‹ France et AngleterreChapitre 88 sur 100 · M. de Gourcel à M. Delcassé, 10 et 12 octobre · texte numérisé non relu

M. de Gourcel à M. Delcassé, 10 et 12 octobre

2. Moustapha Feàmi-pacha, régent d'Égxjpte^ au général Kitchener, 9 octobre 1898 : « Cher sirdar, j*ai appris avec la plus grande satisfaction qu'après la victoire brillante que vous avez remportée à Omdurman, vous avez été jusqu'à Fachoda, et que vous y avez hissé le drapeau égyptien. En approuvant pleinement et entièrement cette entreprise, le gouvernement égyptien... vous remercie de ce que vous n'avez pas perdu de temps pour lui reconquérir les provinces qui assurent son existence, et dont il ne s'est retiré provisoirement qu'à la suite de la situation fâcheuse dans laquelle nous nous trouvions. C'est donc un nouveau titre que vous avez acquis à la reconnaissance de l'Egypte... »

Boutros Ghali-pacha^ ministre des affaires étrangères^ à lord

c( Si au contraire, reprit alors le cabinet français, vous préférez Tautre alternative, et que vous considériez l'ancien empire du mahdi comme un État indépendant dont vous vous êtes emparés par droit de conquête, votre victoire ne peut vous donner que ce qui appartenait au vaincu. Or, la bataille d'Omdurman est du 2 septembre, et depuis le 10 juillet précédent, nous avions arraché à notre ennemi commun non seulement le Bahr-el-Gazal, mais aussi la province de Fachoda, et repoussé par la force les troupes qu'il avait envoyées contre nous. Gardons chacun ce qui, par droit de conquête, nous appartient légitimement. » A quoi TAngleterre répondit : « Fachoda ne vous appartient pas, parce que ce n'est pas avec cent quarante hommes que vous auriez pu le défendre contre les bandes mahdistes. Si nous n'avions pas été sur les lieux, il ne serait pas revenu un homme de votre expédition. »

Ainsi, nous nous trouvâmes dès le premier jour engagés dans une situation absolument sans issue, et pas un instant, nous ne réussîmes à engager avec nos voisins une véritable discussion diplomatique. Aussi est-il bien inutile de s'appesantir plus longuement sur les correspondances échangées à cette occasion. Pareille étude ferait assurément ressortir la dignité et le dévouement des hommes qui, en ces jours difficiles, eurent le pénible honneur de représenter notre pays auprès de la cour de la Grande- Bretagne, mais elle n'apprendrait rien qui ne puisse tenir en ces deux lignes. A toutes nos propositions, à toutes

Cr orner ^ 9 octobre 1898 : Mon cher lord, le sirdar vient d'informer Moustapha-pacha que, s'étant rendu à Fachoda pour rétablir Tautorité de Son Altesse le Khédive dans les anciens gouvernements et moudiriehs du Soudan, il y a trouvé une expédition française qu'il a invitée à quitter les lieux... Sachant que la question de Fachoda est à rheure qu'il est l'objet de pourparlers entre la Grande-Bretagne et la France, le gouvernement égyptien me charge de prier Votre Excellence de nous prêter ses bons offices auprès de Sa Seigneurie lord Salisbury, afin que les droits incontestables de l'Egypte lui soient reconnus, et que toutes les provinces qu'elle occupait jusqu'à la rébellion de Mohammed-Ahmed lui soient rendues. »

nos offres de transaction, nous n'obtînmes jamais que celte seule réponse : « La maison est à nous : c'est à vous d'en sortir. »

Il fallut s'incliner. Le 4 novembre, le cabinet français communiqua aux journaux la note suivante : « Le gouvernement a résolu de ne pas maintenir à Fachodala mission Marchand. Cette décision a été prise par le conseil des ministres après un examen approfondi de la question. Le gouvernement, en répondant àTinterpellation qui doit lui être adressée à ce sujet, se réserve de développer devant les chambres les motifs de cette résolution. »

L'incident était clos.

« Ne doutez pas un instant que nous vous eussions fait la guerre pour Fachoda», disait récemment à Paris, dans une brillante réunion mondaine, un homme crÉlat britannique, fort connu pour son intempérante francophobie, et qui, en dépit de certains déboires, n'en a pas moins gardé à la chambre des communes et dans le parti libéral une incontestable autorité ; v( nous y étions pleinement résolus, non seulement parce que l'Egypte est pour nous une question vitale, mais surtout parce que nous avions tous la certitude que jamais pareille occasion ne se rencontrerait de vous surprendre en aussi complet désarroi, de détruire votre marine, et de nous emparer de toutes vos colonies sans coup férir et presque sans risques*. »

Peut-être y avait-il quelque exagération voulue dans celte boutade intempestive. On doit cependant ronstuter qu'elle est en parfaite harmonie avec tous les bruits qui [jarvinrent d'outre-Manr he pendant la crise de 1898, Nous ne partons pas de la presse, qui dépassa en violences tout ce qu'on avait pu voir jusque-là, mais à s'en tenir aux déclarations des hommes d'État responsables, il est certain que nous nous sommes alors trouvés en présence d'un étal d'esprit

i. Récit d'un témoin oculaire.

tout à fait particulier et enti^rement nouveau. Déjà nous avons vu le chancelier de l'Échiquier et le ministre du commerce lancer de véritables appels aux armes. Le duc de Devonshire, lord-président du conseil, moins brutal dans la forme, fut tout aussi absolu dans le fond et repoussa hautement toute idée de conciliation *. Toujours modéré, lord Salisbury se borna à constater que jamais controverse plus dangereuse n'avait divisé les deux pays : « Nous avons eu tout récemment, dit-il au banquet du lordmaire, à envisager la question d'une guerre européenne, je ne dirai pas de très près, mais en tout cas avec ime grande anxiété et de graves préoccupations. Les choses ont heureusement tourné, mais à un moment il a semblé qu'il pourrait en être autrement ^. »

Quant à M. Chamberlain, ministre des colonies, il consacra plusieurs discours à démontrer la nécessité de formidables armements militaires et maritimes pour tenir en respect « une nation voisine dont la conduite était bien faite pour soulever l'indignation du peuple anglais ^ ».

Dans le camp libéral, les passions n'étaient pas moins vives, ni les dispositions moins fermes. Les chefs les plus considérés de l'opposition, sir E. Grey, lord Roseberry, M. Asquith, sir W. Harcourt, sir Charles Dilke, ne le cédaient en rien à leurs collègues conservateurs. La Grande-Bretagne tout entière se trouvait unie contre nous dans une même exaltation chauvine, et dans toutes les grandes villes du royaume, des manifestations enthousiastes accueillaient les paroles enflammées des orateurs.

On ne s'en tint pas aux paroles. Beaucoup de personnes affirment que le gouvernement anglais chargea

1. Discours du 18 octobre : « Les révélations complètes qui ont été faites dans les livres bleus, ont été, je le crois, un grand soulagement pour l'esprit public: il est satisfaisant pour chacun de nous du savoir que les droits que nous revendiquons ne seront pas gaspillés par des négociations, si habilement conduites qu'elles puissent être. •

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