Lettre de sir E. Grey au TimeSy 1er avril J
sible. D'autre part l'attitude de l'Abyssinie restait indéchiffrable : celle de la France ne l'était guère moins. Que trouverait-on derrière le rideau mahdiste ? Que ferait-on si, après avoir dispersé les bandes derviches, on se heurtait sur le haut Nil à une organisation politique et militaire fortement constituée, grâce aux efforts combinés de la France et de l'Abyssinie ? La situation de TAngleterre en Europe lui permettait-elle d'affronter de graves complications internationales ? N'avait-elle pas déjà dans l'Afrique du Sud des sujets de préoccupation assez sérieux pour ne pas désirer s'en créer d'autres au nord * ?
Enfin, si l'opinion publique anglaise suivait déjà volontiers l'impulsion ardente des partisans outranciers de la Greater-BritatUy l'homme éminent qui en 1895 vintcoasacrerà son pays les dernières années d'une longue et féconde existence, n'avait, dans les débuts de son ministère, qu'un goût modéré pour la politique bruyante et aventureuse. Plus tard, le caractère naturellement modéré et conciliant de lord Salisbury fut débordé par l'impétuosité de quelquesuns de ses collègues ; peut-être aussi le grand succès politique et militaire qu'il trouva sur le Nil lui fit-il hausser le ton et donna essor à de nouvelles ambitions, mais en 1895, il était beaucoup plus disposé à retenir son pays sur la pente qu'à lui lâcher la bride.
Quoi qu'il en soit des motifs qui dictèrent sa conduite, on sait aujourd'hui que, dans les derniers jours de 1895, lord Salisbury informa confidentiellement notre ambassadeur que le gouvernement de la reine jugeait le moment venu de porter le coup de grâce au mahdisme, et que des ordres allaient partir pour l'Egypte, en vue de préparer,de concert avec elle, une expédition préliminaire sur Dongola : « L'expédition, dit-il, entreprise sur territoire égyptien,
1. L'affaire Jameson est de décembre 1895. On se rappelle qu'à la suite de cet incident, la guerre faillit éclater entre l'Angleterre et le Transvaal, et qu'il en résulta également avec l'Allemagne une extrême tension de rapports, provoquée par le télégramme de l'empereur au président Kruger.
avec le concours des armes et des finances khédiviales, ne dépassera pas Dongola *, et si dans la suite les événements rendent nécessaires des opérations plus étendues, nous ne ferons rien sans nous être au préalable entend us avec vous. » L'ouverture était des plus intéressantes. Sous la forme que lui donnait lord Salisbury, il ne s'agissait de rien moins pour la France que de reconnaître la situation de fait que TAngleterre avait acquise enEgypte, avec toutes les conséquences qui en découlaient, c'est-à-dire la nécessité d'étendre l'occupation anglaise jusqu'à la province de Dongola, considérée comme l'extrême frontière du territoire de la Basse-Egypte. Mais en ce qui regardait la vallée moyenne et supérieure du Nil, l'Angleterre, sans se prononcer sur son sort futur, admettait qu'il pût donner lieu à des négociations nouvelles. On était donc bien loin de Fintransigeance hautaine affectée publiquement par les hommes d'i-itat anglais. Tandis qu'on proclamait tout haut que nous n avions rien à voir sur le Nil, on nous laissait entendre à mots couverts les conditions auxquelles on serait disposé à reconnaître à la France voix délibérât! ve dans la question. C'était pour nous un excellent point de départ pour rouvrir la discussion, et la résoudre au mieux de nos intérêts. Rien ne nous empêchait de répondre : (f Du moment que vous abandonnez toute idée de conquête, et que vous admettez que le Soudan ne fait pas de plein droit partie de votre empire, nous approuvons hautement les motifs qui vous font protéger la civilisation contre la harburie menaçante. Mais ce que vous faites sur vos frontières, vous ne pouvez plus trouver mauvais que nous le fassions sur les nôtres. Aussi vous proposons-nous une action commune. Pendant que vous allez attaquer de front la puissance mahdiste, nous allons la prendre à revers, et nos contingents de rOubangui et du Bahr-el-Gazal vont recevoir l'ordre de marcher en avant pour aller vous donner la main sur le Nil. » A moins de se contredire dans lesvingt-
1. Dongola est située sur le Nil un peu en amont de {a irolsième cataracte, c'est-à-dire à l'entrée du Soudan égyptien,
quatre heures, sous quel prétexte les Anglais auraient-ils pu refuser notre offre ? N'était-ce pas Tapplication loyale du droit d'intervention et de coopération que FAngleterre proposait de nous reconnaître ? Ainsi la situation eût été transformée et nos intérêts les plus légitimes auraient eu grande chance de recevoir satisfaction.
