‹ France et AngleterreChapitre 9 sur 100 · EN AFRIQUE · texte numérisé non relu

EN AFRIQUE

Qa*est-ce que notre empire africain ? — Son manque d'équilibre. — La question méditerranéenne et la question des voies navigables. — Les quatre théâtres de la rivalité franco-anglaise : les côtes barbaresques. le Niger, le Congo, le Nil.

Lorsque Ton contemple sur la carte d'Afrique les régions immenses qui de l'Algérie au Congo, et de l'Atlantique au Nil, sont teintées uniformément aux couleurs de France, on conçoit sans peine que le mot ^'empire africain se soit présenté de lui-même à l'esprit de nos hommes politiques, de nos géographes et de nos coloniaux. 11 caresse agréablement l'orgueil national en même temps qu'il simplifie le langage. Pour ce dernier motif, nous ne refusons pas de l'accepter, d'autant que l'usage paraît lui avoir donné droit de cité, mais prenons garde de ne pas nous laisser prendre à la magie de cette appellation pompeuse. Si, en effet, on entend par empire, une agrégation quelconque de peuples et d'Etats, soumis en droit ou en

fait à une suzeraineté unique, il n'y a aucun inconvénient à parler de notre empire africain. Mais la foule va plus loin : elle attache à ce terme je ne sais quelle idée d'unité ; elle croit à l'existence d'un seul et vaste pays peuplé d'hommes de môme sang, dont les diverses provinces sont successivement tombées sous notre domination. La réalité est tout autre, et tant au point de vue physique qu'au point de vue politique et ethnographique, rien n'est plus bigarré que cet empire. Ici, sont de vastes terres analogues à celle d'Espagne et d'Italie, où la race blanche se développera facilement ; là, au contraire, l'Européen ne fera jamais que passer. Tantôt, on se heurtera à des sociétés organisées et déjà pourvues d'une demi-civilisation ; tantôt, on ne trouvera devant soi que quelques misérables sauvages cachés au fond des forôts. A côté de superbes régions, riches, peuplées, ouvrant au colon un champ d'action illimité, s'étendent d'immenses déserts ou des marécages infranchissables. Tout diffère en un mot selon la latitude : le sol, le climat, les homeras On peut lancer un chemin de fer à travers le Sahara, mais on n'empêchera pas l'Algérie, le Sénégal, le Congo, de rester trois colonies complètement distinctes, et vouées à des destinées dissemblables.

Sans doute, cette idée bizarre qu'on s'était faite de l'Afrique tend à disparaître depuis que les explorateurs ont remplacé par des connaissances positives les fantaisies géographiques d'autrefois, mais il n'en est pas moins vrai qu'elle a exercé une influence considérable sur notre politique coloniale. De là, notamment, la passion avec laquelle on a travaillé à l'unification de notre domaine. Relier l'Algérie au Sénégal et au Tchad, et le Tchad au Congo a pendant longtemps paru l'œuvre capitale à accomplir, et les préliminaires obligés de la constitution d'une France africaine, de môme que nos anciens rois avaient pu légitimement penser que leur premier devoir était de souder le vieux tronc de l'Ile-de-France aux provinces détachées de Bourgogne, de Bretagne et de Guyenne. On a ainsi obtenu des cartes extrêmement flatteuses à l'œil : nous aurons tout

à rheure à voir si les efforts gigantesques dépensés dans ce but n'auraient pas gagné à être autrement dirigés.

De là également, les théories aventureuses répandues sur Forigine et la constitution de notre empire africain. Il s'est trouvé des esprits hardis, pour soutenir qu'une seule pensée directrice avait présidé aux efforts des nombreuses générations de soldats et de pionniers d'avant-garde, qui, depuis 184S jusqu'à nos jours, se sont succédé sur la terre d'Afrique ; que la réoccupation du Sénégal en 1815, la conquête de l'Algérie en 1830 et nos diverses entreprises sur la côte de l'Atlantique avaient procédé de la même conception et tendu au même but. Ce sont là des raisonnements bien téméraires. On peut douter que Louis XVIII, faisant insérer dans le traité de Paris la clause qui nous restituait nos postes du Sénégal, ait eu d'autre ambition que de recouvrer quelques comptoirs avantageux. De même, Charles X ne pensait guère que l'expédition d'Alger fût la première étape d'une marche ininterrompue, qui, soixantedix ans plus tard, mènerait la France jusqu'au Congo : il n'avait en vue que la sécurité des mers et la prépondérance de notre pays dans le bassin méditerranéen. Enfin, nos officiers de marine, en plantant leurs pavillons sur divers points de la côte entre Dakar et le Congo, entendaient créer des points de relâche et des centres d'échanges aux endroits propices ; ils prévoyaient peu qu'ils jetaient les bases de grandes colonies, qui un jour finiraient par atteindre les confins du Nil.

