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M. Pensa, l'Egypte et le Soudan égyptien, p

du Nil sont une des plus belles conceptions de la nature ; ils sont les facteurs essentiels de la fertilité de TEgypte K » Les lacs, en effet, sont les puissants régulateurs des crues : leur action est complétée par les marais, où Tévaporation et les infiltrations absorbent, prétend M. Chelu, près de 80 p. 100 des eaux tropicales, et par les cataractes qui font l'office de barrages. Sans le concours de ces divers agents naturels, le Nil serait tantôt un torrent dévastateur, tantôt un mince filet d'eau coulant entre des rives sablonneuses et désertes.

Mais ce que la nature a créé, le temps ne cesse de le détruire. Les masses d'eau, qui depuis Torigine des siècles suivent leur invariable chemin des sources à l'embouchure, ont peu à peu usé le seuil des cataractes, aplani les rapides et affaibli ainsi l'effet bienfaisant des barrages. Il est établi par des inscriptions hiéroglyphiques gravées sur les rochers de Semneh, que le niveau des plus hautes crues constatées de nos jours est inférieur de 8 mètres à la cote qu'elles atteignaient normalement sous le règne du roi Mœris. L'effet immédiat s'en est fait sentir entre Khartoum et Assouan, où sur 270 000 kilomètres carrés de terrains nilotiques autrefois cultivés, 2 000 à peine portent aujourd'hui quelques traces de culture. Le reste a été envahi par les sables. Dans la Basse-Egypte elle-même, la surface inondée est infiniment moins considérable qu'aux premiers âges de l'histoire.

La conséquence de ces faits mathématiquement établis, c'est que pour être maître de l'Egypte et assurer à ce pays dans la plus large mesure possible le bienfait des inonda-

1. A. Chelu, ancien ingénieur en chef du Soudan égyptien, le Nilt le Soudan et VÉgtjpte.—Dulac Victoria à Tembouchure, le Nil compte environ 6 400 kilomètres divisés en quatre sections bien distinctes : !■* section torrentueuse du lac Victoria à Lado (longueur, 1 200 kilomètres ; différence de niveau, 670 mètres); 2» section marécageuse, Lado-Khartoura ( longueur, 1 800 kilomètres ; différence de niveau, 80 mètres) ; 3" section des cataractes Khartoum-Assouan (longueur, 2000 kilomètres; différence de niveau, 280 mètres) ; 4° section égyptienne de Assouan à la mer ( longueur, 1 400 kilomètres ; différence de niveau, 140 mètres).

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lions du Nil, il faut s'assurer le contrôle des sources et du cours du haut lleuvc* Lorsqu'on songe qu'il suffirait à une puissance rivale de faire sauter quelques-uns des barrages actuellement existants pour transformer en un tldau destnicleur le fleuve bienfaisant qui a crée? l'Egypte, on conçoit que les Anglais aient tout fait pour porter leur domination jusqu'à la sixii^me cataraclCj et qu'ils puissent éprouver de sérieuses inquiétudes h voir rAbyssinic maîtresse des sources el des cours supérieurs des trois grands affluants du Nil : le Sobat^ le Nil bleu et rAtbara^ Pareils procédés de destruction seraient sans doute inbumains et barbares, mais une expérience abondante a prouvé que la civilisation moderne elle-m*^me n'est pas incompatible avec les plus sauvages mesures de coercition. Aussi ne fant"il pas qualifier de craintes chimériques les dé li an ces que les Ânglaisont maintes fois manifestées dans la presse, dans les discours de leurs hommes d*Klat et jusque dans l'enceinte de Westminster'-. Lorsqu'en 1840, los ï'%yptiens, sous la direction du gouverneur Ahmed-pacha» détournèrent les eaux de TAlbara pour venir h bout des tri« busHadendoa, en desséchant leur territoire, ils donnèrent un exemple qui ne fut pas perdu pour leurs maîtres actuels, et dont ceux-ci surent faire à leur proJit un argument irrésistible.

i* L'e^spérieriî^e a prouvé qu'il était relatiremcnt fadte de modifier B.rlificïellement le rt^^ime du Nil. V^vai ainsi qu'eu t8Sï), sous prétexte tramt^Horer la navigation, ou eut ]*idi^e maladroite de faire sauter uue partie des i uchers qui coustiluaiont la catarar.le d'Assouan. On s'aperçut immédiatement que le courant s'était accentué, le chenal approfondi j tandis que l«s surfaces inondées s'étaient rétrécies. Par contre, le barrage de Philoè, que les Anglais viennent *le construire au niveau de la première cataracte» a fortement relevé le plan d'eau du lleuve et accru d* autant les superlicies fertilisées* Aussi étudie-t-on déjà les moyens d'établir des uuvrages analogues au lac Tsana^ source du Nil bleu dans TAbyssî nie. Voilà comment, dans un lapport ofiïciel, un Trançais, M. Prompt, ingénieur en chef de^ ponts et chaussées au service de TEgyple. a pu déclarer que les maîtres du haut Nil disposaient à leur volonté de l'existence môme de l'Egypte.

