Séance du 28 février
de s'engager immédiatement dans cette voie, « car l'accès du Nil par le sud était le seul moyen devant un jour permettre de trancher conformément à nos inlériits la question d'Egypte * ».
Quant au gouvernement, il n'est pas douteux qu'il ait eu également l'intuition de la politique à suivre, et qu'il ait alors conçu un plan d'action pour Toccupalion effective du haut Nil. Sans doute, il n'entra dans les idées de personne de créer dans le Soudan égyptien un établissement militaire considérable, et de réunir sur le luiut Nil une armée franco-abyssine capable de tenir en échec les forces considérables que l'Angleterre avait toute facilité d'amener rapidement par la voie du lleuve. Jamais on ne prévit qu'on pût être amené à quitter le terrain diplomatique, et comme le disait M. Deloncle, le seut but poursuivi était de nous créer une situation de fait, d'où nous pourrions tirer des arguments décisifs lors des négociations futures. Mais il était clair également^ qu'aux portes mêmes d'un vieux pays civilisé, TEgypte, où l'Angleterre disposait de moyens d'action inépuisables, cette situation de fait ne pouvait résulter des mêmes éléments qu'au Tchad ou au Congo. Dans ces solitudes reculées, quelques noirs conduits par un officier suffisaient à consacrer le droit du premier occupant. Sur le Nil, les exigences de l'occupation effective devaient être plus sérieuses, et pour être en mesure d'opposer aux argumcMits de droit et de fait des Anglais, des arguments égaux, sinon supérieurs, il fallait en temps utile les mettre en présence d'un état de choses établi et fonctionnant normalement, d'une organisation politique et militaire complète. Alors seulement pourrait s'engager de puissance à puissance une véritable négociation.
Telle fut certainement la pensée des ministres d'abord -, Si, dans leurs manifestations oratoires, ils firent preuve de
i. Bulletin de l'Afrique française, février i895.
2. Cabinet Dupuy (mai i894-janvier 1895) avec MM. Ranotaux et Delcassé aux affaires étrangères et aux colonies. — Cabinet Ribot (janviernoyembre 1895) avec MM. Hanotaux et Chau temps aux affaires étran-
la plus extrême réserve *, ils n'en prirent pas moins sur place des mesures significatives. C'est ainsi qu'en septembre 1894, M. Liotard fut nommé commissaire du gouvernement dans le Haut-Oubangui, et reçut de M. Delcassé, alors sous-secrétaire d'Etat aux colonies, des instructions lui prescrivant d'étendre jusqu'au Nil notre sphère d'influence^. En Abyssinie on envoya en môme temps le lieutenant de vaisseau Mizon, avec l'ordre de préparer un voyage de reconnaissance vers le haut NiL De son côté, le gouverneur de Djibouti, M. Lagarde, très soucieux d'écarter toute influence rivale de la sienne, se hâta d'expédier dans le même but le capitaine Clochette ^. Ainsi, dès
gères et aux colonies. — Cabinet Bourgeois (novembre i895-aTril 1896 ) avec MM. Berthelot et Guieysse aux affaires étrangères et aux colonies. M. André Lebon, qui fut pendant deux ans, de 1896 à 1898, ministre des colonies dans le cabinet Méline, expose de la manière suivante les vues politiques de ses prédécesseurs au pouvoir : « On ne voulait pas que, maîtresse de fait en Egypte, de droit et de fait au Gap, l'Angleterre s'emparât de la totalité de la vallée du Nil : on s'était avisé qu'en prenant pied sur le cours moyen du grand fleuve africain, la France serait peut-être mieux à même de contrôler quelque jour la politique du delta, qui laisse l'Europe si fâcheusement indifférente. On se disait qu'en vue des grandes liquidations et des grands partages d'un avenir plus ou moins proche, il n'était pas inutile de s'assurer de quelques objets d'échanges, voire de quelques possessions supplémentaires. » (Lebon, Politique de la France en Afrique, p. 5.)
1. Voir notamment le discours de M. Hanotaux au sénat, le 5 avril
2. « C'est moi qui ai envoyé M. Liotard dans l'arrière-Oubangui en lui désignant le Nil comme terme de sa mission. » ( Lettre de M. Delcassé, ministre des affaires étrangères, au baron de Gourcel, ambassadeur de France à Londres, 4 octobre 1898.)
