QUINZE ANNÉES DE POLITIQUE ANGLAISE
L — L'Et'ypte et }c bassin du Nil. — Très ancienne rivalité de la France et de 3*Aii^letcrrrû en Egypte. — Le canal de Suez. — Les Anglais en Egypte. -- Camm&nt l'occupation par les Anglais de tout le bassin du Nil était la coDséqticnc€ forcée dr leur débarquement en Egypte. — Le cours du Nil.
— Le niahdî&mc< ™ L'Abyssinie. — Comment la question d'Egypte est intimement liée A celle du Soudan et à celle d'Abyssinie. — Naissance c't ilévelDppcTnpnt de ridée impériale en Afrique. — Le chemin de fer du Cap au Caire. — Comment la France fut amenée à s'opposer à la politique de rAii^^lcierre. — Impossibilité do concilier leurs intérêts opposés. — Ë:ïirème impurtance dt) railairc de Fachoda quant aux destinées ultériearts de toute J'Afriquu orientale.
IL — KxpoAv de la ])olitiqae anglaise dans la vallée du Nil depuis 1881,
— Les Anglais, forcés d'attendre la dislocation de l'empire du mahdi, ï'applîquerU i écarter des régions convoitées toutes les puissances rivales. ^ lU rt'éUbJiasent d'^tbord aux sources du Nil après avoir ruiné les influences allumiinde et fraQc^ise dans TEquatoria et dans l'Ouganda.
IIL ^ Comment le?i Anglais protègent la rive droite du Nil contre les tentaiivea pasaibkî* d« la France et de l'Abyssinie. — Situation de la France dans CB pay». — Création d'Obock et de Djibouti. — Le gouverneur Lagarde. ~ Inquiétudes de l'Angleterre, qui, dans le rapprochement de la France et d*^ l'Abyssinie, voit une menace pour la vallée du Nil. — Diversion qu'elle mia^ne pour irnmohiliser l'Abyssinie, et nous bloquer dans Djibouti. — Les U^liena dans l'Erythrée. — A l'instigation de l'Angleterre, ils entrent ea luito avac le négus, — Traités anglo-italiens de 1891 et 1894, qui partagent rAbysfiinic entre TAnçleterre et rit,alie. — Protestations de la France. — Enthousiasrao (ît ambitions démesurées de l'Italie. — Bataille d'Adoua. — La défaxie deis iLEiUenn rendant toute liberté d'action à Ménélik et à la France, rAnglotcrrû n hé^iie plus à marcher en avant.
\\\ ^- Comrnont les Anglais protègent la rive gauche du Nil contre les eoiTPprises de la France. — Expansion du Congo français dans le haut Oubangui. — Nos démêlés avec les Belges. — Les Belges apparaissent sur le NiL — Attiitide dp l'Angleterre en cette circonstance. — Ils attirent les Belges dan.s le basf^in du Nil pour nous couper la route. — Traité anglocûnis'olais de mai 18^1. — Protestations de la France. — Traité francocongolais du 14 aoùi 1894. — La route du Nil est ouverte à la France.
Il y a de par le monde des pays dont la destinée est d'être le carrefour des nations. De tout temps, les peuples ont convergé vers ces terres, qui par leurs abondantes richesses ou leur situation exceptionnelle ont perpétuellement entretenu les plus dangereuses convoitises. Le mode de la rivalité a changé. Aux invasions barbares de rhistoire ancienne, aux guerres sanglantes des siècles suivants ont succédé des disputes de chancellerie et des discussions protocolaires, mais l'objet du litige n'a jamais varié. En Europe, les plaines de Belgique, d'Alsace, de Lombardie ont été le champ clos où les gens de FOccidenl ont vidé leurs querelles. En Orient, Constantinople, avec le Bosphore, après avoir attiré les Asiatiques, est resté la grande pierre d'achoppement de la politique européenne. Enfin, depuis les plus lointaines origines delà civilisation, l'Egypte a passé de mains en mains sans trôve ni repos. L'Afrique, l'Asie et l'Europe lui ont successivement foumi des maîtres avides, et elle n'a jamais cessé de payer du plus lourd tribut les dangereux privilèges que la nature lui avait concédés. Autrefois, la fertilité proverbiale d'un sol périodiquement fécondé par les seules forces de la nature, avait fait de l'Egypte le joyau du monde méditerranéen et le point de mire des conquérants. Aujourd'hui, ce genre de supériorité a vécu, ou du moins son importance relative a considérablement diminué, et rÉgypte n'est plus, comme au temps des Pharaons et des Romains, l'indispensable grenier d'abondance du genre humain. Mais d'autres avantages lui sont échus qui ont largement compensé ceux que le cours des siècles lui avait fait perdre.
