M. Chamberlain, discours de Leicestcr
à rheure précise où tous les regards étaient tendus vers l'Afrique. De là son prodigieux succès. Elle enleva tous les suffrages ; elle détermina en Angleterre un irrésistible mouvement d'opinion qui fit consentir en hommes et en argent tous les sacrifices nécessaires, tandis que le gouvernement, fort de l'appui unanime de la nation, allait hardiment de l'avant, sans se soucier des obstacles. En quelques années tout le Nil fut conquis, TAbyssinie entamée, les républiques hollandaises asservies, et dans cette étonnante campagne, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, de l'audace peu scrupuleuse des hommes d'Etat, ou de la passion ardente avec laquelle le peuple anglais poursuivit la réalisation de son rêve.
En présence de ces événements, quelle devait être, quelle doit être encore aujourd'hui la politique de l'autre grande puissance africaine : la France?
Il y eut un temps oîi la France fut en Europe le champion des droits des États et de l'équilibre des puissances. Lorsque la maison d'Autriche prétendit englober sous un même sceptre non seulement ses Etats héréditaires, mais l'Allemagne, les Flandres, l'Italie, l'Espagne, le Portugal, sans parler des trois quarts des deux Amériques et des Indes, elle se heurta à notre pays. Toute l'histoire du seizième siècle et une partie de celle du dix-septième sont, faites de la rivalité des empereurs d'Allemagne et des rois de France, les premiers revendiquant la suprématie universelle, les autres défendant leur propre indépendance et la liberté des couronnes.
Il fut donné au dix-neuvième siècle devoir renaître un de ces grands duels qui font Tétonnement de l'histoire. Mais, cette fois-ci, l'arène avait été transportée d'Européen Afrique. Sur ce continent nouvellement ouvert à l'activité des puissances coloniales, l'Angleterre apparut plus dangereuse encore que ne l'avait jadis été en Europe la maison d'Autriche.
Il est bien facile assurément de blâmer notre politique dans le centre et dans l'est de l'Afrique. Tant qu'on se borne à relever des erreurs d'application, la pauvreté des
LA QUESTION DU NIL — QUINZE ANS DE POLITIQUE 3aif \
moyens mis en œuvre, la critique est admissible, mais peut-on affirmer avec la même assurance que la France n'ait pas eu le droit (qu'elle ne Tait pas encore aujourd'hui) de disputer à TAngleterre la souveraineté de toute une moitié de TAfrique, et d'une moitié privilégiée, puisqu'elle renferme presque toutes les régions propres à rétablissement de la race blanche ^ ? S'il est vrai qu un peuple qui ne veut pas déchoir doive lutter pour Texistence, nous devions nous opposer à la dévorante ambition de la Grande-Bretagne, qui non seulement compromettait si gravement nos plus légitimes aspirations, mais menaçait aussi d'édifier en Afrique une puissance sans précédent dans l'histoire, incompatible avec le repos et la sécurité des autres nations coloniales.
Pour résister efficacement aux entreprises anglaises, nous avions non seulement des arguments de droit qui dans les contestations internationales n'ont bien souvent qu'une valeur académique, mais aussi de puissants moyens d'action. Notre influence en Egypte était prépondérante, et pour la ruiner il ne fallut rien moins que notre abdication volontaire. A Zanzibar, les traités nous avaient fait une situation égale à celle des Anglais, mais nous négligeâmes toujours cette excellente base d'opérations jusqu'au jour où les progrès de nos rivaux y rendirent nos privilèges illusoires et inutiles 2. Dans rOuganda, nous eûmes un jour une véritable colonie : le
1. Les régions propres à l'acclimatement de la race blanche sont très rares en Afrique, et on peut les compter facilement. Ce sont, au nord, tout le littoral de la Méditerranée ; — à Test et au centre, le plateau abyssin et celui des grands lacs, qui bien que situés sous les tropiques sont relativement habitables à cause de leur altitude variant entre 1 000 et 2 000 mètres ; — au sud, tous les pays compris entre ks tropiques et le Cap. On voit qu'à Theure actuelle, TAngleterre détient ou menace toutes les régions habitables à Texception de l'Algérie- Tunisie, du Maroc, et d'une petite partie du sud-ouest allemand.
