Chambre des communes, discours du 28 mars
3. « Voilà le vieux marchandeur qui recommence ses affaires », disait un journal de l'opposition en parlant de lord Salisbury qu'il accusait de faiblesse et d'inertie. » Le premier livre bleu anglais ayant soulevé de bruyantes réclamations, parce qu'on avait cru y voir que lord Salisbury revendiquait Fachoda, non en raison des anciens droits de l'Egypte, mais seulement comme une conséquence de la victoire d'Omdurman, le cabinet anglais dut en publier un second où toute équivoque était dissipée^ et où apparaissait clairement son refus absolu de négocier. C'est ce à quoi faisait allusion le discours du duc de Devonshire (Voir p. 442).
LA QUEST10?i DL NIL — FACHODA 445
Touest africain, où la présence sur une terre vierge d'un officier et de quelques soldats avaient suffi plus souvent pour affirmer les droits du pavillon ïU où la diplomatie était toujours arrivée à temps pour départager les concurrents. On ne s'aperçut qu'au dernier jour que cette politique était impraticable en Egypte, nceinl vital de la puissance anglaise en Afrique, où convergeaient tous les désirs, toutes les pensées, toulosles ambiLionsd'un peuple passionné. Pendant quatre ans, personne ne comprit chez nous qu'en pareille circonstance, les Anglais ne céderaient qu'à la force ou du moins ne reculeraient que devant des risques excessifs. Peut-(^.tre les pages qui pn'^cèdent auront-elles pu convaincre le lecteur, qu'en orientant vers un but commun noire action en Afrique et notre politique générale, il eût été possible de nous ménager, lant sur les lieux qu'en Europe, une position suflîsamment forte pour que les risques à courir parussent aux Anglais disproportionnés avec les avantages à réaliser.
En 1898, l'heure n'était plus aux préparatifs ni aux négociations. Il fallait céder ou se battre : le gouvernementcéda. En ces jours tragiques, personne n'a 1*^ droit de Taccuser de faiblesse. Nous ne sommes pas de ceux qui font un crime aux ministres d'alors d'avoir reculé devant la perspective d'un effroyable contlit : Tissue de la lui te eût été trop chanceuse, et il y a dans la vie des peuples des moments douloureux, où les pires sacrifices sont nécessaires.
S'il y eut une responsabilité encourue, ce ne fut donc pas pour s'être à l'instant décisif incliné devant les menaces anglaises, mais bien pour avoir laissé venir les choses au point qu'il n'y eût plus de milieu entre une abdication totale et un recours aux armes^
En 1894 nous avions pour nous des chances sérieuses ^ ;
1. «Oui, l'établissement politique sur le Nil était encore possible en 1893 et 1894, quand TEgypte noti fieulemenl n* avait encore rien fait, mais rien dit qui annonçât suri intenlionde reconquérir les provinces perdues au Soudan, et quand du Cap^ M. Cecîl Hhodeg ne s'était pas en^ core élancé vers les conquêtes que Ton sait. Mois depuis. Messieurs I ... » (Discours de M. Delcassé, sénats 30 mai 18SÏÏ).)
mais on ne sut pas les distinguer ou du moins on négligea d'en profiter. De 1894 à 1896, on accumula les lenteurs, et Tinsuffisance de notre politique nous fit perdre tout le fruit d'une position stratégique de premier ordre. Lorsque enfin en 1896, sous la pression des événements, on sortit tout à coup de rimmobilité, ce fut pour charger un officier avec deux cents hommes de rouvrir avec ses seules forces la question d'Egypte, et de disputer le bassin du Nil à l'Angleterre unie dans une implacable résolution. « Il n'y a qu'en France qu'on donne des ordres pareils », disait avec angoisse Théroïque Marchand*.
Cependant, si Téchec final était certain, au moins était-il possible d'éviter le scandale et le bruit, mais il était dit que, jusqu'au bout, nous subirions les conséquences de nos erreurs.
Le gouvernement de 1898, en effet, à peine arrivé aux affaires (juin 1898), laissa échapper la dernière chance de salut qui nous fût offerte d'opposer aux exigences anglaises l'appui d'une alliance européenne ^. Durant les trois mois suivants, il se renferma dans le plus complet mutisme. Malgré l'imminence des événements, en dépit des avertissements prodigués par la presse des deux pays et des dispositions non douteuses des hommes d'Etat anglais, le cabinet français demeura immobile dans une morne passivité, attendant le choc avec une sorte de fatalisme inconscient. Soudain la crise prévue éclate : alors le gouvernement se réveille et s'agite en sursauts incohérents. 11 cherche à gagner du temps: avant de répondre, il réclame la faculté de recevoir le rapport de Marchand, comme si de ce rapport devait jaillir quelque chose qui ne fût déjà connu de tout le monde. Puis, il se lance dans des considérations théoriques et juridiques, sans s'apercevoir de rindifTérence avec laquelle Técoutait rAnglelerrc, forte de ses vingt-cinq mille soldats victorieux et de ses trois cents vaisseaux prêts à appareiller :