Lorsque les habitants de l'Europe eurent découvert l'Asie et l'Afrique, l'Egypte leur apparut comme le trait d'union naturel des trois grands continents du vieux monde, le nœud des routes qui, parties des lointaines et fabuleuses régions de l'Orient et des tropiques, convergeaient vers les grandes métropoles occidentales. Elle devint un immense entrepôt où se rencontraient tous les
peuples, le centre des échanges internationaux. Le maître de TEgypte était non seulement le chef du pays le plus peuplé, le plus policé, le plus riche de la Méditerranée orientale, mais il tenait également dans sa main le commerce de toute une moitié du monde.
C'en fut assez pour que l'Angleterre, du jour où se manifestèrent les premiers symptômes de sa future expansion, jetât presque immédiatement les yeux sur ce pays. Le dix-huitième siècle vit naître cette préoccupation, à laquelle la conquête des Indes donna bientôt une intensité considérable ; peu à peu, le percement deTislhme de Suez vint à être considéré comme une possibilité dont profiteraient peut-être les générations futures, et ces lointaines perspectives qui ne pouvaient qu'accroître encore la valeur politique et économique du pays, fortifièrent d'autant les prétentions et les espérances des maîtres de la mer. Aussi Bonaparte avait-il une vue très saine de la situation, lorsque, cherchant l'endroit où il pourrait porter à nos ennemis d'alors les coups les plus sensibles, il résolut de diriger vers les bords du Nil « l'aile gauche de Tarmée d'Angleterre ». L'émotion soulevée à Londres par l'expédition française, l'acharnement que les Anglais déployèrent contre elle, tout prouva que le jeune général avait vu juste.
L'affaire échoua, et celte tentative manquée n'eut pour résultat que de rendre l'Angleterre plus défiante encore et plus vigilante. Nous avons eu l'occasion, au début de ce livre, d'en citer un exemple à l'occasion des projets d'alliance ébauchés par M. de Polignac entre notre pays et Mehemet-Ali. Quelques années plus tard, en 1840, la question d'Egypte faillit de nouveau nous mettre aux prises avec nos voisins d'outre-Manche et provoquer en Europe une conflagration générale. Enfin, en i85i, au moment même ou la diplomatie venait de conclure Falliance franco-anglaise et pendant le temps que les soldats des deux nations la cimentaient de leur sang dans une fraternité d'armes héroïque, surgissait l'incident qui ouvrit la dernière phase de l'histoire égyptienne, précipita Tex-
pulsion de la France et rétablissement de la domination anglaise sur le Nil.