2. On sait que le traité de 1862 entre la France et TAngleterre avait établi à Zanzibar un état de choses qui se rapprochait beaucoup d'un condominium franco-anglais. Par le traité de 1890, la France renoaça à ses avantages et reconnut le protectorat anglais.
génie des Pères Blancs nous avait en quelques années conquis ce royaume, et le prestige du nom français y paraissait indestructible, mais la mère patrie Tignora volontairement, et abandonna sans défense le fruit de nos travaux aux convoitises britanniques. A peine obtînmesnous des Anglais une satisfaction platonique pour le meurtre et la ruine de nos nationaux et de leurs protégés.
Malgré ces trois échecs la situation n'était pas irrémédiablement compromise, car; nous conservions sur les flancs des Anglais, des positions qui, utilisées avec habileté, pouvaient singulièrement gêner leurs projets d accaparement.
Depuis de longues années, TAbyssinie nous était ouverte. Fortement installés à Djibouti, nous avions de ce côté une avance considérable et des avantages matériels et moraux dont il eût été possible de recueillir des fruits abondants. Quant à la rive ouest du Nil, elle était également à notre portée. Par le Bahr-el-Gaza et le bassin du M'Bomou, vierges encore de toute influence européenne, elle se reliait à notre Congo, et rien ne nous empêchait de reculer jusqu'au Soudan égyptien la zone de notre occupation.
Notre ligne de conduite était donc facile à tracer. Elle découlait si clairement des circonstances que tous nos gouvernants s'y rallièrent successivement. Sans doute, tous ne se rendirent pas également compte de l'importance de la partie engagée et des intérêts lointains qu'il importait de défendre dans ces régions reculées, mais il y a, dans les événements, je ne sais quelle force secrète qui, bon gré mal gré, entraîne de façon inexorable les peuples et ceux qui ont mission de les conduire. En France comme en Angleterre, il y avait un trop long passé, des traditions trop profondément établies, pour que Tune des deux acceptât de voir Tautre dominer exclusivement de la Méditerranée aux lacs, et des lacs aux mers du sud. Le choc était inévitable : il se produisit à Fachoda.
L'affaire de Fachoda ne peut donc être comparée aux autres incidents qui de tous côtés ont surgi depuis trente ans entre la France et l'Angleterre. C'est plus qu'une vul-
graire contestation de frontières comme nous eo avons vu si souvent dans TAfrique de TouesL ; ce n'est pas une compétition territoriale, une lutte pour s'assurer un débouché avantageux; ce n*estpas davantage une question purement égyptienne, abyssine ou soudauienne. Dans ce coin perdu des marécages du Nil s'est débattue une grave question de principes. L'Angleterre aura-t-ellc la liberté de soumettre à ses lois toute l'Afrique orientale? Voilà pourquoi restera fameuse la rencontre du sirdar Kitchcner avec le capitaine Marchand ; voilà comment cet événement a pris soudain un caractère de gravité tragique que revêtent rarement les querelles coloniales.
On conçoit maintenant comment se sont enchaînés les événements qui, durant la dernière partie du dix-neuvit>me siècle, ont marqué l'histoire de l'Afrique orientale. Certes, il serait téméraire de croire que ces lointaines perspectives aient apparu dans leur ensemble aux hommes d'Etat, qui, en France comme en Angleterre, engagèrent autrefois la partie dont nous voyons le dénouement. Lorsque loid Beaconsfield mettait la main sur le canal de Suez, lorsque M, Gladstone s'emparait de TEgypte, ils avaient en vue des intérêts immédiats et limités, et ne songeaient guère aux horizons indéfinis qu'ils ouvraient ainsi à leurs pays. De même, lorsque M. le duc Decazes, lors de Tachât des actions du khédive, et M- de Freycinet en 1881 nous laissaient expulser des bords du Nil, ils se pliaient aux nécessités du moment^ cédaient aux exigences de la politique générale, et ne prévoyaient pas les suites de leur inertie. C'est que dans la vie des peuples, comme dans la vie des hommes, les conséquences d'une seule faute sont incalculables, et souvent en pâtissent ceux qui y furent le plus étrangers. On s'en rend compte plus tard lorsque le temps a fui, et que se déroulent logiquement les suites inévitables des choses passées; mais les dés sont jetés et il est impossible
alors de revenir en arrière. L'histoire que nous allons raconter ne démentira pas cette vérité.
A peine les Anglais furent-ils installés en Egypte que leurs colonnes commencèrent à remonter le Nil, mais elles se heurtèrent presque immédiatement à un obstacle formidable.