Une idée générale a cependant présidé à ces premiers efforts de notre expansion. Ce fut le souci légitime de s'emparer avant tout des ports naturels et des estuaires propres à la navigation. Si l'on met à part l'Algérie et la Tunisie où nous avaient appelés d'autres intérêts, on constate en effet que sur la rive atlantique, nos postes furent toujours créés à Tembouchure des fleuves. Tels furent nos comptoirs du Sénégal et de la Casamance, ceux des rivières du Sud, du Niger et du Gabon. La tactique était bonne, car, dans un pays neuf comme l'Afrique, celui qui est maître des ports et des voies d'accès naturelles est

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par cela même maître de Fintérieur. Par malheur, cette vérité, pour banale qu'elle soit, fut bientôt perdue de vue en France. Au lieu de concentrer sur la côte toutes nos ressources et nos moyens d'action, on ne tarda pas à se lancer en avant, et, sans se préoccuper d'avoir derrière soi une base solide d'opérations, on s'téendit hâtivement jusqu'au centre du continent. Ce fut une grave erreur. Pour en apprécier les conséquences, il suffit de jeter les yeux sur une carte.

Considérons en effet toute cette immense portion de l'Afrique qui s'étend entre le 5* parallèle de latitude australe et le rivage de la Méditerranée. Sur ce territoire de 20 millions de kilomètres carrés, s'est concentrée toute notre action politique et militaire ; nous y avons acquis un domaine de 8 à 9 millions de kilomètres carrés, bien supérieur à cpux de nos voisins. Et cependant des 35 000 kilomètres de côtes qui, sur l'océan Indien, la mer Rouge, la Méditerranée et l'Atlantique servent de base maritime à cette fraction de continent, nous n'en possédons que 7 000 à peine. Bien plus, dans ces mêmes régions, on ne rencontre que trois grandes voies navigables, seules artères de premier rang, qui permettent de commander et d'exploiter Tarrière-pays : le Nil, le Niger et le Congo. La première nous a été entièrement enlevée, et depuis Alexandrie jusqu'à l'extrémité méridionale des mers intérieures qui lui donnent naissance, sur une longueur de quarante degrés géographiques, notre pavillon est entièrement inconnu. A l'ouest, nous n'avons guère été plus heureux ; nous nous sommes laissé expulser des bouches du Niger, et si après vingt années de lutte acharnée, nous avons fini par obtenir accès sur le haut fleuve, nous restons toujours coupés de la mer, et sous la dépendance économique et militaire de nos rivaux. Il en est de même au Congo. Là, nous avons été surpris par les derniers venus en Afrique, qui ont mis la main sur un des plus vastes estuaires du monde, pendant que nous restions tranquillement campés dans le voisinage, et qui se sont répandus à l'aise sur un bassin navigable de 3 millions

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et demi de kilomètres carrés. Lorsque nous avons reconnu notre faute, il était trop tard ; Ténergie surhumaine de M. de Brazza nous a amenés à temps sur le Stanley- Pool et rOubangui, mais elle n'a pu nous empêcher de rester tributaires de l'étranger pour nos communications avec l'Océan.

Sur le Nil, sur le Niger, sur le Congo, les mêmes erreurs furent commises. Partout, nous dûmes céder devant dos rivaux mieux inspirés, qui ayant conçu un plan d'ensemble, surent l'appliquer avec persévérance. Ceux-là ne se laissèrent pas comme nous distraire de leurs premières vues, et concentrèrent soigneusement tous leurs efforts sur le littoral, les embouchures et les fleuves. Ils nous abandonnèrent volontiers le champ dans l'intérieur, pourvu que les meilleures routes qui y menaient restassent entre leurs mains, et nos progrès sur les hauts plateaux ne commencèrent à les inquiéter que lorsqu'ils nous eurent donné accès sur les biefs supérieurs des fleuves dont ils détenaient le bas cours. Ce sont là des faits qui ressortent clairement de notre histoire coloniale, et qui suffisent à expliquer le défaut d'équilibre de notre empire africain.

Ces rivaux européens étaient nombreux. Espagnols, Portugais, Italiens, Allemands, Belges et Anglais sont aujourd'hui nos voisins en Afrique. Avec les trois pi limiers, nous n'eûmes que de rares et brèves discussions sans grande portée. De même avec les Allemands, qui cependant nous causèrent un jour de l'inquiétude, mais avec lesquels nous finîmes par signer une transaction équitable. Les Belges, concurrents ardents, mais peu dangereux tant qu'ils furent réduits à leurs propres force:^, devinrent au contraire extrêmement redoutables le jour où la politique britannique s'en servit contre nous comme d'une puissante arme de guerre. Quant aux Anglais, ils n'ont jamais cessé d'être nos plus constants et nos plus infatigables adversaires. Depuis près de cent ans, nous les avons chaque jour, en Afrique, rencontrés sur notre chemin, soit pour nous contester les lambeaux de notre vieil héritage recouvré en 1815, soit pour nous disputer

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les points d'alLerrîssement, et nous écarter des embouchures, soit enfin pour nous interdire l'usage des voies de pénétration.