3. Voir Michel, Vers Fachoda, p. 12. Après diverses péripéties sur lesquelles nous aurons à revenir, les missions Mizon et Clochette comme celles du prince Henri d'Orléans et de M. Bonvalot n'eurent pas lieu, échouèrent, ou finirent par se fondre en une mission unique commandée par M. de Bonchamps. La mission Bonchamps avait reçu à son départ des instructions aussi formelles que possible du gouverneur de Djibouti, porte-parole du gouvernement : « Il y aura lieu, disaient ces instructions, d'établir, sur la rive droite du Nil, une forteresse éthiopienne qu'une partie de la mission Clochette pourrait provisoirement garder, tandis que vous édifierez une forteresse fran-
LA QUESTION DD NIL — FACHODA 39i
1894, se découvraient les desseins du gouvernement, desseins très vagues quant à leurs moyens d'exécution, mais très précis quant à leur but définitif: gagner le haut Nil, et s'y établir fortement en le reliant par une double ligne de communication, d'une part à nos postes de rOubangui par le Bahr-el-Gazal, de l'autre à Djibouti, à travers l'Abyssinie.
L'exécution de ce plan nous a quatre ans après menés à Fachoda, c'est-à-dire à un échec retentissant et à la faillite de notre politique égyptienne. On a donc beau jeu à soutenir qu'il était impraticable, et que les événements de 1898 sont la conséquence logique d'une entreprise malsaine. Nous ne croyons pas qu'il faille prononcer aussi vite une condamnation sans appel, et la responsabilité de l'incident de Fachoda nous semble incomber beaucoup moins à ceux qui, en 1894, ont conçu Tidée première d'un mouvement sur le haut Nil, qu'à ceux qui, de 1894 à 1898, l'ont préparé et dirigé.
En fait, la conception de 1894 se défendait d'elle-môme, et l'histoire des quatre années suivantes prouve qu'elle ne se heurtait à aucun obstacle invincible.
Le succès, en effet, était subordonné à trois conditions ; 1* Il fallait gagner de vitesse les Anglais, et prendre sur eux une avance suffisante pour pacifier le pays, l'organiser, et y créer une situation de fait avant l'arrivée de leurs têtes de colonne.
2"" Il fallait amener sur place une force militaire capable d'occuper effectivement le pays, plusieurs centaines d'hommes solidement encadrés; préparer des lignes de communication rapides, assurer le ravitaillement.
3"" Enfin, il fallait qu'en Europe, une diplomatie pré^
çaise sur la rive gauche, en assurant entre les deux les communications, au moyen de barques, petites ou grandes, que yous pourrez trouver, et sur lesquelles flotterait notre pavillon. Si, comme nous Tespérons tous, MM. Liotard et Marchand atteignent la rive gauche du Nil pendant cette bonne saison, vous ferez votre jonction avec eux.» (Lettre confidentielle de M. Lagarde à M. de Boncbamps^ 10 octobre i897.)
voyante préparât le terrain pour les négociations qui s'ouvriraient au moment décisif.
Or ces trois conditions étaient d'une réalisation possible, sinon facile.
Dès le milieu de 1894, M. Liotard, qui disposait de trois compagnies de Sénégalais de cent soixante-quinze hommes chacune, avait commencé son mouvement d'expansion pacifique dans le Haut-Oubangui et le Bahr-el-GazaI, et en quelques mois il avait obtenu des résultats surprenants. Dans le courant de 1895, son autorité s'était établie d'une manière définitive sur les sultanats de Zemio, Bangasso^ Rafaï et Tamboura. Cette phase préparatoire retardait le dénouement, mais était indispensable à la réussite de l'opération définitive : au reste, pendant les dix-huit mois qui suffirent à M. Liotard pour nous ouvrir la route, il eût été possible de tout disposer en arrière pour profiter du passage dès qu'il serait ouvert. On se trouvait précisément avoir sous la main le commandant Monteil, qui, débarqué en septembre 1894 à Grand-Bassam, disposait d'effectifs importants. On aurait pu concentrer la mission Monteil sur le haut Oubangui dès les premiers jours de 1896, d'où il lui aurait suffi de quelques mois pour gagner Fachoda. En admettant que des circonstances imprévues lui fissent perdre une saison, nous devions forcément arriver sur les lieux au plus tard vers la fin du printemps de 1897. Si donc, à la conception première de 1894, avait succédé une réalisation rapide et méthodique, on eût devancé les Anglais de quinze mois, peut-être ihème de deux ans, et, dans les deux cas, on aurait eu tout le temps de procéder à la pacification et à l'organisation des pays occupés. On verra plus tard comment notre avance se réduisit finalement à trois mois *.