Dans les steppes brûlants du Soudan, le mahdi Mohammed-Ahmed avait levé l'étendard de la guerre sainte, et de tous les points de ce redoutable foyer du fanatisme musulman, les peuples avaient répondu à son appel. Pendant trois ans, de 4882 à 1883, il marcha de victoire en victoire, et d'affreux désastres comme celui de Shekkan, où l'armée d'Hicks-pacha fut anéantie jusqu'au dernier homme, précipitèrent la retraite des troupes anglo-égyptiennes. En 4 885, tomba Khartoum où se fit tuer l'héroïque Gordon, le dernier défenseur de la civilisation. L'armée de secours du général Wolseley recula jusqu'à Ouady-Halfa, pendant que les hordes des derviches qui ne rencontraient plus nulle part aucune résistance poussaient en avant leur impétueuse inondation. Dans l'est, les places de Kassala, de Géra, de Galabat, tombèrent aux mains des mahdistes ; à l'ouest, le Darfour et le Bahr-el-Gazal furent envahis : tout le pays, depuis Dongola au nord jusqu'à l'Equatoria au sud, depuis le Darfour jusqu'à la mer Rouge, obéit à la volonté du nouveau prophète, chef des croyants.
Aborder de front cette puissance, pendant qu'elle était dans tout l'éclat de sa force et de son prestige, était une entreprise impossible. Les Anglais n'y songèrent pas : ils se replièrent prudemment, se contentant de maintenir à l'écart les bandes derviches et de protéger l'Egypte contre le péril mahdiste, admirable prétexte dont ils surent jouer avec souplesse pour maintenir indéfiniment leur occupation militaire sur les bords du Nil. Ils savaient bien que le temps travaillait pour eux, qu'à l'exemple de tous les empires échafaudés par les conquérants arabes, la domination du mahdi était essentiellement fragile, et que ces météores éblouissants, qui de temps à autre illuminent l'Afrique de leur éclat, ont d'autant moins de
durée que leur apparition a été plus soudaine et leur croissance plus rapide.
Les Anglais n'avaient donc qu'à laisser la puissance mahdiste s'user d'elle-même et tomber en décomposition. Le jour viendrait sûrement où ils pourraient prendre une revanche facile du désastre de Khartoum, mais pendant ce délai forcé qui retardait de plusieurs années leur expansion dans la vallée du Nil, bien des événements pouvaient surgir, capables de contrarier leurs projets. C'était précisément l'époque où toutes les nations de l'Europe se ruaient à Tassant de l'Afrique. A côté des Anglais, les Français, les Allemands, les Italiens, les Belges, sans parler des Ethiopiens étaient sur les rangs aux portes du bassin du Nil. Ce fut l'art consommé des Anglais de savoir déjouer ces ambitions rivales, de les neutraliser les unes par les autres ou même de s'en servir, tout en réservant l'avenir à leur profit particulier. Jamais plan d'ensemble ne fut conduit avec plus de méthode, plus de sûreté et plus de bonheur.
Le premier acte se déroula dans l'Ouganda, l'Ounyoro, et l'Equatoria, c'est-à-dire dans les premiers pays que traverse le Nil au sortir du lac Victoria. De ce côté, les Anglais avaient à lutter contre deux compétiteurs : les Allemands et les Français. On sait l'ardeur avec laquelle l'Allemagne s'était jetée vers 1885 dans la politique coloniale. Dans les Etats du sultan de Zanzibar, elle avait su se tailler aux dépens des Anglais un domaine immense qu'elle auraitvoulu étendre tout autour du lac Victoria. Son traité de 1887 avec l'Angleterre lui avait donné un commencement de satisfaction, et une circonstance fort imprévue avait fait luire àses yeuxlesplus riches espérances. En Equatoria gouvernait un Allemand, Emin-pacha, maître absolu de ce pays qu'il occupait nominalement au nom du khédive. Séparé du reste du monde par le soulèvement mahdiste, Emin avait fait tète à l'orage, rejeté au loin les envahisseurs, et il vivait en paix dans ses Etats, prêt à s'entendre avec le plus offrant. On connaît l'étonnante comédie qui se déroula à cette occasion au fond de l'Afri-
que. Anglais et Allemands, pris d'un beau zèle humanitaire, proclamèrent à Tenvi que la délivrance d'Emin était le plus sacré des devoirs, et, des deux côtés, de grandes expéditions s'armèrent pour aller sauver le glorieux soldat de la civilisation. Dans cette course au clocher les Anglais arrivèrent bons premiers, et Stanley, sui^issant brusquement des forêts du Congo, brûla la politesse au D*" Peters qui se traînait péniblement dans les déserts de Test africain. De gré ou deforce, on ne le sut jamais très clairement, Stanley enleva Emin. Privée de son défenseur, TEquatoria retomba dans Fanarchie et fut abandonnée à l'invasion mahdiste. Les Allemands déçus durent se replier, et le traité de 1890 consacra leur renonciation aux provinces nilotiques du centre africain * . Désormais les Anglais n'avaient plus rien à craindre de leurs dangereux compé* titeurs.