Il est assez délicat, après si peu de temps écoulé, de raconter la fin de cet épisode. Il suffira de dire que l'ambassade de France, persuadée qu'on tenait l'occasion de mettre fin & une situation irritante et dangereuse, s'efforça d'obtenir de son gouvernement l'autorisation de conclura. Mais ses instances se heurtèrent à Paris à une fin de nonrecevoir absolue. Reconnaître d'une façon ou d'une autre la situation de fait des Anglais en Egypte, abandonner ces formules pompeuses que depuis quinze ans tous les cabinets se transmettaient religieusement : maintien de l'intégrité de l'empire ottoman, nécessité de réserver l'avenir, apparut chez nous comme une hérésie diplomatique. Malgré la patriotique insistance de l'ambassadeur, en dépit de son opiniâtreté qui faillit un jour provoquer un éclat entre lui et son ministre, le quai d'Orsay refusa toujours de suivre ses avis. En réponse aux avances de lord Salisbury, M. Berthelot opposa la question préalable. On sait l'histoire de la fameuse note d'allure officieuse publiée dans les journaux français du 17 mars 1896, d'après laquelle le ministre des affaires étrangères, recevant Tenvoyé de la Grande-Bretagne, «aurait attiré son attention surlagravité des conséquences que pouvait avoir la campagne du Soudan ». Devant le malaise causé en France et à l'étranger par cette déclaration intempestive, un démenti ne se fit pas attendre, non plus d'ailleurs que la retraite du célèbre chimiste, que les hasards de la politique avaient fait choisir pour tenir tôte aux hommes d'Etat d'outre-Manche.
Ce qu'il fût advenu si Ton avait à ce moment répondu aux avances de l'Angleterre, est à coup sûr fort incertain. Peut-être la bonne foi du cabinet de Saint-James n'étaitelle pas entière : peut-être nous tendait-il un appât, pour désarmer temporairement une opposition qui le gênait,
Là question du ml — FAGHODA 103
sauf à profiter plus tard de la première occasion pour nous évincer du Soudan, comme il nous avait jadis évincés de l'Egypte. Mais en tout cas rien ne nous empêchait d'entrer dans la voie qu'on nous ouvrait, sauf à prendre nos précautions pour ne pas accepter un marché de dupes, k réclamer des garanties suffisantes et des compens^a lions effectives. Eût-on échoué que la situation n'en serait devenue ni meilleure ni pire, et si Ton avait réussi, toute l'affaire changeait de face.
En cas d'échec, et nous ne prétendons pas que cet échec fût impossible, il nous restait d'ailleurs un autre moyen de préparer en Europe un terrain diplomatique capable de nous fournir un point d'appui solide au jour de la crise. Mais ici, nous abordons un sujet d'une si brûlante âctua* lilé, il peut éveiller de si légitimes et de si douloureuses susceptibilités, que la plus extrême réserve se commande d elle-même. Il est cependant impossible à qui veut étudier l'histoire de la France et de l'Angleterre en ces dernières années de ne pas prononcer le nom de TA liemagne.
Depuis quinze ans, les rapports de l'Allemagne et de l'Angleterre ont éprouvé d'étranges vicissitudes. Entre les deux peuples, il n'y a jamais eu à vrai dire grande sympathie, et cette défiance qui date de loin a trouvé un aliment naturel dans le prodigieux développement économique, qui, succédant en Allemagne à ses triomphes de 187ù,ral mise sur tous les points du globe en concurrence avec la Grande-Bretagne.
