elles veulent admettre que cette violation systématique et cynique des règles imposées par elles avec tant d'insistance en 1884 et en 4889, se perpétue d'une manière définitive..., si elles veulent consentir à ce que cet immense bassin du Congo soit confisqué par ceuxlà mêmes à qui elles en avaient confié la tutelle et l'administration, et qui, loin de travailler pour le bien des indigènes et du monde civilisé, ne pensent qu'à user et à abuser de leurs avantages pour leur seul intérêt. L'apathie montrée jusqu'ici par les puissances est tout à fait extraordinaire. Le moment d'agir est arrivé... »