Cependant, un dernier obstacle subsistait, qui dans ces mêmes régions pouvait entraver leur action : c'étaient les établissements religieux que les Pères Blancs entretenaient dans l'Ouganda. Sous la vigoureuse impulsion du cardinal Lavigerie, nos missionnaires avaient fait merveille. Ils avaient su se concilier les bonnes grâces du roi Mouanga, et trente à quarante mille chrétiens se pressaient autour d'eux. De toutes parts s'étaient élevés des centres de civilisation ; quelques années avaient suffi pour transformer ce pays inorganisé et y implanter fortement l'influence française. Les Anglais s'en émurent. Ils prirent en main la cause de quelques missions protestantes, que les progrès des religieux français avaient réduites à l'impuissance, provoquèrent des querelles de religion, et à la faveur des troubles ainsi suscités, envahirent brusquement le territoire convoité. A la tête d'une force militaire considérable, le capitaine Luggard, de la Compagnie anglaise de l'est africain (Ibea), pénétra jusqu'à Mengo, résidence du roi
1. Sur la rivalité anglo-allemande dans l'est africain, et l'affaire d'Emin-pacha, consulter notre ouvrage : la Conquête de l'Afrique, Perrin, 1900.
Mouanga, et lui imposa un traitd de protectorat ; puis se retournant contre les catholiques, il les attaqua sous un prétexte futile, et les refoula dans une g^rande île du lac Victoria* Là, s'était réfugit^e autour durci el des missionnaires français une foule considérable d'hommes, de femmes et d*enfants. Contre cette population inoffensive et sans défense, le capitaine Luggard pointa ses canons et ses mitrailleuses. Il en extermina une grande partie, puis continuant son œuvre de destruction, il lâcha la bride à SCS troupes et h ses partisans qui brûlèrent tous les villages el les stations des Pères Blancs, leurs églises et leurs cultures. Anéantir les catholiques, c'était ruiner Tinlluence française en Ouganda. Le capitaine Luggard ne l'ignorait pas, et il prit soin de parfaire son œuvre. Apres son passage, il ne resta rien de rédifice laborieusement construit par nos nationaux (i891).
Cette fois-ci, les Anglais étaient bien les seuls maîtres du haut NiL Sans perdre un instant, ils procédèrent à Tanncxionetà rorganisation de leur conquête. Le gouvernement de M. Gladstone, qui hésitait a agirpar crainte des lourdes charges financières qui en résulteraient, dut céder sous la pression de Topinion qui se manifesta à Londres avec une singulière vivacité, et sir Gerald Porter, consul général ?i Zanzibar, fut nommé commissaire extraordinaire en Ouganda. En même temps, les Anglais, poursuivant leur marche en avant, s'établirent dans TOunyoro et pénétrèrent dans TEquatoria dont ils occupèrent la capitale Ouadelaï (1892-1894).
En quatre ans, TAngleterre avait donc surmonté tous les obstacles d'ordre diptomatique ou militaire qui s'opposaient a son expansion. Sa position sur le haut Nil et sur tout le plaleau compris entre le lac Âlbcrt-Nyanza et le lac Victoria, était l'une des plus fortes qu'une puissance européenne eût encore conquise en Afrique. Maîtresse des sources du Nil et de son embouchure, elle pouvait désormais, en toute liberté (rcspril, suivrc,ou mieux diriger les événements qui allaient un jour raetireà ^a discrétion l'empire du mahdi et toute la vallée moyenne du grand fleuve.