Le 30 novembre de cette année, M. de Lesseps obtint du khédive Mohammed-Said un firman de concession pour le percement de l'isthme de Suez. Faut-il rappeler ici Topposition violente que rencontra en Angleterre cette entreprise gigantesque, source d'inestimables bienfaits pour l'humanité ? Pendant les quinze ans que durèrent les négociations et les travaux, cette opposition ne désarma pas un seul jour : démarches pressantes auprès du sultan pour lui arracher le désaveu de son vassal ; menaces au khédive pour obtenir une rétractation et la dépossession du concessionnaire ; campagnes de presse et polémiques passionnées en vue d'empêcher la constitution de la société et de compromettre le succès de ses émissions *, rien ne fut épargné : exemple caractéristique des excès où Tégoïsme national peut entraîner les plus grands esprits et les plus nobles intelligences. C'est ainsi qu'à la chambre des communes lord Palmerston déclara que le gouvernement de la reine avait le devoir de combattre un projet « qui n'était qu'un piège tendu à la crédulité des capitalistes gobe-mouches » . « Ce projet, ajouta-t-il, a le double inconvénient d'être matériellement inexécutable et d'être contraire à la politique suivie de tout temps par l'Angleterre dans ses relations avec la Turquie et l'Egypte. L'idée de creuser un canal à travers l'isthme de Suez est une combinaison machiavélique imaginée pour arracher l'Egypte h la Turquie, en même temps qu'elle favoriserait je ne sais quel plan d'agression et d'envahissement prémédité contre l'empire anglais de l'Inde 2. „
L'année suivante, les conservateurs avaient remplacé les libéraux au pouvoir, mais M. Disraeli ne se montra
i. Dans le capital social de 200 millions, réuni en 1858 par voie de souscription universelle, TAngleterre figura pour zéro.
2. Séance du 7 juillet 1857 : réponse de lord Palmerston à M. Berkeley.
pas moins intransigeant dans son langage que son prédécesseur. Le percement du canal n'était pour lui « qu*uiie entreprise vaine, un projet équivoque et pernicieux, contre lequel devaient être employés tout k^ pouvoir et toute rinfluence de la Grande-Bretagne * ».
Dix-huit ans plus tard (9 février 1877), le môme M. Disraeli, devenu lord Beaeonsfield, annorn^ait au parlement que le gouvernement anglais, sans même avoir consulté les représentants du pays, venait d'acheter au khédive, pour le prix de 400 millions, les cent soixantedix-sept mille actions qui constituaient sa part de propriété dans le canal, et des acclamations unanimoa saluèrent rhomme d'Etat audacieux qui par ce coup de maître assurait d'emblée à son pays une influence prépondérante dans « cette affaire équivoque et pernicieuse ».
Le noble lord avait-il donc changé d'avis ? C'est peu probable : comment croire que des hommes tels que lord Palmerston ou lord Beaeonsfield aient eu jamais des doutes sérieux sur l'immense avenir réservé au canal de Suez, et sur les avantages incalculables que le commerce des nations, celui de l'Angleterre en particulier, en retirerait? Mais rien ne pouvait prévaloir contre la crainte de voir la France acquérir une situation morale et matérielle prépondérante le long du canal qu'elle aurait creusé. Si la concession avait été faite à un Anglais, nul doute que l'opinion à Londres eût été tout autre, mais puisque la France devait bénéficier la première de l'entreprise, les ministres britanniques étaient les interprètes sincères du sentiment national en s'élevant contre elle de toute la vigueur de leur tempérament. Ils échouèrent ; M. de Lesseps, puissamment soutenu par l'empereur Napoléon! Il, triompha de la malveillance de nos voisins, et en 1869^ les eaux de la Méditerranée se confondirent avec celles de la mer Rouge. Des fôtes inoubliables marquèrent alors l'apogée en Orient de la puissance de notre pays et du
4. Séance du 2 juin 1838 : discours de M. Disraeli pour appuyer une motion de M. Rœbuck contre le percement de l'isthme.
prestige du nom français. Les craintes de l'Angleterre se réalisaient ; dès lors elle n'eut plus qu'un but: accaparer le canal. Treize ans lui suffirent pour parfaire cette tâche, rendue facile par les désastres et le douloureux effacement delà France. D'un premier élan, elle s'appropria la moitié du capital de l'affaire dont elle avait jadis refusé de partager les risques ; d'un second effort, elle s'installa en Egypte et mit le khédive en tutelle.