C'est qu'en effet, plus que tout autre peuple, TAnglais, commerçant et navigateur, sait prévoir les vastes courants iréchanges, et déterminer le tracé des grandes voies commerciales. Pour profiter des uns, et s'assurer des autres, il a toujours tout sacrifie, et si, dans la politique journalière, il est comme tout le monde sujet à des entraînements irraisonnés et h tie^ erreurs de jugement, il garde néanmoins, avec une constance imperturbable, les yeux fixés sur ce but unique : rester maître des débouchés, ou les faire tenir par ses clients.

Nulle part, cette politique ne devait s'affirmer avec plus d'éclat qu'en Afrique, continent immense et puissamment riche, mais difficilement abordable ; battu de toutes parts par une mer hostile que les anciens qualifiaient déjà de mare sa^vum et iniporiufjsum ; extraordinairement pauvre en estuaires accessibles et en ports naturels ; plus pauvre encore, sur les trois quarts de son territoire, en voies navigables. De là, rimportance énorme prise dès le premier jour par les rares points d'atterrissement favorables et les fleuves propices à la navigation. En somme, toutes les grandes compétitions, auxquelles l'Angleterre s'est trouvée mêlée en Afrique, ont eu pour objet la possession d'un port ou d'un fleuve, exception faite pour la récente guerre du Transvaal, qui fut surtout un conflit de races entre deux peuples irréconcitiables, et pour la vieille querelle d'Alger, qui, plus qu'un fait d'expansion coloniale, fut regardée comme une question d'équilibre méditerranéen. Mais la rivalité de T Angleterre et du Portugal qui faillit aboutir à une rupture sanglante n'eut que deux motifs : l'accès au Zamb^ze et au Tanganyka, et la possession de Delagoabay ; mais la rivalité de l'Angleterre et de l'Allemagne se manifesta au sujet de Zanzibar d'un côté, du grand lac Vieloria de l'autre ; mais enfin, la rivalité séculaire de la Grande-Bretagne et de la France s'est concentrée autour de trois grands fleuves : le Nil, le Niger et le Congo.

C'est ainsi que Ton peut facilement établir un lien entre les innombrables questions qui divisèrent les deux pays en Afrique, et depuis l'origine suivre le principe dirigeant de la politique anglaise. Incertain dans les débuts, alors qu'on ne possédait aucune notion sur l'hydrographie africaine, ce principe se développa rapidement et s'affermit d'une façon inébranlable au fur et à mesure que s'étendirent les connaissances géographiques. Plus se précisa l'importance des grands émissaires de l'hinterland africain, plus on vit l'Angleterre fortifier sa situation à leurs embouchures, ou resserrer autour d'elles ses travaux d'approche^ soit qu'elle s'en emparât de vive force comme en Egypte, soit qu'elle en évinçât des concurrents aveugles ou impuissants comme au Niger, soit, comme au Zambèze, qu'elle en réduisît les détenteurs officiels au rôle de clients asservis et complaisants. Quant au Congo, où elle apparut trop tard pour s'imposer, elle réussit néanmoins à y réserver l'avenir. En écartant les grandes puissances, et en faisant adjuger le lot à une association mal définie, dont elle surveille et parfois môme dirige la politique jusqu'au jour oîi s'ouvrira sa succession, elle s'est ménagé pour les années futures des chances heureuses qu'il dépendra d'elle de mettre à profit.

Dès lors s'expliquent tout naturellement les divisions que nous avons adoptées dans le présent volume. Les premiers chapitres nous retiendront en Algérie et en Tunisie, car l'établissement de la France sur la côte barbaresque forme un épisode tout à fait à part de son expansion coloniale, et les questions qui touchent au bassin de la Méditerranée intéressent TEurope plus encore que l'Afrique. Puis, nous nous transporterons successivement sur les trois autres champs de bataille où se sont mesurées la France et l'Angleterre : le Niger, le Congo et le Nil. Ces quatre épisodes nous offriront, on le verra, un résumé complet de notre histoire africaine, et nous aurons ainsi le droit de dire que, du jour où nous avons débarqué en Afrique, nous avons trouvé les Anglais devant nous ; que partout où nous avons voulu pousser en avant, ils ont

^vmû les obstacles sous nos pas ; enfin qu'il a fallu batailler siins trêve ni merci, pour nous ménager au soleil la placo due à toute grande nation.

Il y a quatre-vingt-trois ans, à une époque où nous ne posst^dions sur la côte d'Afrique que quelques petits comptoirs insignifiants, arrachés à grand'peine en 1815 à l'ombrageuse jalousie de nos adversaires, un diplomate anglais se n?pandait déjà en sinistres avertissements : « Comme il devait arriver, disait-il, les Français ont cherché il prendre le sceptre du commerce dans ces régions. Si nous voulons empêcher cet événement de s'accomplir... il faut nous montrer plus vigilants et plus actifs que jamais... Que les ministres de Sa Majesté surveillent avec rœil de Taigle et la prudence du serpent les empiétements sans cesse grandissants des Français sur nos marchés coloniaux ^ » Un siècle d'histoire va montrer comment les Anglais ont su mettre en pratique ces pressantes recommandations.

1. M. James Grey-Jackson, Rapport officiel sur une mission dans VAfriffue seplenlrionale {Lomlres, 1820). — Voir M. Dubois, les Colonies françaises.

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