La partie était délicate, et demandait beaucoup de savoirfaire et de vigilance, car des deux côtés de la zone intermédiaire, les nations voisines, mises en éveil par les progrès ininterrompus de la gigantesque expansion britannique, précipitaient leurs mouvements. Sur la rive gauche, les Français et les Belges n'étaient plus loin ; sur la rive droite, la question d'Ethiopie restait pleine d'obscurité. Outre les dangers qui pouvaient résulter du voisinage immédiat d'un peuple remuant et belliqueux, les Anglais redoutaient par-dessus tout de voir s'implanter sur les hauts plateaux abyssins une influence rivale de la leur. Ils n'admettaient pas que ce poste avancé qui dominait la vallée du Nil ne fît pas entre leurs mains, et que le joyau de l'Afrique orientale dépendît d'une tierce puissance.
Or, depuis de longues années, la France avait en Abyssinie une situation prépondérante, d'oii un péril sérieux pour l'avenir de la politique anglaise. Dès 1843, en effet, M. Rochet d'Héricourt, vice-consul de France à Massaouah, avait passé avec Sahlé-Salassi, roi du Choa, un traité d'amitié et de commerce, aux termes duquel son pays était ouvert à nos nationaux. Il ne fut malheureusement donné aucune suite à cet acte, et cène fut que vingt ans plus tard que nous songeâmes à manifester notre présence sur les bords de la mer Rouge. En 4857, sur les instances de M. Lambert, notre consul à Aden, une escadre commandée par l'amiral Méquet parut dans le détroit de Bab-el- Mandeb. L'assassinat de M. Lambert, qui périt sur la côte Somali, victime des pirates arabes, hâta les événements, et en 1862, une convention, conclue avec le sultan de Tadjourah, nous céda en toute propriété la ville d'Obock avec le territoire environnant, moyennant la somme de 50000 francs. D'autres tentatives d'établissement furent faites vers la même époque, dans la baie d'Adulis, près de Massaouah, et à Check-Saïd, sur le littoral asiatique, mais ces essais furent négligés, et Ton ferma volontai-
rement les yeux en France, lorsque les Italiens et les Turcs vinrent plus tard s'y installer à notre place. Obock lui-même resta complètement oublié.
Cependant la création dans ces parages d'une base d'opérations solide, avait pour nous un double intérêt. Il nous donnait un point d'appui efficace sur le détroit de Bab-el- Mandeb, devenu depuis l'ouverture du canal de Suez la grande voie de communication de l'Europe avec l'Extrême- Orient, dont les Anglais étaient jusque-là les maîtres absolus. En même temps, nous acquérions sur l'Abyssinie une porte d'entrée, d'où s'ouvrait vers l'intérieur une voie de pénétration de beaucoup la plus courte et la plus facile. Si ces avantages évidents avaient échappé à la perspicacité de nos hommes d'Etat, ils avaient vivement frappé nos voisins d'Aden, qui témoignèrent un vif déplaisir de notre arrivée sur les lieux. A peine eurent-ils soupçonné en 1857 le motif des croisières de Tamiral Méquet, qu'ils se hâtèrent de mettre la main sur l'île Périm (18S8) ainsi que sur les îles Mouscha, qui commandent l'entrée du golfe de Tadjourah. Quelques années après, profitant de notre persistante inaction, ils annexèrent la majeure partie de la côte africaine, en face d'Aden, avec l'importante ville de Zeilah, et enfin^ en 1876, ils occupèrent les îles Sokotra au débouché de la mer Rouge sur l'océan Indien. Resserrée dans un étroit périmètre par les progrès de ses voisins, notre colonie d'Obock végétait misérablement, et bien que la proximité du marché abyssin eût séduit quelques commerçants aventureux, l'incurie des pouvoirs publics subsistait tout entière ^.
Pour triompher de l'indifférence de la métropole il fallut
1. A des demandes de concession formulées par quelques colons entreprenants, le gouvernement répondait en faisant insérer au Journal officiel du 25 décembre 4880, la note suivante qui donne une singulière idée des habitudes de notre administration coloniale : c Le traité du 11 mars 1862 portant cession d'Obock à la France ne contient aucune indication sur le périmètre de notre possession, et de plus nous n'avons rien fait jusqu'ici pour assurer notre souveraineté sur cette contrée. Il serait donc impossible d'indiquer le sol susceptible d'être cédé et encore moins de le délimiter. Dans ces conditions le
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qu'en 1883, lors de notre conflit avec la Chine, les Anglais nous fermassent le port d'Aden. On s'aperçut tout à coup que nos vaisseaux entre la France et la Chine ne rencontraient sur leur route aucun point de ravitaillement, où ils pussent prendre du charbon. On se hâta alors de faire à Obock quelques travaux d'aménagement, et on y envoya un commandant de cercle, M. Lagarde. Vingt ans après^ M. Lagarde exerçait toujours les mêmes fonctions, auxquelles il avait joint celles de ministre résident près le négus, rare exemple de stabilité administrative, qui, pour la prospérité de notre colonie et raffermissement de notre influence en Abyssinie, aurait pu avoir les plus féconds résultats.
