‹ France et AngleterreChapitre 68 sur 100 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

faire consacrer par TAnglelerre. Elle s'y prêta de bonne grâce, et par deux conventions en date des 24 mars et 15 avril 1891, complétées plus lard par le protocole du 5 mai 1894, elle reconnut à Tltalie une zone d'influence considérable, qui partait de Ras-Kasar, sur la mer Rouge, et traversait le Sennaar en diagonale pour aboutir au Nil bleu, à son intersection avec le 3S* degré de longitude ouest de Greenwich. De ce point, la frontière allait à peu près en ligne droite rejoindre les sources de la rivière Djouba, et suivait ensuite le cours de ce fleuve, puis la côte, jusqu'au cap Guardafui. Ainsi l'Angleterre cédait à l'Italie, outre une partie du domaine égyptien, presque toute l'Abyssinie proprement dite, y compris le Tigré, le Choa et le Harrar. Elle se réservait toute la vallée du Nil, et les pentes occidentales du plateau éthiopien avec la région du lac Rodolphe.

Rien n'est plus instructif que l'étude attentive de ces textes, où, sous des apparences d'extraordinaire générosité, on voit à chaque ligne percer les secrètes pensées du cabinet britannique.

Remarquons d'abord que les conventions de 1891 venaient à une époque oîi les Italiens, malgré cinq années d'efiforts et vingt mille hommes en ligne, n'avaient encore pu s'étendre au-delà de la portée de leurs canons de Massaouah. Toute tentative pour s'élever le long des contreforts abyssins avait abouti à de sanglants échecs, et Ménélik ne paraissait pas d'humeur à laisser le champ libre aux envahisseurs K Les Anglais connaissaient trop bien le pays pour croire un instant que la puissance militaire de l'Italie pourrait venir à bout de l'Abyssinie.

1. Dès le mois de septembre 1890, Ménélik avait écrit au roi Humbert, pour l'informer qu'il ne reconnaissait pas l'interprétation italienne du traité d'Oucciali, et qu'il n'avait jamais entendu aliéner quoi que ce fût de son indépendance. En outre, à peine furent connues les conventions anglo-italiennes, qu'il protesta par une lettre-circulaire adressée à tous les gouvernements d'Europe, dans laquelle il revendiquait les frontières historiques de TEthiopie qui devait s'étendre, disait-il, jusqu'au Nil blanc.

Cet immense chaos de montagnes habité par un peuple ardent et guerrier n'est pas à la merci d'un coup de force heureux : eux-mêmes en avaient fait Texpérience en 1868. L'Abyssinie ne sera pas au premier qui aura pu conduire un raid victorieux dans l'intérieur, mais à celui qui, gardant les issues, vivant en paix avec ses voisins, poussant des chemins de fer jusqu'au cœur du pays, saura y introduire pacifiquement sa prépondérance commerciale et^ comme conséquence, son influence politique. Laisser ritalie aux prises avec Ménélik ne faisait pas courir aux Anglais de dangers sérieux : en revanche la combinaison avait l'avantage de les débarrasser de compétiteurs gênants. Le seul péril eût été que l'Italie, s'enfonçant droit à l'ouest, et contournant la forteresse abyssine, parût dans le voisinage du Nil. Mais de ce côté, les Anglais avaient pris leurs précautions. La frontière arrêtée en 1891 maintenait les Italiens à 200 kilomètres du fleuve et les excluait du règlement futur de la question du haut Nil.

Sans doute l'article 2 du protocole du 15 avril leur donnait le droit d'occuper Kassala, mais l'Angleterre avait pris soin de spécifier que cette occupation serait provisoire. Elle leur laissait toute liberté d'expulser les mahdistes de cette place importante, à condition de rester elle-même le seul bénéficiaire de l'entreprise. Aussi les Anglais affirmaient-ils hautement les droits de l'Egypte sur Kassala, tandis qu'ils abandonnaient généreusement à leurs alliés le Sennaar et d'autres parties de l'héritage des khédives ^.

1. Article 2 du protocole du 15 avril 1891 : « Le gouvernement italien aura la faculté, au cas où il serait obligé de le faire pour les besoins de sa situation militaire, d'occuper Kassala, et la contrée attenante jusqu'à i'Âtbara...

a ...Il est cependant convenu entre les deux gouvernements que toute occupation militaire temporaire du territoire additionnel spécifié dans cet article n'abrogera pas les droits du gouvernement égyptien sur ledit territoire ; ces droits demeureront seulement en suspens, jusqu'à ce que le gouvernement égyptien soit en mesure [de réoccuper le territoire en question, et d'y maintenir l'ordre et la tranquillité. » — Par un autre article, les Italiens s'engageaient à ne faire nulle part de grands travaux d'irrigation aux dépens des affluents du Nil, ce

Ces conventions extraordinaires furent soigneusement tenues secrètes pendant trois ans. A peine furent- elles publiées au milieu de 1894, qu'elles soulevèrent de notre part de vives protestations. L'accord anglo-italien était si évidemment machiné contre nous que personne ne prit le change en France, et notre cabinet refusa de reconnaître ce partage anticipé d'un empire indépendant, qui nous eût bloqués dans Djibouti, et ruiné toutes nos espérances d'avenir. M. Hanotaux, alors ministre des affaires étrangères, fit observer à Londres que l'attitude de l'Angleterre était manifestement incompatible avec les engagements qu'elle avait signés en 1888 pour garantir l'intégrité du Harrar et l'indépendance de l'Ethiopie ^. Sans doute, le gouvernement britannique pouvait répondre « qu'il n'avait cherché ni à annexer le Harrar, ni à le placer sous son protectorat, puisqu'il l'avait justement reconnu à l'Italie. Il pouvait même ajouter que, s'il n'avait pas renoncé au droit de s'opposer à l'immixtion d'une autre puissance dans le Harrar, il n'avait pas non plus renoncé au droit de ne pas s'y opposer ; qu'enfin, l'arrangement franco-anglais n'avait pas prévu le cas oiî, sans violer la convention, une des puissances signataires aiderait une troisième puissance à faire ce qu'elle-même s'était interdit^. » Mais tout cela était terriblement subtil, et derrière la phraséologie

qui prouve une fois de plus la préoccupation constante des Anglais de rester les seuls maîtres de tout le cours du fleuve.

i. Traité franco-anglais du 2 février 1888 portant délimitation de notre colonie de Djibouti et de la Somali britannique. Les articles 3 et 4 sont ainsi conçus :

€ Art. 3. Les deux gouvernements s'interdisent d'exercer aucune action ou intervention, le gouvernement de la République à l'est de la ligne ci-dessus, le gouvernement de Sa Majesté Britannique à l'ouest de la même ligne.

€ Art. 4. Les deux gouvernements s'engagent à ne pas chercher à annexer le Harrar ou à le placer sous leur protectorat. En prenant cet engagement, les deux gouvernements ne renoncent pas au droit de s'opposer à ce que toute autre puissance acquière ou s'arroge des droits quelconques sur le Harrar. »

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