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Renseignements particuliers : récit d'un témoin

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souci de ne pas compromettre les heureux résultats de notre rapprochement avec la Russie eut-il sur les résolulions de nos ministres une influence décisive. De tels problèmes sont trop graves pour être discutés ici de façon incidente. Toutefois, il faut bien convenir qu'en présence de Torienlation hardie de notre politique africaine, des difficultés graves, voîre même des dangers qui pouvaient en résulter, il était essentiel pour nous de ne pas rester iâolés en face de rAnglelcne. Or, s'il était prouvé que la Russie, totalement indifférente aux choses d'Afrique, ne nous serait d'aucun secours, était-il prudent de repousser les sollicitations dont nous étions l'objet d'autre part? N eùl-il pas été possible, sans manquer de fidélité à la religion des souvenirs, sans rien perdre de notre dignité et de notre réserve, comme aussi sans éveiller la susceptibilité de nos alliés de Pétersbourg, de pr^lterles mains, non pas, car le terme choquerait, à une enlen/e cordiale avec le peuple allemand, mais à une action parallèle combinée avec le cabinet de Berlin sur quelques points déterminés?

Quoi qull en soit, il reste acquis que, de 189i à 4898, nous n'avons rien fait pour constituer en Europe cette forte préparation diplomatique, condition première du succès des grandes entreprises. Deux solutions s'oifraient à nous : ou bien accepter le terrain d'entente que nous proposait rAngleteire, ou bien au contraire nous mettre en mesure de braver son mécontentement en intéressant â notre cause telle grande puissance du continent. Entre les deux partis, nous ne voulûmes pas choisir. Notre pays resta confiné dans son isolement, etc'estainsi qu'à la Jîn de 1898, il vint s'échouer dans Timpassc désastreuse de Fachoda.

Si maintenant on se rappelle ce qui a été dit de la possibilité d'arriver sur le haut Nil quinze mois ou deux ans avant les Anglais; d'y entretenir des forces relativement considérables ; de les maintenir par T Abyssin ie en communication rapide avec la métropole ; de constituer sur place une organisation politique et militaire complète, on arrive à cette conclusion que le plan d'action conçu en

1894 pour la défense de nos intérêts légitimes dans la vallée du Nil était dans son principe parfaitement rationnel. Aucun obstacle insurmontable ne s'opposait en Afrique à ce que, bien avant les Anglais, nous pussions acquérir dans les territoires litigieux une situation de fait prépondérante ; de même, nous aurions pu en Europe prendre des mesures propres à prévenir tout éclat de la part de la Grande-Bretagne, ou du moins capables d'en amortir les conséquences. Si donc la résolution prise en 1894 de marcher au Nil a finalement abouti à un véritable désastre diplomatique, c'est que Texécution du plan fut défectueuse, et non pas sa conception.

La faute première fut de rester inactif pendant deux ans : faute capitale, dans une affaire où le temps valait de l'or.

Au début de l'année 1894, le gouvernement avait paru vouloir mettre ses actes en rapport avec ses paroles. Il avait envoyé M. Liotarddans l'Oubangui, avec mission de nous ouvrir par les voies pacifiques la route du Nil. Derrière lui, il avait expédié le commandant Monteil et des effectifs considérables : onze cents hommes environ. En Abyssinie, devaient opérer le lieutenant Mizon et le capitaine Clochette. Enfin, par une heureuse coïncidence l'empereur Ménélik choisissait ce moment pour concéder à une compagnie française le chemin de fer du Harrar. Ainsi dans l'ouest comme dans l'est, on paraissait s'ébranler : l'impulsion semblait définitive.

Soudain tout s'arrêta. Dès le 12 septembre 1894, le commandant Monteil à peine débarqué à Grand-Bassam reçut contre-ordre. Au lieu de le diriger vers le haut Oubangui, on l'envoya dans la boucle du Niger combattre Samory, et M. Liotard fut abandonné à lui-même. Les 1800000 francs votés par le parlement pour améliorer les communications entre le Gabon et l'Oubangui furent

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dépensés à la Côte d'Ivoire, et la flottille réunie sur le Congo, laissée sans emploi jusqu'à complète di5t<?rioralion. Dans Test, on contremanda le départ du lieulenaot Mizon. Quant au capitaine Clochette, il fut laissé pendant dix-huit mois à Addis-Abeba sans ressources et sans iustructions. Bien plus, on feignit d'Ignorer la concession du chemin de fer consentie par Ménélik, et jusqu'en 4H97, on négligea de s'en occuper.