A peine arrivé à Obock, M. Lagarde s'occupa de reconnaître son domaine ; il signa quelques traités de délimitation avec les petits chefs indigènes des environs^ ce qui, sur la carte, donna à notre colonie une consistance satisfaisante. Il en fut aussitôt récompensé par les galons de gouverneur, et le parlement, pris d'un beau zèle, vota une annuité de 450 000 francs en faveur de la ville naissante. On en profita pour créer immédiatement seize postes de fonctionnaires ; on construisit un palais pour le gouverneur et des maisons pour les bureaux; on installa un hôpital, une machine à distiller Teau de mer et une machine à glace. Quant au port, on l'oublia complètement, si bien que les navires ancrés sur rade en étaient réduits à mettre quarante-huit heures pour charger 60 tonnes de charbon. Aussi le commerce resta-t-il nul, et tous les armateurs, y compris les Messageries maritimes, s'empressèrent de déserter ce rivage inhospitalier pour retourner à Aden. Pendant ce temps le port anglais tout voisin de Zeilah,
département de la marine ne saurait faire de concessions. U ne peut que laisser aux personnes qui tenteraient de fonder un établissement à Obock toute la responsabilité du choix de remplacement à occuper par elles, sous la réserve que cette occupation, essentiellement précaire et révocable, devra cesser à la première réquisition. » (Cité par Ch. Michel, Vers Fachoda. ) On en était là dix-huit ans après la prise de possession de ce poste de capitale importance.
OÙ résidait un seul fonctionnaire britannique, le lieutenant Welsch, encaissait annuellement de 600 000 h 700 000 francs de droits de douane ^
Sur ces entrefaites, le gouvernement désireux de savoir où passaient ses subventions, envoya à Obock un ingénieur colonial, M. Vésin-Larue, chargé d'examiner les choses sur place. Son rapport fut navrant. Non seulement il constata que les travaux effectuésjusque-là ne servaient àrien, et qu'il faudrait dépenser au moins 14 ou 15 millions pour obtenir un résultat appréciable, mais il ajouta que la situation d'Obock était déplorable au point de vue commercial et maritime. Par contre, sur la côte sud du golfe de Tadjourah existait une excellente rade, véritable port naturel, où de temps immémorial aboutissaient les caravanes venues de l'intérieur. Le choix d'Obock avait donc été une erreur, et il fallait sans tarder transporter notre établissement à Djibouti : c'était le nom de la rade en question.
Cette vérité était si évidente que, dès 1887, l'initiative privée avait pris les devants : plusieurs négociants avaient installé leurs comptoirs à Djibouti, et une véritable petite ville s'était élevée comme par enchantement, qui faisait déjà une concurrence sérieuse à Zeilah. Les Anglais s'en étaient émus et nous avaient même contesté le droit de nous établir si près d'eux : il fallut négocier. Le traité du 2 février 1888 nous concéda Djibouti, avec une banlieue de 25 kilomètres, moyennant l'abandon de Dongaretta, autre point de la côte Somali situé au delà de Zeilah, que nous occupions depuis fort longtemps, mais dont nous n'avions jamais rien fait. La même convention nous reconnaissait les îles Mouscha et Rab, situées dans le golfe de Tadjourah, Enfin elle renfermait des stipulations intéressantes, sur lesquelles nous aurons à revenir, relatives au sort futur du Harrar.