2. Voir notamment le discours de sir R. Temple k la chambre des coinïDunefi> 28 mars 1895.

A ces motifs déjà très graves, les Anglais, pour justifier leur marche au sud, en joignaient un autre d'ordre purement politique. La région du haut Nil, depuis Assouan jusqu'aux lacs, a toujours été le grand réservoir des forces de l'islam,. la citadelle puissante du monde arabe, longtemps inviolée, aujourd'hui môme à peine entamée par la pénétration européenne. C'est de là que partent les mots d'ordre qui se transmettent sur les deux tiers de l'Afrique, d'un bout à l'autre de cette extraordinaire société musulmane, dont les mœurs, le degré de civilisation, l'aspect, voire même la couleur peuvent différer, mais qui reste si profondément unie sous une même discipline religieuse. C'est par excellence le repaire des traitants et des chasseurs d'esclaves. C'est également le pays d'origine des mahdis et des grands conquérants musulmans qui à toutes les époques de l'histoire se sont précipités vers les pays d'Occident à la tête de hordes innombrables. Depuis un quart de siècle, deux exemples ont prouvé que ce dangereux foyer de fanatisme n'était pas près de s'éteindre. On y a vu s'édifier la puissance du madhi Mohammed- Ahmed, qui pendant quelques années a tenu à sa discrétion tout le pays situé entre le Darfour et la mer Rouge, entre le Bahr-el-Gazal et Assouan. On l'a vu également donner naissance à Rabah, le grand conquérant du centre africain, qui après avoir tracé un sillon sanglant depuis le Nil jusqu'au Niger est venu fonder autour du Tchad un empire dont nos troupes n'eurent raison qu'après les plus rudes combats.

On ne pouvait espérer que les maîtres de TEgypte se désintéresseraient d'un pareil voisinage. Non seulement la sécurité du bas Nil leur faisait une obligation de surveiller et de contenir les bandes musulmanes toujours en mouvement, mais la force des choses les contraignait évidemment à pousser en avant, et à reculer sans cesse les frontières de la civilisation. Le maintien de leur prestige et de leur domination était à ce prix, non seulement en Egypte, mais dans tous les pays musulmans où flottait leur drapeau, depuis Zanzibar jusqu'à l'Afrique occiden-

taie. Un recul dans le Soudan égyptien eût peut-être provoqué une conflagration dangereuse : au contraire, en imposant sur le haut Nil le respect et la crainte du nom britannique, TAngleterrc afl*ermissait son influence dans tout le monde musulman.

Reste enfin un troisième argument qui peut-être est le plus fort de tous, mais dont précisément pour ce motif les Anglais se sont toujours soigneusement abstenus de parler.

A Test du Nil est un grand pays, indéchifl'rable chaos de montagnes, s'élevant parfois jusqu'à 4000 mètres, région de forêts et de pâturages admirablement arrosée, véritable Suisse africaine avec ses grasses vallées surmontées d'inaccessibles sommets. C'est TAbyssinie. Ses frontières sont des plus vagues. Longtemps, les négus, s'appuyant sur les vieilles traditions de leurs peuples, avaient réclamé comme dépendances de leur empire les vastes plaines traversées par les fleuves qui coulaient des hauts plateaux, ce qui eût étendu leur souveraineté depuis le Nil jusqu'à la mer Rouge et l'océan Indien*. Mais, même en restreignant l'Ethiopie aux régions montagneuses du Choa, du Harrar et du Tigré, son importance politique et économique n'en serait pas moins de premier ordre. Il y aurait toujours là un vaste pays salubre, tempéré et fertile, grand comme deux ou trois fois la France, peuplé de sept à huit millions d'hommesdéjà pourvus d'une demi-civilisation, admirable champ d'activité pour les énergies créatrices de la race blanche. De là, les convoitises qu'il n'a jamais cessé d'exciter, depuis que les regards de l'Europe se sont tournés vers l'Afrique. De beaucoup la première en date, la France avait noué des relations d'amitié avec l'Abyssinie. Plus tard survinrent les Anglais, puis les Italiens : aujourd'hui, tout le littoral de la mer Rouge et de l'océan Indien est occupé par ces trois puissances, et l'Abyssinie a perdu tout accès sur la mer.