Peut-être alors put-on croire en Europe que la question d'Egypte était tranchée. En fait elle venait de s'ouvrir: elle devait môme par la suite prendre une extraordinaire ampleur, entraîner les plus graves complications, et finalement provoquer entre la France et l'Angleterre un conflit qui faillit faire jaillir les armes des fourreaux. Le débarquement des Anglais à Alexandrie contenait en germe l'affaire de Fachoda.
C'est qu'en effet il était impossible aux Anglais de rester cantonnés dans le delta. Tout les attirait vers l'intérieur, et en cela ils ne faisaient que suivre l'exemple des maîtres de l'Egypte à tous les âges de l'histoire, qui, sans exception, furent amenés par la force des choses à étendre leur domination le long des rives du Nil. Maîtresse de rÉgypte, l'Angleterre était condamnée à avancer sans cesse vers le sud : il suffit pour s'en rendre compte d'étudier le régime du Nil et de connaître les pays qu'il traverse.
Les immenses espaces qui de la Haute-Egypte aux grands lacs, sur une étendue de 25 degrés géographiques et une largeur variant de 1 500 à 3 000 kilomètres, constituent le bassin du Nil et de ses affluents, sont le prolongement logique de l'Egypte : « Ce n'est pas qu'ils forment avec elle un ensemble homogène. Bien au contraire, ces territoires sont extrêmement différents de nature et de climat. Les régions équatoriales des lacs, les plateaux désertiques de Test et de l'ouest, les marais du 9« degré, les régions fertiles qui bordent le Nil et ses larges affluents, n'ont ni les mêmes habitants ni la même flore. Mais le Soudan n'en est pas moins intimement associé à TEgypte,
LA QUESTION DU NiL — QUINZE ANS DE POLITIQUE 347
car l'Egypte n'existe que par le Nil, et le Nil dépend en grande partie du Soudan ^ »
Le Nil a deux branches principales : le Nil blanc et le Nil bleu. Le Nil blanc est le déversoir direct des trois grands lacs Victoria, Albert-Edouard et Albert-Nyanza, dont les émissaires particuliers se réunissent dans la province d'Equatoria, un peu au-dessus de Ouadelaï, vers le 2* parallèle. Pendant 1 200 kilomètres, le fleuve, encombré de rapides, court à travers une région accidentée, parfois même montagneuse, mais au delà de Lado, à la hauteur du 5* degré, les derniers mamelons s'abaissent; une plaine immense leur succède qui s'étend à perle de vue sur les deux rives. Du 6* au 12* degré le pays n'est qu'un marais de près de 600 000 kilomètres carrés de superficie, boue liquide dans la saison des pluies, boue sèche et durcie durant l'autre partie de Tannée, territoire essentiellement malsain, envahi de la plus extraordinaire végétation aquatique, à peu près désert, ou du moins seulement fréquenté par quelques misérables tribus errantes. Un peu au-dessus de Fachoda, le Nil reçoit sur la droite le Sobat qui descend de l'Abyssinie ; à partir de ce point, par une très lento transition, le pays change peu à peu d'aspect : le sol se raffermit, les sables remplacent le marais. A Khartoum, le Nil blanc reçoit le Nil bleu et un peu plus bas l'Atbara, qui descendent tous d'eux du plateau éthiopien. Jusqu'à Assouan, il traverse de nouveau un pays accidenté au moyen de six biefs navigables séparés par autant de cataractes, puis il entre définitivement dans la plaine d'Egypte. « En résumé, le Nil est torrentueux dans la première partie de son cours, comme le sont également ses principaux affluents; mais, depuis les marais du 6* degré jusqu'à Khartoum, c'est un fleuve à faible pente, et entre cette ville et Assouan, ses pentes réduites par les cataractes et les rapides sont également faibles. C'est à ce manque de déclivité qu'est dû son merveilleux régime. Les nombreux obstacles accumulés sur certains points des grands tronçons