La situation diplomatique ainsi réglée, rien ne s'opposait plus à ce qu'une vive impulsion fût donnée au développement de Djibouti. Ce n'est cependant qu'en octobre 1895 que le gouverneur se décida à abandonner sa grasse
i. Ch. Michel, op, cit.
sinécure d'Obock, véritable ville morte où ne subsistaient plus que quelques bureaux perdus au milieu des sables ^ Quant à nos relations avec l'Ethiopie, elles subissaient naturellement le contre-coup de cette politique paresseuse et imprévoyante. Au lieu de profiter des avantages que nous conférait Tancienneté de nos liens avec ce pays et les stipulations du traité de 1843, nous négligeâmes complètement d'y fortifier notre influence matérielle et morale, et entre le négus et notre représentant, tout se borna pendant longtemps à un échange de banales politesses. Cependant, Tavènement de Ménélik, en 1890, avait été pour nous une chance inespérée. Ce prince intelligent et plein de prudence avait compris que son royaume, entouré de tous côtés par des voisins dangereux, avait un intérêt capital à conserver Tamitié de la France, et de tout temps il avait recherché, voire même provoqué les occasions de se rapprocher de nous ^. Peut-être même
1. Ceci n'empêchait pas Obock de toucher régulièrement sasubyention annuelle de 450 000 francs. Comme on ne trouvait pas à l'employer à Obock^ l'administration thésaurisait, si bien que l'inspection des colonies ne fut pas médiocrement surprise, en 1897, de découvrir, soigneusement inutilisée, une réserve de 1 million et demi dont personne ne soupçonnait l'existence. Pendant ce temps, Djibouti végétait avec une maigre subvention de 100000 francs.
2. Dès 1880, alors qu'il était simple roi du Ghoa, Ménélik avait cherché à entrer en relation avec notre pays, témoin la lettre suivante qu'il écrivit alors à M. Gambetta:
« Ménélik II, par la grâce de Dieu, roi du Ghoa, à M. Léon Gambetta, président de la chambre des députés, l''^ novembre 1880.
« Comment allez-vous ? Nous, par la grâce du Tout-Puissant, allons très bien, et toutes nos armées aussi. Après vous avoir prié d'accepter nos meilleurs souhaits pour votre santé et votre prospérité, nous écrivons : Les bruits qui nous arrivent d'Europe vous ont fait connaître à nous, comme étant tout dévoué à votre pays ; toute notre sympathie est acquise aux hommes qui se dévouent pour leur patrie, et c'est ce qui nous fait vous offrir et vous prier d'accepter notre considération et notre amitié.
« Par la même occasion nous écrivons à M. le président de la République. Nous demandons beaucoup et nous espérons aussi beaucoup de cette grande nation française qui la première a apporté chez nous les idées de civilisation. Nous vous savons le défenseur et le protec-
aurait-il été possible de négocier une actioa commnne avec la Russie qui, certain jour, avait paru avoir quelque velléité d'exercer sur T Abyssinie une sorte de protectorat religieux. Tous ces éléments de succès, qu'une diplomatie avisée aurait dû recueillir avec soin, furent dédaignés^ parfois même rejetés brutalement *. En 1894, on fit mieux encore. Le 9 mars de cette année, Ménélik, cédant aux conseils de son entourage européen, avait donné à M. I!g, ingénieur suisse, son ministre et son homme de confiance^ la concession d'un chemin de fer de Djibouti au Nil blanc par le Harrar, Entotto, et le Katîa, M. Ilg repassa bientôt la concession à une société française. C'était poumons un succès considérable et Tavenir assuré. Non seulement Djibouti était appelé à devenir le principal port de la mer Rouge et le grand entrepôt du commerce abyssin, mais nous obtenions d'embléedans l'empire une prépondérance
teur des opprimas, et en nous adressant à vous, nous avons la ferme conviction que vous ferez quelque chose en faveur de notre peuple, pour lequel nous demandons que les biens de la civilisation arrivent lilïrement ; ce qui ne se produira pas tant que nous serons a. la disposiUon des puissances qui ont intérêt à nous maixttenir dans la plus grande ignorance des choses de FEurope-
f Nous faisons donc des vœux pour que vous fassiez bon accueil k notre supplique, et que Dieu vous inspire en faveur de notre royaume qui a aujourd'hui besoin, nous le craignons, de tout concours généreux .