Quelques mois plus tard, lorsque ?i Toccasion de la discussion du budget, les questions africaines revinrent h la tribune de la chambre, le nouveau ministre des colonies, M, Chautemps, s'abstint de toute allusion aux affaires du haut Nil, malgré les pressantes in viles de M. Deloncle, et M. Delcassé, en réponse aux vives attaques dirigées contre son administration^ présenta une défense qui satisfit peu le parti colonial, 11 soutint que Texpédition Monteit n'avait été décidée qu'en vue de parer à des complications menattantes avec le Congo : Taccord franco-congolais ayant aplani ces difficultés, il ne nous restait plus sur le M'Bomou qu'à obsei^ver le siatu qno *. Voilà pourquoi il s'était empressé d'arnUer la marche du commandant Monteil, et d'employer aiSlcuvs les fonds destinés par la chambre à notre expansion dans le Haut-Oubangui.

Il était malaisé de concilier ces déclarations de M. Delcassé, simple député, avec les instructions qu'en qualité de sous-secrétaire d'Htat aux colonies, il avait données six mois auparavant à M. Liotard pour lui prescrire de considérer le Nil comme le terme de sa mission. La chambre, chargée d'autres soucis, se préoccupa peu de cette singulière contradiction, mais on est en droit aujourd'hui de la relever. Si les manifestations de l'année précédente, au cours desquelles le gouvernement, les chambres et Topinion avaient paru s*unir dans un môme sentiment ; si les ordres envoyés en Afrique par les ministres

1- « 1! n'y avait plus h diriger sur le M'Romon que les effectifs stiflisanU pourorcuper les postes que les autorités congolaises allaient nous remettre, w (Discours de M. Dolcassë^ 2 mars 1893.)

compétents avaient une raison d'être, ce n'était pas la conclusion de Taccord franco-congolais qui pouvait modifier la situation. Cet accord aurait dû au contraire hâter et faciliter la marche en avant, puisqu'il détruisait tous les obstacles préliminaires. « Du moment que nous nous arrêtions subitement sur place, à l'instant précis où il aurait fallu avancer, on se demande pourquoi nous avions mis une si belle ardeur à écarter le Congo du bassin du Nil, puisque nous ne voulions pas nous résoudre à y faire quelque chose de positif. Pourtant les Belges devaient nous être dans le Bahr-el-Gazal des voisins autrement agréables que les Anglais. Et il était clair que si nous ne prenions pas nous-mêmes possession de cette province, tout en l'interdisant aux Belges, disposés à y entrer, nous réservions la place à un troisième larron, le seul occupant possible en dehors de la France et du Congo : l'Angleterre, agissant directement ou sous le couvert de l'Egypte *. »

Pour expliquer cette conduite, on a dit que la France était déjà trop occupée sur le Niger, autour du lac Tchad, et à Madagascar pour s'occuper de son expansion sur le haut Nil, et que l'état d'esprit des chambres s'opposait à ce qu'on menât de front des opérations étendues sur des théâtres aussi éloignés. L'argument peut avoir sa valeur au point de vue parlementaire, mais alors il n'aurait pas fallu partir en guerre et amorcer un projet qu'on se savait empêché de pouvoir pousser à fond. On a dit également que l'art de gouverner est « de sérier les difficultés » et que nous devions éviter de nouvelles complications avec l'Angleterre, tant que ne seraient pas réglées celles qui divisaient les deux pays dans l'ouest africain et dans la grande île malgache. Ici l'excuse est plus spécieuse encore. Il est en effet de prudence élémentaire de sérier les difficultés lorsqu'elles vous mettent aux prises avec des adversaires différents : c'est ainsi que l'Angleterre ne s'attaqua au Transvaal qu'après avoir terminé ses affaires en Egypte et au Soudan ; mais du

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