A l'ouest et au sud, les négus se sont également heurtés

1. Lettre de l'empereur Ménélik aux souverains d'Europe, 10 août

aux Anglais. C'est même dans ces parages que ceux-ci ont le plus activement poussé leurs travaux d'approche, et que se produiront sans doute un jour les événements décisifs. Le fait peut sembler étrange, car de ce côté la forteresse abyssine est difficilement accessible. Du haut d'une falaise à pic de 1000 mètres d'élévation, ses défenseurs dominent la plaine marécageuse du Nil, et depuis l'époque des Pharaons, ce puissant rempart naturelles a protégés contre toutes les attaques. De plus, le débouché naturel de FAbyssinie n'est pas le Nil. En adm ttant que l'on puisse au prix de grosses difficultés créer une voie commerciale entre les hauts plateaux et le point où le Sobat commence à être navigable, on serait encore séparé de la mer par près de 5 000 kilomètres d'une navigation difficile, ou peut-être un jour par 3S00 ou 4000 kilomètres de chemin de fer. Les courants commerciaux suivront toujours la route de Djibouti, plus courte de moitié.

Mais les Anglais avaient un intérêt politique éminent à compléter le blocus de TAbyssinie, en empêchant toute puissance rivale de s'établir le long de sa frontière occidentale. En outre, ils tenaient essentiellement à conserver le contrôle des hautes vallées de TAtbara, du Nil bleu et du Sobat, d'où proviennent les deux tiers des eaux qui fécondent l'Egypte. Déjà leurs ingénieurs étudient le régime du lac Tsana, source du Nil bleu, dans la pensée d'y établir un barrage, destiné, croient-ils, à transformer la face de l'Egypte. Enfin leurs projets de voie ferrée, qu'ils poursuivent avec une inlassable persévérance, leur faisaient une obligation de se ménager l'accès des hauts plateaux éthiopiens.

L'établissement d'un chemin de fer est en effet la condition absolue du maintien de leur suprématie sur le haut Nil, car le fleuve est une voie de communication trop précaire. Entre Assouan et Khartoum, les cataractes exigent six transbordements ; en amont de Khartoum la navigation d'abord facile ne tarde pas à être entravée par des bancs de sable ; plus loin, dans la région des marais, tout

chenal disparaît : on pénètre dans un cloaque sans nom où Téiément liquide se distingue à peine de l'élément solide. Çà et là, d'énormes amoncellements de végétaux, véritables îles flottantes, constituentd'infranchissables barrages contre lesquels la vapeur elle-même est impuissante, témoin l'aventure arrivée il y a vingt ans à Gessi-pacha, un des lieutenants de Gordon qui, pendant trois mois, resta emprisonné avec cinq cents hommes dans ces effroyables parages.

Suppléer le fleuve insuffisant ou inutile par un chemin de fer est donc une nécessité dont le gouvernement britannique s'est rendu compte dès que s'est affirmée sa politique soudanienne. D'Assouan à Khartoum, l'armée anglo-égyptienne s'est avancée pas à pas suivie de près par la voie ferrée. Mais au delà de Khartoum, on reconnut l'impossibilité de prolonger la ligne le long du Nil. Jeter un chemin de fer à travers 600 à 700 kilomètres de marais est un travail qui défie les forces humaines, et pour trouver un sol ferme et stable, force est d'aller le chercher sur le territoire abyssin. Déjà le futur tracé est déterminé. De Khartoum, la voie ferrée suivra la vallée du Nil bleu : à travers les puissants massifs montagneux des pays Gallas, elle se frayera un chemin jusque dans le bassin du lac Rodolphe pour redescendre vers le lac Victoria et se relier au chemin de fer de l'Ouganda.

Ceci n'est certes pas un projet irréalisable. Construire un chemin de fer de 3 000 kilomètres dans un pays difficile sans doute, mais habité par une population ayant déjà quelques rudiments de civilisation, abondamment pourvu d'eau et de toutes sortes de richesses naturelles, n'est pas une entreprise au-dessus des forces d'un peuple qui, en quelques années, a relié le Cap àlaRhodésieparun ruban de fer de 2200 kilomètres. Lorsqu'il sera terminé, la domination anglaise s'étendra d'un bout à l'autre du bassin du Nil. L'Abyssinie elle-même, bloquée de toutes parts, dépossédée des vallées qui lui donnent accès, pénétrée jusqu'au cœur par une voie ferrée exclusivement anglaise, sera pour la Grande-Bretagne une proie assurée.