«Nous prenons la liberté de vous adresser par nos envoyés de confiance, en témoignage de notre profonde amitié pour vous :
* i* Le diplôme et la croix de grand cordon de notre ordre « Honneur et Amitié n;
fl E«> Un manteau de guerre, décoration des grands dignitaires de rÉtat;
H 3û Un bouclier, deux lances, deux manchias ou Terres à boire. En dehors des signes distinctifs que peuvent avoir ces objets, ils ont 'jncore le faible mérite d'être le travail d*une population inconnue h r Europe,
*■' Nous prions Dieu qu'il vous accorde tous ses bienfaits. »
1. Notammeat lors de l'incident du cosaque AtcbinofT, qui, débarqué sur notre territoire avec une mission moitié religieuse moitié militaire, fut traité en ennemi, bombardé et expulsé, sans même que Ton eût cherché à s'entendre avec lui [1890].
politique et économique incontestable. Or, ce ne fut que trois ans après l'acte de concession, en janvier 1897, que notre administration coloniale, sans le concours et Tassentiment de laquelle la société ne pouvait exercer son privilège, daignât s'occuper de la question. M. Lagarde s'en fut alors à Addis-Abeba, et obtint sans peine de l'empereur la signature de deux conventions. La première délimitait les territoires français et éthiopien et fixait la frontière commune à 90 kilomètres de Djibouti ; Tautre portait ratification de Tacte de concession du chemin de fer et arrêtait les conditions de l'exploitation. Plusieurs mois s'écoulèrent encore avant l'ouverture des travaux, et ce n'est qu'à la fin de 1902 que la voie ferrée atteignit Harrar après mille péripéties que nous aurons à raconter. Il n'est pas douteux qu'avec un peu de prévoyance et fl'habileté, ces résultats auraient pu être obtenus quatre ou cinq ans plus tôt^ ce qui aurait certainement modifié le cours des événements lors de notre apparition sur le haut Nil en 1898.
Cependant, malgré la faiblesse de notre politique, notre seule présence sur les bords de la mer Rouge inquiétait sérieusement les Anglais, car ils comprenaient que leur situation en Abyssinic était à la discrétion d'un gouverneur de Djibouti hardi et habile. Entrer en lutte ouverte avec nous pouvait être gros de conséquences, et, d'autre part, TAbyssinie n'était pas une proie qu'on pût enlever facilement de vive force. Mieux valait temporiser et laisser mûrir le fruit avant de le cueillir, se bornant à maintenir à l'écart les amateurs étrangers. C'est ce que les Anglais firent pendant quinze ans avec une patience et une dextérité qu'il faut bien admirer comme un chef-d'œuvre de l'art. A cette occasion va entrer en scène un quatrième personnage : nous voulons parler de l'Italie.
Depuis d869, le pavillon italien avait pris position sur la mer Rouge, par suite de l'achat de la baie d'Assab, où la compagnie Rubattino avait voulu établir un dépôt de charbon.
Lorsqu'en 1882, rilalie, évincée de Tunis, chercha partout des compensations, elle songea naturellement h ce point perdu du Soudan égyptien, la seule terre extraeuropéenne où elle exerçât des droits de souveraineté, et le gouvernement racheta ses établissements à la compagnie. De là à Massaouah, la distance n'était pas lon^çue^ mais elle ne pouvait ôlre franchie sans l'assentiment de TAngleterre. Massaouah était un port important qui jadis avait fait partie du domaine égyptien ; il commandait l'entrée de la baie d'Adulis sur laquelle nous avions renoncé à faire valoir nos droits, mais dont les Anglais connaissaient bien la valeur stratégique et commerciale : c'est là en effet qu'ils avaient établi leur base d'opéralions lors de leur fameuse expédition de 1868 contre le négus Théodoros. L'Angleterre hésita, puis finalement donna son assentiment, car outre les motifs d'ordre général f[Lii lui conseillaient de se ménager dans la Méditerranée l'amitic d'une nation maritime jeune et ambitieuse, étroitement unie à deux grandes cours du continent, et disposant déjà d'une force navale considérable, elle pensa que l'intervention sur l'échiquier africain d'un partenaire docile pouvait lui être profitable : en quoi, l'expérience lui donna pleinement raison.
C'était en effet pour l'Angleterre un premier avantage que de nous voir abandonner au profit des nouveaux venus nos droits anciens sur la baie d'Adulis. De plus « Icfn Anglais n'étaient pas fâchés qu'un collaborateur zélé et soumis la délivrât du souci d'occuper Massaouah, et de compléter au sud de Souakim le système militaire qui interdisait aux mahdistes Taccès du littoral de la mer liouge, d'où pouvaient leur arriver des armes et des munitions. Kassala venait d'être pris par les derviches (1885) ; il fallait donc les surveiller sur la côte voisine, et les Anglais trouvèrent avantageux de confier ce rôle àTItalie, sans qu'il leur en coûtât un schelling * ». Enfin rien ne pouvait mieux convenir à l'Angleterre, que de donner aux