Entre 1883 et 1890, cette rivalité prit un caractère assez aigu, car ce fut l'époque où l'Allemagne entra en scène sur le terrain colonial, et réclama sa part dans le J(4issement de l'Afrique, prétention qui fut médiocrement goûtée en Angleterre. En 1890, la paix parut se faire, et par le traité du 14 juin, les deux nations délimitèrent leurs sphères d'influence à l'est et à l'ouest du continent, puis cinq ans plus tard, le vent tourna de nouveau. Ce n est pas ici le lieu de rappeler le coup de théâtre provo(iué en Europe par le sensationnel télégramme de Tempereur
Guillaume au président Kruger( janvier 1896), ni l'explosion de colère qui suivit en Angleterre. Rarement les rapports entre Allemands et Anglais furent plus aigres el empreints d'autant de malveillance : des rixes éclatèrent dans tous les ports ; des deux côtés, la presse se répandit en invectives où la personne des souverains n'était mf^me pas respectée. Soudain, le calme se fit de nouveau, du moins à la surface. Les Anglais, qui avaient besoin de la neutralité bienveillante des Allemands pour suivre à leur aise leur politique en Egypte et plus tard au Transvaal, fermèrent Toreille aux sanglants sarcasmes qui leur venaient de Berlin, et s'épanchèrent en manifestations d'une affectuosité débordante *. Celte nouvelle lune de miel fut consacrée en 1898 par un traité secret, qui, selon toute apparence, scellait aux dépens des colonies portugaises Tamitié officielle des deux gouvernements. Mais cette amitié de chancellerie est loin d'avoir été ratifiée par l'opinion publique, et les manifestations significatives qui, pendant toute la durée de la guerre du Transvaal, se succédèrent dans la plupart des grandes villes d'Allemagne en fournissent la preuve abondante. Rien n'indique que cette hostilité ait désarmé ; bien plus, tout ce qui se dit et s'écrit dans les pays d'outre-Rhin, montre l'Allemand persuadé qu'entre lui et l'Anglais la lutte pour l'existence ne fait que commencer, et si l'on en croit des rumeurs au moins vraisemblables, l'empereur Guillaume lui-même, plus qu'aucun de ses sujets, serait hanté du péril que l'expansion indéfinie des Anglo-Saxons fait courir aux peuples de langue germanique.
Cet état d'esprit qui se prolonge depuis plusieurs années, et va toujours s'accentuant, a eu des conséquences inattendues. L'Allemagne, en butte au mauvais vouloir de l'Angleterre, s'est insensiblement trouvée en communauté d'idées avec la nation qui plus que toute autre avait eu à souffrir de la jalousie de la même puissance. On s'aperçut petit à
1. Voir notamment le discours de M. Chamberlain à Leicester, avril 1899.
LA ÛfESTlON DU KIL FACH01>A 403
petit que si la politique européenoe avait mis IWllemagne et [a France aux prises, la politique mondiale les avait toujours trouvées d'accord, si bien qu'en un temps où limporLance relative de la première tend chaque jour à diminuer au profit de la seconde, on ne trouvait plus entre les deux gouvernements, à part la plaie saignante toujours ouverte sur le Rhin, aucun motif sérieux de dissentiment. M, de Bismarck lui-môme avait eu h ses heures conscience de cette situation, et certain jour où il causait avec Tun de nos ambassadeurs des ambitions coloniales qui commençaient à se faire jour en Europe, il entreprit de lui démontrer qu'à des conditions nouvelles dans l'activité économique des peuples, devait succéder une nouvelle orientation dans la politique des puissances. Pour appuyer son argumentation, il développa une mappemonde et, s'adressant h son interlocuteur : « Voyons un peu, lui dit-il, oii sont de par le monde nos points de contact. Je ne parle pas naturellement de TEurope, car nous ne parviendrions pas à nous entendre, mais quittons un instant notre vieux continent et promenons-nous ensemble autour du globe. » Là-dessus, le chancelier, parcourant successivement l'Afrique et TAsie, l'Amérique et rOcéanie, n'eut pas de peine à établir que nulle part la France et TAUemagoe ne se heurtaient, et qu'en maint endroit au contraire, leur intérêt était de marcher côte à côt*î pour tenir en échec des appétits excessifs et des convoitises dangereuses i ,
L'histoire de ces vingt dernières années n'est pas faite pour donner un démenti à AL de Bismarck. Pendant ce laps de temps, rAllemagne a dessiné un mouvement d'expansion considérable, elle a acquis en Afrique un domaine de près de 3 millions de kilomf^tres carrés ainsi que de nombreuses terres enOcéanie, elle est intervenue vigoureusement en Chine et en Amérique sans que jamais ses intérêts se soient gravement heurtés aux nôtres. Une seule difficulté a surgi entre elle et nous au sujet de la
i. Renseignement particulier.
délimitation du Cameroun, encore fut-elle vite réglée par une transaction amiable.