C'est ainsi que la question d'Egypte est liée de façon indissoluble à la question du Soudan et des lacs et à celle d'Abyssinie. Ce sont les trois éléments d'un même problème dont FAngleterre a préparé la solution à son profit avec une rare habileté. Sans doute, il a pu y avoir de sa part des hésitations, des lenteurs, parfois même des reculs, mais la force des choses devait l'emporter sur les faiblesses humaines, et rien n'a pu prévaloir contre les raisons impérieuses d'ordre physique, économique et politique qui l'attiraient depuis l'embouchure jusqu'aux sources du Nil. Dès que les Anglais prenaient pied en Egypte, il était facile de prévoir qu'ils seraient un jour amenés à revendiquer pour leur sphère d'influence tous les pays traversés par le Nil et ses affluents.

Ce n'est pas tout. Le lac Victoria n'a jamais été le terme des ambitions britanniques. Les Anglais ont voulu en faire le centre de leur empire africain et toute leur politique depuis vingt ans a tendu vers ce but.

On sait la part prépondérante de ce peuple dans le partage de l'Afrique. Tandis qu'il s'ancrait solidement dans les domaines du khédive, à l'autre extrémité de l'Afrique commençait le formidable mouvement d'expansion qui de la médiocre station maritime du Cap allait le porter jusqu'au fond de l'Afrique. Dès 4878, les Anglais avaient atteint le Transvaal: un sanglant désastre les força à lâcher prise, mais les territoires voisins leur ofiraient vers le nord une issue dont ils profitèrent sur l'heure, et l'inondation britannique se répandit avec impétuosité. Sans s'arrêter aux obstacles qui s'opposaient à sa marche, l'Angleterre préféra les tourner : elle se contenta au Transvaal d'un droit de suzeraineté mal défini qui réservait l'avenir en lui ménageant tous les prétextes possibles de reprendre la querelle au moment opportun ; puis, s'élançant en avant, elle s'ouvrit un passage à travers les possessions des Portugais. Elle les écrasa, leur arracha tout ce qui était à sa convenance, et enfin, vers 4890, après 4 000 lieues d'une chevauchée épique, elle arriva sur les bords du Tanganyka, dans cette région des grands lacsqui,

LA QUESTION DU NIL QUlPÎZE AKS DE POLITIQUE 355

donnant à la fois naissance au Nil, au Congo et au Chipé, est la clef de voùto de toute rAfrique.

Là, les hardis aventuriers de la Chartered company que Cccil Rhodes avait poussés en avant, éprouvèrent une déception. L* Allemagne et TEtat du Congo leur barraient la route, mais, à une faible distance du Tangalijka, le pays redevenait britannique, car les Anglais de Zanzibar avaient déjà planté leur drapeau depuis Tocéan indien jusqu'aux lacs et dans toutes les splendides régions environnantes.

C'est alors qu'une idée grandiose se prit à germer au fond de Fâme anglaise. De la Méditerranée aux mers du sud, les couleurs britanniques planaient sur toute la longueur de l'Afrique. Les républiques hollandaises et les possessions du Portugal étaient vouées à une disparition fatale, « car Tavenir n'appartient pas aux races en décadence* »; aucun obstacle sérieux ne s'opposait donc à runification de cet empire immense, et à part Tenclave allemande, toute une moitié dcTAlVique était, en vertu du droit des forts, destinée à relever un jour de la couronne d'Angleterre.

Cet idée d'abord nébuleuse et imprécise ne tarda pas à acquérir de la consistance. Accueillie par la presse, discutée par l'opinion , elle fit peu à peu son chemin dans le monde; puis, un jour, les derniers voiles se déchirèrent brusquement. Le Napoléon du Cap venait de trouver la formule magique qui séduit les imaginations et entraîne les peuples : toute l'Angleterre répéta avec lui ; Du Cap au Caire, l'Afrique doit ôtre anglaise.

Ce n est pas assurément sir Cecil Rhodes qui inventa celte idée ; il ne fut pas davantage Fauteur efficace de son entière réalisation. Son principal mérite fut celui des grands tribuns qui font jailJir lesidées dormantau fond de l'obscure conscience des foules, et donnent un corps aux rêveries populaires. 11 sut trouver une phrase pour synthétiser les aspirations démesurées de la nation; il la lança

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