1. On a objecté qu'à une offensive rapide de nos contingents de rOubangui, les Anglais auraient riposté en mobilisant leurs forces de l'Ouganda et qu'ils nous auraient toujours devancés à Fachoda quand et comme ils l'auraient voulu. L'expérience a prouvé combien cette objection était peu fondée. Sans môme parler de la mutinerie des soldats soudanais qui immobilisa le colonel Col ville, toute diversion
Envoyer en temps utile à Fachoda quelques hommes conduits par des officiers déterminés était donc une entreprise possible, mais ce n'était qu'une faible partie de la tâche à remplir. Pour que le projet de 1894 ne fût pas une folle équipée, il fallait renforcer considérablement cette petite troupe, assurer son ravitaillement, et la maintenir en communication rapide avec la métropole. Etaitce faisable ?
On ne pouvait songer à établir une voie de communication pratique parTOubangui et le Bahr-el-Gazal, région d'immenses marécages et de roselières pestilentielles. Sans doute le capitaine Marchand ne pouvait suivre une autre voie. Ce qu'on appelle le droit africain autorise en effet les puissances coloniales à reculer indéfiniment les frontières de leurs possessions jusquà ce qu'elles se heurtent à une zone d'influence voisine ou à un pays organisé. C'est au nom de ce principe que les nations européennes se sont taillé leurs domaines en Afrique, C'est lui également que nous devions revendiquer pour pousser notre expansion du Congo jusqu'au Nil, car nous aurions été légalement désarmés, à la merci de la première revendication anglaise, si notre installation à Fachoda n'avait pu être présentée comme la simple extension de notre zone d'influence du haut Oubangui. Mais si la mission Marchand représentait le droit, tel que jusqu*alors il avait été respecté en Afrique, elle était impuissante à représenter la force. Au prix d'efforts surhumains, un chef incomparable pouvait réussir à conduire à destination une troupe de cent quarante hommes, et à assurer son approvisionnement en vivres et en munitions. Ceci suffisait pour établir le droit. Mais pour appuyer le droit par la force matérielle indispensable, il fallait se
par le sud était impossible en raison de l'immense région marécageuse située entre Lado et Fachoda, qui oppose un obstacle infranchissable à toute expédition sérieuse venue de l'Ouganda. Nous n'avions donc à nous préoccuper que des progrès de l'armée aii^jlnégyptienne du Nord, qui ne parut à Fachoda qu'en septembre 1«'J8.
tourner d'un autre côté ; c'est ici qu'apparaît le rôle de l'Abyssinie.
Un peu au-dessus de Fachoda, le Nil reçoit sur sa rive droite un large affluent, le Sobat, formé lui-même de deux rivières, le Baro et l'Adjoubba. Le Sobat et le Baro sont navigables sur un parcours d'environ 600 kilomètres, jusqu'au pied du plateau éthiopien. Là s'ouvre une région splendide, admirablement saine et fertile, habitée par un peuple déjà policé. De ce point à Addis Abeba on ne compte que 600 à 700 kilomètres à travers un pays montagneux. Au delà de la capitale, la route jusqu'à Djibouti n'oflVe plus aucune difficulté, et se trouve à portée de toutes les ressources de la civilisation. N'eût-il donc pas été possible d'organiser sur le haut Baro notre base d'opérations et un centre de ravitaillement inépuisable? Reliée au port de Djibouti par une route de 1 200 kilomètres, sûre, facile, saine et traversant un pays qu'on verra par la suite parfaitement disposé pour notre entreprise, cette base d'opérations n'eût été séparée de Fachoda que par cinq ou six journées de navigation. Dès lors le capitaine Marchand ne se serait plus trouvé isolé. Il aurait pu recevoir en hommes, en munitions, en vivres tous les renforts nécessaires, et notre situation sur le haut Nil serait devenue moralement inexpugnable ^
Ainsi se justifie une fois de plus le plan de 1894. Au capitaine Marchand débouchant sur la rive gauche du Nil, représentant le droit, et procédant à l'expansion régulière et progressive de nos possessions africaines, il eût été possible d'apporter par la rive droite la force matérielle nécessaire. Mais alors il aurait fallu dès le premier jour jeter avec l'Abyssinie les bases d'une entente commune, organiser de puissantes missions, préparer les voies de communication, hâter la concession du chemin de fer du Harrar et précipiter les travaux. On
4. Ceci n'est pas une supposition hasardée. Il suffit pour s'en conyaincre de lire le récit de l'expédition Bonchamps (Michel, Yen Fachoda).
verra comment la complète nullité de notre action politique en Abyssinie rendit inutile les avantages signalés que nous avions sous la main. Pour Tinstant, il nous suffit d'avoir montré qu'on ne peut a priori accuser de témérité ceux qui, en 1894, songèrent à une action politique et militaire sur le Nil, puisque nous étions à même dV amener, au plus tard au début de Tété de 1897, soit quinze à dix-huit mois avant les Anglais, et d'y entretenir facilement une force militaire de plusieurs centaines d'hommes*.