Cet état de choses devint bientôt si évident qu il ne put manquer d'attirer l'attention en France comme en Allemagne, et de chaque côté du Rhin, principalement dans les partis coloniaux, il se trouva des hommes pour regretter que les cruautés de Thistoire aient séparé deux pays qui auraient eu tout avantage à s'entendre. Si cette idée rencontra chez nous peu de faveur, parmi les hommes politiques séduits par les charmes de Talliance russe, il n'en fut pas de môme en Allemagne, dont l'empereur n'a jamais passé pour redouter les idées neuves et les solutions hardies II y a même peu à douter, en dépit des dénégations officielles, que le gouvernement impérial ait essayé de faire sortir la question du domaine des spéculations théoriques pour la placer dans celui de la réalité pratique. Sans parler des politesses internationales dont l'empereur prit plus d'une fois l'initiative *, c'est aujourd'hui un secret bien éventé que de 1896 à 1899 des ouvertures très précises nous furent adressées de Berlin, en vue d'arrêter les bases d'une action commune en Afrique. On a même prétendu que Guillaume II n'avait, en janvier 1896, envoyé son mémorable télégramme au président Krûger, que parce qu'il avait cru pouvoir acquérir la certitude d'être appuyé à Paris. Dix-huit mois plus tard, très peu de temps par conséquent avant l'incident de Fachoda, lorsque le Portugal effrayé pour ses colonies du dangereux voisinage de l'Angleterre, voulut se rapprocher de TAllemagne, celle-ci nous offrit de prendre en main, de concert
1. On peut rappeler dans cet ordre d'idées : la conférence de Berlin sur les questions ouvrières, où les délégués français, conduits par M. Jules Simon, furent Tobjet des plus flatteuses attentions ; — la revue navale de Kiel où, pour la première fois depuis la guerre, des navires français furent officiellement reçus dans un port militaire allemand ; — les manifestations toutes spéciales de l'empereur lors de l'assassinat du président Carnot. Enfin on a affirmé que lors de la récente guerre de Chine, l'empereur aurait invité la France à proposer le général de Négrier comme généralissime des troupes européennes.
avec elle, la défense des petites nationalités de TAfrique du Sud contre la politique envahissante de T Angle terre. On a été jusqu'à dire qu'une conversation diplomatique s'était engagée entre la chancellerie allemande et notre ministre des affaires étrangères, et que le^ pourparlers n'avaient échoué qu'à la suite de la chute du cabinet de M. Méline et du brusque changement d'orietïtation politique qui en avait été la conséquence. L'incident a été affirmé, puis démenti avec une égale énergie» et nous nous garderons de prendre parti dans les polémiques qui, soit dans la presse, soit même à la tribune, ^e sont élevées à ce sujet entre les personnages qui furent alors mêlés aux affaires publiques. Toutefois, bien des raisons permettent de supposer que, dans la déclaration 1res prudente formulée au sénat par l'honorable M. Delcassé, il faut attacher beaucoup moins d'importance à la brève négation du début : a C'est absolument inexact, voilà ma réponse bien nette », qu'à la phrase suivante, d'un tour essentiellement diplomatique. « Il n'est bon pour personne, et il n'est à coup sûr pas bon pour le ministre des alfaires étrangères, de traiter une question extérieure à la tribune sans examen préalable, et j'ajouterai en toute franchise, sans préparation ^. »
Si, en effet, comme on l'a affirmé en haut lieu, le fait d'une initiative allemande n'avait jamais existé que dans rimagination de quelques publicistes irresponsables, on s'expliquerait difficilement que toute la presse allemande, qui en matière extérieure passe à bon droit pour subir docilement les directions gouvernementales, se soit trouvée unanime à récriminer contre l'indifférr^nce de notre pays et son manque d'esprit politique. « Les inepUes de la politique française, écrivirent alors les Berlhier Neuesie Nachrichten, ont forcé l'Allemagne à abandonner l'idée de coopérer avec la France contre l'Anjirlo terre >>, et l'officieuse Post^ dans un article consacré aux dangers que l'impérialisme anglo-saxon faisait courir au monde civilisé »