Reste à savoir quelles eussent été les conséquences internationales de cet acte hardi.
Assurément on risquait un conflit avec l'Angleterre, mais toute intervention sur le Nil, de quelque nature qu'elle fût, faisait courir les mêmes risques, et puisqu'en fin de compte on s'était décidé à les braver, mieux eût valu tenter une action décisive que de s'en tenir aux demimesures. D'ailleurs, il est infiniment improbable que les choses eussent tourné au tragique. Si, en 1898, les Anglais montrèrent tant d'arrogance, si l'on crut un jour être à la
1. En trois mois, le capitaine Marchand eut le temps de se concilier toutes les tribus environnant Fachoda, notamment les Chillonks et les Dinkas, qui entre Fachoda et le lac Nô peuplent les deux rives du Nil au nombre de plusieurs millions. Des traités furent passés avec les principaux chefs, qui nous fournirent des auxiliaires, et notre situation était si fortement assise que, pendant tout notre séjour à Fachoda, les Anglais furent dans l'impossibilité de se faire délivrer des vivres par les tribus qui avaient accepté notre autorité. On voit ce qu'on aurait pu faire si, au lieu de trois mois, on en avait eu quinze devant soi.
On a dit d'autre part que Texpédition Marchand était voul^l* à un désastre certain, et que sans l'arrivéedes Anglais, elle eût été anéanîie par les derviches. Ceci est au moins douteux. En présence d'une invasion sérieuse, elle eût toujours pu se replier rapidement sur l'Abyssinie. Mais ce mouvement offensif était lui-même très peu probable* Non seulement la puissance mahdiste était déjà bien dégént-rde en 1897-1898, mais ce qui en subsistait était concentré autour dr Khartoum, à 700 kilomètres à vol d'oiseau de Fachoda. Pour les hordes du mahdi cette distance était infranchissable à travers les sables et les marais de la voie de terre ; d'autre part les mahdistes manquaient de bateaux pour utiliser le fleuve. En somme tout ce que les derviches étaient capables de faire contre Fachoda, ils le firent, et ils furent repoussés avec perte par le capitaine Marchand et ses compagnons.
veille d'une rupture, c'est qu'ils jugeaient parfaitement de la faiblesse de nos moyens, de l'insuffisance de notre préparation diplomatique, comme aussi de nos hésitations et de nos tiraillements intérieurs. 11 n'aurait dépendu que de nos gouvernants de modifier complètement cette situation.
II est fort remarquable en effet que l'attitude des Anglais était très différente en 1894 et 1895 de ce qu'elle devint en 1898. Sans doute l'allure de la presse varia peu, elle langage officiel du cabinet de Saint-James ne se départit jamais du même ton. Lorsque l'opinion publique en France salua comme un grand triomphe la conclusion de notre accord avec le Congo et l'abandon par ce dernier des avantages que lui avaient concédés l'Angleterre, le Times fit observer que, du fait de la retraite des Belges, les territoires évacués retombaient naturellement sous le contrôle de l'Angleterre, et il demanda ironiquement où était le bénéfice que nous prétendions trouver dans cette combinaison.
A M. de Brazza qui soutenait la théorie française de la marche du Congo au Nil, le colonel Colville, commissaire général dans l'Ouganda, riposta que rien ne pouvait emp^'cher la marche en avant des Anglais dans la vallée du Nil : « Ce n'était, dit-il, qu'une question d'ordres à donner par le gouvernement. Si nous voulons la vallée du Nil, nous n'avons qu'à y aller et à la prendre. Les traités, si nombreux soient-il, n'y changeront rien ^. »
De son côté, la chambre de commerce de Londres vota une motion pour inviter le gouvernement « à prendre des mesures efficaces en vue d'assurer le contrôle de l'Angleterre sur toute la vallée du Nil, depuis l'Ouganda jusqu'à Fachoda^ ». Enfin, lorsqu'en 189S, le cabinet anglais fut interrogé à la chambre des communes sur sa politique soudanienne et sur l'attitude qu'il comptait prendre au cas d'une intervention française, sir Edward Grey, alors soussecrétaire d'Etat aux affaires étrangères, répondit par la
1. Interview rapportée par le Bulletin de V Afrique française^ 1805, p. 457.